CHAPITRE III
l'entrevue de douai
{Depuis le mois d'avril jusqu'au mois de juin.)
Popularité de Van der Noot. — Circulaire du Congrès contre les progressistes. — Vues et tyrannie du parti oligarchique. — Finances de la République. — Tableau de l'armée. — Déroute du 23 mai ; Kœhler et Schœnfel 1 ; conduite équivoque de Schœnfeld. — La déroute est attribuée aux démocrates. — Pouvoirs exorbitants confiés à Sehoenfeld. — Procès des officiers impliqués dans l'insurrection du mois d'avril; exécution d'un cadavre. — Mouvement dans la Flandre en faveur de Van der Mersch. — Vonck et ses amis se rendent à Lille. — La Collace de Gand. — Nouvelle tentative du parti démocratique pour renverser les statistes ; indécision des chefs. — Entrevue de Douai entre Van Eupen et les chefs des progressistes ; une réconciliation est décidée. — Lettre adressée par Vonck et ses amis à Van Eupen. — Dénonciation infâme contre les vonckistes; réaction violente. — Les journaux du clergé et les moines. — Nouvelles démarches du Congrès auprès de La Fayette.
L'emprisonnement de Van der Mersch, l'exil auquel s'étaient condamnés Vonck et ses amis ne satisfirent pas les hommes passionnés qui commandaient à la plèbe. Tous les moyens étaient mis en œuvre pour entretenir l'irritation du peuple contre les progressistes et accroître l'influence de Van der Noot et de sa coterie. L'enthousiasme que l'on affichait pour Y Aristide de la Belgique (c'était une des nombreuses qualifications hyperboliques dont on affublait Van der Noot) était poussé jusqu'à la démence. On ne s'était pas contenté de donner son nom à la rue qu'il habitait (t), on
(1) La rue Neuve à Bruxelles ; on donna à la rue Royale le nom de rue des États; on appela la Montagne de la Cour la Montagne du Congrès, etc.
promenait sans cesse son buste dans Bruxelles : il était placé dans tous les cabarets et entouré de cierges ; un étranger entrait-il, il était forcé de s'agenouiller devant cette image sacrée et de la baiser ! Le Congrès lui-même, quoiqu'il renfermât des hommes modérés et éclairés, partageait l'égarement général; lui aussi s'inquiétait moins des armées impériales que des protestations du parti démocratique. Dès le 10 mai il avait requis les États provinciaux de prendre des mesures contre les trames des progressistes. « Outre » les ennemis du dehors que nous avons à combattre pour » affermir et consolider notre indépendance, disait-il, il en » existe d'autres plus dangereux encore dans le sein de » notre République, qui, oubliant ce qu'ils doivent à leur » patrie, à leurs concitoyens et à eux-mêmes, tâchent de » toutes part de souffler la discorde et la désunion parmi » les bons habitants. Il n'est rien qu'ils ne mettent en » œuvre pour parvenir au but de cette criminelle entre- » prise : les uns parcourent successivement les difFé- » rentes provinces de l'Union pour se former un parti, et » d'autres se retirent pour un moment sur les frontières de » nos voisins, pour y concerter leur plan avec plus de sécu- » rite ; d'autres se servent d'émissaires qui vont répandre » le venin tant dans les villes qu'à la campagne. Dans ces » fâcheuses circonstances, nous devons tous nos soins, » toutes nos veilles, à prévenir cette dangereuse con- » tagion, et à arrêter le cours d'un mal qui entraîne- » rait infailliblement la perte de notre liberté, que nous » avons si heureusement reconquise. » En conséquence le Congrès invitait les États à faire traiter comme vagabonds et gens sans aveu tous ceux, de quelque rang ou qualité
qu'ils fussent, qui entreraient sur le territoire de la République ou se transporteraient d'une province à l'autre sans être munis d'un passe-port.
Des journalistes ecclésiastiques, conseillers ordinaires des conservateurs, prétendaient que Van der Mersch trahissait déjà la patrie à Turnhout, que les États faisaient depuis deux mille ans le bonheur et la gloire de la Belgique, que le but des démocrates était de diviser les esprits et les cœurs, d'affaiblir la soumission aux lois, d'énerver l'autorité et d'écraser le bon peuple, en voulant faire autant de rois qu'il y a d'individus pour en faire ensuite autant d'esclaves; enfin ils ajoutaient qu'il y avait entre l'hérésie des vonckistes et celle des jansénistes une fatalité d'analogie qui les identifiait; ils demandaient le rétablissement de tous les couvents supprimés par Joseph II et même l'érection de nouveaux monastères, tonnaient contre les spectacles, contre le luxe, contre la liberté de la presse et surtout contre l'Assemblée nationale de France. VAmi des Belges, que nous ne faisons qu'analyser ici (i), conjurait les États de se montrer impitoyables à l'égard des propagateurs des idées nouvelles. « Dans des temps plus tranquilles et » où la révolution serait mieux affermie, disait-il, on » mépriserait ces boute-feux ; mais aujourd'hui il est néces- » saire de les suivre de près et d'éclairer leurs démarches » perfides. Ce sont des ennemis de la patrie, qu'on doit » d'autant moins tolérer, qu'ils sont plus cachés et qu'ils » peuvent lui nuire plus impunément. On pourrait jusqu'ici
(i) On assure que ce journal avait pour rédacteur principal l'ex-jésuite Dedoyart, intimement lié avec les abbés Duvivier et Feller, et pour collaborateur le prêtre Van der Elsken.
» accuser nos représentants d'avoir usé de trop de lenteur » et de trop de clémence. La prudence calquée sur les cir- » constances, le soin de maintenir Tordre et la paix dans » toutes les provinces leur imposent le devoir d'une sévé- » rite inexorable. » Ces provocations eurent de tristes résultats; car bientôt la tyrannie, surtout dans le Brabant, fut substituée aux anciens privilèges. Dans tous les carrefours, dans toutes les places de Bruxelles on arborait le chapeau de la liberté, et cependant des centaines de citoyens de tout état étaient saisis, arrêtés, incarcérés dans les couvents, maltraités, en plein jour, à la vue des officiers de justice, sur un simple propos, sur un léger soupçon, sans information juridique, sans décret quelconque et sans pouvoir obtenir qu'on leur fît justice ou qu'on leur rendît du moins la justification possible (4)! Le secret des postes était violé, les droits les plus sacrés étaient foulés aux pieds, car les États de Brabant n'avaient pas craint d'instituer une commission toute-puissante sous le nom de comité de haute police (a). Ces persécutions, exercées contre une foule de citoyens, arrêtaient les transactions commerciales, décourageaient les habitants honnêtes et paisibles, et rendaient le séjour de Bruxelles odieux aux nombreux étrangers qui avaient fixé leur résidence dans cette capitale autrefois si tranquille.
Le Congrès s'était plaint à diverses reprises aux États provinciaux de la tiédeur avec laquelle avait été accueillie la souscription patriotique. « Si notre ennemi en est informé,
(1) Voy. le Martyrologe, belgique ou Van de fer 4T90.
(2) Le comte de Limminghe, le pensionnaire Gossin et De Noter, syndic d'une des Nations, faisaient partie de ce comité.
» disait-il le 4 mai, il doit ne pas perdre "absolument » l'espoir de rentrer dans un pays où les citoyens, quoique » riches, contribuent si peu pour les dépenses publiques. » Deux jours après il adressait aux États une nouvelle circulaire pour exciter leur zèle en leur faisant connaître sans détour que l'indépendance pouvait être compromise si l'on tardait encore à verser des fonds dans la caisse de la République : « Vos Hautes Puissances savent, disait-il, quelles » dépenses énormes entraînent nécessairement la levée et » l'entretien d'une armée, les préparatifs d'une campagne, » surtout quand on paye les troupes à un taux presque » double de la plus haute paye que les puissances de l'Eu- » rope ont jamais accordée à leurs troupes... Toutes les » provinces ont repris la régie des moyens qui alimentaient » autrefois le trésor royal ; quant à présent, il n'y a que le » produit de la loterie et des postes qui est versé directe- » ment dans la caisse générale de la République; c'est une » ressource qui ne doit pas être prise en considération. » Il faut donc compter qu'il n'entre dans le Trésor de la » République que les sommes que les différentes provinces » de l'Union y font verser. Suivant l'aperçu que nous avons » fait par approximation, la dépense commune se monte à » présent à des sommes infiniment plus considérables que » celles que les provinces fournissaient pour l'entretien des » troupes; nous ne pouvons pas espérer qu'elle diminuera » avant que les achats en armes, fournitures, chevaux, » équipages et vivres soient entièrement faits. Vous pouvez » juger par là combien il est indispensable que vous » fassiez verser dans la caisse générale des sommes consi- » dérables. En outre, il est à craindre que nos ennemis ne
» cherchent tous les moyens de nous faire manquer de » fonds, soit en les accaparant ou en les faisant exporter, » soit en diminuant ou détruisant notre crédit. D'un autre » côté, il est de notre devoir de prévoir l'événement où des » circonstances malheureuses nous ôteraient tout crédit. » Toutes ces considérations nous obligent à vous engager, » au nom de la chose publique et du salut de la patrie, à » vous mettre en garde contre les événements, en faisant » rentrer, le plus tôt possible, tous les arrérages des reve- » nus publics, et en vous procurant les plus fortes sommes » que vous pourrez, soit par la voie d'emprunt, soit autre- » ment. »
Depuis l'arrestation de Van der Mersch, l'armée belge se trouvait sous le commandement du baron de Schœnfeld. Elle se composait de onze régiments d'infanterie, quatre régiments de chasseurs, cinq régiments de cavalerie et un régiment d'artillerie. Quoique l'on eût déjà adopté la classification par numéros que le Congrès avait prescrite, cependant la plupart des régiments étaient encore désignés par les noms des provinces, des villes, des abbayes même, où ils avaient été formés ; il y avait un régiment du Eainaut, un régiment de Namur, un régiment de West-Flandre, un régiment de Bruges, des dragons de Tongerloo, de Mons, de Flandre, de Cumptich, etc.; on possédait une légion èelgique, et plusieurs bataillons de volontaires, désignés par les noms de leurs chefs. L'infanterie légère se composait des chasseurs de Tongerloo, des chasseurs de Lorangeois et de Marne ffet de la légion britannique et de la compagnie des Canaris. Ces trois derniers corps, auxquels il faut joindre les dragons' de Flandre, le régiment de
L ENTREVUE DE DOUAI loi
Hainaut et celui de Namur, passaient pour les plus braves et les mieux disciplinés de l'armée. La légion britannique avait été créée pour faire croire aux Belges que l'Angleterre soutenait leur cause. Une espèce d'aventurier anglais s'était effectivement chargé de lever ce corps dans son pays, mais il n'en avait pas obtenu la permission du ministère ; il avait néanmoins enrôlé clandestinement quelques hommes au delà de la Manche ; d'autres Anglais qui se trouvaient en Flandre s'engagèrent aussi ; mais le reste, c'est-à-dire le plus grand nombre, se composait de Liégeois, d'Allemands et de Belges, affublés d'habits rouges. Les Canaris, que l'on appelait toujours les braves Canaris, avaient pour chef Dumonceau, partisan intrépide, qui devait figurer un jour parmi les meilleurs généraux de l'empire français. L'origine de ce corps était assez singulière : lorsqu'on forma le régiment de Namur, il se présenta des hommes qui furent refusés pour défaut de taille ou faiblesse apparente de constitution ; telle était cependant leur bonne volonté, que l'on consentit à en faire une compagnie particulière, et, par mesure d'économie, on les habilla avec un drap de rebut, couleur jaunâtre, d'où leur vint le nom de Canaris ; leur uniforme était donc un habit court jaune, collet et parements noirs (\). L'artillerie avait été récemment organisée par un militaire anglais, tacticien habile, et exclusivement absorbé
(4) Voy. les Lettres sur la révolution brabançonne, de M. Borgnet, t. II. — L'abbé de Tongerloo s'était déclaré le colonel de son régiment de dragons ; et on voyait le sabre uni à la mitre dans la personne de ce prélat : « C'était, dit Walter, le patriote qui déployait le plus grand zèle; non seuLement il était occupé de l'organisation et du commandement de ses deux régiments, mais il se chargeait de la bénédiction de la plupart des drapeaux destinés pour les volontaires et pour l'armée. Ces cérémonies avaient souvent lieu à Bruxelles avec une grande pompe dans l'église de Sainte- Gudule. »
par les devoirs de sa profession, M. Koehler, admis comme colonel au service de la Belgique au mois de février 1790 ; il s'était signalé auparavant comme aide de camp du général Elliot pendant les trois années du siège de Gibraltar. Koehler avait établi dans l'arsenal de Namur un atelier pour la construction des affûts de canon à l'anglaise, et chaque matin il exerçait les artilleurs sur la place de Saint-Aubin et dans la cour du gouvernement ; les après-midi , il les faisait manœuvrer hors de la ville et tirer à poudre. En résumé, les soldats belges étaient animés du meilleur esprit, pleins de bonne volonté, d'une bravoure incontestable; mais l'insubordination des inférieurs, les inimitiés qui existaient entre les chefs, enfin, l'impopularité de Schœnfeld, son antipathie bien connue pour les officiers qu'il savait attachés à son prédécesseur, toutes ces causes paralysaient les meilleures intentions. Les soldats, ne connaissant pas le successeur de Van der Mersch, étaient inquiets, et il ne fallait plus qu'un désastre pour leur faire perdre cette confiance en eux-mêmes, qui avait tant contribué à leurs premières victoires.
Ce désastre ne se fit pas attendre ; il signala le début de Schœnfeld. L'armée patriotique était divisée en trois corps : la colonne du centre, sous les ordres immédiats de Schœnfeld, avait son quartier général à Assesse ; celle de droite, sous les ordres du comte Henri du Châtel, à Beauraing ; et celle de gauche dans le Limbourg. Schœnfeld, décidé à reprendre l'offensive, avait développé son plan dans le Congrès même et l'avait fait approuver par le pouvoir exécutif; il consistait à pénétrer dans le Luxembourg et à marcher sur l'ennemi avec les trois colonnes, par trois
différents endroits, mais dans le même moment. C'était un plan trop compliqué pour des troupes nouvellement levées ; le secret d'ailleurs avait été éventé, vendu peut-être aux Autrichiens, et ils avaient résolu de prévenir les patriotes. Après avoir concentré des forces assez considérables dans les environs de Marche, ils tombèrent, le 18 mai, sur les avant-postes belges qui se trouvaient près du village de Sinsin ; et ceux-ci, sans opposer une résistance sérieuse, se replièrent, les uns sur Giney, les autres sur Emptinne. Ce premier échec irrita à tel point la populace de Namur qu'elle mit au pillage trois maisons appartenant à des royalistes ; il n'était pourtant que le prélude d'événements plus graves. Schœnfeld lui-même, qui avait fixé au 24 son attaque générale, fut surpris la veille par les ennemis et entraîné dans une déroute complète. Il règne une certaine confusion dans le bulletin publié par le Congrès ainsi que dans le rapport du comte de Baillet-Latour, commandant de l'armée autrichienne ; la relation la plus claire et la plus curieuse est celle qui a été écrite par un aide de camp de Koehler (1) : « Le générai Schœnfeld, dit-il, partit vers le 18 de mai pour prendre le commandement de l'armée sur la vieille route; on confia celui de la nouvelle au comte Henri du Châtel. L'ordre fut donné au colonel Koehler de tenir prête toute l'artillerie et de se mettre en marche pour joindre l'armée; mais le manque de chevaux, le peu d'expérience des canonniers, fit retarder jusque bien avant dans la journée le départ du train d'artillerie. Enfin il se mit en marche
(1) Le vicomte Vilain XII1Ï, auquel on attribue les Mémoires militaires sur la campagne de V armée belgique dans les Pays-Bas autrichiens pendant la révolution demO.
avec 16 pièces de canon et obusiers, malgré tous les obstacles et le manque de landons pour les chevaux de trait. Ce militaire, sachant apprécier les conséquences d'un retard, fit la plus grande diligence et arriva à Assesse et à Emptinne avec ce train d'artillerie, un nombre suffisant de canonniers, et les caissons nécessaires pour le transport des munitions. M. de Schœnfeld avait établi son quartier général à ce dernier endroit : il était à dîner quand l'artillerie arriva ; il s'obstina à faire rester le colonel Koehler, qui s'en défendit longtemps, alléguant qu'il ne pouvait abandonner son train d'artillerie, parce que les canonniers, étant fatigués, abandonneraient leurs canons, et que leur peu de subordination lui faisait craindre de ne pouvoir les rassembler dans un cas urgent. 11 fut néanmoins obligé d'acquiescer à cette invitation, et pendant le repas il ne fut pas du tout question d'attaquer l'ennemi; après le dîner M. de Schœnfeld monta à cheval, M. Koehler l'accompagna. Mais en sortant d'Ëmptinne, il trouva, comme il l'avait prévu, tous les caissons pêle-mêle dans un chemin creux, et les canons en avant abandonnés de leurs canonniers ; enfin, le désordre était si grand qu'il fut obligé de faire prendre les armes à des troupes cantonnées dans le voisinage, - et d'user de menaces pour faire sortir ses canonniers des cabarets. M. de Schœnfeld était parti en avant, et n'avait laissé d'autre ordre que d'aller à Pessoulx : Koehler arriva à ce village avec toute l'artillerie, sans aucune escorte ; et, ne pouvant exécuter l'ordre qu'il avait reçu sans exposer l'artillerie à être surprise par l'ennemi, à cause des chemins creux, mauvais, et dominés de tous les côtés, il prit une position avantageuse, sur une hauteur, afin de
pouvoir se défendre en cas d'une attaque, et y établit le parc d'artillerie, en ordonnant à tous les officiers et canonniers de se trouver à ce parc au premier signal de trois coups de canon. Le parc disposé, les sentinelles placées, et les canonniers logés dans les endroits les plus voisins, il retourna tranquillement à Pessoulx, où il rencontra M. Lejeune, major du régiment n° 6, qui lui demanda où était M. de Schœnfeld et où il tenait son quartier général, disant qu'il était arrivé avec son bataillon dans ce village et qu'il devait y attendre des ordres ultérieurs. Dans l'après-midi, le colonel, étant monté à cheval pour reconnaître le pays, fut très étonné, en arrivant près du parc d'artillerie, de voir dans le lointain beaucoup de fumée et des villages en feu ; ne pouvant s'imaginer d'où cet accident provenait, ni quelles suites il pourrait avoir, il n'hésita pas, d'après ses propres lumières, à faire tirer les trois coups de canon qu'il avait désignés pour le signal d'alarme : les canonniers et artilleurs rejoignirent leurs postes avec beaucoup de promptitude, et tout fut bientôt en état de défense. Le major Lejeune se rangea en bataille avec sa troupe et forma une ligne derrière les canons. Cependant le feu augmentent et s'approchant visiblement, on ne douta plus que ce ne fussent les ennemis : en conséquence, le colonel détacha deux compagnies et deux pièces de canon, qu'il envoya en avant pour agir selon les circonstances, ou bien pour protéger une retraite dans le besoin. Lui-même, à la lête de ces deux compagnies, ne put plus douter d'une déroute complète dans la colonne qui était partie sous les ordres de Schœnfeld. La plupart des soldats avaient jeté leurs armes pour se
sauver et couraient de tous côtés en désordre ; il se donna les plus grandes peines pour les rallier ; mais, voyant l'impossibilité d'en venir à bout, il plaça une compagnie de pontonniers, qui étaient sous ses ordres, derrière la ligne des canons; il arrêta ainsi un grand nombre de fuyards et parvint à rallier à peu près 3,000 hommes qu'il rangea en bataille avec le bataillon du major Lejeune. Cette colonne de fuyards avait déjà perdu ou abandonné onze pièces de canon. Les Autrichiens, remis du désordre qui les avait accompagnés en partant des Pays-Bas, poursuivaient cette colonne débandée à pas lents, mais avec assurance : M. Koehler, toujours attentif à leur mouvement, resta ferme avec toute son artillerie sur la hauteur de Pessoulx. En tête, à environ 800 pas de là, il y avait un petit bois dont les ennemis s'étaient servis pour mener leur artillerie à couvert, et ils s'avançaient en colonne, ne croyant pas rencontrer une batterie qui dominait sur eux : au quatrième coup de canon qu'ils tirèrent, il fit jouer avec tant d'effet tous ses canons et obusiers qu'il fit taire ceux des ennemis, et même démonta une de leurs pièces. Les Autrichiens se retirèrent en un plus grand désordre que celui dans lequel, peu d'instants auparavant, ils avaient jeté la colonne de Schœnfeld. Ils se gardèrent bien, cette nuit-là, de faire de nouvelles tentatives ni d'autres mouvements. Tout était fort tranquille et hors d'inquiétude quand, deux heures après, au grand étonnement de tout le monde, le général Schœnfeld envoya ordre au colonel Koehler de faire les dispositions d'une retraite et de placer à l'arrière-garde deux pièces de canon. On se mit en marche pour aller à Emptinne; mais tout était dans le plus grand désordre, quand lui, qui avait toujours
couvert la retraite de cette colonne débandée, reçut un second ordre de se porter de suite vers Ciney, entre Emptinne et Dinant... Vers les quatre heures du matin, un des aides de camp du général en chef étant venu lui porter un nouvel ordre de se replier de suite vers Emptinne, il se mit en marche, et, y étant arrivé, il apprit qu'on devait se retirer jusqu'à Assesse. Les motifs de cet ordre avaient été donnés en conséquence de la nouvelle qu'on avait reçue de la défaite totale et de la retraite de la colonne sous les ordres du comte Henri du Châtel... Arrivé à Assesse, sans voir la moindre apparence d'ennemi, le colonel Koehler, continuant toujours à couvrir la retraite, se détacha de suite pour élever des batteries sur des hauteurs avantageuses, et prit possession des postes presque inattaquables. Telle était la situation de cette colonne quand l'ordre arriva de se retirer vers Namur. Malgré toutes les perquisitions qu'on a pu faire pour savoir la raison de cette retraite, on n'a pu y parvenir : on a appris seulement que des officiers peu instruits avaient fait des rapports vagues, et sans preuves ni vraisemblance, que l'ennemi était en chemin pour les couper près de cette ville ; enfin, voilà toute la colonne encore une fois en mouvement pour rétrograder vers la ville. Le colonel, toujours à l'arrière-garde, suivait le corps d'armée à une demi-lieue de distance, s'arrêtant de temps en temps dans les positions favorables pour couvrir la retraite, et continua ainsi sa marche jusqu'en vue de Namur, sur une hauteur nommée Vivier-l'Agneau. Là il fit faire halte à son arrière-garde, et dit à ceux qui étaient avec lui qu'il n'irait pas plus loin sans recevoir des ordres positifs, alléguant que c'était une très bonne position pour se défendre même
contre toute l'armée des Autrichiens. Le général Schœnfeld, arrivant sur ses entrefaites, lui demanda ce qu'il faisait en cet endroit; le colonel lui répondit qu'il attendait ses ordres : sur quoi, le général lui ordonna de continuer sa route et d'aller à Namur. Le colonel, étonné, répéta en propres termes aux soldats : « Le général Schœnfeld vous ordonne de marcher sur Namur. » Mais, étant à une demiportée de canon de la porte, avec les deux pièces de retraite, et la plus grande partie de l'armée étant déjà entrée dans la ville, ainsi que toute l'artillerie, le général en chef sortit de la ville, et demanda encore une fois à M. Koehler où il allait. Ce colonel, toujours prêt à agir ou à obéir, lui répondit qu'il n'attendait que ses ordres. Le général lui' ayant ordonné de retourner sur ses pas, il fut jusqu'à Andoy, où il établit sur une hauteur le parc d'artillerie. » Après la défaite des patriotes, les Autrichiens prirent poste à Assesse, à trois lieues de Namur, en poussant leur aile droite à Haltinne, ce qui les rendait maîtres de presque toute la route de Giney vers Andenne. Schœnfeld établit son quartier général à Andoy, à une lieue de Namur, et Koehler porta le sien à Bouvignes.
Évidemment, Schœnfeld n'avait rien fait pour arrêter la déroute des patriotes, et sa mauvaise humeur contre Koehler donnait lieu à d'étranges soupçons. Schœnfeld, néanmoins, payant d'audace, osa écrire ce qui suit aux députés du Congrès qui résidaient à Namur : « Je me suis vu forcé de » prendre le poste d'Andoy ; les traîtres ne cessent de » répandre que nous sommes coupés de deux côtés : le » soldat est consterné, mais ne murmure pas; l'officier est » de bonne volonté, mais me témoigne qu'il craint de ne
» pouvoir contenir les soldats; et, en effet, la prévention est » si forte que si quelqu'un s'avisait de crier, au moment de » les mettre en bataille, qu'on est coupé, ils jetteraient tous » les armes...» En envoyant cette lettre au Congrès, les députés l'accompagnèrent des réflexions suivantes, dont on pouvait aisément deviner la source : « Nous n'attribuons » ces désastres qu'aux suites fâcheuses de ['infernale cabale, » dont le germe semble éclore de nouveau; nous croyons » que notre ressource serait de rassembler le plus tôt pos- » sible, des différentes villes, les volontaires les plus déter- » minés pour se rendre ici à notre première réquisition et » en imposer par leur exemple et leurs principes à une » armée dont surtout une partie des officiers répandent une » contagion qui pourrait nous devenir funeste.:. » Dès le 28 mai, le Congrès, toujours prévenu en faveur de son général, lui déféra une dictature momentanée ; il était autorisé à punir, sans aucune forme de procès, de mort ou autrement, dans le flagrant délit d'une action ou sur le champ de bataille, tout militaire, sans en excepter les officiers, qui manquerait à son devoir; on lui accordait aussi la collation de tous les grades, à l'exception de ceux, de l'état-major, pour lesquels il n'avait que le droit de présentation. Mais Schœnfeld n'usa de ce pouvoir dictatorial que pour punir ou renvoyer les meilleurs officiers, c'est-à-dire tous ceux qui regrettaient Van der Mersch ; et bientôt on compta plus de quatre cents personnes enveloppées dans la disgrâce du vainqueur de Turnhout (i). Les représentants du Congrès à
(1) Parmi les officiers emprisonnés on remarquait les généraux-majors comte de Rozière, le comte de Dolomieu, le baron de Kleinenberg; et parmi les officiers démissionnes, le général-major Delannoy et le colonel Lochée, chef de la Légion belgique.
Namur, croyant aussi qu'il était urgent de rétablir la discipline, publièrent un code militaire d'une sévérité excessive; les coups de plat de sabre, les verges, la marque, la peine de mort y étaient prodigués. « Mais un semblable règlement, qui semblait plutôt fait pour des Kalmouks ou des Valaques que pour des Belges, ne pouvait manquer, dit Walter, de causer un mécontentement général, tant dans l'armée que dans les provinces. La députation du Congrès souverain, voulant faire acte de sévérité et d'énergie, passa aux yeux du public pour avoir commis un acte de faiblesse, en souscrivant aux dispositions d'un document aussi antipathique aux mœurs de la nation. On n'en amenda pas les odieuses dispositions, probablement par égard pour le général qui les avait dictées ; mais on n'y donna pas suite. »
Le Congrès, irrité contre les officiers qui s'étaient montrés ses ennemis, institua à Namur un conseil de guerre pour instruire leur procès. Tout le monde s'attendait à de nombreuses poursuites, mais la commission se borna à citer devant elle quatre officiers contumaces qui s'étaient retirés en France (i) et qui se gardèrent bien de comparaître. Cependant les officiers détenus dans les prisons réclamaient instamment leur mise en jugement; et ces réclamations embarrassaient beaucoup la commission. En effet, elle n'avait sur le compte de plusieurs de ces militaires que des dénonciations vagues et sans preuves, et rien à articuler contre le plus grand nombre; si on leur reprochait leur conduite antérieure au 7 avril, il aurait fallu poursuivre
(1) Le baron de Haack, le capitaine Lancretelle ; Messemaekers et Pasteels, adjudants de Van der Mersch.
la plus grande partie des officiers qui avaient servi sous les ordres de Van der Mersch, et on aurait alors désorganisé presque entièrement l'armée. Les officiers demeurés libres réclamaient aussi justice en faveur de leurs frères d'armes arrêtés* pour n'avoir fait que ce qu'ils avaient fait euxmêmes. La commission publia enfin un avis pour inviter toutes les personnes qui auraient quelque déposition à faire tant en faveur qu'à la charge des détenus à s'adresser avant un mois au président à Namur; la commission de haute police de Bruxelles publia un avis analogue relativement aux officiers emprisonnés dans le couvent des Madelonnettes. Tous furent mis en liberté, mais ils avaient subi une détention assez longue, et quelques-uns avaient été en butte à de mauvais traitements. La commission militaire de Namur avait cependant trouvé l'occasion de déployer une rigueur inouïe contre un cadavre. Le capitaine Fleury, Français, arrêté comme partisan de Van der Mersch, avait été incarcéré dans la prison civile de Namur et mis aux fers pour insoumission envers le geôlier. Ce malheureux, désespéré sans doute de se trouver dans une semblable position, se suicida, le 26 avril, dans son cachot. Alors le conseil de guerre exhuma une ancienne loi digne du moyen âge, et dont on n'avait pas même conservé le souvenir, loi qui condamnait le suicidé à être traîné, sur une claie, à la potence et à y être suspendu par un pied pendant quatre heures : son cadavre devait être jeté ensuite à la voirie. Cette hideuse condamnation fut prononcée et exécutée le 27 avril, sur la Grand'Place de Namur. Le cadavre du malheureux Fleury resta suspendu depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures de relevée, en présence des membres
du conseil de guerre qui se tenaient aux fenêtres de l'hôtel de ville. A trois heures le bourreau alla couper la corde; le cadavre fut emporté dans un tombereau et enfoui dans un des fossés de la ville (1).
Tandis que la déroute du 23 mai venait attrister le parti oligarchique, les démocrates se préparaient à lutter de nouveau contre lui pour le forcer à relâcher Van der Mersch. Le général conservait de nombreux partisans dans la Flandre, et ils ne cessaient de réclamer et de protester en sa faveur.
Lorsque Ton eut appris à Gand la translation de Van der Mersch à la citadelle d'Anvers, il s'était manifesté une grande fermentation dans le public. Les États de Flandre, quoique dévoués à l'opinion conservatrice, avaient été obligés d'accueillir une demande qui leur était adressée par les volontaires, d'envoyer des députés à la citadelle d'Anvers pour s'assurer par eux-mêmes du traitement qu'on faisait éprouver au général. Le Congrès ne s'étant pas opposé à cette démarche, trois volontaires de Gand eurent, le 19 avril, un libre accès auprès du prisonnier. Celui-ci ne se plaignit en aucune manière du traitement personnel auquel il était soumis ; il continua seulement de protester contre sa détention à la citadelle. Les volontaires députés rendirent compte dans ce sens aux États de Flandre, et l'irritation du peuple se calma un peu. Vonck et ses trois amis, qui avaient été rejoints à Givet par le baron de Haack, ne s'intéressaient pas moins au sort de Van der Mersch. Ils appréciaient toutes les conséquences que pouvait
(1) Ces détails ont été puisse dans les Mémoires de Walter.
avoir la détention du vainqueur de ïurnhout : ils avaient appris que des officiers belges, au service de l'Autriche, écrivaient à leurs amis de Givet que cet événement hâterait leur retour à Bruxelles; d'autre part, ils voyaient arriver journellement de nombreux déserteurs de l'armée patriotique qui déclaraient ne pas vouloir être commandés par un Prussien hérétique. Après avoir séjourné douze ou treize jours à Givet, les réfugiés se rendirent à Valenciennes pour se rapprocher de Sandelin, qui était chargé de la défense de Van der Mersch. A une demi-lieue de cette ville ils trouvèrent, dans son château de Raismes, le comte de La Marck qui déplorait également la détention de Van der Mersch et qui manifestait des craintes sérieuses au sujet des dispositions de la Prusse. Comme l'agitation avait recommencé dans la Flandre, Vonck et ses amis jugèrent que les circonstances exigeaient leur présence à Lille pour être plus à même de diriger le mouvement. Ils arrivèrent à Lille au commencement du mois de mai, et ils trouvèrent dans cette ville plusieurs signataires de l'adresse du 15 mars, M. d'Otrenge, entre autres, ainsi que le vicomte de Walckiers, qui avait loué le château de Hem (1).
La bourgeoisie de la Flandre montrait alors une énergie remarquable. Déjà la collace de Gand avait reconquis toute son influence en faisant promulguer par le magistrat (27 avril) un règlement démocratique pour le renouvellement de l'assemblée, fixé au 2 mai. Il avait été statué que les membres de la collace, au nombre de quarante-neuf (sept pour chacune des paroisses de la ville), seraient choisis par
(1) Naerdere onzeydige aenmerkingen, pp. 119-123. On sait que c'est sous ce titre que Vonck a publié ses souvenirs.
des électeurs, délégués à cette fin par chacun des voisinages et que les fonctions des nouveaux membres dureraient deux ans. L'élection s'était faite au jour marqué avec beaucoup d'ordre, et dans chaque paroisse on avait élu un noble, un avocat ou procureur, des commerçants et des membres des métiers, presque tous favorables à l'opinion progressive. Le 45 mai l'assemblée renouvelée avait adopté un règlement intérieur qui supprimait les derniers vestiges de la concession Caroline, et les États avaient été obligés de dissimuler leur mauvaise humeur. Dans d'autres villes de la Flandre l'opinion démocratique avait également rallié tous ceux qu'indignaient l'arrestation deVander Mersch, et surtout les nouvelles instructions données par le Congrès pour rendre sa captivité plus étroite (i). Les démocrates de Courtrai surtout avaient témoigné hautement l'estime qu'ils conservaient pour l'illustre prisonnier : ils avaient étalé son portrait, orné d'une couronne civique, dans une maison qu'ils illuminèrent, et les jeunes gens de la ville ainsi que les paysans des environs étaient accourus en foule pour rendre
(1) Le Congrès venait de donner de nouvelles instructions au comité militaire d'Anvers chargé de la garde de Van der Mersch à la citadelle. Il en résultait un redoublement de rigueurs pour lui ; sa femme même, qui était allée le joindre, fut soumise au régime de la prison. Voici les instructions du Congrès : — Demande du comité : Devons -nous permettre à M. Van der Mersch de se promener librement et partout dans la citadelle ? — Réponse du Congrès. Oui, mais deux ordonnances le suivront, sans pourtant le gêner, jusqu'à nouvel ordre. — D. Devons-nous lui accorder une pleine liberté de correspondances épistolaires sans en prendre inspection? — R. Aucune quelconque, et vous enverrez directement au Congrès tout ce que vous intercepterez à ce sujet, soit de ses lettres à lui, soit de celles qu'il serait dans le cas de recevoir? — D. Devons-nous lui interdire toute communication verbale, soit avec les bourgeois de la citadelle, soit avec d'autres personnes? — /?. Aucun étranger à la citadelle ne pourra y entrer ; quant aux bourgeois, vous devez les connaître et y porter un œil attentif pour éviter et prévenir toute correspondance avec ceux qui n'appartiennent pas à la citadelle. — D. Les frais de sa nourriture et de sa famille sont-ils à sa charge, ou à celle des États ? — R. Dans le cas de déboursés, vous en tiendrez note, et ne faites pas de difficulté à ce sujet. — D. Mme Van der Mersch est-elle aux arrêts ou non ? — R. Sans être aux arrêts, elle ne peut pas sortir, ni voir, ni recevoir du monde, de même que ses domestiques. »
hommage au premier général de la république belge. L'exaspération n'était pas moins grande parmi les volontaires de Bruges et d'Ostende.
Or les chefs du parti démocratique, parfaitement informés de tout ce qui se passait dans le pays, résolurent de pousser les Flamands à une insurrection ouverte ; ils instituèrent, sur le modèle de l'ancienne association pro avis et focis, une nouvelle société pro patria; ils répandirent ses statuts, firent des enrôlements, ouvrirent enfin des souscriptions pour subvenir aux frais de l'expédition qu'ils méditaient. Plusieurs corps de volontaires furent informés, de la part du comité de Lille, que le seul moyen de forcer le Congrès à écouter le vœu du peuple était de former dans la ville de Gand une coalition de toutes les corporations militaires de la Flandre, et d'y réitérer, les armes à la main, la demande de la délivrance de Van der Mersch, avec menace, en cas de refus, d'arrêter les députés de la province et de marcher sur Anvers pour forcer la prison du général. Mais le projet ultérieur restait un secret connu seulement des chefs de la conspiration. Ceux-ci se flattaient que le Congrès, aussi bien que les États de Flandre, intimidés par cette manifestation, auraient rendu la liberté à Van der Mersch; ils auraient alors insisté pour qu'il fut rétabli dans le commandement de l'armée, et, après avoir obtenu cette nouvelle concession, ils auraient fait agir les démocrates de Bruxelles pour abattre définitivement le Congrès et les États de Brabant". La réussite de ce projet assez compliqué était incertaine; mais on pouvait du moins compter sur l'insurrection de la Flandre. Cependant les réfugiés de Lille différaient d'opinion sur le parti qu'ils tire-
raient de leur victoire; les uns ne voulaient pas désespérer de l'indépendance du pays, les autres désiraient un accommodement avec Léopold. Ces derniers avaient été circonvenus par un homme que l'on croyait démocrate sincère et qui ne travaillait que dans l'intérêt des gouverneurs généraux ; ce personnage, qui avait siégé au Congrès, était M. Wildt, conseiller pensionnaire des États de Limbourg; il avait pour auxiliaire un aventurier français, qui s'était affublé d'un titre nobiliaire, mais dont le véritable nom était Robineau : ce misérable avait servi et trahi tour à tour, comme espion, tous les partis. Vonck se défiait de lui ; mais il ne suspectait pas la bonne foi de Wildt, et celui-ci put ainsi préparer les esprits les moins fermes à l'idée d'une restauration ; déjà même il avait suggéré l'envoi d'une personne de confiance auprès des gouverneurs généraux à Bonn, pour sonder les intentions du souverain à l'égard de l'opinion démocratique (i). Vonck, qui avait naguère résisté aux tentatives de corruption d'un agent du comte de Mercy (2), ne se laissa convaincre ni par Wildt ni par le comte de La Marck, qui, de retour à Paris, n'hésitait plus à plaider chaleureusement dans ses lettres la cause de Léopold. Vonck et ses amis les plus intimes restaient fidèles à leurs premières convictions (3).
(4) C'est M. Borgnet qui, dans son Histoire des Belges à la fin du Xvme siècle, a fait connaître le premier le rôle que Wildt avait accepté auprès des vonckistes.
(2) Ce fait est consigné dans la correspondance de Vonck, déposée à la bibliothèque de Bourgogne, à Bruxelles. Par une lettre du 30 novembre 1791, le comte de Proli (c'était l'ancien agent du comte de Mercy) prie Vonck de prendre sous sa protection un journal qu'il va fonder à Paris sous le titre de Cosmopolite ; et il ajoute : « Je vous recommande ma très petite affaire avec plus de chaleur que je n'en aurais mis autrefois à en recommander une très grande. » Sur le dos de cette lettre Vonck a écrit de sa main : « La grande affaire dont M. de Proli fait mention est celle, lorsqu'il m'est venu voir à Valenciennes, pour me faire l'offre de deux millions de la part de M. le comte de Mercy. »
(3) Le comte de La Marck devait condamner lui-même sa participation à la révolution
Sur ces entrefaites les préparatifs de l'expédition projetée s'achevaient : on avait enrégimenté des hommes, on pouvait compter sur le concours des volontaires de la plupart des villes de la Flandre, et l'on était sûr des Gantois, qui avaient promis d'ouvrir leurs portes à l'armée démocratique. Mais lorsque le jour de la marche était déjà annoncé, les chefs, reculant encore une fois devant une guerre civile, résolurent de différer et d'attendre l'effet du second mémoire que Sandelin venait de publier en faveur du général Van der Mersch (18 mai). Ce mémoire, malheureusement, ne produisit pas l'effet qu'on en attendait, car il fut déféré au conseil de Brabant, qui prononça bientôt contre son auteur un décret de prise de corps, « comme s' étant rendu criminel de lèse-nation au premier chef. » Une circonstance tout à fait inattendue contribua à prolonger l'incertitude des chefs de l'opinion démocratique; des démarches étaient faites pour opérer une nouvelle fusion des partis par Van Eupen lui-même, qui se séparait en cette circonstance de Van der Noot et des exagérés. Soupçonnant enfin que l'appui prêté aux Belges par la Prusse et les Provinces-Unies cachait un piège, il voulait se rapprocher de la France et fonder le salut de la révolution sur l'union des conservateurs et des progressistes. Accompagné de MM. de Thiennes, député du Hainaut, et Desmet, député d'Alost, Van Eupen se rendit à Douai, où M. de la Sonde, un des agents de La Fayette, lui avait
brabançonne, qui, disait il, ne convenait point à ses sentiments et n'était pas d'accord avec ses principes. « Je fus entraîné, ajoute-t-il, par l'irritation que me causèrent les » injustes persécutions exercées par le gouvernement autrichien contre ma sœur » chérie, Mme la duchesse d'Ursel. J'eus tort, je l'avoue; car, quelque blâmables que » pussent être la conduite de l'empereur Joseph envers ses sujets et celle de ses agents » envers ma sœur, cela ne justifie nullement les démarches inconsidérées que je fis » alors. La fidélité pour la maison d'Autriche était au rang de mes premiers » devoirs, etc. »
ménagé une conférence avec M. Cornet de Grez. Van Eupen ayant témoigné le désir de voir les chefs des démocrates, M. de Grez se prêta à cette demande et envoya le comte de Proli à Lille pour avertir Vonck et ses amis.
L'ajournement de l'insurrection de la Flandre allait être fatal aux démocrates; l'espion, qui s'était glissé dans leurs rangs, ayant su leurs projets par M. Wildt, les vendit à Van der Noot pour la somme de deux cents louis d'or, en y rattachant une conspiration qui devait éclater à Bruxelles. Les aristocrates s'empressèrent de profiter de cette dénonciation; ils mirent immédiatement leurs émissaires en campagne; des moines, surtout des capucins, parcoururent les villes et les villages de la Flandre, déclamant contre les vonckistes et les accusant de vouloir opérer une contrerévolution au profit de la maison d'Autriche. Ces insinuations refroidirent le zèle d'un grand nombre des partisans de Vonck, et eurent surtout beaucoup d'influence sur l'esprit crédule des paysans. Lorsque le comité de Lille eut enfin fait connaître qu'il fixait au 28 mai l'exécution du complot, cette nouvelle fut accueillie sans enthousiasme. Tout devait se tourner contre le comité : il comptait sur le secours des volontaires de Tournai, mais leur colonel s'était laissé séduire par les aristocrates; les volontaires d'Ostende et de Thourout, restés fidèles, devaient se joindre à Peteghem, mais ils furent avertis trop tard. Le 28 mai étant arrivé, l'invasion eut lieu, mais elle n'était plus à craindre : une troupe de 300 hommes seulement, composée en partie d'enrôlés et en partie des volontaires de Menin, entra, vers le soir, à Courtrai, conduite par le baron deHaack et accom-
pagnée de Weemaels, Sandelin et Verlooy. Les conjurés firent battre la caisse et offrirent 14 sols par jour à ceux qui s'engageraient pour aller délivrer le général Van der Mersch; cette offre même ne séduisit pas le peuple, et ils firent peu de recrues. Le lendemain au matin, ayant forcé l'entrée du clocher de l'église, ils sonnèrent tout aussi vainement le tocsin ; enfin, sur les instances du magistrat, ils sortirent de la ville et ne tardèrent pas à se disperser.
L'entrevue des députés du Congrès avec les chefs de l'opinion démocratique eut lieu deux jours après (31 mai). Vonck, retenu à Lille par une santé chancelante, n'assista pas à cette conférence ; mais il y était représenté par ses intimes amis, par d'Aubremez et par Sandelin, Verlooy et Weemaels, qui avaient dirigé la dernière expédition. En arrivant à Douai, ils virent un grand tumulte : le peuple menaçait de la lanterne les représentants de l'oligarchie belge ; leur premier soin fut d'intercéder pour leurs adversaires. L'entrevue fut néanmoins très orageuse (i). Van Eupen ayant voulu protester de son innocence et s'étant fait le défenseur du Congrès, Sandelin répondit par un tableau énergique de la conduite barbare des conservateurs à l'égard des progressistes. Le secrétaire d'État de l'Union rejeta alors tout l'odieux de cet état de choses sur Van der Noot, sur sa famille et sur les doyens de Bruxelles ; il avoua que le navire ne pouvait voguer de la façon dont il était conduit; il déclara même que la république n'avait rien à attendre de la Prusse et que son unique espoir résidait dans l'appui de la France. Pour rétablir l'union des partis, il fut enfin décidé que Van der Mersch et tous ses partisans, ainsi que
(1) Voy. le Mémoire historique pour Van der Mersch, chap. VII.
les autres citoyens détenus, seraient relâchés ; que tous les démocrates fugitifs reviendraient libres à Bruxelles ; qu'on y ouvrirait des conférences pour concilier les deux systèmes; et qu'on enverrait des députés à Paris, pour connaître les intentions de la France et implorer sa protection. Van Eupen, alors de très bonne foi, s'engagea à faire approuver ces préliminaires par le Congrès, et les deux autres députés ratifièrent sa promesse. On se sépara, après qu'il eut été convenu en outre que les démocrates feraient les premiers pas vers la réconciliation désirée de part et d'autre.
De retour à Lille, les chefs des démocrates rendirent compte de cette conférence à Vonck, et il fut décidé, malgré tous les efforts de Wildt dont cette réconciliation renversait les projets, qu'on tiendrait loyalement la promesse faite aux députés du Congrès. En conséquence la lettre suivante, datée du 1er juin, fut adressée à Van Eupen par Vonck, Sandelin, Verlooy, Weemaels et d'Aubremez : « D'après le » tableau touchant qu'une personne très respectable nous a » tracé de la situation malheureuse de la république, d'après » les assurances et les preuves qui nous ont été données » que l'on s'occupe d'une parfaite et sincère réconciliation," » ainsi qu'à terminer d'une manière légale et convenable » l'affaire du général Van der Mersch, nous serions indi- » gnes d'être comptés au nombre des vrais citoyens, nous » serions indignes d'être Belges, si nous hésitions une » minute à voler au devant de ces dispositions et à expri- » mer nos véritables sentiments. Après avoir contribué, » avec un zèle et un courage infatigables, à secouer le » pénible joug autrichien, une trop funeste division a troublé
» le bonheur de notre liberté, et une foule de maux en ont » été la suite. Proscrits et persécutés, nous avons eu de » plus la douleur amère de nous voir calomnieusement taxer » par des libelles comme coupables de former l'horrible » intention de reforger les fers que nous avons brisés! » Comme il est au-dessus de l'humanité de renoncer pour » toujours à la patrie, à son existence, les efforts, les mou » vements, qui de notre part en sont une suite bien natu- » relie, ne servent qu'à aigrir, qu'à attiser de plus en plus » le feu fatal de cette division, qui détruit la force et l'énergie » de la république, qui la déshonore aux yeux des puis- » sances étrangères, qui peut-être la fait mépriser, et qui » pourrait finir par la rendre la proie des intrigues de nos » ennemis communs. Mais nous sommes Belges; cette juste » terreur ne laisse dans notre âme d'autre sentiment que » l'amour de la patrie : son salut périclite, et notre pre- » mier devoir, le devoir le plus sacré du citoyen, c'est de » lui faire, pour la sauver, le sacrifice de tout ressentiment » et de toute animosité. Puisse cet hommage pur, puisse » cette abnégation, sincère et vraiment patriotique, con- » vaincre cette patrie combien peu nous avons mérité d'être » persécutés! puisse ce sentiment vraiment senti prouver à » nos concitoyens que nous fûmes et sommes toujours » frères, que Léopold et ses adhérents sont et seront tou- » jours invariablement, autant qu'ils peuvent être pour eux, » nos premiers ennemis, nos ennemis irréconciliables. Si » donc nos concitoyens partagent avec nous le vœu pour » une réconciliation parfaite et sincère, pour une concorde » générale; si l'amour et le salut de la patrie allument dans » leur âme le même feu que dans la nôtre; si la gloire,
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l'indépendance et la félicité de la république les animent autant que nous, qu'ils tendent vers nous leurs bras fraternels, comme nous tendons les nôtres vers eux, vers notre patrie; qu'une inviolable réconciliation éteigne à jamais le feu de cette fatale discorde; qu'il ne nous reste à tous de nos maux passés que la joie de les avoir terminés à temps et la ferme résolution d'éviter à jamais tout ce qui pourrait en enfanter de semblables; que la première gloire de la république soit l'ouvrage de notre union, que cette union soit la base de la force, et nous serons invincibles, et notre ennemi commun, désespéré de n'avoir pu faire de notre discorde l'appui de sa force, l'instrument de ses intrigues et le trophée de ses succès, sentira bientôt que les cœurs des Belges réunis sont un rempart inexpugnable pour leur liberté et leur indépendance. Quant à l'affaire du général Van der Mersch, on sait combien il est et fut toujours incapable d'une trahison ; un élan patriotique, que la détresse suscita dans l'armée et qui aurait inévitablement produit des inquiétudes, bien plus grandes et plus sérieuses, s'il n'avait fini par y adhérer, ne peut être un crime pour la nation, surtout dans un homme qui a si bien mérité de la patrie, et rien n'est plus facile que de la terminer. Voilà notre profession de foi, le vœu de notre âme, et la preuve non équivoque de notre amour pour la patrie : c'est cet amour pur et sincère qui dicte notre lettre, qui motive notre démarche et qui nous fait attendre et désirer avec la plus vive impatience une réponse qui puisse remplir nos vœux. » Quand cette lettre si conciliante arriva au Congrès, une nouvelle réaction venait d'éclater avec une violence inouïe
contre les démocrates. Feignant de croire à l'infâme dénonciation de Robineau, les meneurs du Congrès avaient répandu le bruit que les démocrates de Bruxelles avaient résolu d'assassiner l'archevêque de Malines, Van der Noot, le baron Van der Haghen, général des volontaires, et Francken, lieutenant-colonel de la place, au milieu de la procession qui devait avoir lieu le 30 mai, fête de la Trinité, à l'occasion d'un jubilé célébré dans l'église de la Chapelle. On combinait ce complot avec la déroute de l'armée, avec les mouvements qui se manifestaient en Flandre, et on accusait les vonckistes d'avoir imaginé un plan qui devait entraîner la perte de la république. L'absurde calomnie, forgée par un misérable espion et amplifiée par des imbéciles, obtint créance dans le public; et, dès le 27 mai, toutes les mesures furent prises pour déjouer la prétendue conspiration. Les doyens convoquèrent les bourgeois; des patrouilles parcoururent la ville; des canons furent braqués dans les rues ; on fouilla les maisons pour y chercher des armes qu'on supposait y être cachées ; tous les signataires de la célèbre adresse du 15 mars, restés à Bruxelles, furent arrêtés ; on entassa dans les prisons et les couvents toutes les personnes suspectes de vonckisme ou de royalisme, et, en trois jours, le nombre des prisonniers s'éleva à plus de deux cents (i). Le tocsin tintait en même temps dans les villes environnantes, et les habitants y étaient aussi appelés
(1) Il résulte d'un rapport adressé par M. Wildt aux gouverneurs généraux qu'à Bruxelles trois particuliers seulement connaissaient les projets du comité de Lille. « Parmi le nombre prodigieux des personnes que les États ont fait arrêter à Bruxelles, ajoute-t-il, sous prétexte d'une conspiration démocratique, il n'y en avait aucune qui fût informée de ce projet, et les trois qui en étaient informées n'ont pas été arrêtées et ont eu tout le temps de se retirer. »
aux armes pour défendre le Congrès et les États. Bientôt on avait vu arriver de Louvain un corps de mille patriotes avec quatre pièces de canon ; on avait vu accourir de tous les côtés des troupes de paysans, précédés de leurs curés à cheval et l'épée à la main (i). Rangés sous une bannière ornée du portrait de Van der Noot et armés de bâtons, de haches, de faulx, de fusils, ces villageois se mettaient en bataille devant l'hôtel de ville, où siégeaient les États de Brabant, montraient leur cœur et leur bras droit, et accompagnaient ces gestes expressifs de cris qui perçaient les airs.
Tous les moyens étaient d'ailleurs employés pour fanatiser la multitude, pour entretenir son ressentiment contre les progressistes. La fureur des gazetiers de l'oligarchie ne connaissait plus de bornes. « Vous êtes nés pour la guerre, » s'écriait Y Ami des Belges en s'adressant aux vonckistes. Eh » bien, passez chez les royalistes pour la faire ouvertement » à la patrie. Quel plaisir pour vous de nager dans le sang » et le carnage de vos concitoyens ! Mais quoi, me dira » quelqu'un, presser ces hommes dénaturés à sortir d'ici, » n'est-ce pas les mettre en état d'y rentrer à main armée? )> Pères de la patrie, oserai-je vous faire un reproche? » Votre indulgence pour de mauvais citoyens, ou plutôt » votre lenteur à vouloir les croire coupables, les a multi- » plies et fortifiés. On les connaît dans le Luxembourg, où » ils sont sous les armes. Dans nos villes ils cachent leur « mauvais cœur. Or leurs menées secrètes sont plus à » craindre que des hostilités déclarées. Qu'ils se démas-
(I) Le 8 juin 20,000 paysans arrivèrent à Bruxelles.
» quent donc, ces ennemis dissimulés ! Que sous la cocarde » et les couleurs autrichiennes ils paraissent aux yeux ce » qu'ils sont. Qu'ils partent et purgent le pays. » Le Journal historique était encore plus cruel : <* Le moment d'une révo- » lution, disait Feller, n'a d'autres lois que le cri public. Que » serait devenue Rome si les Tarquins avaient été livrés à » des consultes d'avocats? Que seraient aujourd'hui la » Suisse, la Hollande, l'Amérique, si, au lieu d'expulser les » ennemis, ils avaient disputé contre eux en justice » réglée?... Il est plus que temps de confondre le vieil argu- » ment, qu'on peut appeler le pont aux ânes de nos ennemis » cachés, par lequel on reproche à la nation d'avoir » demandé toujours à être jugée par loi et sentence, et de v déroger actuellement à ce vœu, en proscrivant les caba- » leurs et les espions. Les formes sont respectables sans » doute, quand elles assurent la vie des citoyens , mais » quand elles compromettent la vie de tous, qu'elles encou- » ragent la scélératesse et la félonie, qu'elles rassurent les » meurtriers et les brigands, elles sont déLestables. Salus » populi, suprema lex esto. »
Les moines étaient alors tout-puissants et voulaient montrer leur puissance; non contents de tourmenter les royalistes et les vonckistes dans les geôles de leurs cloîtres, ils allaient à la recherche de leurs adversaires le pistolet ou le sabre au poing ; ils souillaient la chaire chrétienne par des provocations sanguinaires. « Tuer un vonckiste, disait un capucin, c'est faire un sacrifice agréable à Dieu. » Un autre s'écriait dans la chapelle Sainte- Anne : « Si quelqu'un armé d'un fusil rencontre un vonckiste, il ne faut pas se donner la peine de le bander pour le
tuer, mais il faut l'expédier avec la baïonnette. » Le sacerdoce même n'était pas à l'abri de ces fureurs; plusieurs ecclésiastiques, accusés de tiédeur, furent maltraités; on emprisonna, entre autres, le frère de Vonck, curé de Lombeek-Sainte-Marie (i). L'ancien chargé d'affaires de France, M. Ruel, se vit également proscrit. Par l'ordre des États de Brabant il fut arraché à main armée de l'hôtel de la légation et traîné dans un cachot; on poussa même l'audace jusqu'à briser et fouler aux pieds les armes royales de France (2).
Ce régime tyrannique s'étendit dans les autres provinces, et là aussi on compta de nombreuses et d'illustres victimes. Le 31 mai, les États de Flandre firent arrêter le duc d'Ursel au château de Loo-Christi, sous les yeux mêmes de l'évêque de Gand, son oncle; il fut conduit à Alost, puis dans l'abbaye de Baudeloo à Gand, où, pendant que son procès s'instruisait, toute communication lui fut interdite avec sa femme, ses enfants, ses amis.
La lettre des réfugiés de Lille arriva au milieu de cette tempête. Van Eupen cependant, voulant rester fidèle à sa promesse, en accusa la réception, et un projet de réponse fut même communiqué par le Congrès aux États des pro-
(I) Vonck remarque que les prêtres vraiment instruits se rapprochaient de l'opinion démocratique. Il cite particulièrement : Schellekens, curé de Schaerbeek, et Janssens, curé de Schoorisse, primi de l'Université de Louvain et anciens lecteurs au séminaire de Malines ; Huleu, archiprêtre et ancien lecteur à l'Université de Louvain ; Van Rymenant, chanoine de l'église métropolitaine et ancien lecteur au séminaire de Malines ; le chanoine De Brou, secrétaire de Van der Mersch, lauréat de l'Université de Louvain ; Van Kessel, curé de Heren thaïs, lauréat de la même université ; De Landsheere, président du séminaire de Malines, etc.
(i) Voy. Mémoire historique pour Van der Mersch, chap. VIII. — De la prison des Biigittines, Ruel écrivait, le 2 août, au comte de Montmorin qu'il était accusé d'avoir été en correspondance avec Weemaels, un des principaux vonckistes, « mais que les gens du comité civil n'avaient rien découvert dans l'hôtel de la légation de ce qu'ils avaient compté... »
vinces. Tel était le revirement qui s'était opéré dans les idées de la majorité qu'elle avait paru décidée quelques jours auparavant à se mettre sous la protection de l'Assemblée nationale de France. Le 2 juin, le Congrès, évidemment sous l'influence de Van Eupen, avait adressé à La Fayette une lettre conçue dans les termes suivants (i) : « L'état de » prospérité et de revers dans lequel les provinces belgiques » se trouvent successivement vous est parfaitement connu ; » le comte de Thiennes, chargé de vous remettre cette » lettre, pourra vous en détailler toutes les circonstances, » et nous vous sollicitons de lui accorder, de même qu'à » notre cause, toute l'étendue de votre attention ; car nous » serons libres, ou ne serons plus ; et quels que soient les » efforts des ennemis de notre liberté, principalement de la » maison d'Autriche, nous ne manquerons pas de leur » opposer tous les efforts d'une nation généreuse et qui, » sous peu de temps, trouvera dans sa propre énergie, dans » ses citoyens, dans ses richesses, une force invincible. » Nous serions bien satisfaits, monsieur le marquis, si vous » vouliez nous envoyer un officier de distinction qui eût » toute votre confiance, et en qui le Congrès pût justement » placer la sienne, tant par rapport à nos relations politi- » ques que relativement à l'état et aux opérations de notre » armée. Les vœux du Congrès seraient comblés si un tel » choix pouvait se fixer tout de suite sur M. le chevalier de » Ternant, colonel-commandant du régiment Royal-Liégeois, » qui est déjà connu de M. le comte Cornet de Grez, et qui » jouit d'ailleurs d'une réputation bien méritée. Par ce
(1) Mémoires de La Fayette (Insurrection de la Belgique].
» moyen les Français pourraient s'assurer que la république » belgique est digne de leur appui et que son amitié et sa » liberté ne doivent pas leur être indifférentes. C'est cette » amitié et ces liens qui nous assureront réciproquement » le bonheur, que nous avons également conquis au danger » de notre vie et au prix du sang des citoyens; c'est encore » cette amitié que nous entretiendrons soigneusement avec » la France qui mettra sur nos lisières une barrière insur- » montable à tous les ennemis de la liberté française. » Mais le prétendu complot de Bruxelles, les reproches de trahison adressés à tous ceux qui ne combattaient pas ouvertement les progressistes, les injures publiées chaque jour contre l'Assemblée constituante ; enfin les déclamations de Van der Noot et les intrigues des émissaires étrangers, qui craignaient par-dessus tout l'intervention de la France dans les troubles de la Belgique, neutralisèrent les bonnes intentions de Van Eupen et de ses amis. Les modérés du Congrès furent débordés par les exagérés ; et ils se virent obligés de suivre les affreux conseils du Journal historique et de Y Ami des Belges (1). Le rédacteur de cette dernière feuille publia la lettre des réfugiés avec des commentaires dictés par une haine stupide; en parlant de Vonck et de ses amis, il osa dire : « Ce sont là les auteurs, les instigateurs, » les conspirateurs d'un projet parricide, qui enfonçait le » glaive dans le sein de notre digne cardinal, qui faisait » couler le sang de nos représentants légitimes, qui allait
(1) C'est ainsi, dit Vonck, que depuis les premiers pillages jusqu'au retour des Autrichiens, la nation belge fut constamment la victime de la politique prussienne et de l'opiniâtre bêtise ainsi que de l'ambition de Van der Noot. [Naerdere onzeydige aenmerkingen,p. 145.)
» répandre la désolation dans nos campagnes, le deuil dans » les familles, la consternation dans l'Église, l'horreur dans » les villes, le désespoir dans tous les cœurs, en nous ren- » gageant de nouveau sous le despotisme autrichien... Nous » devons être les vengeurs du crime et de la rébellion. Donc, » point de paix, point de réconciliation avec les ennemis de » Dieu et de la patrie (i) ! » Il ne fut donc pas donné suite au projet de réconciliation; et le moyen qui s'offrait pour sauver la révolution fut repoussé par ceux-là même qui s'attribuaient toutes les vertus religieuses et civiques. Peutêtre est-il inutile de rappeler que la démarche tentée auprès de La Fayette resta aussi sans succès ; la réponse du général contenait même une leçon d'humanité et de justice. « Vous » avez daigné, disait-il au Congrès, correspondre avec moi, » quoique je n'aie à cet égard d'autre caractère public que » celui d'ami de la liberté; permettez qu'à ce titre, d'après « mon intérêt pour l'union, la prospérité des Belges, et » pour la cessation des divisions intestines, je m'unisse à » ceux qui regardent la délivrance du général Van der » Mersch comme le premier et l'indispensable moyen de » remplir ces vues, qui doivent animer tous, les cœurs » patriotes. »
Jamais parti n'accumula autant de fautes que le parti théocratique et oligarchique de 1790. Il aurait pu consolider l'indépendance de la Belgique qu'il avait compromise
(!) Il parut aussi une réponse anonyme de 9 pages in -8° à la lettre des réfugiés de Lille. Écrite par un idolâtre de Van der Noot, elle se terminait ainsi : « Que ve-ulez-vous que nous répondions à votre lettre? L'État, à ce que j'espère^ne s'avilira pas au point d'y répondre; les individus le peuvent. Eh bien ! voici notre réponse : plutôt que de vous tendre les bras, ou de les prêter à nous jeter dans les vôtres, qu'ils pourrissent à votre corps; las d'être bons avec les méchants, nous allons dorénavant devenir justes : tremblez à cet arrêt ; c'est celui de votre proscription, et des vôtres. »
par son imprévoyance et sa détestable tyrannie : mais, au lieu de suivre l'exemple de Vonck et de faire à la patrie le sacrifice de tout ressentiment, il désespéra les démocrates par de nouvelles persécutions et les contraignit à désirer le retour de la domination autrichienne.