CHAPITRE IV
(Depuis le 26 février jusqu'au 27 juillet.)
Triomphe de la politique de Van der Noot. — Vues secrètes du cabinet de Berlin ; opposition de l'Angleterre. — Arrière-pensée des puissances maritimes relativement aux Pays-Bas. — Menaces d'une guerre générale ; prudence de Léopold. — Il correspond directement avec Frédéric-Guillaume IL — M. de Feltz à La Haye. — Ouverture du Congrès de Reichenbach. — Négociation séparée de Léopold avec l'Angleterre. — Convention du 27 juillet. — Compensations réciproques.
Pour le malheur des Belges, la politique de Van der Noot triomphait. Ce tribun avait toujours dédaigné le concours de la minorité puissante qui se groupait autour de Vonck; il avait voulu dès l'origine assurer sa domination et celle d'une oligarchie égoïste en s'appuyant sur les masses fanatisées et sur la ligue anglo-prussienne de 1788. Nous allons suivre la marche tortueuse de la diplomatie jusqu'au moment où le congrès de Reichenbach prononça l'arrêt de mort de la révolution belge, et nous pourrons nous convaincre que les chefsdu parti démocratique avaient raison lorsqu'ils signalaient l'aveuglement de leurs adversaires.
Les vues secrètes du cabinet de Berlin se manifestent déjà dans une note du 26 février 1790, qui servait de réponse à la dépêche par laquelle le duc de Leeds refusait de reconnaître l'indépendance des Belges. Cette réponse démontre
clairement que le ministère prussien voulait profiler de la révolution des Pays-Bas pour arracher Dantzig et Thorn à la Pologne. M. de Hertzberg exposait d'abord que, si les puissances alliées se déclaraient seulement de loin contre l'indépendance des provinces belges, celles-ci se jetteraient tout de suite dans les bras de l'Assemblée nationale de Paris, qui, après avoir établi le système démocratique dans les Pays-Bas, se bâterait de lâcher les patriotes bataves, réfugiés en Belgique et en France, pour opérer une nouvelle révolution en Hollande. Le ministre prussien voulait en conséquence que les trois cours alliées s'emparassent du sort des provinces belges par un arrangement armé; on devait faire connaître aux États que, sans pouvoir reconnaître sur-lechamp leur indépendance, les trois cours les prendraient sous leur protection immédiate, mais sous condition qu'ils ne se lieraient pas avec d'autres puissances étrangères. Pour appuyer ce plan, une armée de 36,000 hommes prendrait position entre le Rhin et la Meuse, ou plutôt dans le pays de la Généralité. Si l'Angleterre persistait néanmoins à vouloir rétablir l'autorité de l'Empereur dans les Pays-Bas, elle devait dans ce cas intervenir de la manière la plus efficace pourque la cour de Vienne, en compensation du retour d'un pays aussi important que la Belgique, restituât à la Pologne la Galicie, sauf à recevoir en dédommagement les limites stipulées dans le traité de Passarowitz de 1718. La restitution de la Galicie à la Pologne, jointe à un arrangement de limites entre la Prusse et cette république, voilà ce que voulait Frédéric- Guillaume pour coopérer à la restauration du pouvoir impérial dans les Pay-Bas, en assurant à ceux-ci tous leurs privilèges avec une constitution très limitée et
garantie par les trois cours alliées. Si la cour de Vienne refusait absolument ces conditions, Frédéric-Guillaume se flattait que l'Angleterre ne balancerait plus, de concert avec la Prusse et les Provinces-Unies, à reconnaître et à soutenir même l'indépendance de la Belgique.
Les rapports des agents belges à l'étranger ne laissaient encore rien deviner de tous ces projets (i). Le 19 M. Van Leempoel écrivait de La Haye qu'il était toujours bien accueilli du prince et de la princesse d'Orange, qu'ils allaient môme répondre aux lettres de l'assemblée belge, si les États généraux de Hollande ne s'opposaient pas à cette démarche; il ajoutait que le comte de Mérode, ambassadeur de l'Empereur à La Haye, avait demandé sa démission, et qu'il tenait de la bouche même du prince d'Orange que la Belgique ne serait pas envahie et qu'elle ne deviendrait pas le théâtre de la guerre, qu'elles qu'en fussent les apparences. Mais le cabinet de Saint-James n'était pas disposé à seconder les ambitieux desseins de la Prusse : le 26 février, comme on l'a déjà vu, il avait repoussé de nouveau l'idée de reconnaître l'indépendance des Belges, parce que cette démarche pouvait occasionner une guerre avec l'Autriche. Le cabinet de Berlin feignit alors de se rendre; M. de Hertzberg déclara que son maître se ralliait à l'opinion exprimée par l'Angleterre, d'accord avec les Provinces-Unies. Cette décision fut communiquée, le 11 mars, en ces termes à l'ambassadeur hollandais, M. Van Reede : « Sa Majesté adhère pour le moment » à l'opinion proposée de renvoyer à une époque plus
(I) Voij. surtout le Résumé des négociations qui accompagnèrent la révolution des Pans-Bas autrichiens et les Documents politiques et diplomatiques sur la révolution beige de 1790.
» favorable la déclaration de l'indépendance des Pays-Bas, » en continuant d'entretenir la correspondance nécessaire » avec ceux qui ont actuellement entre les mains la direction » des affaires dans les provinces belgiques. » Cette note ne rassura pas encore le cabinet de Saint-James, parce que M. de Uertzberg émettait aussi l'idée d'une reconnaissance provisoire. Le cabinet anglais s'était du reste vivement alarmé du traité conclu, le 31 janvier, entre la Prusse et la Porte Ottomane, traité dont l'objet était de faire restituer toutes les provinces qui venaient d'être enlevées à cette dernière puissance, et de se procurer son appui pour arracher la Galicie à l'Autriche. Le ministère anglais déclara, le 26 mars, que le casus fœderis devait être limité au cas d'une agression de la France ou du Danemark, occasionnée par les représentations de la cour de Berlin aux puissances belligérantes. La solidarité du traité de Gonstantinople était ainsi repoussée par l'Angleterre. Pourne laisser aucun doute sur ses intentions, le cabinet de Saint-James fit même proposer dès lors à la cour de Vienne un armistice qui aurait servi de base au rétablissement de la paix, proposition qui ne fut pas immédiatement acceptée par Léopold, parce qu'il espérait profiter du désaccord survenu enlre l'Angleterre et la Prusse. Cependant l'Angleterre et les Provinces-Unies devaient aussi avoir une arrière-pensée relativement aux Pays-Bas : l'agent des gouverneurs généraux à La Haye, M. de Feltz, la découvrit dans une conférence très singulière qu'il eut vers cette époque avec le lord Auckland, ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès de la république. « L'Angleterre et la Hollande, dit M. de Feltz, sont d'accord » à tout tenter pour se faire demander leur médiation et
» leur garantie dans l'affaire des Bays-Bas, afin de pouvoir » revenir sur la rupture du traité des barrières. »
Tout annonçait alors une guerre générale ; la Prusse semblait décidée à se joindre à la Suède pour attaquer les cours impériales; la Pologne s'agitait, les Pays-Bas repoussaient les propositions du grand-duc de Toscane, enfin la France commençait à braver toutes les autres puissances.
Pour raffermir son trône, le successeur de Joseph II ne vit que deux moyens : calmer l'irritation qui agitait ses États héréditaires et se réconcilier avec la Prusse. Les premiers actes du nouveau souverain de l'Autriche furent des concessions inattendues; il révoqua les édits trop libéraux de son prédécesseur, excepté néanmoins l'édit de tolérance, et rétablit avec quelques modifications salutaires la forme de gouvernement qui subsistait du tempes de Marie- Thérèse. Léopold s'était montré en Toscane un des plus zélés protecteurs des idées modernes, mais ses vues s'étaient bien modifiées depuis les malheurs de Joseph; les progrès de la Révolution française surtout l'inquiétaient sérieusement. Instruit par ses agents que Frédéric-Guillaume avait les mômes soucis, Léopold jugea que le moment était venu de faire sentir aux têtes couronnées qu'il fallait se hâter d'étouffer leurs dissensions, leurs querelles, et se préparer à résister à l'ennemi commun. Tandis que Kaunitzet Hertzberg défendaient avec plus d'énergie que jamais la vieille politique dont ils étaient les représentants, et pendant que des troupes se réunissaient en Bohême et en Moravie, Léopold ouvrait une correspondance directe et confidentielle avec Frédéric- Guillaume pour lui inspirer des sentiments pacifiques. Dans la première pièce de cette correspondance, commencée à la
Pin du mois de mars, et continuée jusqu'à la fin du mois de juin, Léopold offrait, relativement à la Turquie, de cesser les hostilités et de rester in statu quo ante bellum sur le pied du traité de Passarowilz; relativement aux Belges, Léopold s'exprimait en ces termes : « J'ai toute ma vie fait » profession de loyauté, de justice et de modération. Je » viens de donner une preuve non équivoque de ces senti- » ments par la démarche à laquelle je me suis déterminé vis- » à-vis de mes sujets belgiques(i). J'espère que toute l'Europe » l'appréciera à sa juste valeur; que comme il s'agit en cette » occurrence d'une cause commune à tous les souverains, » elle pourra les intéresser en ma faveur, et que par consé- » quent, s'il arrivait que, par les États et les peuples des » Bays-Bas, cet acte de ma sollicitude pour leur prospérité » à venir vînt à ne point être accueilli comme il devrait l'être » de leur part, et qu'ils m'obligeassent à recourir aux moyens » que mes devoir, droit et honneur de souverain me force- » raient à regret à employer, il ne sera personne qui ne » puisse trouver pareille détermination juste et raisonnable » en ce cas. » Favorablement pressenti par ces ouvertures, le monarque prussien proposa, pour base d'une pacification générale, le strict rétablissement du statu quo, tel qu'il était avant la guerre, ou, mieux encore, « un arrangement général » qui pût concilier par des échanges proportionnés, des » équivalents et des compensations, les intérêts des puis- » sances qui prenaient part aux troubles présents de l'Orient » et du Nord. »
A la même époque M. de Fellz poursuivait ses négociations mystérieuses à La Haye. Le lord Auckland lui avait
(I) Voy. ci-dessus, p. 80.
conseillé de tenter adroitement degagner M. Van Leempoel, agent du Congrès : M. de Feltz se ménagea effectivement un entretien avec lui, mais sans pouvoir atteindre son but. « J'avais affaire, manda-t-il aux gouverneurs généraux, à un » homme préparé et adroit, et j'ai eu le désagrément de ne » rien lui arracher, sinon l'aveu que les insurgents ne pour- » raient faire mieux que d'accepter les propositions de » Sa Majesté, et de se ménager sur cette base un bon accom- » modement; mais il m'a fallu entendre des lamentations » sur le passé, et toutes les expressions de défiance sur » l'avenir, et l'aveu que l'aliénation était si forte, et l'en- » thousiasme si exalté par les succès de la révolution, » nommément par le dernier événement de la capitulation » d'Anvers; d'ailleurs, les engagements si embarrassants, » les obligations si grandes envers les chefs et les agents de )> cette révolution, surtout envers l'armée nouvellement » créée, que, dans ce moment-ci, on ne pouvait se flatter » d'un rapprochement. » Quelques jours après, M. de Feltz fournit aux gouverneurs généraux des détails précis sur les dispositions de l'Angleterre pour la paix. Un diplomate anglais avait, disait-il, fait entendre à Van Leempoel, qu'il eût à avertir ses commettants de s'accommoder avec la maison d'Autriche; que telle était la résolution de l'Angleterre. Une ouverture directe aurait été faite au Congrès dans ce sens, ajouta-t-il, si l'Angleterre n'avait craint de lui donner de la consistance par un tel acte de reconnaissance apparente. Or ces confidences concordaient avec les instructions données par le duc de Leeds, sous h date du 21 mai, à M. Ewart, ambassadeur anglais à Berlin (1). Cette dépêche
(1) Les dispositions du cabinet britannique se manifestent aussi dans la manière
iBS LA RÉPUBLIQUE BELGE
laissait entendre que le plan de compenser la cession d'une partie de la Galicie par des sacrifices arrachés à la Porte était sujet à de graves inconvénients, tandis qu'un accommodement, qui n'enlèverait que peu de chose aux Turcs, permettrait au roi de Prusse de se faire céder Dantzig et Thorn sans paraître s'enrichir aux dépens de ses alliés. Mais, comme condition expresse de son acquiescement, le cabinet de Saint-James stipulait le retour des Pays-Bas à la maison d'Autriche avec le maintien des anciens privilèges de ces provinces ; il tâcherait de les faire comprendre dans l'armistice que Ton proposait, et il demandait que la cour de Berlin prît l'engagement formel de ne rien promettre aux Belges qui pût être contraire à ces principes de négociation. « A » tout événement Sa Majesté espère, disait le duc de Leeds » en terminant, que le roi de Prusse aura donné distinc- » tement à entendre à Vienne qu'au cas que la négociation » générale réussît, il n'aura point de vues relativement aux » Pays-Bas au delà de la sûreté de leur ancienne Constitution » et le renouvellement de la garantie des alliés. » M. de Hertzberg répondit, le 2 juin, que le roi son maître, étant déjà parfaitement d'accord avec le cabinet britannique au sujet des conditions de l'arrangement proposé, se bornait à exiger que les Pays-Bas fussent compris dans l'armistice. « Sa Majesté, disait la note prussienne, ne sera pas con- » traire à ce que ces provinces rentrent sous la domination » autrichienne avec leur ancienne Constitution garantie par
employée par le colonel Gardner pour faire connaître sa mission. Résidant à Bruxelles depuis le mois r'e janvier, ce ne fut que le 41 mai qu'il remit au Congrès une dépêche du duc de Leeds en forme de lettre de créance pour autoriser ledit colonel non à reconnaître l'indépendance des Belges, mais à communiquer avec ceux qui sont en possession du gouvernement actuel des Etats belgiques unis.
» les alliés; mais elle désire ardemment, et croit pouvoir » exiger avec raison, que la cour d'Angleterre détermine » celle de Vienne à observer aussi une sorte d'armistice envers » les provinces belgiques pendant la négociation d'un accom- » modement général, et surtout qu'elle n'y fasse plus passer » de troupes, puisque, dans le cas contraire, on perdrait » les principaux ressorts de faciliter les négociations de la » paix. »
Léopold avait réuni une armée d'observation sur les confins de la Prusse; Frédéric-Guillaume, de son côté, détacha des troupes vers la Pologne, et conduisit lui-même en Silésie une armée considérable ; son quartier général fut établi à Schœnewald, non loin de la petite ville de Reichenbach. Tandis que les deux armées étaient en présence, un Congrès s'ouvrit dans cette ville, et il eut pour mobile les négociations confidentielles dont le ministre Hertzberg n'avait pas le secret (t). L'Autriche était représentée à ce Congrès par le prince de Reusset lebarondeSpielmann; l'Angleterre, par M. Ewart ; la Hollande, par M. VanReede, et la Prusse, par M. de Hertzberg. Les États généraux de Hollande, connaissant les dispositions de la Grande-Bretagne, s'étaient hâtés de faire une démarche auprès de la cour de Vienne afin d'être aussi comptés parmi les médiateurs, surtout pour ce qui regardait les Pays-Bas. Le 20 juin le baron dellaeften, représentant de la république à Vienne, avait présenté au prince de Kaunitz une résolution des États généraux du il
(1) Non seulement Léopold entretenait une correspondance directe avec Frédéric- Guillaume, mais en outre le baron de Spielmann, négociateur confidentiel du prince de Kaunitz, avait été chargé de s'aboucher avec le général Bischofswerder, qui, jouissant de l'intimité du roi de Prusse, était réputé le chef du parti opposé aux conseils téméraires du ministre Hertzberg. Voy. Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, t. 1er, p. 70.
du même mois, par laquelle ils demandaient que l'armistice fût étendu aux provinces belges, offrant dans ce cas de coopérer à leur soumission (1). La réponse de la cour de Vienne, écrite avec fermeté, ne donnait aucun espoir à cet égard : « Il est de toute impossibilité, disait le ministre » autrichien, d'étendre l'armistice aux Pays-Bas : 1° parce » qu'un souverain, ni directement, ni indirectement, ne » peut traiter, comme de puissance à puissance, avec des » sujets rebelles; 2° parce que, après avoir épuisé, sans » aucun fruit, tous les moyens de bonté et de condescen- » dance, il ne lui reste plus, à son grand regret, que la voie » des armes pour les faire rentrer sous l'obéissance de leur » légitime souverain; 3° parce que le moyen proposé, bien » loin de rapprocher ce moment désirable, ne serait propre » qu'à l'éloigner encore davantage; enfin, 4° parce que des » sujets rebelles, qui peuvent d'un moment à l'autre se donner » la paix et assurer leur parfaite tranquillité pour les temps » à venir, en acceptant le rétablissement de leur ancienne » Constitution, sous la garantie des puissances maritimes, » et parfaite amnistie pour le passé, n'ont pas besoin d'un » armistice. »
Lorsque les premières conférences eurent été ouvertes à Reichenbach (17 juin), M. de Hertzberg fitee qu'il put pour
(1) En envoyant Cette résolution au baron de Haeften le grand pensionnaire (M. Van de Spiegel) lui écrivait : « Plusieurs de nos régents les plus influenls ont pensé qu'il » serait peu honorable pour la République d'être laissée de côté pendant les négocia- » tions présentes, comme si elle n'était qu'un aveugle instrument des volontés de l'une » ou de l'autre des puissances alliées. Voilà pourquoi LL. HH. PP. ont jugé nécessaire » de faire cette démarche seules et sans y être invitées par leurs alliés, d'autant plus » q( e le principal objet de celte. offre concerne les Pays-Bas, dont le sort nous » intéresse plus qu'aucune autre puissance, et LL. HH. PP. ne verraient pas volontiers » que le sort de ces provinces fût réglé par des négociations dont elles seraient exclues; » tandis que, d'un autre côté, l'emploi de la force des armes ne saurait leur être » indifférent. »