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CHAPITRE II

PROSCRIPTION DES VONCKISTES

[Depuis le 20 février jusqu'au 13 avril 1790.)

Lé >polJ, grand-duc de Toscanp, succède à Joseph II. — Le comte de Cobenzl notifie aux États des provinces belges la mort de l'Empereur. — Propositions de Léopold transmises aux États par Albert et Marie-C'aristine; elles sont rejetées. — Nouvelle tentative de la Puisse pour faire appuyer ses projets par le cabinet de Saint-James ; dénonciation contre les int'igues de la France en Belgique. — Détails sur l'intervention du cabinet de Versailles et de Lafayette dans les troubl :s de la Belgique. — Propositions du ministère français brutalement repoussées par Van der Noot et Van Eupen. — Travaux des États généraux et du Congrès. — Souscriptions patriotiques.

— M. Cornet de Crez. — Rétablissement de l'Université de Louvain. — Réponse du Congrôs aux É'ats de Gueldre qui inclinaient pour un accommodement avec Léopold.

— Le Congrès recommande l'union. — Lettre écrite de Berlin par M. de Jarry, agent des démocrates. — Société patriotique. — Les Considérations impartiales de Vonck; réponse de Feller. — Journée du 25 février à Bruxelles; complot dirigé par des émissaires franc u s. — Déclaration de Van der Noot et de Van E-jpen sur la souveraineté du peuple. — Les volontaires de Bruxelles soutiennent én?rgiquement les principes de Vonck. — Jjurnée du 0 mars; générosité du duc d'Ur^el. — Indécision des vonckistes. — Projets et manœuvres des statisies pour vaincre leurs adversaires.

— Adresse présentée le lo mars aux États de Brabant par Vonck et ses principaux partisans. — Fureur des stalistes ; un appel direct est fait à la populace. — Les Hgnataires de l'adresse sorit proscrits. — Pillages du 16, du 47 et du 18 mars. — Polémique entre les vonckistes et les conservateurs. — Motion de Lafayetle dans l'Assemblée cons'ituante du France. — Les événements de Bruxelles excitent l'indignation des olliciers de l'armée de la Meuse; situation de cette armée. — Van der Merseh v«ut donner sa démission; opposition de sas officiers. — Les dép' tés du Congrès à Namur sont arrêtés. — Vœux de l'armée. — Déclaration des États généraux. — V.nck, le duc d'Ursel et le comte de La Marck arrivent à Namur. — Le comité des officiers appuie l'adresse du 15 mars. — L'armée dAnvers, sous Schœnfeld, s.3 dirige vers Namur. — Indécision de Van der Merseh et de Vonck. — Les corps de Van der Merseh et de Schœnfrld en présence. — Conférence de Fhwinne ; convention verbale. — La populace de Namur se soulève contre Van der Merseh. — Vonck se réfugie sur le territoire français. — Van dir Merseh, mandé à Bruxe'lcs, est arrêté et transféré à la citadelle d'Anvers.

Le prince appelé à succéder à Joseph II dans les États

héréditaires de la maison d'Autriche était son frère Pierre- Léopold, grand-duc de Toscane, alors dans la quarantetroisième année de son âge. Cette monarchie que Marie- Thérèse avait laissée si florissante à son fils aîné était transmise à Léopold dans une situation qui faisait craindre une dissolution prochaine. Les provinces les plus riches de ce vaste héritage, c'est-à-dire les Pays-Bas, étaient perdues pour la maison de Lorraine; la Bohême et la Basse- Autriche, mécontentes de l'impôt mis récemment sur les terres, protestaient aussi contre le despotisme de la maison régnante; enfin les Hongrois, excités par la Prusse, s'agitaient de nouveau, sous prétexte que les dernières concessions de Joseph lui avaient été arrachées par la force et qu'elles étaient conséquemment un leurre. Ils déclaraient, à l'exemple des Belges, que Joseph ayant violé les Constitutions du royaume, la loi de succession au trône était abrogée, et que la Hongrie pouvait d'ailleurs se passer d'un prince autrichien. L'aspect que présentait l'Europe n'était pas plus rassurant pour le successeur de Joseph II ; contre la ligue anglo-prussienne, si active et si redoutable, il ne pouvait opposer que la Russie, absorbée par la guerre qu'elle soutenait contre les Turcs.

Léopold avait été le réformateur de la Toscane, qu'il administrait depuis 1765. De même que son frère, il avait voulu restreindre la puissance ecclésiastique, corriger les abus nombreux et déplorables qui s'étaient glissés dans les monastères d'Italie, séparer le spirituel du temporel, rendre enfin son clergé plutôt national qu'ultramontain. Malheureusement, l'agent le plus actif de cette rénovation, Scipion Ricci, évêque de Pistoie et de Prato, était un janséniste

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fanatique; il ne se servit du plan de son maître que pour assurer le triomphe de ses doctrines, et il contraignit la cour de Rome à envelopper dans la même condamnation ses entreprises sur le dogme et les actes, souvent très sages et très opportuns, du grand-duc. Toutefois, Léopold, malgré la réprobation des catholiques fervents, imposa à la Toscane les décrets les plus hardis de l'Empereur ; en outre, il abolit la nonciature comme juridiction ecclésiastique, défendit d'excommunier ses sujets sans son approbation particulière, et abolit entièrement l'inquisition. Mais pour faire connaître le grand-duc il faut rappeler surtout ses réformes sociales, qui ont rendu son nom immortel dans la patrie des Médicis et de Machiavel. Ce fut lui qui établit l'impôt exclusivement sur les biens-fonds, qui décréta la liberté du commerce, qui racheta aux détenteurs de fiefs les droits féodaux dont ils jouissaient encore, qui reconnut l'égalité civile de tous les citoyens, qui les soumit tous à la même loi, qui effaça de son code pénal les crimes de lèsemajesté, la torture et la peine de mort (1). En même temps il protégeait les arts, l'agriculture, le commerce; encourageait lui-même dans ses voyages les pauvres habitants des campagnes; honorait et récompensait les savants; les invitait à fréquenter sa famille comme amis, et proposait comme modèles à ses enfants ceux qui se distinguaient le plus par leur probité et leur modestie. Si Léopold mécontenta une aristocratie jusqu'alors toute -puissante, il

(1) Par ces réformes partielles, Léopold voulait préparer le terrain, car son ambition était de doter la Toscane d'une Constitution qui avait fait l'objet des méditations de toute sa vie, et qui eût été sans contredit la charte la plus libérale et la plus démocratique de cette époque. On trouve sur ce sujet des détails curieux dans un mémoire du sénateur Gianni, que M. de Potier a inséré dans la Vie de Scipion Ricci, t. III, p. 337.

conquit l'affection de tous ses autres sujets, et aujourd'hui encore les Toscans bénissent sa mémoire. Il faut ajouter que chez le grand-duc la circonspection du politique tempérait toujours l'impatience du novateur; que, loin d'approuver sans réserve le système de Joseph II, Léopold déplorait souvent cette fatale précipitation qui compromettait les intérêts de sa famille.

Doué de grandes et solides qualités, modéré sans faiblesse, ferme sans être entêté, Léopold ne désespéra pas de raffermir la monarchie ébranlée. La tâche qu'il acceptait était immense : il devait apaiser l'irritation qui régnait dans les États héréditaires, recouvrer les Pays Bas, conclure promptement une paix» honorable avec la Porte, se réconcilier aussi avec la Prusse, enfin obtenir la couronne impériale.

Dès le 25 février le comte de Cobenzl avait écrit de Luxembourg aux États des provinces belges et aux évêques pour les avertir des dangers que courait la vie de l'empereur Joseph. « Si les décrets de la divine Providence, » disait-il, avaient disposé irrévocablement de ses jours, » puisse au moins leur durée être assez longue pour lui faire » goûter avant sa fin la douce consolation dont jouit un père » de famille qui, brouillé avec ses enfants, se réconcilie » avec eux ! Quand un père tend la main, malheur à l'enfant » qui la repousse! Et qui jamais a pu méconnaître dans » Joseph II son ardeur et son activité infatigable pour le » bien-être de ses sujets, même dans quelques erreurs dans » lesquelles on Ta induit, et qu'il a la magnanimité d'avouer » en les redressant? » Trois jours après il leur notifiait la mort de l'Empereur, et leur suggérait les démarches qu'ils

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devaient faire pour opérer une réconciliation avec son successeur. Il fallait : 1° retirer immédiatement les troupes qui occupaient le château de Beauraing et ses environs, sur le territoire de Luxembourg, de même que celles qui se trouvaient dans le Limbourg et la Gueldre; 2° lever le blocus de la citadelle d'Anvers ; 3° arrêter tout armement ultérieur et tout préparatif de guerre; 4° remettre en liberté tous les officiers, soldats et autres individus arrêtés pour leurs opinions royalistes ; 5° empêcher l'impression et la distribution de tout nouveau libelle diffamatoire ou séditieux et autres écrits capables d'entretenir plus longtemps les troubles ; . 6° envoyer des députés à Luxembourg pour conférer avec M. de Cobenzl sur les moyens de rétablir promptement Tordre et la tranquillité, sur l'hommage à rendre à Léopold et sur les dispositions à faire pour son inauguration. Le comte de Cobenzl fit imprimer plusieurs milliers d'exemplaires de cette lettre et les fit répandre par trois courriers qu'il envoya dans l'intérieur du pays. Des communications plus honorables encore pour les Belges, mais aussi plus embarrassantes pour les chefs du parti oligarchique, suivirent les lettres de M. de Cobenzl. Le 2 mars les gouverneurs généraux eux-mêmes adressèrent de Bonn aux États des différentes provinces une déclaration très rassurante qui leur avait été envoyée de Florence par Léopold, et que celui-ci avait rédigée dans la prévision de la fin prochaine de l'Empereur son frère (î). « L'attachement sincère et con-

(I) Le 17 février le grand-duc écrivait de Florence à Marie-Christine : « ... Je pars » après-demain et me soumets à la volonté divine et à sa providence. Répondez-moi à » Vienne, mais ostensiblement, et ne m'y envoyez pas mon courrier, hors le cas que » S. M. vienne à manquer. Pour ce cas, je profite de cette occasion pour vous prévenir » que si jamais S. M. venait à manquer, vous fassiez d'abord publier et envoyer aux

» stant que nous avons toujours porté à la nation belgique, » et dont il ne peut vous rester le moindre doute (ainsi » s'exprimaient Albert et Marie-Christine), doit vous faire » juger de ce que nous éprouvons en ce moment, et du bon- » heur dont nous serons comblés si, répondant, comme » nous ne saurions manquer de nous le persuader, à l'invi- » tation d'un prince dont les principes sont si justes et si » purs, vous nous mettez à même de revenir nous occuper » au milieu de vous du bien-être de ces pays. » La déclaration de Léopold pouvait être considérée comme l'apologie de la révolution ; elle était conçue en ces termes : « S. A. R. l'archiduc, grand-duc de Toscane, déclare for- » mellement aux États des Pays-Bas qu'il n'a jamais été » instruit en forme, ni consulté, sur ce qui a été fait dans » les affaires relatives aux Pays-Bas, et qu'il n'a eu aucune » part, ni directement ni indirectement, dans ce qui a eu » lieu sous le règne de S. M. l'Empereur, et qu'il n'en a » pas eu surtout aux changements de système; mais qu'au » contraire, il a constamment désapprouvé, en son particu- » lier, ceux qui ont été introduits depuis plusieurs années,

» Élats des Pays-Bas le mémoire ci-joint, qui contient mes intentions à leur égard, en » les assurant de toute ma bonne foi et sincérité à leur tenir parole, en tâchant de les » disposer à se rapprocher de moi, ce que raisonnab'ement ils ne pourront pas me » refuser sur ce mémoire. En môme temps suspendez le nouveau conseil ou junte créé » par le comte de Cobenzl et supprimez-le, renvoyez Cobenzl à Vienne, et traitez, » vous, directement avec les États, en faisant mettre aux arrêts le général d'Alton à » Luxembourg, s'il ne l'est pas déjà. Je me flatte qu'avec toutes ces démonstrations, » surtout si vous agissez directement de bonne façon et bonne foi avec les Étals, on » pourra ramener ce pays, ce qui est de la plus grande importance pour le bien-être » et l'existence de la monarchie, et pour cela on peut bien même leur accorder la » garantie de quelque puissance pour leur C <nstitution, aucune garantie ne pouvant » être dangereuse lorsque, de bonne foi, on a intention de la tenir comme il convient. » Mais ce que je vous prie, c'est que si S. M venait à manquer, vous vous serviez de » cette lettre de ma part comme si c'était un ordre venu exprès alors; mais tant que » S. M. vit, vous ne fassiez voir cette lettre ni le mémoire y joint à âme qui vive, pour » ne pas me compromettre, quelque bon effet même qu'ils pourraient faire dans le » public... »

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» et particulièrement toutes les infractions faites à la » Joyeuse entrée, aux privilèges et aux Constitutions des » provinces respectives; qu'il a désapprouvé nommément » la cassation du conseil de Brabant et des États, l'établis- » sèment du séminaire général, la translation de l'Univer- » site, l'atteinte portée à l'autorité et aux droits des » évoques, la suppression des abbayes, ainsi que tous les » arrêts , enlèvements et emprisonnements arbitraires » exécutés en différents temps, et qui sont entièrement » contraires, non seulement à toutes les lois en général, » mais spécialement aux lois et privilèges du pays; qu'il a » désapprouvé également l'établissement projeté du nouveau » système des capitaines des cercles et des douanes, spécia- » lement enfin, les espionnages, violences, pillages et tous » les autres malheureux excès où l'on a armé et excité, » contre le pays, le militaire, qui ne devait servir que pour » sa défense contre les ennemis extérieurs. Le grand-duc » déclare hautement que non seulement il désapprouve » toutes ces démarches, mais qu'il considère et a considéré » toute sa vie les Pays-Bas comme une des parties les plus ». respectables et les plus intéressantes des provinces de la » maison d'Autriche. Il a considéré sa constitution comme » parfaite, et pouvant servir de modèle à celle des autres » provinces de la monarchie, comme il s'en est déjà déclaré » de bouche, ou par écrit, à feu S. M. l'Impératrice-Reine » dès l'année 1779. Il sait fort bien que, par la Joyeuse » entrée, le souverain des Pays-Bas a déclaré que ses sujets » ne seront tenus de lui être obéissants en aucune chose » qu'il pourrait ou voudrait requérir d'eux, dès qu'il » n'observe pas le contrat solennellement juré à son avène-

o) ment au Irône; mais il croit en môme temps que l'infrac- » tion faite à leurs privilèges par ce souverain ne peut point » préjudiciel' à celui qui, étant son héritier et successeur » légitime, en vertu de tous les traités et des garanties des » autres puissances de l'Europe, n'a participé, ni contribué » d'aucune façon quelconque, ni directement, ni indirecle- » ment, aux infractions dont ils ont à se plaindre, mais les a » constamment désapprouvées, et vient réparer et redresser » ces infractions, s'en désister et y renoncer entièrement. » Après avoir reconnu ensuite que le souverain ne peut régner que par la loi, Léopold s'humiliait davantage et offrait aux Belges insurgés les conditions suivantes : confirmation de la Joyeuse entrée et de tous les privilèges particuliers de chaque province ; amnistie générale, entière et sans exception, pour tout le passé; exclusion des emplois, sauf une décision contraire des États, de toutes les personnes en place sous le règne de Joseph; exclusion aussi, pour l'avenir, des étrangers et droit conféré aux États de chaque province de proposer trois personnes pour les emplois supérieurs. Le grand-duc déclarait, en outre, que les gouverneurs généraux seraient toujours choisis dans la famille du souverain ou bien nés en Belgique; que le ministre et le commandant général, Belges aussi, seraient subordonnés aux gouverneurs généraux; que l'on formerait, de concert avec les États, de nouveaux régiments, portant les noms des provinces et dont les officiers, tous nationaux, seraient nommés et avancés sur la proposition des États; que l'armée prêterait serment au souverain et aux assemblées provinciales, et servirait uniquement à la défense du pays ; que, dans les affaires ecclésiastiques, tout serait réglé par

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les évêques, qui pourraient se réunir en synode national ; que les séminaires diocésains resteraient sous l'autorité exclusive des évêques et qu'il ne serait plus question du séminaire général ; que toutes les abbayes, chapitres, etc., qui subsistaient encore, seraient maintenus ; que les affaires majeures du pays seraient examinées dans les États généraux, qui, composés de députés de toutes les provinces, pourraient se réunir quand ils le jugeraient à propos sans avoir besoin d'une autorisation du gouvernement ; que le souverain ne pourrait décréter de nouvelles lois sans le consentement des États généraux ; que toute loi ou nouvelle ordonnance, pour être rendue exécutoire, devrait être homologuée par le conseil de justice de chaque province ; que, dans le cas où il y aurait quelque difficulté, la loi resterait suspendue jusqu'à décision des États généraux; que l'opposition serait permise aux Étals généraux chaque fois qu'ils se trouveraient lésés; qu'ils pourraient s'adresser directement au souverain, par écrit ou par députés, sans être obligés d'attendre une autorisation, et sans devoir en référer aux ministres, ni même aux gouverneurs généraux. En communiquant à M. de Cobenzl le mémoire du grand-duc de Toscane et la circulaire adressée aux États, les gouverneurs généraux ajoutaient ces explications très importantes : « S. M. veut que nous traitions directement avec les États. » Elle nous déclare qu'il est de la plus grande importance, » pour le bien-être et l'existence de la monarchie, de » ramener ces pays, et que, pour cela, on peut fort bien » accorder même la garantie de quelque autre puissance » pour leur Constitution, aucune garantie ne pouvant être » dangereuse lorsque de bonne foi on a intention de la

» leur tenir, comme il convient. Elle ajoute cependant que, » hors pour cette garantie qu'on peut leur accorder, nous » ne devons admettre aucune autre puissance à se mêler de » ce dont nous traiterions avec les États... Nous souhaitons "^beaucoup que ces communications puissent faire sur tout » le pays l'effet désiré, et il n'y aurait môme pas à douter » qu'après une déclaration pareille tous ses habitants ne » dussent courir à bras ouverts vers leur nouveau souve- » rain, si l'esprit de vertige qui en a saisi une grande partie » ne les empêche pas de voir leur vrai bien. » Mais, continuaient les archiducs avec beaucoup de sagacité, « l'aveu- » glement de ceux-ci et les engagements qui peuvent avoir » été contractés avec des puissances étrangères nous font » toujours craindre qu'on n'osera ou ne voudra pas répondre » d'abord d'une manière conforme à ce que les sentiments » exprimés par S. M. devaient lui faire attendre; et nous » pensons toujours que ce sera de la manière dont s'arran- » geront les intérêts politiques des autres pays et cours » que dépendra principalement la décision de cette » affaire. »

Les gouverneurs généraux ne se trompèrent point : quelque conciliantes, quelque généreuses qu'elles fussent, les propositions du nouveau souverain ne firent pas tomber les armes des mains de ses adversaires. Le parti dominant, soit qu'il doutât réellement de la sincérité du grand-duc de Toscane, soit parce qu'il ne voulait se dessaisir à aucun prix du pouvoir, se récria vivement contre des promesses qu'il considérait comme un piège. Tous les moyens furent employés pour dépeindre Léopold comme le partisan, comme le continuateur de la politique de son frère ; Feller,

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par dévouement à son opinion, Linguet, pour un peu d'or, soutinrent cette thèse avec le plus d'énergie, l'un, dans son Journal historique, l'autre dans un factum ayant pour titre : Observations d'un républicain sur le mémoire du grand-duc de Toscane (1). Enfin on répandit dans le public une note confidentielle trouvée dans les papiers de M. de Trauttmansdorff, et de laquelle il résultait que le grand-duc approuvait, du vivant de son frère, toutes les innovations tentées en Belgique. Pour les conservateurs, Léopold était donc presque aussi coupable que Joseph II ; on ne voyait en lui que le protecteur du fameux Scipion Ricci. Il aurait fallu ajouter, pour être juste, que si Léopold appartenait, comme son frère, à l'école progressive, il était loin toutefois d'avoir la fougue et l'entêtement de Joseph; il aurait fallu rappeler que sous son administration la Toscane avait joui d'une prospérité inconnue depuis longtemps.

Non seulement les dominateurs de la nouvelle république ne jugèrent pas convenable de faire des conditions offertes par Léopold l'objet de négociations, mais ces propositions ne furent pas même discutées; on les considéra comme non avenues. Ajoutant de mauvais procédés à cette attitude méprisante, les États de Brabant donnèrent alors à toutes les personnes attachées à la maison des gouverneurs généraux, et qui étaient restées à Bruxelles, huit jours pour quitter le pays. Les États généraux,, de leur côté, requirent

(I) « Toute l'Europe sait, dit Vonck, que Linguet vend sa plume à tous ceux qui peuvent le soudoyer richement. » Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 80. Si l'on doit ajouter foi au Tableau de la dilapidation des deniers royaux et publics par les ex-souverains brabançons, Linguet aurait reçu 31,350 fl. pour défendre les statistes.

les assemblées provinciales de faire arrêter indistinctement tout courrier, porteur et émissaire se disant chargé de leur remettre des lettres ou des dépêches de la part du ci-devant souverain ou de ses agents. La même circulaire (7 mars) recommandait aux États de rendre publics, par la voie de l'impression, la lettre des gouverneurs généraux et le mémoire de Léopold, pour que ces pièces, disait-on, ne fissent pas trop d'impression sur la classe la moins éclairée du peuple et qu'elles ne pussent séduire par de fausses apparences les esprits inquiets et crédules. Le clergé sanctionna cette détermination de l'assemblée souveraine. En répondant à cette époque (8 mars) au bref papal du 23 janvier, l'archevêque de Malines et l'évêque d'Anvers disaient au père des fidèles : « Peut-il dépendre des hommes ou du. crédit des » évêques de ramener à l'obéissance royale une nation forte- » ment affermie dans sa révolution et éprise des charmes » d'une liberté qu'elle a déjà goûtée? Nous ne pouvons » qu'être persuadés que tout ce qui s'est fait a pu et dû légi- » timement se faire ; et Votre Sainteté en serait convaincue » comme nous si, comme nous, elle habitait la Belgique, » ou si elle élait témoin du courage, des forces, des dispo- » sitions et de la forme que cette nation a déjà imprimée à » sa nouvelle république. Certainement il ri est plus permis » à aucun de nous d'obéir à d'autres lois, de se soumettre à » une autre autorité. Il ne nous reste donc plus, et ce soin » appartient surtout aux évêques, il ne nous reste plus qu'à » nous unir de cœur et d'efforts pour maintenir la religion » et la foi antiques qui ont fait jusqu'ici la gloire de la » Belgique, pour conserver la pureté des mœurs et toutes » les autres vertus propres à consolider le bonheur et

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» l'existence d'un peuple sage Tandis que nous dé-

» ployerons tout noire zèle et toutes nos forces pour » atteindre ce but, daignez plaider notre cause auprès des » souverains étrangers, auprès des républiques et dans les » cours qui nous sont déjà ou qui nous seront bientôt » alliées. »

Mais la nation tout entière ne resta pas insensible aux propositions si généreuses du successeur de l'infortuné Joseph. Un grand nombre de démocrates, voyant l'égoïsme des hommes qui s'étaient emparés du pouvoir, leur aveugle confiance dans les promesses fallacieuses des cours étrangères, le fanatisme avec lequel ils défendaient tous les abus, les progressistes, disons-nous, déjà opprimés et découragés, penchaient en général pour un accommodement. Toutefois, les plus sages, et Vonck était de ce nombre, ne renonçaient pas encore à l'espoir qui les avait toujours soutenus, celui d'assurer l'indépendance du pays : mais ils croyaient aussi que le peuple devait être consulté sur le mémoire du grandduc de Toscane et qu'il fallait profiter de la publication de ce manifeste pour ouvrir une négociation. Les plus irrités, ceux qui ne supportaient qu'en frémissant le joug des statistes, auraient désiré un accommodement immédiat. Mais désirer une réconciliation, proposer de traiter avec Léopold, c'élait, aux yeux du parti dominant, un crime irrémissible ; pas de transaction, pas de négociation avec l'Autriche, disait-il, car nous soulèverions immédiatement contre nous les puissances qui nous protègent (i) !

(I) « Les membres les plus sensés des États, dit Rapsaet, étaient d'avis d'ouvrir les conférences que Léopold proposait. Il fut môme projeté un plan de négociation et d'arrangement par quelques membres des Étals de Flandre. Mais le parti de Van dcr Noot, appuyé par la populace, parvint à empêcher de répondre à ces propositions. » Messager des sciences historiques, t. IV.

Déplorables illusions ! Quel homme sensé pouvait croire encore à l'intervention sincère, efficace, des signataires de la triple alliance? Jusqu'alors ils avaient spéculé sur la révolution belge, et ce système odieux devait être suivi jusqu'à la fin.

La Prusse, profitant des circonstances pour prendre à l'égard de l'Autriche une attitude hostile, s'était le plus avancée relativement aux Belges. On a vu que, le 4 janvier, le ministère de Berlin avait proposé au cabinet de Saint-James de reconnaître immédiatement l'indépendance de la Belgique, mais sous condition que la nouvelle république prendrait l'engagement de se donner une constitution approuvée par les alliés et de ne point se lier avec d'autres puissances. Cette proposition fut déclinée, le 9 février, par le duc de Leeds : « Il ne nous paraît point, disait-il, qu'il existe dans » ce moment-ci aucun motif de convenance ou de bonne » politique qui doive nous porter, soit à reconnaître l'in- » dépendance des provinces belgiques en première instance, » soit à nous y engager éventuellement, même en suppo- » sant qu'on remplît exactement les conditions énoncées » dans le mémoire de la cour de Berlin, car il est plus que » probable que les nouveaux États, sentant augmenter les » embarras de leur position, ainsi que leurs dissensions » internes, en seront d'autant plus disposés à souscrire à » toutes les conditions que les alliés voudraient leur imposer, » pour engager ces derniers, pour ainsi dire à tout prix, à » reconnaître et à soutenir leur indépendance, » Cependant, M. de Hertzberg insistait : avant même d'avoir reçu la note du 9 février, prétextant les intrigues de la démocratie française en Belgique et les préparatifs militaires de l'Empe-

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reur, il demandait de nouveau que les trois cours reconnussent l'indépendance de la nouvelle république et se missent en état de guerre. Mais le cabinet anglais, de son côté, était décidé à entraver les projets ambitieux de la Prusse : quoiqu'il eût décliné la médiation que lui offrait Joseph relativement aux troubles des Pays-Bas, il ne voulait nullement entrer en guerre avec l'Autriche; il refusa donc, le 26 février, d'adhérer aux nouvelles propositions de la' cour de Berlin. Le même jour les États généraux de Hollande prirent une résolution semblable, mais avec cette différence qu'ils recommandaient la réunion d'un corps de troupes alliées, mesure à laquelle le cabinet anglais ne voulait pas même se prêter. Du reste, aucune des trois puissances, pas même la Prusse, ne voulut reconnaître officiellement les envoyés que le Congrès belge avait décorés du titre de ministres plénipotentiaires.

Le cabinet de Berlin, pour animer ses alliés, n'avait cessé de leur dénoncer que le parti constitutionnel de France intriguait à son tour afin de s'emparer de la révolution belge. Le 11 février, M. de Hertzberg disait à l'ambassadeur d'Angleterre : « Ne forçons pas les États et le peuple » à se jeter entre les bras de la France, où ils seront » toujours sûrs de trouver de l'appui de la part du parti » démocratique, qui jouit actuellement de tant d'influence. » Il signalait ensuite l'existence d'un parti français, très considérable, non seulement en Flandre, mais à Bruxelles même, parti mené par la puissante famille du duc d'Arenberg, et surtout par son frère, le comte de La Marck. Le 18 M. de Hertzberg faisait parvenir à l'ambassadeur de Hollande des renseignements plus détaillés : « On vient

» d'apprendre d'une manière indubitable, disait-il, que le » marquis de La Fayette, qui a notoirement une influence » prépondérante dans l'Assemblée nationale de France, » entretient des liaisons étroites à Bruxelles avec le parti » démocratique; qu'il fait tout son possible pour faire » agréer aux provinces belgiques le système démocratique » de la France, pour les lier avec la nation française sous » le stathoudérat de V archiduchesse d'Autriche; qu'il a » môme offert des troupes pour leur soutien, et qu'il les a » assurées que, peut-êlre plus tôt qu'on ne pensait, les » patriotes hollandais parviendraient à rétablir le système » populaire dans leur patrie même. » Les détails qui vont suivre démontreront si le cabinet de Berlin était bien informé.

Dès les premiers jours du soulèvement de la Belgique .contre Joseph II, le cabinet de Versailles ainsi que les membres les plus influents de l'Assemblée constituante s'étaient vivement préoccupés de cette autre révolution qui éclatait aux portes de la France. Le ministère de Louis XVI, surtout après les terribles scènes des 5 et 6 octobre 1789, désirait éloigner du royaume le duc d'Orléans, que l'on accusait d'être l'un des principaux moteurs des troubles. M. de Montmorin forma le projet de le donner au Brabant pour souverain. Mais il y avait alors à Paris un homme plus puissant que le ministre des affaires étrangères, plus puissant que le Roi lui-même : c'était le commandant de la garde nationale, La Fayette, dont l'influence s'était encore accrue depuis qu'il avait, dans la journée du 6 octobre, défendu la famille royale contre les hordes qui assiégeaient le palais de Versailles. La Fayette, se défiant du duc d'Or-

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léans, s'opposa à l'exécution du plan conçu par M. de Montmorin et obligea le prince à partir pour l'Angleterre, malgré les menaces de Mirabeau, qui semblait vouloir le protéger. Quelque temps après, comme on l'a vu, La Fayette s'était également servi de son influence pour faire refuser par l'Assemblée constituante le manifeste de Van der Noot. Quel était donc son but ? 11 l'a indiqué lui-même dans ses Mémoires : « J'aurais voulu, dit-il, que les États eussent adopté le principe d'une assemblée vraiment nationale, pour faire une Constitution à la française. Peu m'importait alors que ce fût un prince autrichien qu'on mît à la tête de ce gouvernement. » Pour réaliser ce plan il fallait s'attacher à ruiner l'influence de Van der Noot et de ses adhérents, favoriser le parti de Vonck et offrir aux Belges, en échange de la protection équivoque de la ligue anglo-prussienne, l'assistance de l'Assemblée constituante. La Fayette avait donc engagé M. de Montmorin à envoyer des agents en Belgique pour répandre les idées françaises (i), à concentrer des troupes sur les frontières, afin de s'opposer à l'intervention armée de la ligue anglo-prussienne, à favoriser, enfin, autant qu'il le pouvait, le parti progressif. La Fayette

(I) Dans le courant de féviier le général de Sihliefftn écrivit de Liège à La Fayette pour s'éclairer rondement avec lui» de soldat à soldat, sur les affaires de la Belgique, li lui demandait entre autres : « M. de La Marck agit- 1 ou non de l'aveu de vutre nation? Veut-il sérieusement l'indépendance de la Belgique, ou voudrait il en amener la réconciliation avec ses anciens maîtres du sein delà fermentation qu'jl y excite? » La Fayette répondit : « Je dois vous dire que la personne dont vous me parlez agit de son propre mouvement, comme citoyen né du Brabant, et que ses démarches dans sa patrie ne sont aucunement dirigées par notre gouvernement. » H paraît cependant que M. de La Marck, ayant eu connaissance de cette lettre, ne fut pas très satisfait de la réponse de La Fayette. Celui-ci dit à ce sujet dans une note de ses Mémoires : « M. de La Marck avait lui-même déclaré qu'il parlait comme Belge, et ne se regardait point comme instrument du gouvernement français. La réponse que fit La Fayette à son sujet était conforme à la vérité C'est avec Mirabeau que M. de La Marck faisait ses plans de Belgique. *

lui-même correspondait avec MM. de Sémonville et de la Sonde, agents du ministère français en Belgique, et il avait des entrevues très fréquentes avec M. Torfs, qui avait été d'abord envoyé en France par l'ancien comité de Breda et qui représentait maintenant le parti démocratique. M. Torfs recueillit dans ces entrevues les bases d'un plan d'accommodement; il rédigea en conséquence un projet qui obtint l'approbation d'un comité composé de MM. de Montmorin, La Fayette et de Ségur, et qui fut même communiqué à M. le comte de Mercy-Argenleau, ambassadeur de l'empereur d'Autriche à Paris. M. Torfs partit ensuite pour Bruxelles avec les propositions que le ministère français avait faites siennes ; elles portaient en substance : 4° Que les Pays-Bas se choisiraient un chef constitutionnel dans la maison d'Autriche, c'est à-dire dans la famille du monarque; 2° que l'on établirait une représentation libre et élective choisie dans les trois ordres, au gré de la nation ; 3° que l'armée serait nationale et qu'elle prêterait serment non seulement au chef, mais aussi aux représentants de la nation ; 4° que le corps des représentants serait dispensateur des revenus de l'État. MM. de Montmorin et La Fayette promettaient de disposer la maison d'Autriche à accéder à ces arrangements avant la fin du mois de mai. On peut dire aujourd'hui que ce projet était une planche de salut pour les Belges : nous allons voir comment il fut accueilli. Quand M. Torfs revint à Bruxelles, le 16 février, il s'empressa de communiquer les propositions de MM. de Montmorin et La Fayette à Van der Noot et à Van Eupen. Or ceux-ci étaient plus que jamais persuadés de l'excellence de leur politique depuis que M. Van Leempoel avait adressé de La

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Haye aux États généraux la dépêche suivante, sous la date du 7 : « Je suis non seulement autorisé, mais chargé d'as- » surer V. H. P. qu'aucune des trois cours alliées n'a la » moindre idée de nous gouverner, de nous dicter la loi ni » de nous gêner le moins du monde ; que jamais non plus » elles n'exigeront le moindre sacrifice de notre part, mais » que, pour ce moment et pour ce moment-ci seulement, » leur propre sûreté ne leur permet pas de voir avec indif- » férence que notre Constitution actuelle, celle qui a fait » l'objet de toutes nos réclamations et qui est le titre de » notre insurrection, soit altérée par qui que ce soit; que » plus tard nous serons bien les maîtres de faire ce que » nous voudrons. » Fiers de cette adhésion, Van der Noot et Van Eupen rejetèrent avec mépris les propositions de MM. de Montmorin et La Fayette; ils poussèrent même l'oubli des convenances jusqu'à menacer M. Torfs, s'il osait publier le projet dont il était porteur : « Je vous conseille de ne pas en parler en public, lui dit Van Eupen, si vous ne voulez pas recevoir des coups de bâton. » Ainsi, les chefs du gouvernement, toujours aveugles, repoussaient alors, avec une légèreté incroyable, une combinaison que plus tard ils eussent été trop heureux de voir adoptée. Personne ne caractérisa mieux la situation que Van der Mersch, qui ne se targuait pas de finesse politique, mais qui avait du bon sens : « A présent, dit-il, on vous offre de l'or; qui sait si plus tard vous obtiendrez du cuivre ? »

Que devenait, au milieu de toutes ces préoccupations, l'administration intérieure du pays? Impatients d'essayer leurs forces, les délégués des assemblées provinciales, qui réunissaient dans leurs mains le pouvoir législatif et le

pouvoir exéculif, portèrent leur attention sur une foule d'objets, mais ils n'approfondirent rien; aussi leur domination ne laissa-t-elle guère de traces dans l'organisation intérieure de la Belgique.

On sait que les États généraux délibéraient sur les matières concernant la généralité des provinces ; et que le Congrès statuait sur les objets qui lui étaient spécialement déférés par le traité d'union. Les États généraux se réunissaient, nous l'avons dit, trois fois par semaine, les lundis, mercredis et vendredis, de cinq heures de l'après-midi à neuf. Après la lecture du procès-verbal de la séance précédente, le président communiquait les pièces relatives aux affaires soumises à l'examen de l'assemblée. L'exposé de chaque affaire était présenté par un rapporteur; la parole était donnée ensuite à ceux qui désiraient l'obtenir dans l'ordre des sièges qu'ils occupaient, en commençant par celui qui était assis à la droite du président. La discussion était close par un résumé du rapporteur ou du président, et on allait ensuite aux voix par province (4). Le Congrès s'assemblait tous les jours. Pour accélérer la marche des affaires, il ne tarda pas à se partager en trois comités : comité politique, comité de guerre, comité des finances ; et tous les membres devaient nécessairement faire partie de l'un ou de l'autre de ces comités (2). 11 y avait en outre un comité de vivres et un comité pour l'armement et les four-

(l)Ces détails sont empruntés aux Documents politiques et diplomatiques, publias par M. Gachard. — Les États de 17f 0, dit M. Gachard, n'eurent ni secrétaire ni greffier ; ils confièrent la rédaction des procès- vei baux de leurs séances et celle de leu;s dépêches à l'avocat Rosier, garde de leurs archives.

{% Le comité politique fut composé de MM. Van Eupen, de Nieupcrl, chanoine de Tournai, le marquis de Wemmel, Petit, chanoine de Gand, et le baron d'Haverskercke. — Le comité de guerre, de MM. H. Van der Noot, l'abbé de Tongerloo, Delattre, Hover-

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nitures militaires. Les trois comités principaux statuaient sur les affaires de leur ressort respectif; mais ils ne pouvaient conférer aucune place. Tous les jours un membre de chaque comité se rendait à l'hôtel du Congrès, à neuf heures précises du matin, et ces trois membres distribuaient les affaires entre les comités dont ils étaient les délégués. A neuf heures et demie les trois comités s'assemblaient et s'occupaient pendant deux heures des affaires qui les concernaient. A onze heures et demie le Congrès se réunissait et discutait les affaires politiques, ainsi que celles sur lesquelles les comités n'avaient pas cru pouvoir statuer. A la fin de la séance il était donné lecture des résolutions tant des comités que du Congrès, et, lorsqu'elles avaient été approuvées, le président les revêtait de sa signature.

Après avoir créé un département général de la guerre, qui devait avoir la surintendance de tous les bureaux militaires établis dans les provinces, les États généraux avaient cherché les moyens de fournir des recrues à l'armée. Par une circulaire du 1er février ils avaient soumis aux assemblées provinciales un projet de souscription patriotique pour subvenir aux frais de la guerre. Les États devaient inviter tous les corps ecclésiastiques et civils (les administrations provinciales et communales exceptées), ainsi que les citoyens aisés de tous les ordres et de toutes les classes, à souscrire pour la solde d'un ou de plusieurs hommes, à raison de dix sols par jour, jusqu'à ce que l'indépendance et la liberté du

lant, de la Sanlx, l'abbé de Boneffe, Syben, J. F.-L. Vsn der Noot de Warminck\ F. Van der Mersch, le baron de Peuthy, de Bousies de Rouveroy, Lambrechts. — Le comité des finances, de MM. De Smet, Deurwaerder, l'abbé de Roîdur, Gendebien, l'abbé de Saint-Den's, V^n der Sticbele, Smcesters, Beckman, De Cauwer, Anthoine.

pays eussent été reconnues, ou pendant tel terme limité que chaque souscripteur voudrait fixer. Les personnes peu aisées pouvaient se réunir au nombre de deux, trois ou quatre, pour former la solde d'un homme. Les États généraux avaient voulu ne pas imposer des charges nouvelles à la classe la moins aisée et donner cependant à tous les citoyens, à ceux mêmes qui, par état, ne pouvaient pas porter les armes, la noble faculté de défendre la patrie. Quelque louable que fût ce plan, il eut peu de succès, malgré des recommandations pressantes et réitérées (i). Comme la plupart des membres de l'assemblée générale, étrangers jusque-là au gouvernement, étaient peu versés dans les matières financières et économiques, on avait fait un appel à la vieille expérience de M. le comte Cornet de Grez. Cet excellent administrateur, qui appartenait aussi à l'école progressive, avait été successivement auditeur de la chambre des comptes et membre du conseil de finances, sous Marie-Thérèse, puis membre du conseil royal du gouvernement sous Joseph II. Destitué en 1787, pour avoir désapprouvé le système de l'Empereur, il s'était retiré dans la Flandre française, où il se proposait de finir ses jours. C'était un homme instruit, intègre, modéré, et dont le crédit avait été très grand sur la magistrature et même sur la bourgeoisie; aussi, lorsque la révolution eut éclaté, les gouverneurs généraux avaient-ils cherché, mais en vain, à le ramener dans le parti impérial. Une députation fut envoyée par les insurgés à M. Cornet, et

(i) Dans une lettre du 4 mars, adressée à la magistrature communale d'Anvers, pour lui témoigner leur gratitude au sujet de la réception gracieuse et honorable qui leur avait été faite dans celte ville, Van der Noot et Van Eupen exhortent, au nom des États, les Anversois à se prêter avec tout le zèle dont ils sont capables au succès des inscriptions patriotiques.

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il leur promit ses services; ne désirant aucune place, il se proposait seulement d'éclairer ses concitoyens sur divers objets, notamment sur les finances. En effet, M. Cornet présenta successivement à l'assemblée souveraine un plan d'organisation pour les douanes, un projet tendant à favoriser la pêche nationale et un projet d'emprunt consistant en une levée de trois millions de florins sur les biens du clergé, dont les intérêts auraient été payés par l'État et dont le capital aurait été remboursé en dix années. Mais on ne donna pas suite à la plupart des projets de M. Cornet de Grez ; comme les différentes provinces, en vertu du traité d'union, devaient toujours être consultées, il résultait de cette obligation que les rivalités particulières se substituaient à l'intérêt général. C'est ainsi que le département de la guerre ayant voulu fixer à Gand, où il était établi sous le gouvernement impérial, le magasin général des fournitures militaires, les députés ne purent s'entendre, car ceux du Hainaut combattaient avec chaleur les prétentions des Flamands.

Mais un acte qui ne rencontra aucune opposition fut le rétablissement solennel de l'Université de Louvain. Dès que l'indépendance du pays eut été proclamée, les cinq facultés avaient été de nouveau réunies dans la cité de Juste-Lipse, et les professeurs, naguère persécutés par le gouvernement autrichien, avaient repris paisiblement leurs chaires. Toutefois le corps académique n'était pas satisfait : il voulait une réhabilitation. M. Clavers, à qui les fonctions de recteur magnifique avaient été rendues, présenta, au nom des professeurs, une requête aux États de Brabant pour les supplier de jeter « un regard favorable sur le rétablissement des » études, » de rendre à l'Académie tous ses privilèges, et

de prendre « ce corps incontestablement brabançon » sous leur protection spéciale. Faisant droit à cette requête, les États de Brabant autorisèrent la réintégration solennelle de l'Université. Cette cérémonie eut lieu le 4ei mars, avec le concours du cardinal archevêque de Malines et en présence des représentants du duché, du Congrès souverain et d'une foule immense.

Le Congrès, comme pouvoir exécutif, s'était aussi occupé des négociations politiques et de l'organisation de l'armée. Il avait nommé deux nouveaux négociateurs, M. le chevalier de Bousies pour Berlin, et M. le comte de Thiennes pour Paris; il avait reçu l'offre, de la part des abbés de Tongerloo et de Saint-Bernard, de lever autant de millions qu'on pourrait sur le crédit temporel de leurs abbayes afin de pourvoir aux besoins du pays; enfin, il avait également repoussé avec énergie les propositions de Léopold. De toutes les assemblées provinciales, celle de la Gueldre seule inclinait positivement pour un accommodement; elle avait écrit en conséquence au Congrès pour appeler son attention sur les propositions avantageuses que faisait le nouveau, souverain et pour émettre l'opinion qu'il fallait en profiter. Le Congrès répondit aux États de Gueldre que l'on ne pouvait guère se fier à cette sorte de promesses, et que d'ailleurs l'union précédemment jurée empêchait toute province de songer à un accommodement quelconque avec la maison d'Autriche.

La lutte engagée entre les partis qui divisaient la Belgique allait maintenant absorber l'attention du pays et de l'assemblée souveraine. Les conseils n'avaient pas manqué aux conservateurs pour prévenir ce déplorable conflit. À peine M. Cornet de Grez avait-il été introduit dans les États gêné-

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raux qu'il avait fortement insisté sur la nécessité de pourvoir à l'organisation intérieure de la province de Brabant de manière à obtenir une entière tranquillité. Malheureusement, le Congrès ne montra pas cette prévoyance : il intervint dans la lutte, en recommandant, il est vrai, l'union et la modération, mais de telle sorte que les novateurs semblaient seuls coupables. « L'union et le patriotisme, disait-il dans une » circulaire adressée aux Étals provinciaux le 5 mars, » l'union et le patriotisme sont les armes avec lesquelles » nous avons conquis notre liberté ; c'est avec les mêmes » armes qu'il nous faut l'affermir. La nation belgique s'est » toujours distinguée par sa sagesse ; elle n'a jamais eu » d'occasion plus importante d'en donner des preuves. Tous » les yeux sont ouverts sur elle ; si elle sait conserver ce » bon esprit qui lui a fait préférer, dans tout temps, ses » maximes anciennes aux systèmes de nouveauté, elle restera » libre et indépendante; si elle l'abandonne, elle retombera » sous l'oppression. Son ennemi a désespéré de l'assujettir v par la force ; il n'espère plus que dans les insinuations » qu'il emploie de toutes parts pour introduire l'esprit » de nouveauté. Plusieurs citoyens sont déjà égarés ; ils » croient ne suivre que l'impulsion de leur zèle, et ils » servent en effet les vues de l'ennemi qu'ils ont aidé à » chasser. . . Parlez-leur au nom de la patrie qu'ils croient » servir; faites-leur sentir qu'on ne peut la sauver qu'en » réunissant tous les sentiments et tous les efforts; que toute » division, tout esprit de parti, causera nécessairement sa » perte; ils rentreront, sans doute, dansle sein de l'union... » Engagez-les surtout à cesser de répandre des écrits : il » n'est pas temps de discuter; il faut nous défendre, et c'est

» en vain qu'on examine ce qui peut convenir à un bon gou- » vernement si on se conduit de manière à se laisser ravir » la liberté. L'effet naturel de ces écrits est de ralentir le » patriotisme et de faire croire aux étrangers que notre » république naissante est en proie aux divisions. La nation, » détournée de son but véritable par toutes les brochures » dont elle est inondée, devient, pour ainsi dire, indiffé- » rente sur sa position ; la souscription patriotique, dont » on avait lieu d'attendre des effets prodigieux, languit dans » plusieurs endroits ; l'égoïsme semble succéder au dévoue- » ment, et, si l'on n'était pas certain d'ailleurs de l'esprit » national, on croirait que les Belges ne savent pas être » libres... » Cette circulaire contenait d'excellents conseils: il était à craindre, en effet, que la lutte des partis ne portât des coups mortels à la nouvelle république ; l'union seule pouvait la sauver et la consolider.

Mais c'était à la majorité qu'il appartenait d'établir cette union ; le sacrifice de quelques abus, quelques concessions au profit de toutes les classes, voilà ce que demandaient les vrais progressistes, et voilà ce que refusaient les conservateurs ! Leur préoccupation habituelle, ce n'était pas le désir de réaliser les vœux des citoyens les plus éclairés, des patriotes les plus recommandables, c'était la crainte de déplaire à ces puissances, qu'ils appelaient les alliées de la Belgique, mais dont ils étaient les dupes.

Ces puissances leur recommandaient instamment de ne pas toucher aux vieilles constitutions du pays ; et, en même temps, elles encouragaient les progressistes à persévérer dans leurs tentatives. Tandis que M. Van Leempoel écrivait de La Haye que les cours alliées verraient avec déplaisir le

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moindre changement aux vieilles chartes, M. de Jarry, agent des principaux démocrates à Berlin, mandait tout autre chose à ses commettants (1). L'intention du roi de Prusse, disait-il, était d'envoyer M. de Schlieffen à Bruxelles, et celui-ci réunirait Van der Noot, Van Eupen, l'évoque d'Anvers, les membres les plus influents du Congrès, les ducs d'Arenberg et d'Ursel, le comte de La Marck, etc. Dans cette entrevue on s'entendrait sur un plan de conciliation et sur les moyens de constituer la République d'une manière assez solide pour ne pas mettre le Roi dans le cas de reconnaître l'existence et l'indépendance d'un fantôme. Après avoir dit que le Roi reconnaissait la nécessité de faire droit aux réclamations de ceux qui voulaient compléter la représentation nationale, M. de Jarry ajoutait que le monarque pensait que les principaux sujets de division disparaîtraient si l'on accordait aux habitants des campagnes la faculté de se faire représenter aux États. Il fallait aussi travailler sans relâche à constituer la puissance militaire sous une forme régulière et forte. Pour cela le duc d'Ursel devait reprendre, avec le titre de ministre, la présidence du département de la guerre, sous l'autorité souveraine du Congrès, Van der Mersch devait avoir le titre de généralissime de la République, le général Shœnfeld le commandement de toute la cavalerie, sous les ordres de Van der Mersch et du comte de La Marck, l'infanterie devait avoir pour chef un autre ami de Vonck, le baron de Haack, et enfin M. de Jarry devait diriger l'état-major, l'artillerie et le génie. Quoique cette dépêche n'eût pas un caractère

(1) Pièces justificatives du mémoire pour Van der Mersch (Lille, 4191), t. H, p. 345.

officiel, elle avait été indubitablement suggérée par un homme approchant du cabinet de Berlin ; et qu'on eût voulu mystifier ou tromper M. de Jarry, il n'en est pas moins vrai que sa lettre devait encourager ses amis politiques (i).

Ne voulant pas renoncer à des convictions qui leur paraissaient honorables et patriotiques, espérant de faire prévaloir un système réclamé par l'équité, excités enfin par les insinuations du dehors et par les menaces mêmes de leurs adversaires, les démocrates ne cessaient de combattre 1 egoïsme des partisans de Van der Noot. La Société patriotique, qui avait succédé au comité naguère proscrit, avait recruté de nombreux affiliés dans les classes les plus éclairées (2), et Vonck en avait été élu président. Déclaré le chef de l'opinion progressive, Vonck crut devoir détruire les calomnies dont son parti était l'objet en faisant connaître nettement le but qu'il poursuivait; et ce fut dans cette intention qu'il rédigea, avec la collaboration de MM. Verlooy et Dondelberg., les Considérations impartiales sur la position actuelle du Brabant.

Pour rassurer immédiatement ses adversaires et ôter tout prétexte à la calomnie, Vonck commençait par déclarer, dans la deuxième édition de ce manifeste, que son but était de détourner la convocation d'une assemblée nationale, qu'il croyait aussi inutile que dangereuse dans un pays où d'excellentes lois fondamentales ne laissaient à

(1) Le général de Schlieffen correspondait aussi de Liège avec le duc d'Ursel ; nous tenons ce fait de la personne qui servait d'intermédiaire.

(2) Un correspondant du Moniteur universel en portait le nombre à 2/00.

PROSCRIPTION DES VONCKISTES loi

désirer, pour le bonheur public, qu'un gouvernement assez bien constitué pour que ces lois n'eussent plus à craindre de nouvelles infractions. Le publiciste reconnaissait aussi l'autorité suprême du Congrès; il ne s'occupait que de l'organisation intérieure du Brabant, mais les questions qu'il soulevait intéressaient toutes Jes provinces. N'imitant pas M. d'Outrepont, qui voulait introduire en Belgique les comices de l'ancienne Rome et bouleverser toute l'ancienne organisation politique du pays, Vonck, après avoir démontré, en s'appuyant sur les traditions historiques, que les États de Brabant n'étaient pas appelés à succéder au dernier duc, se bornait à demander que l'on comblât la lacune laissée dans la Constitution depuis la déchéance de Joseph II et que l'on complétât aussi la représentation nationale. Quoique nous ayons déjà esquissé le plan de Vonck, ce sujet est trop important pour ne pas le traiter avec de nouveaux détails. Voici comment le chef de l'opinion démocratique proposait d'organiser les trois ordres : il maintenait dans les États les membres actuels du premier ordre, c'est-à-dire Jes chefs des grandes abbayes, mais il proposait de leur adjoindre un nombre égal de représentants élus par les curés et les chapitres d'hommes, et de cette manière il arrivait à une représentation équitable du clergé régulier et du clergé séculier; il conservait de même les membres actuels du second ordre, mais il proposait de leur adjoindre un nombre égal de personnes choisies par cette partie de la noblesse jusqu'alors exclue des États; enfin, il demandait le doublement du tiers état, c'est-à-dire qu'il voulait ériger dans le troisième ordre une seconde chambre, composée des délégués des petites villes et du plat pays. Il désirait, en outre,

que la première chambre du tiers état, composée des députés des chefs-villes, fût ouverte à d'autres personnes qu'aux chefs de certaines corporations : moyennant le payement d'un cens de 150 florins, il aurait voulu que les personnes exclues des deux premiers ordres pussent se faire agréger à l'une ou à l'autre corporation, à l'effet seulement d'être électeurs et éligibles lorsqu'il s'agirait de nommer les délégués des chefs-villes. Un délégué du clergé, un délégué de la noblesse, deux délégués du tiers état et un délégué du conseil souverain de Brabant composeraient un conseil d'État ; la présidence de ce conseil, déférée successivement au délégué de chaque ordre, ne durerait que six mois, mais on devait décider postérieurement si les charges de conseillers seraient à vie ou temporaires. Le pouvoir exécutif devait être confié au conseil d'État, le pouvoir législatif restait aux États, et le pouvoir judiciaire aux tribunaux qui l'avaient exercé jusqu'alors. Si un conflit surgissait entre deux des trois pouvoirs, la contestation devait être décidée par le troisième ; si ce troisième pouvoir était la représentation nationale et qu'il y eût partage de voix, deux ordres contre deux (car on considérait la nouvelle chambre du tiers état comme un ordre), l'affaire était portée à la connaissance du Congrès, qui jugeait en dernier ressort. Tel était le plan de Vonck, équitable, modéré, n'excluant aucune opinion, respectant les droits acquis, mais satisfaisant aussi aux réclamations légitimes du parti progressif. Du reste, Vonck présentait ce projet avec une singulière modestie. « Je serais trop heureux, disait-il, si mes Considérations » inspiraient à des personnes plus éclairées que moi le » désir de combattre mon système et d'en proposer un

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» meilleur. » Comment répondit-on à cet appel? Par des déclamations furibondes. « S'il fallait, s'écria Feller, opter » entre ces deux extrémités terribles, ou d'établir parmi » nous le règne de la cohue nationale française, ou de » rentrer sous le pouvoir du souverain dépossédé, la nation » n'hésiterait pas dans la détermination du choix. J'irais » moi-même rappeler d'Alton avec tout ce qu'il y a de » bourreaux dans la milice autrichienne, et nous prépare- » rions, en attendant, nos rues pour les voir joncher, » comme ci-devant, des cadavres de nos citoyens (1). » Le plan de Vonck n'aurait pas dû alarmer le clergé, car, loin de lui être contraire, il tendait à lui conserver son influence; malheureusement le clergé inférieur, en faveur duquel Vonck réclamait des droits politiques, était sous la dépendance absolue des prélats, et il partagea leurs ressentiments. On ne faisait d'ailleurs aucune distinction entre les modérés et les exagérés, entre ceux qui voulaient seulement améliorer la Constitution et ceux qui voulaient la détruire, entre ceux qui réclamaient quelques réformes nécessaires et ceux qui désiraient un bouleversement. Les uns et les autres étaient enveloppés dans la même condamnation.

Bientôt il fut impossible de contenir plus longtemps l'irritation qui régnait dans les deux partis. Malgré le blâme formel de Vonck et des membres les plus sages de la Société

(1) L'auteur du Mémoire pour Van der Mersch assure que « les prêtres fanatiques du Brabant refusaient l'absolution à ceux qui lisaient les écrits de Vonck et particulièrement les Considérations impartiales. » Il parut une réfutation de cet ouvrage signée par H.-J. Van der Hoop, qui s'intitulait Avocat du peuple. Ce singulier écrivain débutait en ces termes : « Surrexit Israël quasi vir unus. Telle est l'image que nous donne » l'Écriture sainte des nations en général ; tel doit être l'esprit des Belges dans ce » moment pour détruire leurs ennemis internes en chassant en même temps l'ennemi » commun. Les brochures que je réfute avec dégoût, quoique composées par des avo- » cats qui prétendent à des connaissances, contiennent le germe d'une discorde sou- » tenue par les faussetés les plus manifestes, les plus grossières, etc. »

patriotique, quelques exaltés, obéissant à des influences étrangères (i), avaient formé le dessein de secouer ouvertement le joug des États pour convoquer une assemblée nationale. Jamais complot ne fut plus mal ourdi et n'eut un résultat plus fâcheux pour ses auteurs. Le 25 février, les conjurés les plus résolus s'étaient rendus à l'église de Sainte-Gudule, et, à l'issue de la grand'messe, un cri s'éleva : Vive le peuple! Plus d'États souverains! Vive la souveraineté du peuple! La foule, qui ne comprenait pas encore de quoi il s'agissait, commença par applaudir ; mais lorsqu'elle eut vu paraître les cocardes françaises, dont les conjurés s'étaient munis, elle les couvrit de huées. Un grand tumulte s'éleva; les conjurés voulurent fuir, mais ils tombèrent entre les mains des émissaires de Van der Noot, qui les maltraitèrent rudement, et qui les auraient peut-être massacrés, sans l'intervention des volontaires (2). Bientôt la ville entière fut en rumeur; les cinq serments, toutes les compagnies de volontaires prirent les armes, et sans leur vigilance et leur fermeté, on aurait peut-être eu dès lors de grands désordres à regretter. Van der Noot et Van Eupen, de leur côté, avaient fait une concession extraordinaire pour apaiser les démocrates ; on avait lu dans la chaire de Sainte- Gudule et affiché partout une déclaration conçue en ces termes : « Nous, soussignés, déclarons que le manifeste du » peuple brabançon aura lieu en tous ses points, et que tout » ce qui se fait, se fait au nom du peuple, en qui la souve-

(1) Ce complot, croyait-en, avait été organisé par les émissaires français : Sémonville, Ruel, le comte de Proli, et le chevalier Fox, Écossais.

(2) Feller, dans son Journal historique (n« du 15 mars 1790), dit : « Il y a eu des » rossades sonores et terribles, mais pas de tueries. »

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» raineté réside, et que les États n'ont jamais prétendu y » contrevenir. »

Si cette déclaration, très adroite d'ailleurs, eût été loyalement exécutée, il est probable qu'elle eût prévenu les déplorables scènes que nous allons raconter, tâche bien douloureuse, car il n'y a rien de commun entre la lutte régulière et pacifique des partis à laquelle nous sommes habitués aujourd'hui dans les États constitutionnels, et ces funestes discordes qui hâtèrent à la fin du dix-huitième siècle la chute de la Pologne et de la Belgique. . La déclaration de Van der Noot et de Van Eupen constatait la puissance du parti démocratique, et, en effet, les progressistes dominaient encore à cette époque dans Bruxelles, car ils pouvaient s'appuyer sur la milice bourgeoise. Des six compagnies qui composaient cette garde .nationale, quatre étaient connues pour leur attachement aux chefs de la société patriotique ; deux seulement paraissaient dévouées aux États (i). Van Eupen essaya d'abord, par l'intervention de la magistrature communale et du département général de la guerre, d'affaiblir la plus redoutable, celle qui était commandée par le vicomte de Walckiers (2). Sous prétexte que les anciennes coutumes de Bruxelles ne permettaient pas à chacun des cinq serments de former plus d'une compagnie de trois cents volontaires, le magistrat

(1) Les quatre compagnies dévouées au parti progressif étaient commandées par le duc d'Arenberg, le baron de Loën, le vicomte de Walckiers et Montclergeon ; les deux autres parle baron d'Howes et Franquen.

(2) Walckiers, qui se montra un des défenseurs les plus généreux et les plus fidèles de Vonck, était banqaier de la cour de Bruxelles et chef de la célèbre maison de commerce connue sous le nom de Nettines. Cette maison était liée de très près à celle de La Borde, et, par des alliances plus éloignées, aux Calonne, et à presque toute la haute finance de France ; enfin, par les relations de la banque, au commerce d'argent de toute l'Europe.

rendit une ordonnance qui supprimait la seconde compagnie du serment de Saint-Sébastien, levée par Walckiers. Mais celui-ci, après avoir soutenu ses droits dans deux lettres adressées au département de la guerre, résolut de braver ouvertement la magistrature communale ; le 28 février il rassembla ses volontaires, et, après avoir fait charger les armes, il alla lui-même relever les postes, qui lui furent immédiatement cédés par la compagnie de Montclergeon. Cet acte de désobéissance n'excita aucun murmure; la marche du noble banquier ressemblait au contraire à un triomphe; le peuple, dans les rues, les dames, aux fenêtres, tout le monde criait : Vive Walckiw's! Voyant l'insuccès de leur première tentative, les chefs de l'oligarchie résolurent de désorganiser les compagnies bourgeoises en jetant parmi elles un brandon de discorde. Cédant encore aux suggestions de Van Eupen, le capitaine d'une des compagnies aristocratiques, Franquen, présenta aux volontaires la formule d'un serment qu'ils devaient prêter aux États de Brabant, comme souverains. Mais la majorité, rejetant bien loin cette proposition, résolut d'adopter une autre formule présentée par Walckiers et qui avait pour objet de faire jurer fidélité à la nation, sans mentionner aucunement les États. Ce conflit porta au comble l'irritation des deux factions. Les volontaires les plus exaltés, certains d'entraîner leurs camarades, demandèrent deux fois le consentement de Vonck pour jeter les membres des États par les fenêtres de leur salle; mais le chef de l'opinion progressive, toujours ennemi des moyens violents, refusa de s'associer à un acte qui pouvait avoir des conséquences incalculables. Ses adversaires profilèrent immédiatement

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 407

des scrupules qui l'arrêtaient. Van der Noot, espérant éviter une protestation peut-être décisive, proposa une formule qui ne parlait pas de fidélité aux États ni à la nation, mais simplement de soumission à la magistrature communale. Les idées conciliantes de Vonck avaient prévalu, la majorité s'était ralliée à cette formule, et la prestation du serment avait été fixée au 9 mars. Mais, au jour indiqué, une nouvelle scission éclata dans la garde au sujet de l'interprétation qu'il fallait donner à la formule proposée par Van der Noot. Les deux compagnies, dévouées aux États, se trouvèrent seules devant l'hôtel de ville pour prêter entre les mains du ministre du Congrès et du magistrat de Bruxelles le serment proposé; les quatre autres s'étaient réunies dans l'ancien collège des Jésuites. Van der Noot leur envoie des émissaires pour les inviter à se joindre à leurs camarades; mais tous les volontaires répondent qu'ils n'appartiennent qu'à la nation. Inquiet, désespéré, Van der Noot accourt lui-même et les exhorte à se soumettre, en leur faisant entendre qu'un plus long refus les exposera à être massacrés. Des cris de fureur répondent à ces menaces; déjà même les armes étaient levées contre l'imprudent négociateur, lorsque, protégé d'ailleurs par Walckiers, qui le couvrait de son corps, il découvre sa poitrine et s'écrie : « Mes amis, ouvrez-moi le cœur : vous y » verrez le nom du peuple gravé ; et pour vous convaincre, » je cours à l'hôtel de ville, pour engager le magistrat à » consentir à votre demande. » Les compagnies récalcitrantes le laissent partir; elles-mêmes le suivent bientôt sur la Grand'Place, et, par leur attitude énergique, forcent leurs adversaires à céder. Toutes les compagnies s'étant

formées en bataillon carré, un officier lit la formule suivante : « Moi, armé pour le maintien de la tranquillité » publique, jure fidélité au peuple et obéissance à mes supé- » rieurs ainsi qu'à mes officiers, quant au service, pendant » le temps que je resterai membre agrégé, et je jure l'union » entre tous les agrégés des serments respectifs. » Tandis que les capitaines des six compagnies prononcent à haute voix ce serment, tous les volontaires lèvent la main en signe d'approbation, et la foule, qui couvrait la place, applaudit avec enthousiasme. Le duc d'Ursel, présent à cette scène, est alors introduit dans le bataillon carré et proclamé à l'unanimité général des volontaires. On voulait lui faire oublier par cette marque de déférence l'ingratitude dont on avait payé le service qu'il avait rendu à la ville de Bruxelles en 1787 et l'empressement avec lequel il avait abandonné sa haute position en Autriche pour venir au secours de ses concitoyens. Quelques jours auparavant, un syndic des nations avait osé lui dire en pleine séance des États de Brabant qu'il était sur une liste de proscrits et que le peuple lui en voulait : il l'avait ainsi contraint à se retirer de l'assemblée (1). Tous les volontaires semblaient ressentir en ce moment l'injure faite à ce noble citoyen ; des murmures violents s'élevaient contre ses persécuteurs. Van der Noot, qui était descendu de l'hôtel de ville, voit le moment où il va devenir victime de l'exaspération des volontaires ; un seul espoir lui reste, c'est que M. d'Ursel, dont il connaît le caractère généreux, le défendra contre ses adversaires: il

(1) Ce fut à cette occasion que le duc d'Ursel adressa une apologie de sa conduite à M. De Jonghe, pensionnaire des États de Brabant. Voir le Mémoire pour Van der Mersch, t. II, p. 351.

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 109

s'avance vers lui, lui tend les bras. Si le duc le repousse, Van der Noot est perdu, et son parti succombe peutêtre avec lui; mais, loin de le repousser, le duc l'accueille avec transport et oblige ainsi les volontaires à le respecter.

Une longue agitation suivif cette scène; le Congrès s'en émut, et il voulut même quitter Bruxelles pour se retirer à Gand. Le 12 il prit une résolution dans ce sens : après avoir exposé que les divisions qui régnaient dans Bruxelles, et qui allaient parfois jusqu'aux menaces, étaient aux députés cette liberté et cette tranquillité que demandent les délibérations épineuses, il requérait les États de Brabant de lui faire connaître s'ils avaient pris des mesures pour pourvoir à sa sûreté.

Contents d'avoir remporté une première victoire, les progressistes retombèrent dans cette indécision qui leur avait déjà été funeste. Au lieu de surveiller les meneurs du parti oligarchique et de déjouer leurs manœuvres hostiles, ils se bornèrent à faire imprimer et à répandre à profusion un remerciaient de la Société patriotique aux volontaires. Mais cet acte, par lequel la société voulait se faire reconnaître publiquement, ne produisit pas l'effet qu'en espéraient ses auteurs. De mauvais citoyens, ayant recours à la calomnie et à d'autres moyens non moins condamnables, étaient de nouveau parvenus à jeter la désunion dans la milice citoyenne, et, en outre, à faire passer auprès des ignorants tous les chefs du parti démocratique pour des traîtres et des agents de Léopold (1). On assure aussi que

(4) Pour rétablir l'harmonie parmi les volontaires, la résolution suivante avait été prise dans une assemblée présidée par le duc d'Urseï et composée des chefs-doyens et

dans des conciliabules, où siégeaient les meneurs de l'oligarchie et où étaient admis Maximilien Ivoy et Mottman, ceux-ci, rappelant comment l'on s'était défait des patriotes hollandais, avaient donné le plan des pillages et des proscriptions qui allaient bientôt affliger le pays (i). Telle était déjà l'exaspération de la populace, que Vonck courut à cette époque de véritables dangers; sortant de l'église du Finistère, le 14, vers onze heures du matin, il fut entouré par quelques exaltés, qui le menaçaient de le pendre à un réverbère, comme traître à la patrie ; il échappa non sans peine des mains de ces forcenés et se sauva dans une maison du voisinage. Toutefois, pour proscrire les démocrates en masse, il fallait un prétexte, une occasion ; cette occasion fut provoquée par les conservateurs eux-mêmes. Depuis plusieurs jours, divers membres des États de Brabant, le pensionnaire, entre autres, pressaient les progressistes les plus influents de faire connaître les vœux de la Société patriotique. Après des débats assez vifs, on convint, le 13 au soir, qu'on laisserait aux États le soin de choisir eux-mêmes la forme de gouvernement qui leur semblerait la plus convenable, à moins qu'ils ne voulussent adopter le projet de Vonck. Dans l'une et dans l'autre hypothèse, la nation devait être consultée. Une adresse fut rédigée d'après ces principes, signée par quarante-deux citoyens des plus honorables, Vonck en tête (a), et préofficiers agrégés aux serments : « Que les capitaines des compagnies seraient priés » d'employer tous les moyens possibles pour rappeler à leur devoir les volontaires mal » informés et égarés, et, faute de pouvoir y réussir, de leur déclarer qu'ils seraient » regardés comme perturbateurs du repos public ; enfin qu'on renverrait tous ceux qui » refuseraient de souscrire le serment prononcé le 9 mars. »

(1) Naerdere onzeydige aenmerkingen, p. 6.

(2) Parmi les signataires on remarquait le comte de La Marck, le vicomte de Walc-

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 111

sentée aux États de Brabant, le 15, à dix heures du matin.

« Messeigneurs, » disaient les signataires de cette adresse (un des documents les plus importants de la Révolution),

« messeigneurs, la cessation des pouvoirs qui résidaient

» dans le chef du ci-devant duc ayant anéanti l'ancienne

» forme du gouvernement du Brabant, on ne peut discon-

» venir qu'il ne soit indispensable d'y en établir une nou-

» velle qui fasse cesser, à tous égards, l'espèce d'interrègne

» où nous nous trouvons. Cette nouvelle forme doit être

» telle, sans doute, qu'elle puisse assurer à un peuple libre

» la conservation de sa liberté et la propagation de la féli-

» cité publique. Pour qu'elle puisse atteindre ce but, deux

» choses surtout sont d'abord essentiellement requises :

» 1° Que la nation ne vive plus désormais que sous l'empire

» seul des lois, dont aucune ne soit jamais édictée, sans

» son concours et son consentement exprès; 2° qu'il

» n'existe dans la forme du nouveau gouvernement aucun

» pouvoir qui, par le vice de son organisation, ou à l'aide

» des forces coactives, dont il serait armé, puisse avoir sur

» l'émanation ou l'exécution des lois une influence de droit

» ou de fait qui fût capable de contrecarrer le vœu général

» de la nation. Un troisième objet auquel il est encore

» indispensable de pourvoir pour le maintien du repos et

» de la tranquillité publique, c'est que l'étendue et les

» limites de chacun des pouvoirs constitutifs soient telle-

kiers, le baron de Loën, le baron deGodin, le comte de Saint-Remi, le baron de Tiege, Verlooy, Weemaels, D'Aubremez, Sandelin, Torfs, Dondelberg, Willems (mort en 1845, après avoir fourni une longue et honorable carrière dans la magistrature), Chapel, banquier, Simons, etc. — Le sieur Turlot, procureur au conseil de Brabant, et le sieur Feigneaux avaient également signé l'adresse originale; leurs noms ne se trouvant pas plus tard sur la liste des proscrits, ils s'empressèrent de faire imprimer une rectification de cette liste qu'ils firent afficher au coin des rues pour réclamer l'honneur d'être pillés.

» ment fixées et circonscrites, qu'il n'y ait jamais sur ce

» point, ni dispute, ni prétexte d'empiétement. Parmi les

» divers projets que des citoyens honnêtes et parfaitement

» désintéressés ont donnés au public sur l'organisation

» d'une nouvelle forme de gouvernement, il en est un où

» Ton est entré dans des détails assez étendus pour qu'au

» moyen d'une sage critique, et sans s'écarter de l'esprit

» des anciennes formes, il fût possible d'en faire résulter

» une bonne organisation. L'ouvrage qui renferme ce projet

» est intitulé : Considérations impartiales sur la position

» actuelle du Brabant, et semble avoir mérité l'estime des

» gens impartiaux. Il en est d'autres encore qu'il serait

» trop long de détailler ici, et qui sont connus, sans doute,

» de toutes les personnes qui s'occupent sincèrement du

» bonheur public. » Après avoir recherché dans l'histoire nationale la preuve que, jusqu'à l'avènement de la maison d'Autriche, la plus grande partie du peuple avait toujours été consultée sur les affaires importantes, les signataires poursuivaient en ces termes : « La justice, les anciens

)> usages, et enfin la nature même de la chose n'exigent-

» elles pas indispensablement, qu'aujourd'hui qu'il est ques-

» tion de délibérer et de prononcer sur le sort de toute la

» nation brabançonne, toute cette nation soit légalement

» consultée, légalement entendue, et que ce soit elle qui,

» ensuite d'une délibération légalement prise par des repré-

» sentants de son choix, prononce elle-même sur la forme

» et la nature du nouveau gouvernement à établir? Mais

» pour parvenir à consulter, à entendre la nation et pour

» la mettre dans une position à pouvoir légalement déli-

» bérer sur un objet de cette importance, faut-il se conlen-

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 413

» ter de l'assembler, soit par ordre, soit autrement, sans » lui proposer aucun plan, ou vaut-il mieux concevoir » d'abord un plan, et le proposer ensuite à la nation, pour » qu'elle y délibère? C'est là un objet, paraît-il, que les » États du pays (comme gouvernant pendant cette espèce » d'interrègne) doivent résoudre, et s'empresser surtout à le » faire dans ces moments de tranquillité que nous offrent » les circonstances présentes, et dont les propositions du » grand-duc semblent même proroger la durée, puisqu'il » n'y a aucune apparence qu'il cherche à troubler cette » tranquillité pendant le temps moral qu'il laissera vrai- » semblablement à la nation pour délibérer sur ses offres. » D'après ces principes, messeigneurs, vous devez sentir, » autant que nous, combien la situation de la nation en » général, et du Brabant en particulier, combien l'état des )> finances et celui de l'armée, combien tout enfin rend urgent » et indispensable que la généralité de la province soit » représentée le plus légalement que possible. Il ne s'agit » donc, messeigneurs, pour atteindre un but aussi essen- » tiel, de manière à obvier à tout désordre et à toute anar- » chie, que de former immédiatement un plan de convoca- » tion aussi simple que possible. Et pour vous convaincre » qu'à cet égard la pureté de nos vues et de nos intentions » s'accorde parfaitement bien avec la répugnance et les » appréhensions que vous avez toujours manifestées contre » une assemblée nationale dans ce moment critique, nous » vous prions de vouloir accéder à un des deux points sui- » vants : 1° ou de prendre, mutatis mutandis, pour cadre » d'une convocation et représentation provisoire, soit par » ordre, soit autrement, le projet énoncé dans les Considé-

» rations impartiales; 2° ou de former vous-mêmes un » plan quelconque également provisoire, et de le communi- » quer au peuple, afin que de l'unanimité naisse la pre- » mière lueur de l'ordre et de la félicité publique. Cette » conduite, cette démarche de notre part, messeigneurs, » ne peuvent vous laisser aucun doute sur le désir que » nous avons de concilier l'ordre avec les droits du » peuple. » Il n'y avait rien d'illégal dans la démarche de la Société patriotique, puisque le droit de pétition était formellement inscrit dans la Constitution brabançonne ; d'un autre côté, il n'était pas possible, dans ces moments d'effervescence, de montrer plus de modération et aussi plus de déférence et de respect pour les États. Cette adresse cependant fut accueillie avec des cris de fureur et on s'en servit pour perdre les partisans de Vonck.

Déjà des moines exaltés avaient, du haut de la chaire, frappé d'anathème les adversaires des États; ils appelaient les démocrates des disciples de Voltaire, ils prétendaient qu'ils voulaient renverser les couvents, ils les déclaraient damnés jusqu'à la troisième génération, et représentaient leur chef comme un serpent vomi par l'Assemblée nationale de France, pour répandre son poison sur le Brabant.

Des libelles monstrueux signalaient aussi les vonckistes comme des traîtres, des artisans de troubles et des ennemis de la religion. Ces calomnies ne satisfirent pas les meneurs de l'oligarchie; ils firent un appel direct à la populace. Une proclamation, affichée aux portes des églises et des principaux édifices, invita tous les vrais patriotes à se rendre le lendemain, 16 mars, à neuf heures du matin, sur la Grand'-

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 415

Place, pour défendre contre les intrigants du Club patriotique la religion, la constitution et la liberté. Pendant la nuit les émissaires des mauvais citoyens, qui avaient organisé cette proscription impie, allèrent attacher des images de la Vierge sur les maisons qui devaient être respectées et cette infernale inscription sur celles qui étaient condamnées : Maison à piller ou à brûler; tous ses habitants à massacrer. Sur quelques-unes on lisait aussi ces rimes dégoûtantes, attribuées au secrétaire de l'académie de Bruxelles :

« Cette maison sera pillée; Le propriétaire égorgé, Pour maintenir la liberté :

C'est le vœu de la publicité. »

Enfin, ce quatrain non moins inepte et horrible circulait dans toute la ville :

Vonck, d'Arenberg, d'Ursel, Walckiers, La Marck, Herries, Godin

Sont de la Société patriotique les soutiens ;

Et comme ils prétendent êire du pays de la lumière,

11 faut, pour les contenter, les mettre au réverbère.

Toutes ces provocations furent dénoncées aux États, mais ils gardèrent une impassibilité menaçante (1). Le 16, la populace put donc être exacte au rendez-vous qui lui avait été donné; des dominicains, des récollets, des capucins, parcouraient les groupes, excitaient les capons du rivage, tandis que leurs chefs leur communiquaient la liste des proscrits. Sur le balcon de l'hôtel de ville, les doyens des métiers et des membres des États assistaient tranquillement à cette scène, encourageant ainsi les vrais patriotes par

(i) « On en était venu au point, dit un contemporain, de pouvoir craindre pour les vonckistes une Saint-Rarthélemy. » Mémoires, manuscrits, laissés par M. Walter. (Bibliothèque de l'Académie royale.)

leur présence et par leurs gestes. Ceux-ci se répandent enfin dans les rues de Bruxelles aux cris de : Vivent les États! vive Van der Nootf et bientôt on les voit dévaster impunément la maison du banquier Chapel, un des signataires de l'adresse, ainsi que les propriétés dlune des familles les plus honorables de la cité, celle des Vanschelle. Le conseil de Brabant rend en môme temps une ordonnance singulière : d'une part il prohibe « tout attroupement tendant soit à la persécution des personnes, dommage de leurs biens ou pillage de leurs effets; » mais, d'un autre côté, il défend « toutes congrégations ou assemblées, soit sous le nom de société patriotique, assemblée des chefs- doyens et officiers des volontaires, tendant directement ou indirectement à troubler le repos public. » Ce décret, loin d'intimider les pillards, devait les enhardir, puisqu'il avait surtout pour but de condamner la Société patriotique. M. D'Otrenge, ancien représentant du prince évêque de Liège et secrétaire de la société, ayant été rencontré par une troupe de ces brigands, n'échappa à la mort qu'en signant que le club des novateurs était une société de gueux; la veille M. d'Outrepont, qui s'était attiré tant de haines par ses brochures, avait dû, pour sauver ses jours également menacés par des bandits, rendre hommage aux États et baiser le portrait de Van der Noot. Vonck aussi courut les plus grands dangers; plusieurs fois les pillards se présentèrent devant sa maison en proférant d'épouvantables menaces ; mais la présence d'un aide de camp de Van der Mersch intimida la populace. Un peu de fermeté suffisait d'ailleurs pour l'effrayer. Elle avait voulu dévaster la maison du carrossier Simons; mais elle n'osa braver les deux cents ouvriers qui travaillaient chez ce fabricant ; il

PROSCRIPTION DES VONCR1STES 417

avait déclaré d'ailleurs à Van der Noot et à Van Eupen qu'ils répondraient sur leur tête de ce qui arriverait chez lui. Un autre proscrit, le duc d'Ursel, cédant à son indignation, avait demandé aux États de pleins pouvoirs pour rétablir l'ordre; on les lui refusa, en lui faisant entendre que luimême n'était pas en sûreté et qu'il ferait bien de quitter Bruxelles. En effet, pendant la nuit même, il quitte la ville avec le duc d'Arenberg, le comte de La Marck, Vonck, presque tous les signataires de l'adresse, et cet exemple est suivi par les agents français (1). Walckiers seul paraît résolu à lutter contre les bandits auxquels on avait livré la vie et les biens des plus honorables citoyens.

Le 17, tandis que les pillards se dirigeaient vers le Marché aux Grains, dans l'intention de dévaster la maison du négociant Mosselman, les volontaires prennent les armes et parcourent la ville pour rétablir l'ordre. Bientôt les patrouilles, appartenant à la compagnie des escrimeurs commandée par Montclergeon, débouchent de tous côtés sur le Marché aux Grains et parviennent non sans peine à repousser la populace, car elles ont ordre de ne pas tirer. Mais cet ordre ne put être respecté longtemps (2). Une patrouille de la compagnie de Saint-Sébastien, que Walckiers commandait

(1) Le 22 mars le comte de La Marck écrivit aux États de Rrabant : « J'étais bien » aise, en signant cette adresse (l'adresse du 15 mars), de donner une marque publique » d'estime à un homme vertueux (M. Vonck), l'un des principaux auteurs de votre » indépendance. Aujourd'hui le même esprit qui m'a guidé dès le commencement » m'engage à vous dénoncer l'acte de proscription qui a suivi la présentation de » l'adresse aux États de Brabant et à demander que vous fassiez justice de cette crimi- » nelle affaire. J'ai méprisé les calomnies que l'on a répandues sur mon compte ; mais » lorsqu'on dresse des listes de proscription, lorsqu'on répand de l'argent pour exciter » à l'assassinat et au pillage une popu'ace aveugle, je dois élever ma voix : je n'ai pas » besoin de réparation pour les outrages que l'on m'a faits ; mais les États, mais la » nation ont besoin delà faire, cette réparation, à tous ceux qui ont été outragés...»

(2) Vonck prétend que cet ordre avait été intimé par Van der Noot lui-même, qui aurait dit aux volontaires que les pillards étaient leurs frères.

en personne, conduisait à la grand'garde deux des chefs de la bande, lorsque, près de l'église de Saint-Géry, elle se voit serrée de près par les pillards et accablée d'une grêle de pierres ; ne pouvant se frayer un chemin autrement, la dernière ligne du peloton se retourne, fait feu ; deux hommes tombent, et les autres se dispersent. Si toutes les compagnies avaient montré cette énergie, il est certain que le calme eût été bientôt rétabli; mais la discorde continuait à régner dans la garde bourgeoise : souvent même les volontaires démocrates et les volontaires dévoués aux États semblaient prêts à tourner leurs armes les uns contre les autres. Cependant les pillards, étant retournés au Marché aux Grains, y trouvèrent Van der Noot lui-même. La fureur croissante de la populace l'inquiétait ; honteux maintenant de les avoir pour auxiliaires, il s'efforce de contenir les dévastateurs et pousse la condescendance jusqu'à leur promettre une somme de 3,000 florins. Cette promesse calme un peu leur soif de pillage, mais ne diminue pas leur exaspération contre l'homme qui avait osé leur résister. Tout en demandant à grands cris la tête de Walckiers et le massacre de sa compagnie, ils se forment de nouveau en bande, attaquent les volontaires qu'ils rencontrent seuls, les déshabillent et les assomment de coups. A six heures du soir Walckiers fut mandé aux États ; il s'y rendit sous l'escorte de quatre volontaires. L'assemblée, après lui avoir fait connaître l'exaspération du peuple contre lui et sa compagnie, l'engagea à la licencier; ne se voyant pas appuyé, Walckiers crut inutile de prolonger la résistance. « Messieurs, » répondit-il, j'ai trop bonne opinion de votre sincérité et » des notions que vous pouvez avoir acquises à cet égard

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 419

» pour ne pas m'y rendre. Je retourne donc chez moi, et à » l'instant même je remercie ma compagnie. » Des applaudissements accueillirent ces paroles ; mais, comme il sortait de la salle, un de ses officiers vint le conjurer de ne pas descendre les escaliers de l'hôtel de ville, parce que trois brigands l'attendaient pour le poignarder. Van der Noot offrit de l'accompagner, et il le protégea, en effet, jusqu'à son hôtel contre les menaces des bandits; pendant la nuit Walckiers quitta aussi la ville, après avoir licencié sa compagnie, suivant sa promesse. Les dévastations ne cessèrent néanmoins que le 19, lorsque Van der Noot eut fait distribuer aux pillards la somme promise deux jours auparavant (i). Ils se mirent alors à faire eux-mêmes des patrouilles et portèrent au comble l'indignation des volontaires; car si ces derniers s'étaient soumis pour la plupart aux ordres qui leur prescrivaient de ne pas tirer, ils ne voulaient pas cependant supporter la honte d'avoir pour camarades les satellites des moines. La plupart des volontaires du grand serment et les deux tiers des autres compagnies se retirèrent de la garde bourgeoise. Enfin, le 20, lorsque le calme commençait à renaître, les États de Brabant, ajoutant l'ironie à la cruauté, fulminèrent un décret sévère contre les dévastateurs, décret qui autorisait la garde bourgeoise à tirer sur les pillards, qui ordonnait même à tous les citoyens

(l) Plus de quatorze maisons furent dévastées. Telle était cependant l'exaltation des esprits que Feller osa écrire dans son Journal ces paroles cruelles : « Les 16, 17 et 18 mars quelques-uns des principaux novateurs eurent le désagrément de voir leurs maisons pillées. 11 y a eu quelques personnes tuées. Le peuple fit malheureusement usage de la souveraineté individuelle que lui attribuaient les démocrates, et exprima un peu trop fortement le refus qu'il en faisait. » Journal historique, n« du 1er avril 1790. Mais, d'un autre côté, Van der Noot reçut de ses ennemis les sobriquets de Moine- Tibère et de Capucin-Claude. — Les pillards avaient eu pour chefs Deslondes et Van Hamme; celui-ci fut nommé, le 24 mars, prévôt général de l'armée.

de se secourir les uns les autres, sous peine de 100 florins d'amende contre ceux qui refuseraient leur assistance! Des prières publiques étaient prescrites en même temps pour écarter à l'avenir les horribles scènes qui avaient affligé Bruxelles !

La haine réciproque des deux partis qui divisaient la Belgique continuait aussi à se manifester par une polémique ardente, implacable. Linguet, dont la plume vénale appartenait alors à Van der Noot et à Van Eupen, venait de publier, sous la forme d'une lettre adressée à un membre de la Société patriotique, une diatribe violente contre l'adresse du 15 mars. Après avoir rappelé qu'il avait été d'abord un panégyriste enthousiaste de Joseph II, Linguet faisait une profession de foi républicaine. « Sans vouer à .ces malheu- » reux qu'on appelle rois une haine aveugle et indistincte, » disait-il dans le langage de l'époque, j'ai conçu pour la » royauté, c'est-à-dire pour ce pouvoir dont les méchants » rois peuvent si aisément faire un si cruel abus, une hor- » reur qui ne finira qu'avec ma vie. Il n'en existe plus guère » que le nom de ce côté-ci du Rhin : la France l'a conservé » au seul homme peut-être de ce siècle, et de tous les » siècles, à qui l'on puisse pardonner de le porter, au seul » capable de prendre à propos le moyen d'en prévenir » l'anéantissement. Mais si jamais les peuples étaient assez » sages pour se déterminer à le supprimer en Europe; si » jamais on formait une croisade pour ce beau et noble » projet, on peut compter sur mon secours : je m'y enrôle » d'avance. Si je suis mort, mes os desséchés se réveilleront, » ils reprendront du sentiment, de la vie, pour applaudir à » la trompette qui sonnera ce grand, ce mémorable juge-

PROSCRIPTION DES VONCKISTES 421

» ment, ce dernier triomphe de la raison et de la liberté. » Linguet accusait ensuite la Société patriotique de vouloir replacer la Belgique sous le joug du royalisme, sous le joug de l'Autriche, parce qu'elle avait invité la nation à délibérer sur les offres insidieuses du grand-duc ; il la blâmait aussi de soutenir l'illégalité de l'administration actuelle, parce que cette idée, répandue dans le public, pouvait produire un embarras ou un découragement général ; il résumait enfin cette longue déclamation en ces termes : « Vous n'avez » aucun des motifs qui ont rendu en France une Assemblée » nationale indispensable. Quand vous en auriez quelques- » uns, la circonstance actuelle ne vous permettrait pas de » recourir pour le moment à ce remède. La reconnaissance » du principe que la souveraineté appartient foncièrement, » essentiellement au peuple, est consignée dans votre Con- » stitution. Cette charte, que sa rédaction gothique » n'empêche pas d'être un des plus précieux monuments de » la sagacité politique, n'est pas seulement un bouclier » contre les entreprises d'une monarchie, c'est-à-dire du » pouvoir souverain confié à un seul homme ; c'est un écueil » contre lequel se briseront à jamais les essais de toute » espèce d'administration tentée de devenir tyrannique : un » Sénat infracteur des lois y trouvera son arrêt de même » qu'un despote... Pour effrayer ici pendant plusieurs siè- » clés, à dater d'aujourd'hui, tous les pouvoirs inclinés vers » le despotisme, il vous suffit de rappeler souvent la » Joyeuse entrée existante depuis une infinité de siècles, et » Joseph II foudroyé par elle en 1789; et peut-être fau- » drait-il écarter à jamais dans ces provinces toute idée » d'une Assemblée nationale, par cela seul qu'une Assemblée

in LA RÉPUBLIQUE BELGE

» nationale est le seul pouvoir capable de détruire cette » sauvegarde des droits de la nation. » Le membre de la Société patriotique à qui Linguet avait adressé son factum ne fit pas attendre sa réponse ; elle était accablante : « Tout, » dans votre lettre, disait-il, est rempli d'imposture; le titre » même n'en est pas exempt. Vous dites que l'adresse a été » présentée par Y Assemblée patriotique. C'est un insidieux » mensonge. Elle a été présentée par des particuliers, » comme particuliers, et pas même (quoiqu'ils le fussent) » comme membres de la Société patriotique. » Arrivant ensuite au passage concernant les propositions du grandduc, l'écrivain démocrate signalait de nouveau la mauvaise foi de Linguet, qui faisait dire aux signataires de l'adresse des choses auxquelles ils n'avaient jamais pensé ; il rappelait aussi qu'ils n'avaient pas contesté la légalité de l'autorité exercée par les États durant l'interrègne; que, de même que l'auteur des Considérations impartiales, ils considéraient une Assemblée nationale comme inutile et dangereuse, enfin que leurs vœux tendaient uniquement à organiser les trois ordres des États, conformément aux principes d'une rigoureuse justice et d'une constitution républicaine. « 11 ne nous reste » qu'un seul vœu à former, disait-il en terminant; c'est » que, pour le bonheur de notre pays et du bon peuple qui » l'habite, vous réalisiez le projet que vous nous annoncez de » vous rendre bientôt dans votre ancienne patrie, et que » vous nous débarrassiez bientôt ainsi de votre malfaisante » présence. »

Ce fut l'Assemblée constituante de France qui infligea la première flétrissure aux auteurs des scènes odieuses dont Bruxelles avait été le théâtre, en rompant ouvertement avec

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le Congrès beige. Dans la séance du 18 mars, le président de l'Assemblée fit donner lecture d'une nouvelle lettre de M. de Montmorin relative aux affaires de la Belgique : elle annonçait que deux particuliers brabançons avaient témoigné le désir de lui remettre, au nom de leurs commettants, une lettre du Congrès, mais que les circonstances qui avaient dicté le premier refus du Boi, au mois de janvier, subsistant toujours, le ministre n'avait pas été autorisé à recevoir la dépêche des insurgés belges. Le président parla aussi de deux lettres qui avaient été remises à l'Assemblée par les députés du Congrès. Quel était le but des chefs du gouverment belge? C'était évidemment de profiter de l'irritation qui commençait à se manifester en France, surtout dans le parti extrême, contre l'Autriche, au sujet des princes de l'Empire possessionnés en Alsace, pour engager l'Assemblée dans des mesures qui auraient pu entraîner une guerre immédiate contre Léopold. Or le parti modéré, qui suivait l'impulsion de La Fayette, ne trouvait pas la querelle assez importante pour risquer la guerre, et il voulait en conséquence laisser la négociation au Boi. Tel fut le sens du discours que La Fayette prononça après la communication faite par le président : « Il n'est aucun ami de la liberté, » dit-il, il n'est aucun Français qui ne doive au peuple » belgique des applaudissements et des vœux. Mais la ques- » tion actuelle se réduit à deux points : la lettre et ses » auteurs. Elle est adressée à l'Assemblée constituante de » France, dont les éminentes fonctions sont étrangères à » cet objet; elle est écrite par un Congrès dont personne ne » respecte plus que moi les membres, mais qui, d'après la » Constitution actuelle des États belgiques, ri offre point

» encore les caractères qui émanent de la souveraineté du » 'peuple. Je pense donc que, sous tous ces points de vue, » nous devons renvoyer cette affaire au Roi, bien sûrs que » désormais tout despote, toute corporation ambitieuse ne » fera que hâter, en s'agitant, la révolution qui l'attend. » Ce n'est pas le Roi des Français, le restaurateur de notre » liberté, qui nous égarera dans la conduite à tenir envers » un peuple qui veut être libre et commence à connaître ses » droits. » La Fayette proposa ensuite la motion suivante : « L'Assemblée nationale, après la lecture d'une lettre de » M. de Montmorin, par laquelle ce ministre annonce la » défense à lui faite par le Roi d'en ouvrir une écrite au nom » des États belgiques, ainsi que la situation intérieure des » Pays-Bas, où le Congrès des États actuels ne paraît pas » avoir les caractères qui émanent de la souveraineté du » peuple, pense qu'elle ne peut mieux faire que de s'en rap- » porter entièrement à la sagesse et aux sentiments connus » du Roi. » Les orateurs de la gauche, qui ne désiraient rien tant qu'une rupture avec l'Autriche, Pétion et Dupont de Nemours, combattirent la proposition de La Fayette (i) ; cependant, après une longue et tumultueuse agitation, l'Assemblée décréta de passer à l'ordre du jour (2). Au surplus,

(1) Camille Desmoulins aussi [Révolutions de France et de Brabant, t. V) considérait cette motion comme une tache pour le peuple français.

(2) Dans une lettre écrite le même jour, M. de la Sonde, alors à Paris, rendit compte à Van Eupen des dispositions de l'Assemblée constituante en cette circonstance : o Vous aurez vu sans doute, disait-il, que M. de La Fayette était monté à la tribune de » l'Assemblée nationale pour y provoquer un décret aussi modéré qu'il était possible, » vu l'état actuel des choses dans les provinces belgiques . Il eût été à désirer que vos » agents ici n'eussent point encore insisté sur un objet dont vos dissensions avaient » empêché la maturité; je vous en avais averti ; sans doute, vous n'avez pas ajouté foi » à mes paroles. Quoi qu'il en soit, je ne doute nullement que le décret proposé n'eût » été accueilli avec plus d'intérêt, sans un misérable pamphlet dont vous trouverez ci- » joint un exemplaire. Je ne sais quel est l'incendiaire qui l'a envoyé de chez vous,

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le but de La Fayette est nettement indiqué dans une lettre qu'il écrivait quelques jours après (7 avril) à M. le comte Cornet de Grez, qui avait enfin accepté la mission de servir de médiateur enlre Léopold et les Belges : La Fayette désirait d'abord l'anéantissement de l'influence acquise par la maison d'Orange, parce qu'elle ne cherchait, disait-il, à maintenir les anciens abus en Belgique que pour un jour s'en approprier les fruits; il voulait ensuite que les cabinets de La Haye, de Londres et de Berlin gardassent la neutralité déjà adoptée par le gouvernement français; enfin, il ne demandait pas mieux que de seconder Léopold, pourvu que ce prince justifiât la réputation qu'il avait d'être favorable à la cause de la liberté.

La victoire remportée par le parti oligarchique à Bruxelles n'était pas décisive ; il lui aurait fallu obtenir aussi la soumission de l'armée de Van der Mersch presque entièrement dévouée aux chefs des démocrates. Or il n'était plus temps de gagner par des promesses ou d'intimider par des menaces les compagnons du vainqueur de Turnhout, car le triomphe récent des conservateurs avait encore augmenté l'irritation qu'ils ressentaient contre les États. Depuis le voyage triomphal que Van der Mersch avait fait à Bruxelles, le pouvoir exécutif, décidé à se débarrasser de lui pour lui substituer Schœnfeld, avait continué à l'abreuver de dégoûts. L'armée de la Meuse ne recevait que des renforts insuffisants, tandis que Schœnfeld réunissait un corps de plus de 4,000 hommes sous prétexte d'empêcher que la citadelle

» avec tant de profusion, et principalement à tous les membres de noire assemblée, » le jour même qu'elle était consultée sur ce qui vous regarde. Cet écrit, qui indigne » généralement, est a tribué à un défenseur du Congrès dont on pouvait faire » l'apologie sans attaquer, comme l'auteur se l'est permis, l'Assemblée nationale. »

d'Anvers ne fût secourue avant le terme fixé pour son évacuation, mais en réalité pour que le Congrès eût sous la main un corps dont il pût disposer, fût-ce contre Van der Mersch lui-même. Tantôt le déparlement de la guerre, où Schœnfeld était toujours consulté, invitait Van der Mersch à cesser de lui présenter des candidats pour les places d'officiers, tantôt il lui défendait d'enrégimenter encore des volontaires, ou bien il refusait de confirmer dans leurs grades les premiers officiers de la révolution, et il les remplaçait par des jeunes gens qui n'avaient d'autre mérite que d'être recommandés par des personnes influentes. Ce fut toutefois à cette époque que le Congrès enjoignit à Van der Mersch de changer le genre défensif en offensif (dépêche du 8 mars). Mais le général répondit, le 15, par un tableau qui résumait tous les griefs et toutes les misères de l'armée : « J'ai trouvé les avant-postes du côté deBeauraing, disait-il, » affaiblis de 4,700 hommes; les volontaires d'Andenne, » de 900 hommes sont réduits à 500 ; ma colonne sur la » vieille route se fond à vue d'œil, ainsi que les volontaires » en garnison ici ; la défection se propage jusqu'aux troupes » engagées à terme ; des officiers même me demandent leur » démission; en un mot, toute l'armée se débande et c'est » avec des troupes tellement disposées que je harcellerais, » que j'envelopperais les Autrichiens (i)? Mais moi-même je » crains ce sort, et si l'on n'y daigne pourvoir, je me verrai

(h Dans une autre lettre Van der Mersch prévenait le département de la guerre que les forces ennemies, s'élevant à 9,000 hommes, étaient supérieures aux forces de ses deux colonnes et à tout ce qu'il avait à Namur. — Toutefois le conseil aulique de Vienne avait enjoint aux troupes autrichiennes de ne pas quitter la défensive pour profiter des circonstances. Par une démonstration précipitée elles auraient peut-être provoqué la réconciliation des deux partis, qui se seraient alors tournés contre elles ; elles restèrent donc inactives, en attendant les renforts qui leur étaient annoncés.

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» forcé de me retrancher en deçà de la Meuse, pour ne pas » exposer le salut de l'État. Vous me demanderez d'où pro- » vient cette défection ? Je réponds de la misère... Figurez- » vous des soldats sans souliers et sans bas, sans habit, sans » capote; de temps en temps, pendant quelques jours consé- » cutifs, privés de pain ; depuis trois mois, exposés à toutes » les rigueurs de la saison, à la barbe des ennemis, et vous » vous serez formé un tableau fidèle de nos troupes aux » avant-postes. Ajoutons à cela la diminution de la paye, » introduite depuis peu et qui ne m'est connue que par les » plaintes des officiers et par les menaces des soldats ; ajou- » tons encore les traitements durs de la part de quelques » officiers étrangers, et vous rencontrerez les sujets du » mécontentement général. Je le répète, ce serait risquer le » salut de l'État que d'oser agir avec des soldats tellement » disposés. Une autre considération s'offre encore à moi et » m'alarme à un point inexprimable, non moins que plu-

» sieurs officiers commandants ; l'on a découvert des car- » touches sans balles, d'autres avec une balle au centre, » d'autres avec deux balles dont une au fond, l'autre au » centre, et conséquemment toutes sans effet, etc. C'est » aux avant-postes continuellement exposés à en venir aux » mains avec les ennemis, que de telles munitions sont » expédiées. Ah! de grâce, en me rendant justice, en » appréciant ma position, daignez chercher un prompt >5 remède à tant de maux; je l'attends, ce remède, de votre » zèle pour la cause publique. » Voyant que le Congrès n'avait pas égard à ses plaintes réitérées, Van der Mersch, très aimé dans la Flandre, prit le parti de s'adresser aux États de cette province au sujet des Flamands qui servaient

dans l'armée nationale. Les États ne tardèrent pas, en effet, à envoyer à Namur deux de leurs membres (i) « pour » prendre inspection sur les lieux des avant-postes, co- » lonnes et garnisons composés des troupes flamandes et » pour visiter les magasins de vivres, vêtements, canons » et tout attirail de guerre. » Mais le Congrès se hâta d'envoyer aussi des délégués pour contrôler les députés de la Flandre. Ceux-ci s'étaient livrés à une enquête minutieuse et loyale, et ils avaient fait, mais sans succès aussi, des remontrances au Congrès et au département de la guerre ; les députés du Congrès (2), au contraire, ne firent qu'une inspection superficielle, préoccupés qu'ils étaient de la fermentation produite à Namur par les événements de Bruxelles. Ils ordonnèrent de poursuivre un lieutenant qui avait distribué l'adresse du 15 mars, et d'arrêter un capitaine qui leur avait porté les plaintes des officiers récemment déplacés ou révoqués. Cependant la situation de Van der Mersch devenait critique ; la désertion augmentait d'une manière effrayante, tous les liens de la discipline se relâchaient, et, pour surcroît de malheur, une haine implacable régnait entre les anciens et les nouveaux officiers. Déjà même le général Dolomieu avait failli être victime d'une sédition à Beauraing. Voyant que les promesses des députés de la Flandre restaient sans effet, que le Congrès persévérait dans son mauvais vouloir, Van der Mersch prit enfin le parti de donner sa démission. Les représentants du Congrès

(1) MM. C. De Wapenaert, de Termonde, et C. Van der Gracht, haut pointre de la chàtellenie de Courtrai.

(2) C'étaient MM. Del Rio, de Sourdeau, Visbecque et Lecocq; on leur adjoignit le général Dirix, de Mons, qui jusqu'alors avait toujours déclaré que la goutte qui le tourmentait l'empêchait de prendre une part active aux opérations militaires.

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étant venus le voir pour se plaindre de l'insubordination des officiers, le général les justifia en disant que le mécontentement de l'armée était porté au dernier point. « Nos » troupes, ajouta-t-il, sont tellement découragées par le peu » de soin qu'on en prend, que si l'ennemi savait ou voulait » profiter du désordre qui règne dans l'armée, je n'oserais » répondre de Namur. » Il leur signifia ensuite qu'il était décidé à se retirer; mais les députés se contentèrent de lui demander froidement s'il avait pris la peine d'en écrire au Congrès, comme si cette détermination, d'une extrême gravité pourtant, n'était pas de nature à les émouvoir. Il en fut autrement dans l'armée ; dès que l'intention du général fut connue, elle porta au comble l'irritation des officiers. Le 30 mars, dans la soirée, ils s'assemblèrent a Yhôtel d'Harscamp pour y délibérer sur les moyens de conserver leur chef. Le résultat de cette délibération fut une déclaration dans laquelle ils soutenaient que Van der Mersch, ayant été choisi comme chef de l'armée par les acclamations de toute la nation, ne pouvait donner sa démission qu'au peuple, de qui émanait la souveraineté, et que le peuple seul pouvait l'accepter; ils rappelaient ensuite l'état déplorable dans lequel on laissait l'armée et finissaient par adhérer à la fameuse adresse du 15 mars. Cette déclaration fut signée par plus de cent soixante officiers de tout grade (\) et envoyée aux États des provinces. Les députés du Congrès, réunis dans le même hôtel et assistant en quelque sorte à cette insurrection militaire, avaient résolu d'envoyer immé-

(1) Parmi les signataires on remarquait en tête: M. Palms, aumônier; le barn de Haacke, colonel et inspecteur général de l'infanterie, le colonel Debraine, Walter, officier ingénieur, etc.

diatement l'un d'eux, M. Visbecque, à Bruxelles; mais on avait eu vent de ce projet et on voulait le déjouer. Lorsque M. Visbecque se présenta à la porte de la ville, la garde, sur l'ordre qui lui en avait été donné, le ramena à l'hôtel d'Harscamp, où les officiers l'obligèrent à leur remettre les dépêches et l'argent qu'il emportait. Dès le lendemain au matin les représentants du Congrès allèrent se plaindre avec raison à Van der Mersch de la violence exercée contre leur collègue; mais le général, très aigri, après avoir désapprouvé d'abord la conduite de ses subalternes, ajouta que les députés n'avaient rien négligé pour y donner lieu-. « Vous » êtes venus à Namur avec de pleins pouvoirs, leur dit-il, » et bien loin de remédier aux maux que je ne cesse de » dénoncer et que vous ne pouvez plus ignorer, vous avez >■> laissé monter jusqu'au désespoir le mécontentement des » braves officiers qui me suivent depuis le commencement » de la révolution. » Le général, emporté par l'indignation, rappela ensuite ce qu'il avait fait pour sa patrie, à laquelle il sacrifiait même ses intérêts particuliers, à tel point, disait-il, que pour ne point grever le trésor public, en exigeant ses appointements, il venait d'emprunter à un de ses adjudants dix louis qui lui étaient nécessaires. En ce moment on annonça le corps des officiers. Le général descendit pour le recevoir : le colonel inspecteur de l'infanterie lui ayant exprimé, au nom de tout le corps, ses vifs regrets au sujet de la détermination qu'il avait prise d'abandonner son commandement, Van der Mersch, ému, promit de rester. Il retourna ensuite auprès des représentants du Congrès, et ses officiers le suivirent ; l'un d'eux lut à haute voix la lettre insultante qu'ils avaient prise à Visbecque et dans laquelle

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les députés révoquaient en doute le courage de l'armée et le patriotisme du général ; chaque ligne augmentait tellement leur courroux, que si Van der Mersch ne les eût contenus par son autorité, les députés couraient grand risque d'éprouver les effets d'un ressentiment poussé jusqu'à l'exaltation. On se borna à exiger des représentants du Congrès leur parole d'honneur qu'ils ne quitteraient pas Namur.

Des mesures furent prises en même temps pour régulariser cette insurrection militaire, car on ne pouvait appeler autrement la conduite tenue par Van der Mersch et ses officiers. Ceux-ci, ayant formé un comité chargé de discuter leurs intérêts et leurs droits comme citoyens, écrivirent à Vonck pour le prier de venir au secours de cette armée dont il était le créateur; ils l'invitaient, dans son propre intérêt, à ne pas tarder à mettre ses jours en sûreté. Enfin ils publièrent leur ultimatum sous le titre de Vœux adressés aux États de toutes les provinces ; ils demandaient : 1° que Van der Mersch restât généralissime de l'armée belge; 2° que le duc d'Ursel fût remis à la tête du département de la guerre ; 3° que le comte de La Marck fût nommé commandant en second, sous les ordres de Van der Mersch ; 4° que les États coopérassent, conjointement avec l'armée, à la réforme des abus et au rétablissement de l'ordre. Immédiatement des courriers furent expédiés aux États des provinces, aux magistrats et aux principaux comités des villes, pour leur notifier les vœux de l'armée. Mais cette adresse fut mal accueillie partout, car la conduite imprudente et blâmable de l'armée de la Meuse avait excité la plus vive indignation dans le pays. A Anvers et à Gand les

courriers furent même arrêtés sans avoir pu remplir leur mission.

Van der Mersch, après avoir hésité longtemps, venait enfin de donner une adhésion complète aux actes de ses subordonnés. Les États de Namur lui ayant témoigné leur étonnement de la conduite tenue par les officiers, il leur répondit : « Les démarches que Vos Seigneuries » me dénoncent, de la part du corps respectable de » mes officiers, se font de ma connaissance et de mon ap- » probation. Les pièces qu'ils ont eu l'honneur de vous » envoyer doivent vous convaincre de la nécessité des » mesures qu'ils ont cru devoir prendre pour prévenir » la perte de l'État. » Quoiqu'il eût méconnu l'autorité du Congrès, le comité des officiers crut pourtant convenable de lui écrire une lettre pour lui expliquer la conduite de l'armée; elle voulait, disait-il, arracher des mains de quelques individus ambitieux le pouvoir usurpé sur la nation entière, pouvoir dont l'influence aussi sensible que funeste sur le Congrès même semblait avoir causé tous les désordres. Vaincus à Bruxelles, les démocrates durent alors placer leur dernier espoir dans l'armée; la lutte entre les partisans de Van der Noot et ceux de Vonck, lutte qui avait déjà fait tant de mal à la Belgique, allait donc se décider à Namur.

Dans ces circonstances critiques, les chefs du parti oligarchique résolurent d'agir avec adresse, mais aussi avec promptitude et énergie. Pour contenir les démocrates ils leur firent entrevoir qu'on ne tarderait pas à les satisfaire; le 31 mars même, tandis que l'insurrection militaire éclatait avec le plus de force, les États généraux arrêtèrent un

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projet de déclaration dans lequel ils promettaient solennellement que, dès que les circonstances le permettraient, les États de chaque province s'occuperaient d'organiser une représentation plus étendue du tiers état. Mais en même temps Schœnfeld, maître de la citadelle d'Anvers depuis le 29 (i), reçut ordre de se tenir prêt à marcher avec son armée; on enjoignit aussi aux commandants de troupes, qui ne se trouvaient pas sous l'action immédiate de Van der Mersch, de n'obéir qu'aux instructions qu'ils recevraient du département de la guerre; enfin, pour ruiner la popularité de Van der Mersch à Namur, on envoya dans cette ville les agents les plus audacieux du parti conservateur (2).

Le 2 avril Vonck se rendit à l'invitation des officiers avec ses trois amis, Verlooy, Weemaels et d'Aubremez; ils furent suivis de près par le duc d'Ursel et le comte de La Marck, qui avaient pris le rôle de médiateurs, car, en donnant au Congrès avis de leur départ, ils avaient ajouté que leurs

(1) La citadelle d'Anvers s'était rendue le 29 mars, conformément à la capitulation conclue le 5-9 janvier précédent. Une brochure de l'époque contient sur cet événement les détails qui suivent : « A 7 heures précises le commandant a fait faire le roulement d'ordre pour que la garnison entière du châttau, au nombre de 4,100 hommes, défilât pour son évacuation. Aussitôt sortie, elle s'est formée en bataillon carré sur l'esplanade, où le commandant, après avoir adressé un discours amical et analogue à cette circonstance à sa troupe,aembrassé en signe de paix tousles officiers ci-devant sous ses ordres, lesquels, à cet exemple, ont embrassé les chefs de l'armée patriotique. Les soldats impériaux, à l'instar de leurs supérieurs, ont fait de même avec les volontaires et patriotes.» On trouva dans la citadelle 136 bouches à feu, 150 barils de poudre et des milliers de bombes et de boulets ; les soldats furent répartis dans diverses villes du pays ; mais les trois quarts, qui étaient indigènes, se rangèrent sous les drapeaux du Congrès. — On a prétendu, dit Dewez {Hist. de la Belgique, t. VII), que cette capitulai ion avait coûté au Congrès de fortes sommes, dont une portion était retombée en pluie d'or sur les assiégés ; toujours est-il vrai que l'on flétrit à Vienne la conduite de la garnison : le commandant et les principaux officiers, qui avaient voté la capitulation, furent condamnés à diverses peines par un conseil de guerre.

(2) Le comte de Limminghe, membre des États de Brabant, le syndic De Noter, le prêtre Melin, Janssens de Louvain, Somers d'Anvers, Deslondes et Van Hamme ; ils furent secondés par Lecocq, pensionnaire de Namur, et par les deux frères J.-B. et N. Van der Noot. — La Prusse avait aussi un agent au quartier général de Namur ; c'était le baron deHamelsberg, aide de camp du général de Schlieffen.

démarches auraient uniquement pour but de ramener la concorde. En effet, les deux seigneurs, s'étant rendus chez les représentants de l'assemblée souveraine à Namur, leur déclarèrent que, appelés au commandement par le vœu des officiers, ils étaient venus, non pour accepter ce commandement des mains de l'armée, ce qui eût été irrégulier, mais pour tâcher d'apaiser les troupes. Voulant donner une preuve des sentiments qui les animaient, ils engagèrentVan der Mersch et ses officiers à dégager de leur parole les députés détenus; et ceux-ci purent quitter immédiatement la ville. De son côté, Vonck donna décidément à l'insurrection une couleur politique en adoptant pour manifeste l'adresse du 15 mars; mais il répéta que les signataires ne demandaient pas une assemblée nationale, qu'ils voulaient conserver la distinction des trois ordres, et qu'il était seulement question d'obtenir pour chaque ordre une représentation plus satisfaisaiîte. Le comité des officiers appuya avec énergie cette déclaration : « L'armée entend, disait-il, que l'on travaille promptement » et efficacement à l'établissement d'un tel ordre de choses-, » et que l'on répare incessamment les désordres honteux et » ruineux qui ont eu lieu jusqu'à présent, désordres dont elle » a souffert et qu'elle ne peut plus supporter. » Mais déjà les troupes fidèles du général Schœnfeld s'avançaient contre Namur; et le Congrès, ne montrant pas moins de vigueur que le comité militaire, avait adressé à Van der Mersch une dépêche pour lui manifester son mécontentement au sujet de la conduite tenue par ses officiers et de sa participation apparente à cette insurrection; malgré la défection d'une partie de l'armée, il ne manquait, disait-il, ni d'hommes ni de moyens pour punir les révoltés, et il finissait par

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demander compte au général de sa conduite personnelle. Si les chefs de l'insurrection avaient eu l'audace de véritables conspirateurs, ils n'auraient pas perdu du temps à discuter la légalité de cette insurrection, ils auraient marché hardiment sur Bruxelles. Leur triomphe était presque certain, car l'armée de la Meuse presque tout entière les eût suivis, et elle eût probablement entraîné celle de Schœnfeld, car là aussi le vainqueur de Turnhout avait de nombreux partisans. Mais Van der Mersch et Vonck avaient trop de patriotisme et trop peu d'ambition pour risquer une guerre civile; ils restèrent donc indécis, au lieu de hâter le dénoûment, et donnèrent, par cette conduite honorable mais faible, le temps au Congrès de conjurer l'orage. Van der Mersch répondit alors à l'Assemblée souveraine, avec peu de franchise, il faut le dire, que l'arrestation des députés du Congrès et tout ce qui avait suivi s'était fait à son insu et sans sa participation. Du reste, ce qui augmentait l'indécision des insurgés, c'était la déclaration faite par les États généraux le 31 mars, et qui parvint alors à Namur (5 avril), ratifiée par toutes les provinces, à l'exception du Brabant (1). Les officiers manifestèrent même leur satisfaction par des félicitations adressées au Congrès. Mais celui-ci repoussait déjà tout accommodement; le duc d'Ursel, étant revenu à Bruxelles le 4 au soir pour continuer son rôle de médiateur, fut reçu par l'assemblée souveraine avec une méfiance insultante. Pour les rendre odieux au peuple, on ne cessait de répandre des calomnies contre d'Ursel, La Marck et Van

(1) Les États de Brabant, sans même vouloir prendre d'engagement pour l'avenir, avaient déclaré qu'ils ne s'occuperaient pas des modifications proposées tant qu'une insurrection du plus dangereux exemple continuerait et que l'honneur de la nation ne serait pas vengé.

der Mersch : le premier était un agent de Léopold, le second un émissaire de sa sœur la reine de France, enfin le troisième, un ennemi de la patrie et de la religion. Croyant que son honneur lui commandait de repousser ces inculpations, Van der Mersch avait fait publier au son du tambour une proclamation, dans laquelle il disait : « Des malintentionnés, » hautement suspects d'avoir fomenté l'exécrable pillage et » les proscriptions qui ont eu lieu à Bruxelles, étant venus » à Namur pour soulever le peuple et calomnier les loyales » intentions du général et de l'armée, le général déclare, » pour calmer les alarmes, qu'il s'est mis à la tête de » l'armée pour défendre la religion catholique, les droits » ecclésiastiques et la liberté du peuple. »

Quoiqu'il eût des nouvelles vagues de la marche de Schœnfeld, Van der Mersch était encore, pendant la nuit du 5 au 6 avril, dans une entière sécurité ; ce ne fut même que par hasard qu'il connut l'approche de son adversaire. Ayant envoyé des patrouilles à la poursuite de quelques déserteurs, on vint lui dire que deux de ces patrouilles avaient été arrêtées par des corps armés ; l'une, sur la chaussée de Bruxelles; l'autre, sur celle de Louvain. Par la première s'avançait la colonne de Schœnfeld ; par la seconde, une autre sous les ordres du général Dirix. Van der Mersch assembla immédiatement un conseil de guerre, il fut décidé que Ton marcherait au-devant des défenseurs du Congrès. Le comte de Rosières resta dans la ville avec les gardes ordinaires ; et, vers neuf heures, Van der Mersch sortit par la porte de Bruxelles avec deux mille hommes environ et six canons. La colonne de Schœnfeld était en bataille sur une hauteur en avant de Flawinne ; Van der Mersch rangea la

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sienne sur une pente, près du hameau de Belgrade, et, pour contenir Dirix, il fit occuper un fort qui dominait la chaussée de Louvain. Tandis que les deux armées paraissaient prêtes à en venir aux mains, Schœnfeld envoya son aide de camp à Van der Mersch pour lui demander s'il voulait négocier ; sur les invitations réitérées de son adversaire, le général consentit à s'aboucher avec les députés du Congrès qui accompagnaient Schœnfeld (t).

La conférence devait avoir lieu au château de Flawinne. Van der Mersch s'y rendit avec un seul aide de camp, après avoir instamment recommandé à ses soldats de se tenir tranquilles. Admis en présence des députés du Congrès, Van der Mersch commença par leur déclarer qu'il ne leur donnait qu'une minute pour délibérer ; mais on lui objecta que ce n'était point à lui à faire des menaces, qu'il avait en face une armée supérieure à la sienne, et que, de plus, il allait se trouver entre la colonne de Dirix et la bourgeoisie de Namur, qui venait de fermer les portes de la ville pour s'opposer à sa rentrée. Il est probable que la crainte d'engager une guerre civile exerça une grande influence sur l'esprit de Van der Mersch et contribua à le calmer ; mais, d'autre part, il faut ajouter que ce brave militaire n'était ni diplomate ni homme de cabinet. Comme il était naturellement confiant, il devenait très facile de le tromper dès qu'il se trouvait abandonné à lui-même dans une négociation ; c'est ce qui arriva. Les députés traînèrent les choses en longueur pour donner à leurs émissaires, qui étaient à

(4) Ces députés étaient MM. F. Rohaert, le marquis de Wemmel, le comte de Loën, Neufchâteau, Del Rio, le baron de Nevelet de Baulet, Van der Stichele de Maubus, Visbecque, de Sourdeau.

Namur, le temps de se rendre maîtres de cette ville. Ce ne fut qu'à cinq heures du soir qu'il fut convenu verbalement qu'il n'y aurait point d'effusion de sang, qu'aucun officier ne serait dégradé, pas même arrêté, sans un examen et une conviction préalable. Lorsque Yan der Mersch vint luimême informer sa troupe de cet arrangement, une rumeur de mécontentement se fît entendre. Un officier supérieur lui dit à haute voix et d'un ton prophétique : « Général, vous n'avez certainement pas voulu nous trahir; mais nous sommes trahis et vous serez la première victime. » Cependant Van der Mersch, par sa présence, en imposait encore aux plus exaltés ; aussi, les deux armées, après avoir mêlé leurs rangs, se dirigèrent ensemble et paisiblement vers Namur (1).

Depuis le matin les partisans des États étaient maîtres de la ville. A peine Van der Mersch avait-il traversé le faubourg pour marcher à la rencontre de Schœnfeld qu'une émeute avait éclaté contre lui. Trois cents forcenés, conduits par Nicolas Van der Noot, et encouragés par plusieurs religieux mendiants, avaient pris des armes, soulevé la populace, entraîné les soldats appartenant au régiment de l'abbé de Tongerloo, fermé la porte de Bruxelles, braqué des canons à cet endroit, désarmé les postes, arrêté les officiers restés en ville, et les avaient traînés, les mains liées derrière le dos et en les meurtrissant de coups, au bureau de la guerre. Le comte de Rosières, se voyant dans l'impossibilité de maîtriser cette sédition, avait pourtant fait bonne conte-

(1) Voy. le Mémoire historique pour Van der Mersch; quant aux détails encore inédits, nous les avons puisés dans les Mémoires, manuscrits, de Wallter, témoia oculaire des événements de Namur.

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nance et était parvenu à sortir de Namur avec la faible garnison dont il avait le commandement ; Vonck et ses trois amis eurent aussi le bonheur de s'échapper et se sauvèrent à Givet; mais le comte de La Marck resta prisonnier. Quelques-uns des séides de Van der Noot osèrent même pénétrer dans l'hôtel de Van der Mersch et jusque dans l'appartement où se trouvaient sa femme et son fils ; et là ils eurent la lâcheté de menacer l'épouse du général, de baisser les canons de leurs fusils sur sa poitrine !

Lorsque Van der Mersch rentra dans Namur, avec les deux colonnes réconciliées, il était déjà lui-même proscrit. Dès le soir, au mépris de la convention conclue à Flawinne, il fut gardé à vue dans son hôtel, et en même temps on emprisonnait les officiers soupçonnés d'attachement au vainqueur de Turnhout. Ces actes de violence continuèrent le lendemain et les jours suivants. On éloignait aussi de Namur tous les régiments dévoués à Van der Mersch. Le 7, le comte de La Marck, sous prétexte qu'il était encore au service de France, fut relâché, après qu'on lui eut fait des excuses (i) ; mais, en revanche, Van der Mersch reçut des députés du Congrès l'ordre de se rendre à Bruxelles pour se justifier : on lui donnait néanmoins l'assurance que l'on ne prendrait de décision à son égard que d'après la promesse qui lui avait été faite et dont le Congrès était instruit. Sur cette assurance, il partit le lendemain, avec son aide de camp Loyaerts et le chanoine De Brou, son secrétaire. Dès le soir il se présenta au Congrès. On lui proposa un conseil de guerre pour le juger ; il répondit qu'il ne devait compte de sa conduite qu'à la nation. Sans

(1) Il franchit aussi la frontière et regagna sa terre de Raismes.

débattre la question de compétence, le Congrès lui ordonna de tenir les arrêts dans une maison amie ; mais son aide de camp fut emprisonné dans le couvent des Dominicains, et son secrétaire conduit chez les Capucins.

La plus grande fermentation régnait dans Bruxelles. Non seulement on persécutait de toutes les manières les partisans de Vonck pour les forcer à s'expatrier, mais on chassait aussi les patriotes hollandais qui avaient trouvé un asile dans le Brabant et qui n'avaient d'autres torts que de sympathiser avec les démocrates. Des affiches, placardées à tous les coins de rues et sur les églises, dénonçaient Van der Mersch comme un traître ; d'autres invitaient les habitants à chasser indistinctement de la commune tous ceux qui n'étaient pas des États, des métiers et du clergé. Van der Mersch ne devait pas espérer d'échapper à cette proscription générale ; déjà le Congrès lui avait mandé qu'il ne pourrait rester à Bruxelles, où il recevait des visites suspectes, et qu'il aurait à se rendre à la citadelle d'Anvers ou à l'abbaye de Sainte-Gertrude à Louvain. Van der Mersch répondit qu'il consentait à se rendre à Gand, si son départ était nécessaire ; et en même temps il repoussait les calomnies dont il était l'objet. « Je suis ici depuis le 8, disait-il, » et vous n'ignorez pas que j'y suis arrivé sans autre » escorte que celle de la sécurité d'une conduite sans » reproche; mais je suis accusé, et je viens porter ma lête » sur un échafaud, si l'on peut me convaincre d'un crime, » dont le nom seul me ferait rougir, si jamais la honte » devait être le partage de l'innocence. Je demande donc » avec instance que la nature et les circonstances de ma » prétendue trahison soient articulées sans délai, et que les

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» preuves, s'il en existe, soient rendues publiques, afin » que je puisse immédiatement me défendre et me justifier » avec une publicité égale à celle que l'on a donnée à l'accu- » sation; car, indépendamment de votre jugement, c'est » encore celui de la nation et de l'Europe entière que je » réclame, et qui m'est dû, puisque c'est à ce redoutable » tribunal qu'on ma traduit sous l'aspect le plus flétrissant. » Van der Mersch se flattait encore d'être appuyé par les Étals de Flandre; mais ceux-ci lui répondirent que les circonstances ne permettaient pas qu'il se retirât en ce moment dans celte province. Le 12 avril, les auditeurs généraux firent connaître au général la composition du conseil de guerre chargé de le juger, en ajoutant qu'il pouvait récuser, sans même alléguer de cause, jusqu'à dix des membres choisis dans l'armée. Le conseil devait être composé de la manière suivante : président, le grand bailli du Tournaisis ; quatre conseillers pris dans les conseils de Brabant, de Flandre, de Hainaut et de Namur; quatre colonels, deux lieutenants-colonels, deux majors, deux capitaines, deux lieutenants, deux sous-lieutenants, deux enseignes, un sergent et un maréchal des logis, deux caporaux, deux soldats et deux auditeurs; ces derniers n'avaient que voix consultative. Van der Mersch objecta qu'avant de s'expliquer sur la formation de ce conseil il était indispensable qu'il connût l'espèce et la nature du délit dont il était accusé, puisque c'était cette connaissance qui devait déterminer son adhésion ou régler ses observations ; il réitérait en même temps l'offre qu'il avait faite de se retirer à Gand. On ne doit point s'étonner de la résistance que l'illustre prisonnier opposait au projet de le transférer

à Anvers; il savait que ses ennemis avaient exaspéré contre lui les habitants de cette ville, où l'influence de Van Eupen était prépondérante. Trois syndics des nations de Bruxelles, instruments de la vengeance qu'on exerçait contre Van der Mersch et les mêmes qui avaient déjà dénoncé les visites suspectes qu'il recevait, vinrent signifier au Congrès, dans la matinée du 13, au nom des trois chefs-villes du Brabant, que la sûreté publique exigeait impérativement la translation immédiate du général à la citadelle d'Anvers. Averti secrètement que le Congrès avait adopté cette proposition, Van der Mersch écrivit aux États de Flandre pour protester contre cet attentat et réclamer l'appui de la nation flamande. Cependant, à onze heures du soir, les auditeurs généraux vinrent lui communiquer un acte du Congrès portant que, sur les instances pressantes des trois chefsvilles du Brabant, et pour la sûreté de sa personne, le général Van der Mersch serait tenu de partir immédiatement pour Anvers, où il occuperait dans la citadelle une maison à son choix ; qu'il pourrait emmener avec lui ou faire venir sa famille ou ses gens, mais qu'il lui était défendu de rompre ses arrêts. Le général protesta de nouveau contre ces ordres comme violant les promesses qui lui avaient été faites à Namur par les députés du Congrès ; mais lorsque les auditeurs eurent ajouté que l'officier chargé de le conduire à sa destination avait ordre d'employer la force, il iallut céder. Van der Mersch partit dans la nuit même, sous l'escorte de volontaires du grand serment de Bruxelles.

Vers la même époque Vonck et ses amis, réfugiés sur le territoire français, étaient décrétés de prise de corps.

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Tel fut le dénoûment de la lutte qui assura la domination du parti oligarchique. L'histoire doit reprocher à ce parti de n'avoir pas, lorsqu'il en était temps encore, prévenu cette division fatale; les prétentions des démocrates modérés, des véritables partisans de Vonck, étaient très raisonnables, et quelques faibles concessions les auraient satisfaits. Mais, au lieu de transiger avec cette minorité influente, on livra les plus nobles citoyens à la populace, on les poursuivit d'une haine implacable, on les chassa d'une patrie qu'ils honoraient par leurs vertus ou leurs talents. D'un autre côté, quelques légitimes que fussent les griefs de l'armée, elle eut tort d'intervenir dans cette lutte intérieure; son devoir était, dans tous les cas, de respecter l'autorité du Congrès, qui représentait en ce moment la nation. Malheur aux républiques, malheur aux pays où l'armée oublie sa mission pour se mêler aux discordes civiles! Si elle ne détruit pas la liberté de la patrie, elle compromet son indépendance en servant les intérêts de l'ennemi extérieur. Cependant, il faut être juste envers Van der Mersch : il était absurde de l'accuser de trahison, puisque, au lieu de s'annoncer comme le maître des destinées de l'État, il avait employé toute son autorité pour prévenir une guerre civile, et, en présence même de son adversaire, il avait laissé son épée dans le fourreau. Il aurait donc fallu se montrer indulgent pour le brave officier qui avait arraché la Belgique au despotisme de la maison d'Autriche, et dont les fautes récentes ne pouvaient effacer les services antérieurs. Mais le parti oligarchique était aveugle dans ses ressentiments, impitoyable dans sa vengeance.

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