CHAPITRE V
{Depuis le 16 juin jusqu'au 23 août.)
Efforts du gouvernement belge pour raffermir sa domination. — Manifestations populaires. — Les États de FJandre et la bande infernale. — Organisation démocratique arrêtée par la collace de Gand; opposition des États; émeute; triomphe de la collace. — Les États de Flandre veulent faire transférer le duc d'Ursel à Bruxelles ; il est délivré par les volontaires de Gand ; sa protestation au sujet des traitements barbares qu'il a éprouvés. — Réorganisation du département général de la guerre. — Ordonnance des États de Brabant contre les bandes infernales. — Situation de l'armée; succès obtenus par la colonne de Koehler; désastres de l'aile gauche. — Les Autrichiens se rendent maîtres du Limbourg. — Dumouriez vient en Belgique ; ses projets. — Déclaration de l'As semblée nationale de France au sujet du passage des troupes autrichiennes par Givet. — Le Congrès belge est informé des résolutions du Congrès de Reichenbach. — Dans sa perplexité il s'adresse simuNanément à la nation, au roi de Prusse et au général La Fayette. — Van Eupen à La Haye ; détails sur son entrevue avec le grand pensionnaire de Hollande. — Négociations entre les démocrates réfugiés à Lille et la cour de Vienne; sentiments de Vonck. — Le Congrès belge décrète un emprunt forcé de dix millions de florins et fait battre monnaie. — Convocation de députés extraordinaires à Bruxelles.
Les revers du mois de mai, joints aux mouvements des démocrates, avaient sérieusement alarmé les hommes qui s'étaient emparés du pouvoir en Belgique ; mais bientôt ils avaient repris courage et employé tous leurs efforts pour raffermir leur domination ébranlée. Une circulaire du 28 juin, émanée des États généraux, enjoignit aux assemblées provinciales de faire prêter par leurs membres, par ceux des conseils de justice, par tous les magistrats et officiers, le
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serment d'observer le traité d'union. Quelques jours auparavant (16 juin) le Congrès avait publié une déclaration pour démentir le bruit que l'on négociait un accommodement avec le roi Léopold : « Le Congrès, disait-on, toujours ferme » dans ses principes, et plus inviolablement attaché que » jamais à l'amour de la patrie, de l'indépendance et de la » liberté, croit convenable de désabuser le public à cet égard » et de déclarer hautement que ces bruits sont faux et » calomnieux, enfantés par des séditieux et traîtres à la » patrie, pour ralentir le zèle patriotique des braves volon- » taires et de tous ceux qui se dévouent si héroïquement » au maintien de notre indépendance, et que, loin de songer » à s'occuper d'une réconciliation si destructive de notre » liberté, il ne cesse et ne cessera d'employer tous les » moyens de vaincre nos ennemis, et mettra tout en œuvre » afin de procurer à la nation le bonheur qu'elle doit attendre » de ses efforts et des fruits de ses travaux (1). » En effet, tous les moyens étaient mis en œuvre pour envenimer la haine du peuple contre les Impériaux. De son côté, le département de la guerre avait publié récemment une déclaration constatant qu'un capitaine autrichien avait promis à ses soldats que, s'il avait le bonheur de les conduire à Nivelles, il leur ferait manger des hosties en guise de pain de munition (2). Cette menace était rendue publique « pour donner aux
(1) Voici une autre proclamation, répandue dix jours avant l'ouverture des conférences de Reichenbach : « Extrait d'une lettre ministérielle de Berlin. II est arrivé ce matin une estafette an Congrès souverain, avec l'agréable nouvelle que S. M. Prussienne, informée des circonstances de la journée du 23 du mois de mai dernier, avait donné ordre au général SchlieHen de marcher avec ses troupes vers nos frontières. Des lettres particulières portent que ces troupes sont au nombre de 7,000 hommes, qu'elles sont déjà en mouvement et qu'on fait des magasins sur nos frontières. »
(2) Ce propos, attribué au capitaine Ketelbutter, du régiment de Wurtemberg, fut démenti.
habitants des provinces de l'Union une idée des horreurs, des impiétés et des exécrations auxquelles ils seraient exposés si les Autrichiens rentraient dans le pays. » On exhortait en conséquence tous les bons citoyens, au nom de la religion et de la patrie, à s'armer pour la défense de leurs foyers et à se résoudre à mourir plutôt que de retomber au pouvoir de leurs ennemis. Cette dernière proclamation contribua surtout à soulever les campagnes, à faire remplir les listes de souscriptions nationales, à provoquer l'envoi de dons patriotiques au Congrès. Presque chaque jour on voyait arriver à Bruxelles plusieurs milliers d'hommes, la plupart bien armés, à pied ou à cheval, pour rendre hommage aux États et se mettre à leur disposition. « Le 9 juin, lisons-nous dans un journal du temps, le chapitre d'Anderlecht, le curé et les gens de loi, avec plus de quinze cents villageois armés, arrivèrent à Bruxelles au bruit d'une musique militaire; un char de triomphe, attelé de six chevaux, était au centre de la troupe; des enfants superbement vêtus portaient différents emblèmes: l'un, au milieu du char, tenait un bâton, au bout ^uquel était le chapeau de la liberté; un autre élevait le portrait de Van der Noot; un troisième tenait les armes du Brabant; mais le principal ornement du char était un Christ qui en dominait la partie supérieure. Quatre petits canons de carton doré étaient au bord du char, et quatre enfants habillés en volontaires, ayant mis le feu aux canons, une pluie de louis d'or en est sortie au lieu de boulets ; c'est un don que fait la paroisse pour l'acquisition de quatre canons. — Les villageois d'Ohain, de Duysbourg et de Tervueren, avec ceux de Vossem et de Neryssche,au nombre de 4,000 hommes, tous bien armés et exercés, ont également mérité
les applaudissements de la ville. — Les villageois de Saint- Josse-ten-Noode et d'Eegenhoven, au nombre de 2,000 hommes bien exercés, leurs seigneurs et leurs curés à la tête, sont aussi venus offrir leurs secours aux États et au Congrès. — Enfin plus de dix mille de ces bons et vaillants villageois ont rempli la ville de leurs acclamations et de leurs cris de : Vivent les États! vive le Congrès souverain! vive Henri Fan der Noot! »
L'enthousiasme patriotique n'était pas moins grand dans la plupart des autres provinces. C'est ainsi que l'assemblée provinciale du Hainaut adopta à cette époque des mesures dignes des républiques de l'antiquité : elle décréta, le 24 juin, qu'un registre serait ouvert pour y inscrire les noms des citoyens qui auront bien mérité de la patrie,- soit en la défendant par les armes, soit en l'aidant par des dons ou par d'autres actions généreuses; les noms de ceux qui auraient perdu la vie pour la défense de leur pays seraient également inscrits dans ce registre, avec la date et le genre de leur mort, et on devait en former en outre un tableau particulier; à l'avenir il ne serait accordé aucune grâce ou distinction, aucun emploi, sans consulter ce registre, pour reconnaître les services rendus par les aspirants ou par leurs ancêtres dans la présente révolution; tous les ans on célébrerait la fête du recouvrement de la liberté, et le registre dont il est question ci-dessus serait alors exposé aux yeux de tous les citoyens ; enfin tous les membres des États devaient promettre qu'ils sacrifieraient, au besoin, leurs biens et leur vie pour maintenir l'indépendance du pays. Les habitants du comté répondirent à l'appel de leurs représentants; Binche, Soignies, Ath, Enghien, Braine-le-Comte,
Saint-Ghislain, tous les villages du plat pays envoyèrent leurs habitants à Mons pour témoigner de leur dévouement à la patrie et pour engager les États à s'emparer définitivement de la souveraineté. Mais l'assemblée resta fidèle à son manifeste du 21 décembre, c'est-à-dire qu'elle continua à exercer provisoirement l'autorité suprême dans la province (i).
En Flandre, les États, encore étourdis parla récente entreprise des démocrates à Courtrai, semblaient craindre une nouvelle attaque et se tenaient sur leurs gardes. Une ordonnance du d 5 juin fit connaître que les fugitifs, qui se tenaient en France, projetaient une seconde tentative et faisaient recruter sur les frontières des gens crédules pour prendre les armes contre leurs concitoyens ; voulant intimider les malveillants, les États déclaraient coupables de haute trahison tous ceux qui avaient pris les armes contre la république ou qui avaient engagé les autres à le faire : ils devaient être punis de mort; en outre, une prime de cent écus était promise à ceux qui dénonceraient aux magistrats, dans les huit jours, les noms et demeures des personnes qui s'étaient mêlées directement ou indirectement à l'invasion du 28 mai. Quelques jours après (26 juin) on répandit le bruit que les hommes recrutés par les vonckistes étaient des vagabonds, des bandits, des voleurs, qui avaient formé le projet d'incendier les fermes et de massacrer les bons patriotes. Les États s'attribuaient la gloire d'avoir dispersé cette bande infernale > plus de deux cents ont été faits prisonniers, disaient-ils, quelques-uns pendus, d'autres fouettés et
{[) L'abbé Duvivier fut encore celui qui combattit avec le plus d'énergie la conclusion du manifeste du Hainaut.
enfermés dans la maison de force. Ils annoncèrent néanmoins que les ennemis devaient encore faire une tentative avant le 14 juillet, jour où les Français, en consolidant leur liberté dans la fête de la fédération, enlèveraient tout espoir aux Autrichiens (1). Les fidèles citoyens étaient requis en conséquence de veiller avec la plus grande attention jusqu'au 14 pour repousser les bandes de pillards, si elles osaient se présenter.
La lutte entre les conservateurs et les démocrates n'avait jamais été plus vive dans la Flandre, et elle avait pour théâtre la ville de Gand même. Le 26 juin la eollace avait publié un projet d'administration, en trente-sept articles, calqué sur les théories des publicistes français les plus avancés.
Tout pouvoir, disait l'assemblée gantoise, réside originairement dans le peuple. Tous ceux à qui le peuple confie le pouvoir de gouverner la république sont de simples mandataires du peuple et, partant, ses comptables en tout temps. Le peuple gantois a le droit essentiel et exclusif de s'administrer par ses représentants, légalement établis, et de disposer du régime intérieur de la ville. Par conséquent, il appartient à la eollace, qui représente le peuple de Gand, de nommer le magistrat et de lui prescrire les conditions et les réserves que réclame le bien-être de la cité. — Voulant
(1) Ce projet, imaginé par quelque cerveau brûlé ou par quelque espion aux abois, se trouve expliqué plus clairement dans une brochure de 9 pages in-8° ayant pour titre : « Copie d'une lettre authentique, écrite de Lille, le 26 juin 1790, à un grand personnage à Bruxelles, sur la découverte d'un projet de contre-révolution en France et en Brubanl, par les patriotes hollandais, les aristocrates français, les démocrates brabançons, sous le conseil de Vienne établi à Paris aux Tuileries. » D'après les confidences faites à l'auteur de cette lettre, on avait la certitude politique qu'une fois la maison d'Autriche rétablie dans les Pays-Bas, la contre-révolution en France ne tiendrait à rien.
user de ce droit, l'assemblée démocratique décrétait ensuite que le magistrat de Gand serait renouvelé tous les ans, au mois de juillet, par la collace ; que treize citoyens notables (poorters) de la ville, âgés de trente ans et jouissant d'une réputation intacte, seraient nommés échevins du banc supérieur ou de la heure, et treize autres citoyens, réunissant les mêmes conditions, seraient nommés échevins du banc inférieur ou des parchons; que ces personnes seraient rééligibles tous les ans ; que le magistrat aurait comme autrefois la direction de la police, ainsi que l'administration de la justice locale et des finances, mais non le droit de promulguer ou de révoquer des ordonnances politiques, sans le consentement exprès de la collace; que pour remplir les charges de la ville, tant celles qui étaient à la disposition du ci-devant souverain que celles qui étaient à la disposition du magistrat, la collace proposerait trois candidats, parmi lesquels le magistrat en choisirait un sans délai ; que tous les fonctionnaires de la ville, y compris le grand bailli, jureraient fidélité au peuple et à la commune de Gand ; enfin,, qu'à partir de l'an 1792 on procéderait tous les deux ans, le premier dimanche de mars, au choix d'une nouvelle collace (i).
Cette ordonnance alarma vivement les États ; ils enjoignirent le même jour aux échevins de continuer leur service jusqu'à ce qu'il fût constaté que la collace avait le pouvoir de renouveler la magistrature de la cité; en même temps, ils publièrent une circulaire qui contestait à la collace le droit de faire l'ordonnance d'organisation de la magistrature
(1) Voy. dans les Bulletins de l'Académie de Bruxelles, t. XI, une notice de M. Desmet sur la collace.
municipale; on se fondait non seulement sur la concession Caroline, mais aussi sur un placard du 15 septembre 1753 qui défendait d'établir une corporation quelconque sans l'autorisation du souverain. Or l'assemblée provinciale avait déclaré elle-même antérieurement que la concession Caroline était entachée de tyrannie, et, d'un autre côté, le souverain avait été frappé de déchéance. La collace répondit dans ce sens, en offrant d'ouvrir des conférences pour vider le conflit, ou de s'en rapporter aux tribunaux. L'assemblée provinciale refusa l'un et l'autre, et se plaignit amèrement de l'expression « représentants provisoires » qui se trouvait dans la réponse de la collace, et qu'elle biffa avant de mettre le document dans ses archives.
Au surplus, les États de Flandre, suivant l'exemple de ceux de Brabant, avaient déjà usé de toute leur influence pour appeler les masses ignorantes à leur secours ; bientôt Gand offrit le même spectacle que Bruxelles. On voyait accourir, conduits par leurs curés ou leurs vicaires, les bons paysans flamands ; plus de trente mille arrivèrent le même jour pour rendre hommage aux États; et cet exemple fut suivi par les volontaires d'Ypres et de Bruges. Le magistrat du franc de Bruges envoya même aux curés de son ressort une instruction pour engager tous les habitants « à » se lier exclusivement, par serment de fidélité, à leurs » hautes puissances les États d'Oost-Flandre, comme vrais » représentants du peuple; à s'obliger, de plus, à ne jamais » coopérer directement ni indirectement à quelques coupa- » blés complots, cabales, conspirations ou conjurations, » tendant à déprimer, diviser ou annuler le suprême pouvoir » de leursdites hautes puissances, les seigneurs États, ou
» à substituer aux anciennes lois constitutionnelles de la » patrie de nouveaux règlements dirigés vers la subversion » de la religion romaine, catholique et apostolique, et de la » constitution de l'État. » Cette formule, que Ton dirait empruntée au moyen âge, fut signée par un nombre immense d'habitants. Du reste, la presse conservatrice n'avait pas de termes assez forts pour stigmatiser les nouveaux vonckistes. « Nos seigneurs les États, disait Y Ami des Belges, » sont les seuls et légitimes représentants du peuple. » Quiconque oserait récuser ce principe incontestable serait » par là même félon et criminel de lèse-république. » Malgré ces démonstrations et ces menaces, la collace, appuyée par la majorité des Gantois, se montrait inébranlable; le peuple finit même par se lasser de l'obstination des États et se souleva en faveur de l'assemblée démocratique. Le 22 juillet le lieu de ses séances fut envahi (1), et ceux qui conduisaient les insurgés, un boulanger nommé Van de Velde et deux négocianls, déclarèrent que la bourgeoisie s'impatientait du refus que faisaient les États d'ouvrir des conférences et qu'elle réclamait la publication immédiate de l'ordonnance d'organisation. La collace assura que les conférences devaient commencer incessamment, et parvint ainsi à éloigner la multitude ; mais la nouvelle arriva presque aussitôt que les États persévéraient dans leur refus. La collace, poussée à bout, répliqua qu'elle ne répondait pas des conséquences de cette obstination, et résolut de s'entendre avec le magistrat seul. Mais il était trop tard. A peine les commissaires des deux partis avaient-ils ouvert la séance qu'une foule immense,
(1) La collace se réunissait au marché du Vendredi, dans le bâtiment connu sous le nom de Collatie-Zolder.
beaucoup plus menaçante que le matin, reflua vers l'hôtel de ville; elle avait à sa tête les mêmes orateurs. Bientôt on fut obligé d'ouvrir les portes de l'hôtel au peuple irrité, et de lui promettre que tout s'arrangerait à son gré s'il voulait attendre quelques jours. La foule s'y refusa hautement : « La volonté du peuple, criait-on, est de voir publier l'organisation sans délai! » Les États, qui se trouvaient aussi réunis à l'hôtel de ville, ne pouvaient songer à repousser la force par la force ; ils n'en avaient aucune à leur disposition. Obligés de céder, ils donnèrent d'abord un acte par lequel la collace était autorisée à renouveler le magistrat selon son bon plaisir. Mais cette concession était insuffisante. « 11 faut que l'ordonnance d'organisation soit publiée!» répétait la foule. Les États durent la satisfaire; l'ordonnance tant désirée fut alors promulguée solennellement au perron de l'hôtel de ville, et le boulanger Van de Velde, couronné de lauriers, fut conduit en triomphe par toute la cité à la lueur des torches, au son des cloches, au bruit du canon et aux cris de : Vive la collace! vive le tiers état! Le lendemain la collace renouvela le magistrat d'après le mode prescrit par l'ordonnance d'organisation, et peu de jours après elle envoya six députés aux États de Flandre.
Les États avaient plié devant leurs adversaires, mais en se promettant de les humilier à leur tour. Pendant la nuit même qui suivit cette journée tumultueuse leur colère tomba sur un des chefs du parti démocratique, sur le duc d'Ursel. On a vu que ce seigneur, amené de force à l'abbaye de Baudeloo, avait été l'objet de poursuites criminelles. Pendant cinq semaines on eut r.ecours à tous les moyens pour le trouver coupable; mais le conseil de Flandre, ne pouvant
y parvenir, et honteux peut-être de tremper dans cette procédure inique, rendit enfin un arrêt qui déclarait le duc libre. Les États ne respectèrent pas cette sentence ; de concert avec ceux de Brabant, et sous le faux prétexte du repos public et pour des raisons particulières et secrètes à eux connues, ils défendirent la publication du jugement rendu par le conseil et ordonnèrent aux volontaires chargés de la garde du prisonnier de repousser la force par la force, dans le cas où l'on voudrait rompre son arrêt ou coopérer à son évasion. Le duc resta donc emprisonné dans l'abbaye; mais sa captivité devint moins dure, car il lui fut permis de vivre avec sa famille qui l'avait rejoint. Cependant le déni de justice dont était victime l'homme qui avait fait les plus grands sacrifices en faveur du pays avait indigné les démocrates de Gand. Pour étouffer leurs murmures, les États, ajoutant la lâcheté à tous leurs autres torts, résolurent de faire transférer leur prisonnier à Bruxelles, où la populace fanatisée demandait sa tête. Cinquante séides, conduits par le député Elias et par le baron Coppens, sont chargés de consommer cette trahison. Pendant la nuit du 22 juillet ils montent à l'appartement du duc et lui notifient l'ordre des États. Le duc répond qu'on ne l'emmènera que mort; qu'il aime mieux mourir dans cette chambre, en se défendant, que de la main des vils assassins qui l'attendent sur la route de Bruxelles. Les larmes, les cris de la duchesse et de ses enfants, rien n'émeut les séides des États ; la duchesse tombe évanouie; Coppens l'écarté brutalement et s'avance vers le duc. Celui-ci met l'épée à la main, mais il est aussitôt entouré, traîné par les cheveux sur les escaliers, et jeté meurtri, sanglant et presque nu dans une voiture que l'abbé
de Baudeloo avait fait préparer secrètement (4). C'en était fait probablement du duc d'Ursel, si les volontaires, avertis à temps de son enlèvement, ne s'étaient hâtés de fermer les portes de la ville et n'avaient forcé Coppens à ramener sa victime à l'abbaye, et les États à exécuter l'arrêt du conseil. Redevenu libre, le duc dénonça lui-même au public cet attentat sans exemple. Cette protestation, adressée le 18 août de Douai aux États de Flandre, était conçue en ces termes : « Je n'examinerai pas à présent, messieurs, si le Congrès » et les États de Brabant ont suscité la persécution inouïe » et les traitements barbares que vous m'avez fait éprouver; » il suffit que vous en ayez été les exécuteurs; et vous en » répondrez (2). Le manifeste de la Flandre, qui rappelle les » infractions faites à la Constitution par la maison d'Autriche » depuis trois siècles, n'en a pas pu citer une de cette » nature; et vous, messieurs, vous êtes, au bout de six mois, » devenus plus entreprenants. J'ai quitté ma patrie, tous » mes amis; et même les députés des États, instruits des » complots qu'on ne se lassait pas de faire contre moi, » m'en ont vivement sollicité. Ainsi, un citoyen qui a rendu » des services à sa patrie, qui lui a sacrifié son état et le » fruit de toute sa vie, ne trouve plus de sécurité dans » votre province, et est réduit à la chercher ailleurs! Ainsi, » quoique je fusse sous la protection des lois et sous la » sauvegarde du peuple, je n'étais pas à l'abri de vos » violences! Est-ce là, messieurs, la confiance que vous » voulez inspirer aux habitants, et que vous ordonnez aux
(4) Voy. le Martyrologe belgique, p. 80.
(2) En 4791 le duc présenta au conseil de Flandre une requête tendant à faire condamner les membres des États, dont il avait à se plaindre, à lui payer, à litre d'amende honorable, une somme de 200,000 florins.
» curés de prêcher à leurs paroissiens? Vous prétendez
« illustrer votre administration en écartant ceux qui se
» sont toujours montrés zélés à défendre les droits du
» peuple, et qui ont le plus d'intérêt à la prospérité du
» pays. Puisque je suis échappée vos persécutions, puisque
» vous n'avez pu étouffer ma voix, je la ferai encore
» entendre; vous n'avez rien respecté à mon égard, et moi,
» je n'épargnerai rien pour me procurer la réparation qui
» m'est due et pour développer votre conduite aux yeux
» de la nation. Lorsque j'ai vu que le peuple était trompé
» sur ses plus grands intérêts, que de prétendus secrets lui
» cachaient sa destinée, et que des vues particulières d'am-
» bition ou de cupidité succédaient au patriotisme, qui
» avait opéré la plus juste des révolutions, j'ai quitté la
» place que je tenais aux États de Brabant; je me suis
» éloigné de tout, et je me suis retiré en Flandre, pour y
» vivre tranquille; mais la vengeance implacable de ceux
» qui se sont emparés de l'autorité m'a poursuivi dans ma
» retraite; vous avez adopté leurs sentiments, messieurs, et
» vous vous êtes prêtés avec le plus grand zèle à les servir. » Ici le duc rappelle les incidents du procès et les circonstances de la trahison dont il avait failli être victime. « Je
» vous cite dès à présent au tribunal de tous les citoyens,
» continue-t-il; ils ont droit de vous demander compte de
» l'usage que vous faites de l'autorité, et, par un juste
» retour sur eux-mêmes, ils doivent trembler au récit de
» pareilles atrocités. Osez donc vous justifier publiquement;
» osez dire ouvertement le sujet de ma détention, et n'allé-
» guez plus les circonstances, ou les raisons à vous connues; » ce sont là les expressions des tyrans ; osez dire ensuite
» qui vous a donné le droit de violer les lois et la Consti- » tulion, d'exercer des vexations arbitraires; osez enfin » publier mon procès, je le demande moi-même; nommez » mes accusateurs; articulez un seul fait, une seule preuve. » Jusqu'à présent rien n'est connu, que votre injustice et » votre violence ; si vous vous taisez, messieurs, c'est alors » qu'on verra que vous avez des raisons à vous connues, » que vous rougiriez de faire connaître au public ; ou bien » tâchez, messieurs, de faire comprendre à la nation que » vous devez être au-dessus des lois; que les décrets des » juges ne doivent être respectés que lorsqu'ils sont con- » formes à vos vues; que vous avez le droit de disposer » arbitrairement de la liberté, de la vie et de l'honneur des » citoyens; et qu'enfin ceux qui n'adoptent pas vos principes » méritent d'être exterminés par tous les moyenspossibles.» Décidé à ne pas fléchir devant les prières ou les injonctions de l'Autriche, le Congrès avait senti la nécessité de s'occuper plus activement de l'armée. Le 12 juin le département général de la guerre avait été réorganisé : désormais il devait être composé d'un certain nombre d'officiers ou d'autres personnes désignées par le Congrès; son président, renouvelé tous les mois, serait un membre du Congrès, et son vice-président, le général en chef des troupes nationales. Les membres du département devaient travailler dans l'hôtel même du Congrès, à qui ils donneraient des avis et des conseils; ils proposeraient aussi les résolutions relatives à l'armée; ils veilleraient à l'exacte et prompte exécution des ordres, et maintiendraient la discipline (i).-Un autre arrêté, rendu quelques jours après
(1) Le nouveau département delà guerre fut mis en activité le 2 juillet, et composé de
(19 juin), décréta de nouveau que tous lés corps, au lieu d'être soumis à la province où ils avaient été levés, devaient appartenir indistinctement à l'Union et ne dépendre que du Congrès. Les États des provinces étaient chargés aussi de présider à la formation de compagnies de volontaires dans tout le pays ; pour que les volontaires d'une même province fussent toujours unis et reçussent la même organisation, tous les corps devaient dépendre de l'état-major, résidant dans le chef-lieu; les volontaires ne recevraient pas de solde tant qu'ils ne seraient pas mobilisés, mais la province devait leur fournir armes, gibernes et munitions ; les habitants des campagnes devaient être invités à entrer dans le corps des volontaires des villes, bourgs ou gros villages, et, pour leur facilité, les exercices devaient même avoir lieu le dimanche après-midi. Tous les volontaires devaient jurer d'être fidèles à la nation et aux États qui la représentent. Les États de Brabant, pour résister aux bandes infernales, adoptèrent à cette époque (4 juillet) un règlement dont quelques articles méritent aussi d'être connus. Il était ordonné aux magistrats et gens de lois des villes et villages situés sur les frontières de placer dans le clocher un veilleur, chargé de sonner le tocsin dès qu'il apprendrait l'approche de quelque troupe ennemie ou bande de gens sans aveu ; aussitôt que le tocsin se ferait entendre dans un endroit, on devait le sonner immédiatement dans toutes les paroisses voisines, pour qu'il retentît dans tout le pays. Chaque habitant devait alors se
MM. le comte de Baillet de Gesves, président pour le mois de juillet, le commandeur de Nieuport, le comte d'Yves, le général Dirix, le comte de Mérode et le vicomte de Patin. — Après avoir renoncé aux fonctions qu'il remplissait à La Haye comme représentant de l'Empereur, le comte de Mérode était rentré dans son pays et avait repris sa place dans les États de Hainaut, dont il était membre.
mettre sous les armes avec fusil, poudre et gros plomb, ou, à défaut de ces armes, avec tridents, fourches ou bâtons, pour attaquer et chasser l'ennemi.
La déroute du mois de mai avait eu pour résultat, comme on Ta vu, un mouvement rétrograde de la part des Belges. Le commandant en chef, Schœnfeld, avait établi son quartier général à Àndoy, position avantageuse pour couvrir Namur ; son aile gauche se dirigeait de là sur Andenne et longeait la Meuse jusque près de Huy; son aile droite s'étendait le long de la même rivière depuis le village de Dave jusqu'à celui du Bac-du-Prince, près de la ville de Givet. Le commandement de cette colonne avait été retiré au comte du Châtel et confié au colonel Koehler. Comme l'armée patriotique ne s'élevait pas à plus de 20,000 hommes, on avait invité les volontaires à prendre des engagements de trois semaines ou quarante jours; plusieurs villes et un grand nombre de villages répondirent à cet appel, mais ces soldats novices, livrés en quelque sorte à eux-mêmes, ne furent le plus souvent qu'un embarras. Schœnfeld, que ses admirateurs comparaient à Fabius, restait dans l'inaction, au lieu de s'efforcer de relever le moral de ses troupes et de ramener la victoire sous les drapeaux belges ; retiré à Àndoy, il ne s'occupait que de fêtes et fermait les yeux sur la plus déplorable licence (1). La conduite de Koehler était toute
(I) « Andoy présentait l'aspect d'un véritable camp de plaisance. Le général en chef et ses aides de camp occupaient entièrement le château appartenant à Mme de Bioulx. Là le général et son état-major donnaient des fêtes fréquentées plus particulièrement par les dames chanoinesses et la noblesse. MM. de Quarré et Delhalle, ses deux premiers aides de camp, faisaient les honneurs des salons. Le peuple pouvait amplement se restaurer et se rafraîchir dans de nombreuses guinguettes établies sous des tentes. Aussi le camp était-il devenu en très peu de temps la promenade favorite des habitants de Namur des deux sexes. Les officiers, s'occupant peu de leurs soldats, y passaient leurs journées fort agréablement... » Mémoires de M. Walter.
différente : celui-ci servait loyalement la cause qu'il avait embrassée.
La colonne dont ce brave Anglais avait le commandement, et dont le centre était à Bouvignes, se composait des régiments de Namur et de Bruges, d'un bataillon du régiment de West-Flandre, d'un de celui d'Anvers, des chasseurs de Lorangeois et de Marneffe, des Canaris, de quelques autres compagnies de volontaires et des dragons de Flandre et de Cumptich; en tout 7,000 hommes. Ils avaient devant eux 5,000 Autrichiens, tous soldats faits et aguerris, commandés par un grand nombre d'officiers braves et instruits ; leur général était le marquis de Corti, qui avait son quartier à Falmagne. Le premier soin de Koehler fut de fortifier les bords de la Meuse jusqu'à Givet par des batteries, des redoutes et d'autres ouvrages militaires ; après avoir rétabli ensuite une discipline sévère dans sa colonne, il résolut de harceler continuellement l'ennemi, éparpillé le long de la Meuse, dans de petits postes faibles et détachés les uns des autres : ces attaques réitérées devaient avoir pour but de ranimer les troupes et de les tenir en haleine. La première attaque de Koehler contre les Impériaux, retranchés sur la montagne d'Ànseremme, fut malheureuse; mais il prit sa revanche quelques jours après. Espérant de forcer le passage de la Meuse dans les environs du château de Freyr, les Autrichiens avaient construit une batterie qui dominait celle des patriotes. Pour faire échouer ce projet Koehler passa la Meuse à Moniat, le 17 juin, à quatre heures du matin, avec le régiment de Namur et la compagnie des Canaris ; les patriotes chassèrent les Impériaux de poste en poste jusqu'à la dernière hauteur, dont ils s'emparèrent tambour battant.
Malheureusement ils s'abandonnèrent avec trop d'ardeur à la poursuite de l'ennemi ; ils s'aventurèrent dans la plaine, et permirent ainsi aux dragons autrichiens de les prendre en flanc; après un moment de confusion, les patriotes, contents d'avoir détruit la batterie qui les inquiétait, réussirent à opérer leur retraite en bon ordre (1). Le Congrès récompensa cette action en nommant Koehler général-major. Presque chaque jour l'intrépide colonne de Bouvignes se signalait dans des expéditions périlleuses. Il faut citer particulièrement la prise de Poilvache, vaste ruine située sur la crête d'un rocher défendu par la Meuse; l'attaque de la censé d'Ordenne, et surtout la prise de la censé d'Herbichen et de la redoute élevée près de Dînant, au-dessus de la montagne, dont le pic, connu sous le nom fabuleux de Roche à Bayard, forme la base. Il s'agissait de passer la Meuse sous le feu de l'ennemi, et de grimper ensuite par une gorge si rapide qu'elle paraissait inaccessible. Cette difficile expédition fut confiée aux Canaris et au régiment de West-Flandre; une compagnie de chasseurs devait défendre le chemin qui est au pied de la montagne, pour empêcher l'ennemi de couper les patriotes, et trois compagnies du régiment de Namur couvraient les bateaux de passage et la communication aussi bien que la retraite. Les Canaris et le régiment de West-Flandre passèrent la Meuse à onze heures du soir, sur deux bateaux, vis-à-vis de la Roche à Bayard. L'ennemi tirait de tous côtés et ne faisait pas attention à la gorge dans laquelle les patriotes s'étaient engagés ;
(I) « Le vicomte Vilain XIII1, dit le bulletin officiel de l'armée de la république, a beaucoup contribué au succès de cette attaque par sa fermeté ; une bombe d'obusier creva dans ses mains et on le crut perdu, mais heureusement cet accident n'a pas eu de suites fâcheuses. »
l'obscurité l'empêchait d'ailleurs de distinguer ce qui se passait. Parvenus au sommet du roc, les patriotes tombèrent à la baïonnette sur les Impériaux, tuèrent ou prirent les soldats qu'ils rencontrèrent, s'emparèrent de la redoute et mirent le feu à tous les ouvrages. Cette première expédition achevée, le major Dumonceau marcha droit avec ses Canaris sur une pièce de canon qui tirait sur eux à cartouches, mit les Impériaux en fuite et s'empara de la censé d'Herbichen. A la pointe du jour les patriotes descendirent la gorge et repassèrent la Meuse.
A l'aile- gauche, commandée par Schœnfeld, on ne pouvait signaler que des revers. Une province entière, le Limbourg, venait d'être enlevée à la révolution. Vers la fin de juillet, une poignée d'Autrichiens, commandée par le capitaine d'Asper (i), avait surpris et battu les patriotes, beaucoup supérieurs en nombre et s'était emparée de la petite ville de Hervé. Cependant les patriotes reviennent de leur surprise, et, après avoir reçu un renfort de 1,000 hommes, marchent, le 2 août, sur Hervé et pénètrent dans la ville après une attaque qui dura plus de deux heures. Ils accusaient les habitants d'avoir soutenu les Impériaux ; ils leur imputaient même la mort de leur chef (le colonel de Resteigne) ; aussi exercèrent-ils d'horribles représailles : la ville entière fut livrée au pillage, les habitants fusillés et sabrés sans pitié. Mais bientôt les patriotes, ayant reçu la nouvelle que deux corps ennemis s'avançaient, se découragent de nouveau; soit trahison, soit lâcheté, ils sortent de Hervé, le 13 août, et, se retirant de l'autre côté de la Meuse, abandonnent la
(1) Il était frère d'Eug. Van Hoobroeck, qui siégeait au Congrès. Ce capitaine devint feld-maréchal et fut lue à Wagram.
province à l'Autriche. Ce fut encore Koehler qui s'efforça de faire oublier cet échec par une nouvelle attaque dirigée contre la montagne d'Anseremme ; il réussit à détruire tous les ouvrages de l'ennemi, après un combat acharné, dans lequel le régiment de Wurtemberg et les dragons impériaux firent des pertes considérables. Le baron de Bleckem, colonel de Wurtemberg et ancien commandant de Namur, était au nombre des morts. Les députés du Congrès avaient mis à prix la tête de cet officier, auquel on reprochait non seulement la conduite qu'il avait tenue à Namur, mais aussi d'avoir fait massacrer de sang-froid quatre prisonniers belges emmenés dans son camp. Lorsque, sur l'ordre de Koehler, sa dépouille mortelle arriva à Namur, pour y recevoir les honneurs funèbres, elle fut arrachée des mains des soldats et servit pendant toute une journée de jouet à la populace (4).
Le rapprochement qui s'était opéré entre Léopold et Frédéric-Guillaume n'alarmait pas seulement les Belges, il inquiétait aussi les Français. Le bruit était répandu que Léopold avait dit au monarque prussien : « Entendons-
(4) « A l'arrivée du caisson renfermant le cadavre du colonel on le conduisit dans la cour de l'hôtel, situé sur la Grand'Place, appartenant à M. le baron de Peuty, royaliste émigré ; le commandant de la place, M. de Cuvelier de Champion, y était logé. Les amis du colonel, car il en avait, se félicitaient de la mesure qui semblait avoir pour objet de soustraire aux avanies populaires les restes mortels d'un brave tué sur le champ de bataille ; mais il n'en fut pas ainsi. On annonça dans toute la ville qu'on allait jouir du spectacle d'un cadavre sanglant, celui du colonel de Bleckem ; la populace se porta en foule sur la Grand'Place. Vers deux heures de relevée on fit sortir, sans aucun obstacle, le caisson de la cour; dès qu'il fut au milieu de la place deux employés de la ville montrèrent au peuple le cadavre, dont la tête était encore mutilée. Us eurent la lâcheté de lui appliquer de nombreux soufflets; ils eurent même l'infamie de lui couper une oreille et de l'envoyer à une dame de la ville dont, avant la sortie des troupes autrichiennes, le colonel fréquentait habituellement la société. Après que la populace fut rassasiée de cet odieux spectacle, on conduisit le cadavre au couvent des Récollets, qui le firent enterrer le soir dans leur jardin, sans lui rendre en ce moment aucun devoir religieux. » Tels sont les détails rapportés par M. Walter, témoin oculaire de ce drame.
nous d'abord, puis nous nous ferons entendre auxémeutiers de France. » En présence de la coalition prochaine des rois absolus, la révolution belge devait préoccuper plus vivement les esprits en France. Un homme, destiné à jouer bientôt un grand rôle dans les deux pays, le colonel Dumouriez, alors attaché au ministère des affaires étrangères, avait déjà sollicité à différentes reprises la mission d'aller étudier la situation politique des Belges. Dès le 2 mai, il écrivait à La Fayette qu'il était temps de s'occuper à fond des affaires des Pays-Bas, parce qu'il avait appris que le roi de Prusse avait offert à Léopold de lui garantir cette contrée, dans le cas d'une pacification générale. Le 31 du même mois il répétait à La Fayette que la Belgique était le point où il pouvait être le plus utile au roi Louis XVI et à sa patrie. « 11 n'y a plus un moment à perdre, ajoutait-il, et je » vous prie de déterminer de suite M. de Montmorin à me » laisser partir. C'est avec vous* que je conviendrai de tout » ce que je traiterai; je me placerai sous votre direction, et » je vous prouverai mon tendre attachement... Vous êtes » persuadé comme moi que les deux révolutions, quoique » marchant en ordre inverse, ont trop d'analogie, pour que » le sort bon ou mauvais des Flamands n'influe pas sur le » nôtre. » Enfin, le 1er juillet, Dumouriez, lassé des hésitations de La Fayette et cédant à son impatience, lui écrit qu'il est attendu le 10 à Bruxelles et qu'il se décide à partir. « J'aime M. de Montmorin de tout mon cœur, dit-il, » mais nous voyons l'affaire des Pays-Bas en sens contraire, » et je crains que son opinion ne le compromette, s'il ne la » modère pas. Il voit la politique en ministre et en ancien » ministre. Il a voué à la cause belgique une haine qui lui
2*6 LA RÉPUBLIQUE BELCtf
» exagère les torts du Congrès ; il fait des vœux trop pro- » nonces pour le succès des Autrichiens, et l'influence de » M. de Mercy est trop marquée. Sous quinze jours le » système politique changera, et la nation ne peut voir )) qu'avec soupçon et méfiance l'adhérence trop forte des )) ministres à l'ancien système. M. de Montmorin fait son » métier, et quoique je sois d'opinion contraire à la sienne, » je ne le blâme point; mais votre position est entièrement » différente et presque opposée; vous êtes l'homme de la » nation ; vous devez et pouvez seul veiller à ses dangers » extérieurs, et aucune démarche à cet égard ne peut vous » compromettre (i). » Dumouriez, présenté au Congrès, le jugea, dit-il dans ses Mémoires, au-dessous de sa mission ; Van der Noot lui parut un Mazaniello, Van Eupen un fourbe hypocrite, et tous les deux les instruments et les jouets des cours de La Haye et de Berlin (2). Le Congrès lui permit
(1) Mémoires de La Fayette. —Dumouriez, dont les ressources n'étaient pas grandes alors, annonçait en même temps au général qu'à son arrivée à Bruxelles il tirerait sur lui une lettre de change de 6,000 livres.
(2) A cette époque même la popularité de Van der Noot était à son apogée ; le 44 juillet sa fête avait été célébrée à Bruxelles avec une allégresse délirante. « Jamais gouverneur général des Pays-Bas, dit la relation officielle, n'a reçu des marques aussi éclatantes de l'amour du peuple... Le matin, après avoir reçu les félicitations des autorités en général, des députés des différentes corporations ont été le complimenter ; l'après-midi il reçut les compliments des cinq serments en corps. Le corlége était des plus brillants; les élèves de l'école militaire ouvraient la marche, suivis parles membres des cinq serments, dont chacun était accompagné d'une très belle musique; venait alors une quantité de jeunps demoiselles élégamment habillées, portant différents emblèmes et suivies d'un détachement de volontaires. Le corlége était fermé par un char de triomphe, attelé de six beaux chevaux, au-devant duquel on voyait le lion belgique, d'après nature, et sur le derrière les armes de Van der Noot. Plusieurs demoiselles étaient assises sur ce char et portaient différents emblèmes. Suivaient les volontaires de la ville de Malines en uniforme, ainsi qu'un grand nombre de volontaires de Bruxelles, à pied et à cheval; ils avaient à leur suite un char de triomphe sur lequel plusieurs enfants étaient placés, et dont l'un tenait le portrait de H. Van der Noot. Toutes les rues et les fenêtres des maisons étaient remplies d'une multitude innombrable de peuple qui, par ses applaudissements continuels, témoignait combien lui étaient agréables les honneurs qu'on rendait à ce citoyen. Le soir toute la ville fut illuminée. » M. Walter affirme que Van der Noot reçut à l'occasion de sa fête un cadeau de 100,000 florins à charge du trésor de l'État.
d'aller prendre connaissance de l'état de l'armée : il la trouva remplie de courage, mais manquant d'armes, d'habits, de vivres, de munitions, d'argent, d'officiers et de discipline; Schœnfeld lui parut aussi un fourbe. Poussé par son ambition, Dumouriez offrit, dit-on, au Congrès, de prendre le commandement de l'armée belge ; mais il fut éconduit, parce que révoquer Schœnfeld c'eût été, aux yeux de bien des gens, se brouiller avec la Prusse et la Hollande. Dumouriez était venu en Belgique avec l'espoir d'y opérer une grande diversion qui pût détourner le cabinet de Vienne de s'occuper tôt ou tard de la révolution française; il s'assura, dit-il lui-même, qu'il n'y avait aucun avantage à tirer pour la France d'un pareil chaos. Toutefois, avant son départ, il remit deux mémoires au gouvernement belge : l'un politique, pour lui prouver qu'il était trompé par les puissances étrangères ; l'autre militaire, pour indiquer le système à suivre dans la guerre avec l'Autriche. Vers la même époque l'Assemblée constituante de France elle-même eut encore l'occasion de s'occuper indirectement de la révolution belge. Le Directoire du département des Ardennes dénonça, le 27 juillet, à l'Assemblée nationale une lettre de M. de Bouille qui l'informait, d'après les ordres du Roi, qu'un corps d'Autrichiens avait la permission de passer la Meuse à Givet pour se rendre par le territoire français dans les Pays-Bas. Koehler, à qui cette nouvelle avait été aussi transmise, s'était empressé de renforcer le poste du Bac-au-Prince; et, de son côté, la municipalité de Givet, décidée à s'opposer par la force à cette violation du territoire français, avait fait braquer autour de la ville une trentaine de canons. L'Assemblée constituante s'était empressée de nommer six commissaires
chargés de demander des explications aux ministres sur le fait dénoncé par le Directoire du département des Ardennes; ils répondirent que la mesure attaquée était l'effet d'une disposition réciproque contenue dans deux conventions passées avec Marie-Thérèse en 1769 et 1772. Mais, le 28, l'Assemblée déclara que le passage d'aucunes troupes étrangères ne pouvait être accordé sur le territoire de France qu'en vertu d'un décret législatif sanctionné par le Roi.
Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis le voyage de Dumouriez à Bruxelles, et déjà le Congrès avait acquis la certitude qu'il était abandonné par la Prusse et les Provinces-Unies. Ce fut le 6 août, au matin, qu'il connut une partie de la vérité par des lettres de ses agents à Berlin et à La Haye, lesquelles annonçaient la conclusion des préliminaires de Reichenbach. La dépêche de MM. de Bousies et O'Hearn,. envoyés à Berlin, était surtout désespérante : « Nous croyons, sous très humble correction, disaient-ils, » que nous ne saurions trop ménager la France, dont » l'alliance nous pourrait être plus avantageuse que celle de » la Prusse (1). » Le Congrès, voulant faire face au danger, s'adressa, dans sa perplexité, tout à la fois à la nation, au roi de Prusse et à la France. En communiquant les dépêches de Berlin et de La Haye aux assemblées provinciales, le Congrès leur disait : « Nous avions espéré que la guerre » entre la Prusse et la Hongrie aurait assuré notre sort, ou » que les préliminaires en auraient été les garants ; mais la
(1) Ce qui pourrait jusqu'à un certain point expliquer l'aveuglement prolongé du Congrès c'est que le texte officiel des préliminaires ne fut pas même communiqué aux agents du gouvernement belge. Ils n'en reçurent des copies qu'au mois d'octobre.
» Providence n'a pas voulu nous donner les biens de la » liberté pour si peu de peine, et nous n'en sommes pas » dignes encore; nous ne l'apprécions pas assez, et n'en » connaîtrons la valeur que par le prix qu'elle nous aura » coûté... Rappelez, messeigneurs, à vos concitoyens leurs » vertus et leurs fautes ; rappelez-leur les services qu'ils » sont venus offrir et les motifs qui les ont guidés ; rap- » pelez-leur les victoires merveilleuses que nous avons rem- » portées, afin qu'ils unissent le courage et le zèle patrio- » tique à la confiance dans un Dieu de justice et vengeur » des opprimés qui nous a si visiblement protégés : qu'ils » s'exercent dans le maniement des armes, et s'apprêtent à » voler au secours de l'État, si tant est, ce que nous ne » croyons pas, qu'abandonnés à nous-mêmes, nous dussions » seuls défendre notre cause ; elle est juste : apprenons à » l'univers entier que nous sommes encore Belges, et que ce » n'est point en vain que nous avons placé notre confiance » en Dieu. Défendons ses autels, il protégera nos foyers (i). » L'adresse au roi de Prusse contrastait par son humilité avec ce fier appel aux armes : « Permettez, disait le Congrès, » qu'une nation généreuse et loyale remette une troisième » fois sous les yeux de Votre Majesté les titres sacrés, cer- » tains, incontestables, sur lesquels elle a fondé en droit la » reprise de sa liberté, qu'elle a reconquise de fait, par sa » propre énergie. Permettez, Sire, qu'elle vous exprime, » avec une humble franchise, que c'est sous vos augustes » auspices qu'elle en a osé former le plan, et que le nom » de Votre Majesté a inspiré le noble courage de l'exécuter. » Oui, Sire, les promesses que Votre Majesté a faites par son
(1) Documents politiques et diplomatiques sur la révolution belge, p. 296.
» ministre, le comte de Hertzbërg, à M. Henri Van der
» Noot, dont nous conservons encore la note telle qu'elle a
» été dressée par le ministre baron Van Reede, et envoyée à
» La Haye et à Londres, avec l'addition verbale et secrète,
» écrite de son aveu et de son approbation, nous ont tou-
» jours servi de base. Nous avons vu depuis plus d'une fois
» des promesses plus amples encore en notre faveur, signées
» de votre main royale. Dans celles-là Votre Majesté nous
«donnait une entière confiance de son appui, si nous par-
» venions un jour à faire la révolution nous-mêmes, et à
» nous mettre .en liberté; par celles-ci, Votre Majesté pro-
» mettait formellement qu'elle n'abandonnerait jamais les
» Belges, et que, si elle faisait la paix avec l'Autriche, elle
» nous aiderait par tous les moyens qui seraient en son pou-
» voir; par les unes et par les autres, qu'elle ne permet-
» trait jamais que la maison d'Autriche nous subjuguât par
» la force. Nos députés ont eu l'honneur de recevoir de la
» bouche même de Votre Majesté ces consolantes disposi-
» tions, de même que de ses ministres. La paix est faite,
» Sire, au moins les préliminaires sont signés; le roi Léo-
» pold demande que nous soyons ses sujets ; il n'y a aucun
» droit, comme il est démontré dans nos différents mani-
» festes, surtout dans le manifeste du Brabant et notre acte
» d'union. Il demande les bons offices de Votre Majesté,
» auxquels notre liberté et nous, permettez, Sire, que la
» confiance tranche le mot, auxquels nous avons un droit
» acquis. Il nous rendra notre Constitution, c'est-à-dire le
» pacte inaugural qui n'a jamais existé avec lui, et que notre
» dernier souverain avait rompu lui-même. Il enverra des
» troupes pour nous subjuguer par force, si nous refusons
» d'acquiescer à ce qu'il n'a pas droit de demander. — » Serait-il possible, Sire, que Votre Majesté oubliât les » Belges au point de donner à l'injustice le pouvoir de les » écraser; les Belges, Sire, qui vous étaient si saintement » dévoués; les Belges, à qui Votre Majesté a daigné ouvrir » de si belles espérances; qui, en toutes leurs démarches et » du premier pas vers leur révolution, jusqu'à l'heure » d'aujourd'hui, n'ont suivi d'autre impulsion que celle qu'ils » recevaient de Votre Majesté?... Cette cour, dont la poli- » tique insidieuse ramène constamment sur l'auguste maison » de Votre Majesté les malheurs d'une guerre périodique, » ne nous asservira que pour porter dans vos États les fruits » de tous les maux qu'elle aura pu nous faire... Ce ne sera » donc pas notre cause seule que vous plaiderez, Sire, c'est » celle de votre peuple et de votre auguste maison. Vous » ôterez à nos ennemis l'envie de vous nuire, en leur en » ôtant les moyens; la fertilité de notre sol amènera l'abon- » dance à votre peuple, car nous et nos arrière-neveux, » nous nous souviendrons toujours qu'en épousant notre » cause Votre Majesté nous aura conservé nos champs et » le plaisir de les cultiver sous l'ombre de la paix et l'égide » de la liberté. Nous ne susciterons pas la crainte de nos » voisins, ni leur envie; nos richesses sont dans notre » sein; un commerce plus étendu serait notre ruine; les » fruits de notre sol, dont nous ne consommons qu'un tiers, » bien administrés, suffiront toujours pour nous enrichir, » sans courir les dangers de la mer, et sans autre commerce » que celui que la possession nous donne. Enfin, Sire, il » dépend de Votre Majesté de répandre le bonheur sur nos » provinces ; de le communiquer à votre peuple et à tous
» nos voisins; d'être l'arbitre de l'empire et l'ange de paix » d'une grande partie de l'Europe. Et quel qu'ait été notre » juste désir, que dans les préliminaires signés notre indé- » pendance eût été stipulée, nous avons trop de confiance, » et trop de motifs de l'avoir, en la bonté et la justice de » Votre Majesté, pour craindre que notre cause ne soit » décidée en notre faveur, dans les négociations ultérieures, » ou que Votre Majesté puisse gagner sur son cœur de nous )> abandonner, ou, ce qui nous frapperait plus que la mort » même, que Votre Majesté se laissât jamais induire à » seconder nos ennemis en leur accordant le fatal pouvoir » de venir nous égorger et dévaster nos belles pro- » vinces... (i) » Enfin la fraction modérée du Congrès, celle qui avait voulu rétablir l'union dans l'entrevue de Douai, vit dans le décret de l'Assemblée constituante du 28 juillet une occasion pour faire auprès de La Fayette une nouvelle tentative de rapprochement. La lettre suivante lui fut adressée par l'Assemblée belge : « Nous avons vu avec la plus » grande satisfaction et pas moins de reconnaissance, le » décret de l'Assemblée nationale qui révoque la permission » qu'une politique insidieuse était parvenue à arracher au » meilleur des rois en faveur des Autrichiens, pour les » mettre en pouvoir de combattre mieux la liberté des Fran- » çais et la nôtre en séjournant sur leur territoire. Nous ne » doutons pas que ce ne soit en partie l'effet de vos nobles » efforts, et nous vous offrons les sentiments les plus justes » de notre gratitude, vous priant, monsieur, de seconder » par votre appui les vœux de la nation que nous représen- » tons, dont M. de Thiennes est porteur et interprète. De
(1) Résumé des négociations, etc., p. 303.
» tout temps les États belgiques ont eu des relations politi- » ques avec les Français, et l'histoire nous offre plusieurs » traités qui ont lié les deux nations ; puissions-nous par- » venir à y en ajouter un qui, fixant le sort de notre liberté, » ruinerait à jamais le despotisme oppresseur de nos vastes » et riches contrées ! Vous y pouvez contribuer infiniment, » monsieur, tant par vos talents que par le grand mérite » que vous vous êtes acquis auprès de la nation française. » Nous sommes en peine, monsieur, de ne pouvoir vous » obliger par l'élargissement du général Van der Mersch. » Redevable à la nation, comptable devant elle, il n'est pas » en notre pouvoir d'interrompre le cours de la justice, qui » serait depuis longtemps en activité si M. Van der Mersch » n'y avait mis des obstacles lui-même, et si les égards que » nous avons pour lui ne nous avaient pas empêchés de les » franchir. Nous en avons donné des preuves à M. Dumou- » riez, et nous ne doutons pas qu'il ne vous les rende avec » la conviction qu'il en a sentie, et dont il est convenu avec » nous. M. de Thiennes vous communiquera nos sentiments » par rapport à cet excellent et habile homme (4). » Il s'en fallait de beaucoup cependant que cette tentative d'accommodement avec le parti constitutionnel de France fût approuvée par les exagérés du parti oligarchique belge ; leurs attaques dans la presse redoublèrent même contre l'Assemblée constituante, contre la démocratie et contre le philosophisme. Mais dès ce moment aussi le parti représenté par La Fayette prit la résolution d'abandonner les Belges à leur sort ; on ne voit même pas que le commandant de la garde nationale de
(1) Mémoires de La Fayette. — La circulaire aux assemblées provinciales, l'adresse au roi de Prusse et la lettre à La Fayette portent la même date, celle du 6 août.
Paris ait répondu à la dernière lettre qui lui avait été adressée par le Congrès. Dans ses Mémoires il accuse Dumouriez de s'être enfilé dans un projet avec les chefs aristocratiques, où il ne s'était pas oublié lui-même; et il ajoute qu'il reçut très froidement le mémoire rédigé par Dumouriez sur sa mission, « parce qu'il acheva de se convaincre que la révolution belge n'était qu'une intrigue de l'aristocratie et du clergé, où les intérêts du peuple étaient oubliés, et où il n'apercevait aucun principe de liberté et des droits des nations. »
La préoccupation incessante du Congrès était alors de rassurer la nation sur l'esprit qui l'animait et de la préparer en même temps à résister aux préliminaires de Reichenbach. C'est pourquoi il désavoua de nouveau, le 8 août, les bruits qui couraient sur de. prétendues négociations avec le cabinet de Vienne, par suite de la paix conclue entre l'Autriche et la Prusse. L'Assemblée déclarait que rien n'était plus faux, « ne doutant pas que toutes les provinces ne fussent plus » que jamais décidées à rester même plus étroitement unies » pour soutenir leur indépendance, qui n'était attachée ni aux » préliminaires, ni même à la paix que pouvaient conclure » les cours étrangères, et qu'il n'était au pouvoir du Congrès » de traiter avec aucune puissance aux dépens de l'indépen- » dance et de la liberté des provinces de l'Union. » Van Eupen, qui avait la direction des affaires extérieures et qui puisait même sans contrôle pour cet objet dans les coffres de la république (4), résolut de partir lui-même pour La Haye, et de tenter un dernier effort auprès du grand
(1) Quelque temps auparavant il avait été autorisé à faire usage secrètement d'une somme de 800,0^0 florins, sans être obligé d'en faire constater l'emploi.
pensionnaire pour faire déclarer l'indépendance de la Belgique par les puissances médiatrices. Ce fut le 11 août que le secrétaire d'État de l'Union s'aboucha avec M. Van de Spiegel. Celui-ci tâcha de lui faire comprendre que les changements survenus dans la situation de l'Europe depuis la mort de Joseph II nécessitaient le retour des Pays-Bas à la maison d'Autriche; que, s'il eût éclaté une guerre générale, ou même une rupture entre l'Autriche et la Prusse (ce qui serait probablement arrivé si Joseph avait vécu plus longtemps), une des suites d'un pareil événement aurait pu être la reconnaissance de l'indépendance de la Belgique ; mais qu'à présent que les bases de la paix étaient posées, il ne restait plus rien de possible qu'une soumission, et, pour commencer, une prompte entrée en négociation avec les ministres des puissances alliées qui prendraient le plus grand soin de la sûreté publique et particulière des Pays- Bas. — Il ne faut pas croire à une soumission, répondit Van Eupen, et nous préférons attendre les événements; les Belges ne craignent rien ; leur armée s'élèvera bientôt à 40 mille hommes, qui empêcheront bien les Autrichiens de passer la Meuse ; et ils sont enfin résolus de se défendre jusqu'au dernier soupir. — Le grand pensionnaire proposa de commencer une négociation ; mais Van Eupen voulait que l'on reconnût préalablement l'indépendance des Belges. M. Van de Spiegel répliqua qu'il pouvait fort bien entrer en négociation, et, nonobstant cela, demander tout ce qui lui plairait, fût-ce même l'indépendance, tandis que cette indépendance une fois reconnue, les choses étaient naturellement terminées par ce fait et toute négociation devenait superflue. Mais Van Eupen persista à dire qu'il fallait commencer et
finir par la reconnaissance de l'indépendance de la Belgique, et que si les négociations étaient superflues dans ce cas, elles l'étaient bien plus dans le cas contraire. M. Van de Spiegel nous apprend lui-même (1) que cette conversation dura longtemps, et, quoiqu'il n'épargnât rien pour convaincre son interlocuteur, qu'elle resta sans effet.
Les sentiments des Belges démocrates réfugiés au delà des frontières s'étaient modifiés dans un autre sens. Les dernières persécutions exercées contre les progressistes, persécutions qui aboutirent à une rupture définitive, avaient relevé les espérances de l'agent des gouverneurs généraux à Lille. Dès ce moment les instances de M. Wildt étaient devenues plus pressantes; et comme il s'était convaincu que Vonck et ses amis les plus intimes ne renonceraient jamais à l'espoir de constituer une Belgique indépendante, il les éloigna des conférences qu'il avait avec ceux que l'exil et la persécution avaient exaspérés contre leurs vainqueurs. M. Wildt obtint ainsi connaissance, au mois de juillet, des conditions que ces derniers mettaient à leur réconciliation avec le souverain. Ils demandaient le partage du pouvoir législatif entre le Roi et les États généraux, une répartition équitable des charges publiques et la liberté de la presse; les États généraux, renouvelés tous les deux ans par moitié, devaient être élus directement par les citoyens et se réunir chaque année dans la capitale : le vote devait avoir lieu par tête, non plus par ordre; les trois ordres étaient cependant maintenus, mais avec le doublement du tiers état. A cette époque la situation de Léopold était déjà assez bonne pour que, tout en acceptant l'appui des démocrates, les gouver-
(1) Résumé des négociations, etc., p. 313.
neurs généraux leur fissent répondre en termes vagues et qui n'engageaient à rien. Lorsque les préliminaires de Reichenbach furent enfin signés, Kaunitz écrivit aux gouverneurs généraux qu'il ne pouvait plus être question du plan d'après lequel M. Wildt avait travaillé. Il est certain néanmoins que la conversion de quelques démocrates influents fut très utile à la cour de Vienne, car ce fut sur le parti progressif que Léopold s'appuya pour relever son trône en Belgique. Au surplus, la situation des partis est assez bien appréciée, quoique avec trop de rancune, dans le rapport adressé à Léopold sur les négociations de Wildt avec le parti démocratique : « Il nous paraît, disaient Albert » et Marie-Christine, que Ton peut considérer la nation » belgique comme divisée actuellement en trois partis : » 1° les États ou les aristocrates et leurs adhérents, dont » les prêtres, les moines et la vile populace sont les satel- » lites. Ce parti cherche, par tous les moyens possibles, à » soutenir l'indépendance, et marque l'éloignement le plus » acharné pour une réconciliation avec Votre Majesté. — » 2° Les démocrates, opposés aux États dans le commen- » cernent de la révolution, plus arrêtés que ceux-ci au » système de l'indépendance, et qui n'ont vraisemblablement » changé d'opinion et témoigné un désir de retour vers le » souverain que par la faiblesse de leur parti et par l'espoir » de se venger des aristocrates. — 3° Le gros de la nation, » qui n'est ni aristocrate ni démocrate, qui n'entend rien » au sens de ces dénominations, qui se prête néanmoins et » s'enflamme même aux insinuations fanatiques des prêtres, » mais dont en général le désir dominant semblerait devoir » être le maintien de ses anciennes constitutions, ainsi que
» le repos et la tranquillité. » Les gouverneurs généraux oubliaient dans cette nomenclature les citoyens groupés autour de Vonck, Belges de cœur, opposés à la domination des États, mais contraires aussi à une restauration (4).
Tout annonçait cependant que la nation se préparait à une résistance énergique. Le Congrès avait fait connaître, dès le 31 juillet, aux Assemblées provinciales que l'entretien de l'armée, l'équipement successif des nouvelles troupes, les armes et les munitions commandées, enfin les dépenses de toute espèce exigeaient par semaine une somme de 400,000 florins; les États étaient instamment requis, vu l'épuisement du trésor de la république, de faire parvenir au Congrès les sommes nécessaires pour deux mois, ce qui faisait trois
(1) La pièce suivante, publiée au mois d'août à l'occasion d'un nouveau complot démocratique dans le Hainaut, émanait de cette fraction du parti progressif : « Les Belges démocrates à leurs concitoyens d'Ostende, de la West- Flandre, de Chimay, du Limbourg, de la Gueldre, du Borinage en Hainaut, de Schoorisse, d'Opbrakel... Joignez vos forces aux nôtres; écartez pour le moment la cause de Léopold, et ne songeons plus qu'à renverser le trône de ces États imbéciles... Partout où nous serons vainqueurs nous ne casserons ni ne changerons pas les magistrats ; nous ne molesterons ni les couvents, ni les ecclésiastiques, ni les nobles; nous ne toucherons ni à leurs propriétés, ni à leurs droits d'aucune manière ; nous ne nous réserverons ni comités, ni ministère ; nous n'aurons parmi nous ni agents plénipotentiaires, ni excellences, ni ministres, ni des Van der Noot. Là où le peuple aura choisi ses représentants toute notre influence et autorité cessera de suite. De cette manière nous travaillerons partout pour que le peuple s'assemble, afin que par ce moyen toute la nation et tout le peuple de toutes les provinces soient représentés dans une seule assemblée, et nous le ferons de la manière suivante : 1» Nous ferons convoquer parmi les magistrats des villes et des villages respectifs toutes les personnes établies ou chefs de ménage (qui représentent ainsi leur famille) et cette convocation se fera par paroisses; 2» nous requerrons les électeurs des villes et villages qu'ils choisissent un centenier pour chaque centaine du nombre d'individus qui composent leur assemblée; 3° les centenitfrs des paroisses s'assembleront ensuite dans la capitale de la province, et choisiront à raison de chaque centaine dont l'assemblée sera composée, quatre personnes, un ecclésiastique et un noble pour deux bourgeois; 4o ces personnes ainsi élues formeront les États de la province; 5° lorsque toutes les provinces auront choisi leurs États, tous ces États particuliers s'uniront en une seule assemblée et composeront ainsi les États généraux ou représentants communs de toutes les provinces belgiques... Ce sénat commun des provinces belgiques aura le pouvoir de former un conseil d'État ou ministère, une chambre des comptes et des finances... Suspendez donc jusque-là toute résistance ; mettez de côté toute proposition et ouverture faite ou à faire de la part du Boi ou du parti royaliste, pour agir uniquement de concert avec nous, avec les vrais défenseurs du pays... »
millions et demi à répartir entre les provinces. Pressé par les circonstances, le Congrès décréta, le 15 août, l'ouverture d'un emprunt forcé de dix millions de florins, argent de change, qui devait être également réparti entre les différentes provinces sur le pied de leur contribution dans l'entretien de l'ancienne cour. L'emprunt était divisé en 10,000 billets de 1,000 florins chacun, portant un intérêt de 4 1/2 pour cent : toute personne possédant, en biens meubles, immeubles, rentes, obligations, actions, crédits, ou autres biens quelconques, la valeur de 50,000 florins de Brabant était tenue de prendre un billet ou action; celui qui possédait 150,000 florins était obligé d'en prendre deux; tout ecclésiastique jouissant d'un revenu net de 3,000 florins devait aussi prendre une action, et il devait en prendre deux si son revenu était de 6,000 florins ; enfin la même obligation était imposée à tout homme en place auquel son office rapportait le même revenu. Voulant déployer la puissance souveraine, le Congrès avait rendu, le 14 août, un édit pour faire battre monnaie à son effigie, mais avec cette légende pieuse : Domini est regnum sur la face, et ipse dominabitur gentium sur le revers ; les pièces de cuivre seules eurent un caractère national et populaire : elles représentaient d'un côté le lion belge portant sur une pique le chapeau de la liberté, et de l'autre, on lisait entre deux branches de lauriers : ad usum fœderati Belgii, 1790 (i). Quelques jours après le Congrès soumit à l'avis des provinces un autre projet d'emprunt de quinze cent mille florins
(1) On avait déjà mis en circulation des pièces d'argent. D'un côté on voyait le lion belge avec l'inscription suivante : Mon : nov : arg : prov : fœd : Belg : 1790. Le revers présentait deux mains unies tenant un faisceau de flèches avec cette légende barbare: In unione salus.
en or et argent non monnayés. « Ce projet, disait le » Congrès, renferme plusieurs avantages. D'abord, il fera » rentrer dans la circulation un numéraire considérable, » qui se trouve enseveli dans de vieilles vaisselles et pièces » d'argenterie peu utiles aux propriétaires ; en second lieu, » il procurera des fonds sans frais, puisque le bénéfice des » monnaies qui seront frappées avec ces matières d'or ou » d'argent suffira pour en payer les intérêts; en troisième » lieu, il nous procurera les moyens d'alimenter la monnaie » de l'État, et de répandre dans le public une bonne quan- » tité de pièces frappées au coin de la république, ce qui ne » peut qu'être avantageux pour notre cause. » Mais la mesure la plus grave adoptée par le pouvoir exécutif de l'Union, dans ces circonstances critiques, fut l'invitation adressée aux États des provinces d'envoyer, pour le 23 août, à Bruxelles, quelques députés extraordinaires autorisés à siéger tant aux États généraux qu'au Congrès. La circulaire portait qu'il serait fait dès la première séance un rapport sur les relations du gouvernement avec les cours étrangères, sur leurs dispositions présumées ou connues à l'égard des Belges, sur les forces, les moyens, les ressources et les espérances de la république.