CHAPITRE VI
(Depuis le 23 août jusqu'au 20 octobre.)
Première session extraordinaire du Congrès ; système adopté pour s'opposer aux préliminaires de Reicbenbach. — Levée en masse des villageois. — Séparation du Congrès et des États généraux; attributions des deux assemblées. — Note de M. de Hertzberg ; il fait connaître ce qui s'est passé entre lui et Van der Noot en 4789 et engage les Belges à se soumettre. — Dispositions de la France et de l'Angleterre. — Les ministres de la triple alliance à La Haye ; insinuation verbale remise à M. le comte de Nassau. — Les villageois sont envoyés à l'armée. — Déroute du 22 septembre. — Beau fait d'armes de la colonne de Bouvignes. — L'armée cesse les opérations offensives. — Deuxième session extraordinaire du Congrès; il refuse l'offre d'un armistice. — MM. de Mérode et Rapsaet portent la réponse du Congrès à La Haye; leurs conférences avec les ministres. — Van der Noot et Van Eupen demandent l'avis des généraux sur la proposition d'un armistice; ils opinent pour l'acceptation. — Exaltation du peuple de Bruxelles ; il est contraire à toute suspension d'armes. — Horrible assassinat de Guillaume Van Krieken. — La terreur règne dans Bruxelles. — Troisième session extraordinaire du Congrès ; protestation en faveur des démocrates. — Le Congrès refuse de nouveau l'armistice.
La session du Congrès renforcé dura cinq jours, depuis le 23 jusqu'au 28 août. Comme le secret avait été imposé aux membres de cette Assemblée, il transpira peu de chose de leurs délibérations. On sait seulement qu'ils s'occupèrent de réformes dans l'administration de l'armée (1), des moyens de fortifier la discipline, et qu'ils résolurent de tenir sur la Meuse, pendant quelques semaines, un corps considérable de volontaires. Les négociations diplomatiques préoccupè-
(1) Par suite de ces réformes, la dépense hebdomadaire de l'armée fut réduite à 97,837 florins.
rent surtout le Congrès. On donna d'abord lecture de la correspondance des envoyés belges à l'étranger; un comité, composé d un membre de chaque province, fut ensuite chargé de la rédaction d'un plan à suivre dans les négociations ultérieures; ce comilé présenta son rapport le 27, mais les lettres alarmantes qu'on reçut le même jour de La Haye, de Berlin et de Paris motivèrent quelques modifications à ce travail. Après des débats assez longs, il fut résolu de tenter la voie de la négociation,, et de faire entrevoir aux cours médiatrices qu'on ne pouvait supposer d'autres motifs à leur inaction et au silence qu'elles témoignaient pour la cause belge que la crainte qu'elles avaient probablement conçue au sujet du mode de gouvernement qui serait adopté et des entreprises commerciales ou des alliances de la république; que le Congrès était prêt à leur donner là-dessus tous les apaisements désirables ; que la nation ne voulait que l'indépendance et un état de liberté qui n'inquiétât aucune puissance voisine (i). Le 28, avant de clôturer la session extraordinaire, l'Assemblée approuva, pour être rendu public, un résultat des communications diplomatiques qui lui avaient été faites ; cette pièce, où la vérité était souvent dissimulée, avait pour but de rassurer et d'encourager la nation. Le Congrès déclarait que les négociations avaient été conduites avec prudence, sagesse et d'après des principes fixes; que jamais il n'avait été ques-
(1) Voy. les Documents politiques et diplomatiques sur la révolution belge, p. 332. — Parmi les nouveaux personnages envoyés au Congrès on remarquait : dans la députation du Brabant : le comte de Nassau, le comte de Limminghe, Van der Noot de Wanninck, le comte de Baillet ; dans la députation de la Flandre : l'abbé de Saint- Pierre de Gand, le comte d'Hane de Leeuwerghem, et Rapsaet, de la châtellenie d'Audenarde; dans la députation du Hainaut : le comte de Mérode-Westerloo et le marquis du Chasteler de Moulbais.
tion de livrer la nation à la maison d'Autriche, non plus que de lui donner un maître, ni même un chef, sous une dénomination quelconque; que les préliminaires de Reichenbach n'avaient pas, à la vérité, reconnu l'indépendance de la Belgique, mais que, d'autre part, rien ne s'y trouvait qui s'opposât directement à cette reconnaissance; que, d'ailleurs, les intérêts des puissances n'étaient pas fixés par ces préliminaires, puisqu'elles étaient convenues d'ouvrir des conférences. Le Congrès annonçait ensuite qu'il avait pris les mesures les plus sages pour que, d'un côté, le résultat de ces conférences tournât à l'avantage de la liberté de la nation, et, d'autre part, pour la prémunir contre toute tentative du roi Léopold. Accroître les forces de la république, disait le Congrès, c'est le moyen de hâter la déclaration des puissances en faveur de l'indépendance des Belges et de contraindre Léopold à se désister de ses prétentions. Pour donner l'exemple des sacrifices, tous les membres composant le Congrès extraordinaire, au nombre de 73, avaient souscrit dans l'emprunt forcé pour des sommes plus ou moins considérables ; le total de ces souscriptions s'élevait à plus de 300,000 florins (i).
Négocier en combattant, tel était le plan adopté par le Congrès. Il avait en conséquence décidé que les volontaires seraient partout mobilisés et qu'un appel serait fait aux villageois pour les engager à marcher en masse, après la
(1) L'abbé de Tongerloo souscrivit pour 100,000 florins; l'abbé de Saint-Pierre de Gard, pour o0,000; l'évêque d'Anvers, pour 10,000; le comte de Lannoy, pour 18,000, etc. Ce ne fut pourtant que le 23 septembre que les États généraux informèrent les assemblées provinciales que le projet d'emprunt forcé avait reçu l'assentiment de charune d'elles ; il les priait en conséquence de faire publier le plus tôt possible l'ordonnance annonçant l'ouverture de l'emprunt. Le second projet, dont nous avons parlé, p. 229, ne fut pas approuvé parles États des provinces.
moisson. Des députés des États devaient parcourir les villages de leurs provinces respectives et engager les habitants à prendre les armes et à se réunir pour le 4 septembre. Les lieux de ralliement étaient : pour le Brabant et la seigneurie de Malines, Louvain et Tirlemont ; pour le Brabant wallon, Gembloux et les villages voisins; pour le Hainaut et le Tournaisis, Fleurus et ses environs ; pour le comté de Namur, Boneffe. Arrivés dans ces localités, les volontaires devaient être formés en compagnies de 125 hommes chacune et exercés aux manœuvres ; deux compagnies devaient former une division, et deux divisions un bataillon. L'engagement des volontaires était limité à trois semaines, et on leur promettait une solde de huit sous par jour ainsi que le pain, sans distinction de grade. Pour enflammer les campagnards et les engager à prendre part à la nouvelle croisade, l'archevêque de Malines et l'évêque d'Anvers invitèrent les curés à suivre leurs paroissiens en qualité d'aumôniers. Les prédications et les prières publiques étaient aussi employées pour échauffer le zèle du peuple ; à Bruxelles on voyait tous les jours, dès le matin, une foule de moines, les bras croisés sur la poitrine et suivis d'une populace nombreuse, parcourir les rues en chantant d'une voix lugubre des cantiques. Enfin les États de Brabant promirent que « l'illustre défenseur de la patrie, Henri Van der Noot, se rendrait en personne à l'armée des citoyens et marcherait avec eux.» Le pouvoir exécutif, secoué par les événements qui venaient de se passer, avait cru nécessaire d'imprimer une plus grande énergie à l'administration. Dans une circulaire du 28 août, signalant aux provinces les inconvénients qui résultaient de deux assemblées composées des mêmes mem-
bres, il les informait qu'il avait été résolu de séparer les États généraux du Congrès; les provinces étaient invitées en conséquence à envoyer pour le 9 septembre, à Bruxelles, un nombre suffisant de députés pour composer la nouvelle assemblée des États généraux. Dès le lendemain les assemblées provinciales reçurent des indications satisfaisantes sur le but de cette séparation; elle devait hâter l'organisation définitive de la république, faciliter l'expédition des affaires et permettre au Congrès de s'occuper avec plus de liberté de la politique proprement dite. La nouvelle assemblée des États généraux se réunit effectivement le 9 septembre et décida, malgré l'opposition de plusieurs membres, qu'elle siégerait à l'hôtel du Congrès; du reste, on conserva le vote par province, et la présidence fut déléguée, comme auparavant, successivement à chacune d'elles. Dès sa deuxième séance, la nouvelle Assemblée des États généraux résolut, par acclamation, de témoigner à H. Van der Noot et à Van Eupen « la haute considération des États des provinces de » l'Union pour leurs personnes, leur vive reconnaissance » pour le patriotisme éclairé, le dévouement, le zèle et la » fermeté avec lesquels ils défendent et ne cessent de » défendre les droits du pays ; » ils étaient invités en même temps à continuer de siéger aux États généraux « pour y communiquer leurs lumières et leur esprit de conciliation.» Tandis que les États généraux s'occupaient de l'administration générale, le Congrès suivait avec anxiété les négociations politiques. L'horizon se rembrunissait de plus en plus : le 3 septembre, les envoyés belges à Berlin (î) avaient
(i) Le chevalier de Bousies, O'Hearn, et le baron Vander Straeten, député de la province de Namur, adjoint aux premiers depuis le 14 août.
transmis la réponse de M. de Hertzberg à l'adresse envoyée au roi de Prusse. « Vous n'ignorez pas, disait le ministre
» prussien, que les formes et les usages généralement
» reçus, non seulement ne permettent pas au Roi de faire
» une réponse directe, mais même, qu'après l'arrangement
» conclu entre LL. MM. les rois de Prusse et de Hongrie,
» le Roi, mon maître, doit être plus circonspect encore que
» dans les temps antérieurs ; ces considérations auraient pu
» suffire pour me déterminer à ne pas remettre la lettre que
» vous m'avez fait parvenir, si une troisième considération,
» non moins essentielle que les deux autres, ne m'en avait
» empêché : le style de cette lettre est si contraire à toutes
» les formes; les faits qui y sont énoncés,. si singulièrement
» représentés ; les conséquences si peu justes que j'aurais cru
» manquer à mon devoir, si je m'étais permis de la mettre
» sous les yeux du Roi. D'après cela, j'ai cru devoir me
» borner à faire à Sa Majesté un simple rapport du contenu
» de cette lettre, et, en demandant au Roi ses ordres sur
» l'essentiel, à lui dire qu'elle exprimait les craintes de vos
» commettants, que non seulement, par les préliminaires
» signés à Reichenbach, le sort de vos provinces avait été
» abandonné, mais que même on y aurait accordé (comme
» il est dit dans cette lettre) le fatal pouvoir de venir vous
» égorger et de dévaster ces belles provinces. Le Roi m'a
» autorisé à vous répondre que la peine que Sa Majesté
» avait éprouvée des violences auxquelles vous aviez été
» exposés, sous votre précédent souverain, lui avait inspiré
» le plus vif intérêt pour la nation belgique; qu'en consé-
» quence Sa Majesté avait arrêté une convention avec les
» deux puissances maritimes, ses alliées, non seulement
LA CROISADE î!37
» pour empêcher leur oppression, mais même pour leur » assurer le sort le plus heureux, en faisant toutefois » dépendre l'explication de celui-ci tant des circonstances » mêmes, que de l'intérêt général de l'Europe, auquel votre » pays tient, et auquel il est juste qu'il soit subordonné. » M. de Hertzberg rétablissait ensuite les faits en ce qui concernait les promesses énoncées dans la note qu'il avait remise à Van der Noot. « Il y a sûrement une erreur ou un » mésentendu dans ceci, disait-il, et il est important de n'en » pas passer sous silence dans les affaires publiques en » général, mais surtout quand on en tire la conséquence, » que c'est sous les auspices du Roi que la révolution a été » effectuée dans les dix provinces. Cette assertion est entiè- » rement contraire à ce qui s'est passé : M. H. Van der » Noot doit se rappeler qu'il vint communiquer le plan de » cette même révolution à Berlin, et demander le secours » et l'appui du Roi, que dans les deux fois que je l'ai vu, » je lui ai constamment refusés (parce que je croyais con- » traire à Sa Majesté Royale d'entrer dans aucun enga- » gement sur un point aussi délicat); que M. Van der Noot, » dans sa dernière entrevue, tira de sa poche un papier » écrit de sa main, en me demandant s'il pouvait au moins » donner cette réponse à ses commettants, à quoi je me » rappelle lui avoir à peu près répondu que quand une nation » entière et unie réclamait la justice et la protection du Roi » et de ses alliés, plus directement intéressés encore à leur » sort, Sa Majesté, à ce que je croyais, ne se refuserait pas » à se concerter avec ceux-ci pour prévenir leur oppression : » je me souviens très positivement de n'avoir donné aucune » assurance écrite et signée pour promettre le soutien
» d'une révolution. » Passant ensuite aux promesses faites par le Roi aux envoyés belges, et dont l'adresse du Congrès réclamait l'effet, M. de Hertzberg disait quelles avaient été données après la révolution et qu'elles étaient une conséquence de la convention arrêtée entre le Roi et ses alliés pour s'occuper du plus grand avantage des Belges ; que, du reste, les trois hauts alliés étaient encore disposés actuellement à faire ressentir l'effet de ces promesses aux provinces belges, dès que celles-ci leur en fourniraient les moyens. M. de Hertzberg finissait cette longue et désespérante note en exhortant les Belges à se soumettre au nouveau souverain, qui était disposé à écouter leurs plaintes et à leur rendre leurs privilèges. « Ce n'est pas à la suite de divisions » intestines, disait-il, dans la continuation dune guerre, » que vos provinces trouveront leur bonheur ; déchirées par » des partis différents, menacées d'un moment à l'autre de » voir quelques-unes d'entre elles se détacher de la confé- » dération, pourriez -vous ne pas sentir le prix de la paix? » Et quand les soins les plus éclairés et les plus assidus » s'occupent à pacifier l'Europe, pourriez-vous désirer que » l'embrasement continuât pour vous faire obtenir une » indépendance encore incertaine, puisqu'elle dépendrait » du sort des armes, mais que vous achèteriez au prix de la » ruine des différents ordres de vos provinces et de la » ruine de celles-ci? (1) » Le rapport des envoyés belges à Paris (2) n'était pas plus rassurant; par suite des conférences officieuses qu'ils avaient eues avec le comité diplomatique et le ministre de Prusse, ils apercevaient deux systèmes
(1) Résumé des négociations, p. 306.
(2) Le comte de Thiennes, Latteur et le baron de Haveskercke.
dans les nuages politiques : d'après le premier, les puissances maritimes remettraient, dans le Congrès de La Haye, la Belgique à l'Autriche, sous les conditions à régler dans ce Congrès ; le deuxième, s'il fallait croire certain parti en France, consisterait à s'arranger de façon que la Belgique eût un pouvoir exécutif dans Léopold, ou dans tout autre prince de la maison d'Autriche, avec un gouvernement populaire. Enfin, une lettre de Londres annonçait que dans une conférence que le marquis de Rodes avait eue avec M. Burke, celui-ci lui avait déclaré ministêriellement que les deux cours maritimes comptaient s'en tenir à ce qui avait été réglé à Reichenbach au sujet des Pays-Bas, pour les remettre à Léopold, avec la conservation de leurs privilèges; qu'il devait cependant prévenir les Belges que, dans le cas où ils appelleraient des troupes françaises à leur secours, l'Angleterre et la Hollande enverraient de leur côté une armée pour soutenir Léopold, et qu'alors la Belgique deviendrait le théâtre de la guerre (d).
Sur ces entrefaites, La Haye avait été définitivement choisi pour le lieu où devaient se tenir les conférences ultérieures entre les puissances intéressées dans la révolution belge. Le grand pensionnaire de Hollande, M. Vande Spiegel, lord Auckland, ministre d'Angleterre, et le comte de Relier, ministre de Prusse, s'étaient chargés des négociations, en attendant l'arrivée de M. le comte Mercy-d'Argenteau, désigné pour traiter au nom de l'Autriche. Après la session extraordinaire du Congrès, le comte de Nassau- Corvoy, membre des États de Brabant, s'était rendu à La Haye afin
(1) Documents politiques et diplomatiques, pp. 312 et 318.
de pouvoir se servir utilement de ses relations avec le prince d'Orange et le grand pensionnaire; sa mission officieuse consistait à pressentir les intentions définitives des puissances et à faciliter la négociation d'un emprunt que le Congrès voulait contracter en Hollande. Mais le comte de Nassau ne réussit pas dans ce dernier projet, et, d'autre part, les efforts qu'il put faire pour changer l'arrêt prononcé à Reichenbach demeurèrent aussi sans résultat (4). Il revint à Bruxelles, avec une insinuation verbale datée du 17 septembre. Les ministres d'Angleterre, de Hollande et de Prusse, après avoir déclaré que, dans les circonstances actuelles, l'effusion de sang était sans aucune nécessité, engageaient officieusement le Congrès à négocier un armistice^ jusqu'à ce que les propositions qui devaient lui être faites fussent préparées et afin que, pendant cet intervalle de temps, il n'arrivât rien qui pût altérer les dispositions des puissances qui s'intéressaient à rendre la tranquillité à la Belgique. De plus, cette insinuation était suivie d'une addition officielle portant que, si le Congrès ne prenait pas au plus vite un parti sage de conciliation, il ne serait peut-être plus au pouvoir des trois ministres et de leurs cours de rendre leurs bons offices utiles aux Belges.
Le Congrès, n'osant encore une fois assumer la responsabilité des événements, invita, le 20 septembre, les Assemblées provinciales à lui adjoindre pour le 24 quelques nouveaux membres, soit les personnes qui avaient été députées aux États généraux, ou plutôt celles qui avaient été envoyées à la première Assemblée extraordinaire.
(1) II paraît que, vers celte époque, des propositions avaient été faites à des officiers prussiens et même au général Schlieffen pour les engager à entrer au service du Congrès. Il est inutile d'ajouter qu'elles furent repoussées.
Le jour même où le comte de Nassau revenait à Bruxelles avec l'insinuation verbale, c'est-à-dire le 48 septembre, les généraux Schœnfeld et Koehler avaient à Andoy une conférence avec trois députés du Congrès, H. Van der Noot, del Rio et de Baillets; et la résolution y était prise de tenter une attaque générale contre les Autrichiens avant l'arrivée des renforts qu'ils attendaient. L'appel fait aux villageois avait été entendu; plus de 20,000 volontaires s'étaient réunis dans les lieux de ralliement désignés par le Congrès ; ces hommes étaient braves pour la plupart, et surtout enthousiastes, car cette levée en masse s'opérait sous l'impression d'un sentiment à la fois religieux et patriotique. Le général des volontaires, H. Van der Noot, était allé à Hal implorer le secours de la Vierge miraculeuse; les villageois étaient conduits par leurs curés, et quoiqu'ils eussent des officiers, ils n'obéissaient qu'à leurs prêtres. Les hommes de chaque district, composé d'un certain nombre de villages, étaient commandés par un seigneur de ce district. Les officiers seuls avaient un uniforme et portaient la cocarde patriotique, rouge, jaune et noire; les simples volontaires avaient des habits de différentes couleurs, mais tous avec des parements rouges. Ces braves gens étaient partis de leurs villages avec des chariots remplis de jambons, de saucisses, de lard, de pain, etc. ; ils avaient aussi des tentes, dont chacune, n'étant qu'une grande toile tendue, pouvait contenir jusqu'à cinquante hommes (i). Après qu'on eut fatigué ces paysans par quinze jours de manœuvres dans leurs camps respectifs, on les dirigea sur l'armée et on les répartit
(1) Voy. les Mémoires militaires sur la campagne de 1790.
dans les différents corps. C'est alors qu'il fut décidé, dans la conférence tenue à Andoy, qu'une attaque générale aurait lieu le 22 par les deux colonnes de Schœnfeld et de Koehler qui devaient agir simultanément. Schœnfeld devait se porter sur Marche, Koehler sur Rochefort, et les deux armées devaient opérer leur jonction dans cette dernière localité; il s'agissait donc pour les deux colonnes d'envelopper l'ennemi, en le tournant l'une par la droite, l'autre par la gauche. Les volontaires, nous l'avons dit, étaient animés du plus grand enthousiasme et semblaient tous disposés à faire leur devoir; malheureusement le courage individuel ne pouvait suppléer à l'inexpérience de cette multitude de villageois qui ne fit que gêner les mouvements des troupes.
Le 22, dès le matin, toute la ligne s'ébranla. L'attaque la plus difficile était sans contredit celle qui avait été confiée à Koehler, car la position des Autrichiens de ce côté-là était très forte. Leurs postes avancés s'étendaient tout le long de la Meuse parallèlement aux Belges; et les corps de réserve, destinés à soutenir ces avant-postes, étaient distribués en arrière dans les endroits les mieux situés, à Assesse, à Falmagne et à Menil-Saint-Blaise ; la nature du terrain semblait s'opposer, à la vérité, à ce que ces trois corps pussent se soutenir en cas d'attaque, mais le général autrichien avait obvié à cet inconvénient en faisant fortifier tous les points dominants et avantageux, particulièrement les approches de la Lesse. La censé d'Hordenne et la montagne d'Anseremme, attaquées plus d'une fois par les patriotes, avaient été transformées de nouveau en véritables forteresses, et leurs batteries avancées étaient dominées maintenant par des redoutes encore plus fortes. Koehler résolut de forcer
d'abord la montagne d'Anseremme et d'y prendre poste; d'attaquer ensuite les batteries et les redoutes placées devant Falmagne; de percer jusqu'au camp ennemi, et, en appuyant toujours son aile gauche sur la Lesse, d'empêcher le corps d'Àssesse de donner aucun secours à celui de Falmagne; une autre colonne devait se porter en même temps à Hastières, pour empêcher la jonction des ennemis à Menil-Saint-Blaise. Koehler prit le commandement de la première colonne, forte de 5,000 hommes, qui était chargée de l'attaque principale, celle d'Anseremme; la seconde colonne, forte seulement de 1,800 hommes, devait, sous les ordres du colonel de Cumptich, attaquer Hastières. La colonne de Koehler, ayant passé la Meuse sur le pont de Moniat, montra d'abord la plus grande bravoure; les premiers retranchements avaient été enlevés rapidement, la forte position d'Anseremme était même emportée, et la colonne s'avançait sur Falmagne, lorsque l'explosion d'un caisson de poudre jeta une terreur panique dans les rangs des volontaires ; les uns entraînèrent les autres, et les dragons autrichiens, accourant à propos, achevèrent la déroute ; Koehler fut obligé de repasser en toute hâte sur la rive gauche du fleuve. La deuxième colonne n'avait pas été plus heureuse : elle avait d'abord emporté vaillamment une redoute, mais, après ce premier succès, il y eut une telle confusion, que les soldats se sauvèrent avec précipitation et que beaucoup se noyèrent en voulant repasser la rivière (4). Quant à Schœnfeld, il avait d'abord culbuté l'ennemi et l'avait poussé devant lui pendant plus de deux lieues ; mais après l'échec éprouvé par Koehler les
(1) La perte du corps d'armée de Koehler fut évaluée à 250 hommes.
Autrichiens réunirent leurs forces et l'obligèrent à se retirer dans ses premiers postes; les villageois, qui avaient fini par se débander dans la retraite, ne furent sauvés que par les efforts soutenus de la troupe soldée. Cette déroute suffit pour démontrer qu'une levée en masse des villageois ne sauverait pas la Belgique; aussi furent-ils immédiatement licenciés.
La colonne de Schœnfeld fut alors livrée au plus profond découragement; des compagnies entières se désorganisaient, et beaucoup d'officiers voulaient donner leur démission. L'autre colonne, commandée par un chef plus énergique et plus digne, ne songea qu'à venger sa défaite. Koehler ordonna d'attaquer la censé d'Hordenne, que les Autrichiens jugeaient imprenable et qu'ils appelaient le petit Luxembourg; cette entreprise audacieuse réussit complètement. Les patriotes, ayant traversé la Lesse, escaladèrent la montagne sous le feu continuel de sept batteries croisées, et eurent la gloire de détruire le posté le plus redoutable de l'ennemi. Ce succès releva le courage des soldats et celui du Congrès (1); mais il ne put être poursuivi. Le corps d'armée de Bouvignes s'affaiblissait chaque jour, tant par le départ des volontaires, qui n'étaient engagés que jusqu'au 1er octobre, que par l'envoi de plusieurs compagnies à Schœnfeld. Koehler se voyait ainsi obligé de défendre, avec moins de 5,000 hommes, un terrain de neuf lieues de longueur contre un ennemi qui recevait tous les jours des renforts de troupes fraîches et aguerries; car déjà les régiments autri-
(1) Il envoya une somme de 3,000 florins pour être distribuée aux troupes qui s'étaient trouvées à cette attaque, et il éleva au grade de major le capitaine qui vint en apporter la nouvelle à Bruxelles.
chiens, descendant de l'Allemagne, commençaient à arriver dans le Luxembourg. Comme la mauvaise saison approchait, Koehler, cessant les opérations offensives, distribua ses soldats en quartiers d'hiver dans les fermes, après avoir pris les mesures nécessaires pour mettre les bords de la Meuse dans un état respectable de défense. Quant à Schœnfeld, il avait représenté, dit-il (1), à l'autorité compétente la nécessité de construire des baraques dans les endroits où il n'avait pas la commodité de faire cantonner ses troupes : on lui avait tout promis et rien ne fut fait, par suite de la fatalité qui depuis quelque temps accompagnait toutes les opérations. La cavalerie dut rester au piquet et l'infanterie en partie sous les tentes, jusqu'au moment où l'armée fut obligée de se replier. Ces circonstances fâcheuses augmentaient le découragement des soldats.
Pendant ce temps, que se passait-il au Congrès? Les dépêches transmises de La Haye par M. Van Leempoel ne laissaient plus d'espoir ; elles portaient que rien ne pouvait empêcher la descente des troupes autrichiennes, que la moindre manifestation de la France à l'égard des Belges engendrerait une guerre dont leur pays serait le théâtre et la victime, enfin, qu'il était temps de négocier et que plus tard il ne le serait plus. Certain que la Prusse et la Hollande ne tireraient pas l'épée en sa faveur et qu'il allait se trouver faible et isolé devant les Impériaux qui s'avançaient à marches forcées vers le Luxembourg, le Congrès aurait dû accepter un armistice qui lui eût permis au moins de gagner du temps; mais s'il était menacé d'un côté par l'armée impé-
(4) Voy. le Mémoire pour servir à la justification du général Schœnfeld, p. 5.
riale, d'autre part, il avait devant lui un peuple prêt à se soulever contre ceux qui voudraient sacrifier son indépendance. Nous avons dit que le Congrès, dans ces graves circonstances, avait demandé de nouveau qu'on lui adjoignît des députés extraordinaires ; ils étaient arrivés à Bruxelles, et la deuxième session du Congrès renforcé dura depuis le 24 jusqu'au 28 septembre. Les députés reçurent d'abord communication des différents rapports envoyés de l'étranger depuis le 28 août; il fut ensuite décidé que les députés de chaque province se réuniraient pour convenir d'un préavis, et que ces opinions particulières seraient discutées ensuite en assemblée générale. Les provinces n'étaient pas prêtes à se mettre d'accord, lorsque Van Eupen et Van der Noot, qui étaient allés à l'armée, revinrent au Congrès le 28. Suivant leur coutume, ils dictèrent en quelque sorte la résolution qu'il fallait adopter. Van der Noot commença par donner lecture d'un projet de réponse à Yinsinuation verbale du 17 septembre; deux membres voulurent présenter des observations, mais Van der Noot les interrompit par ce cri : Vaincre ou mourir! qui fut à l'instant répété par la majeure partie des députés. Le Congrès adopta donc une réponse par laquelle il déclinait, pour le moment, l'offre d'un armistice. MM. Rapsaet et de Mérode furent chargés de porter cette réponse à La Haye.
Dès le 3 octobre MM. de Mérode et Rapsaet firent connaître au Congrès les résultats de leur première entrevue avec les ministres de la triple alliance. Ceux-ci avaient observé que la réponse à l'insinuation verbale n'atteignait pas le but qu'ils s'étaient proposé; ils auraient surtout voulu prévenir, disaient-ils, que les renforts autrichiens qui
allaient arriver dans le Luxembourg n'entreprissent un coup décisif, parce qu'alors les Belges ne pourraient pas négocier ni les ministres des trois cours prêter leurs bons offices avec le même succès que si un armistice était conclu avant l'arrivée des renforts. Les envoyés belges, soulevant ensuite la question de savoir si les patriotes pourraient résister aux renforts envoyés d'Allemagne, engageaient le Congrès à consulter ses généraux. Dans une seconde conférence, qui eut lieu le 4 chez le grand pensionnaire, les représentants de la triple alliance remirent à MM. de Mérode et Rapsaet une réplique verbale à la réponse qu'ils avaient apportée. Cette nouvelle note disait que les ministres voyaient avec regret que leur médiation n'était pas acceptée ; ils insistaient néanmoins encore pour la prompte conclusion d'un armistice, et ils faisaient remarquer que si les engagements pris à Reichenbach tendaient à ensevelir dans l'oubli tout ce qui s'était passé pendant la révolution des Pays-Bas, et à faire obtenir à la nation belge des concessions telles que leur Constitution n'en fût pas altérée essentiellement, ces conditions favorables, du moins en partie, se bornaient au cas seulement où les provinces accepteraient de bon gré les conseils salutaires qui leur seraient donnés, et pour autant qu'elles prévinssent l'emploi de la force. MM. de Mérode et Rapsaet, ayant pris connaissance de cette note, firent remarquer que la nation attachait un prix infini à son indépendance et nourrissait une haine implacable contre le système autrichien, et que, comme cette note ne rassurait pas les Belges sur ces deux points, ils ne pouvaient pas dissimuler leurs craintes de voir repousser l'armistice. Les ministres de la triple alliance répondirent sans détour, quoique avec la
plus grande honnêteté « qu'indépendamment de la Prag- » matique sanction et des autres traités subsistants, celui » de Reichenbach obligeait les trois puissances à remettre » les Pays-Bas sous la domination du roi Léopold ; qu'elles » ne pouvaient pas, par conséquent, se dispenser de remplir » cet engagement, mais que, d'un autre côté, leur intention » était que les Belges rentrassent sous cette domination avec » la liberté la plus ample, fondée sur leur ancienne Consti- » tution, telle qu'elle était avant d'avoir reçu des atteintes; » que tels étaient la base et le principe d'où l'on partirait » dans les conférences, et qu'au-dessus de la garantie des » trois puissances on prendrait de plus, de concert avec les » États, toutes les mesures par lesquelles les Belges pour- » raient garantir leur Constitution par eux-mêmes, de » manière qu'ils seraient plus libres que les Anglais (i). » Les ministres invitèrent enfin MM. de Mérode et Rapsaet à leur rapporter une réponse définitive avant le 15, parce que M. le comte de Mercy était attendu pour le 11, et que si le gouvernement belge ne les mettait pas en état, vers cette époque, d'ouvrir les conférences sur les concessions qu'il croirait devoir demander, ils ne pourraient pas entamer des négociations, et qu'il ne s'agirait plus alors que de remplir les engagements contractés à Reichenbach.
Malgré cette invitation pressante, le Congrès perdit un temps précieux. Ce ne fut que pour le 17 octobre qu'il convoqua une nouvelle assemblée extraordinaire chargée de délibérer sur la proposition d'un armistice.
Dans l'intervalle, le Congrès, suivant le conseil donné par
(1) Documents politiques et diplomatiques, p. 354.
MM. de Mérode et Rapsaet, résolut de demander l'avis de ses généraux sur cette grave question. Une députation de six membres, parmi lesquels se trouvaient Van der Noot et Van Eupen, eut une conférence à Andoy avec Schœnfeld et Koehler. Après qu'on leur eut rendu compte de l'état des négociations entamées à La Haye, on leur demanda s'il fallait accepter l'armistice proposé ou le refuser, dans l'hypothèse que les Autrichiens reçussent pour le 21 novembre un renfort de 30,000 hommes qui se joindraient aux 15,000 campés dans le Luxembourg. Les généraux ne pouvaient se faire illusion sur l'état de l'armée nationale : ils savaient qu'elle était réduite à 15,000 hommes, malades et blessés compris ; tous les deux opinèrent pour l'acceptation de l'armistice. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que ce n'était pas l'opinion de Van der Noot et de Van Eupen; ceux-ci déclarèrent qu'on ne pourrait convaincre le peuple de la nécessité de cette suspension d'armes, et que, quant à eux, ils n'oseraient jamais en faire la proposition. Koehler répondit qu'il suffisait de faire entendre raison aux personnes sensées et, que quant aux autres, il ne fallait pas perdre un pays par une fausse complaisance ; d'ailleurs, que la saison semblait favoriser une telle proposition ; que tout le monde était habitué à voir que dans l'hiver les armées cessaient régulièrement leurs opérations, ou par un accord direct, ou par l'impossibilité de continuer les hostilités à cause de la rigueur de la saison; c'est-à-dire qu'on différait de part et d'autre les opérations jusqu'au printemps, afin de pouvoir entrer en campagne avec des troupes reposées et plus vigoureuses. « Si vous considérez cette question politi- » quement, ajouta-t-il, je crois que les raisons ne sont pas
» moins convaincantes ; car vous aurez le temps de former
» des alliances avec d'autres puissances, de rétablir vos
» finances, et d'engager les puissances alliées dans vos
» intérêts ; vous aurez à vous vanter devant l'univers entier
» d'avoir fait sortir du pays 20,000 Autrichiens, d'avoir
» levé des armées qui les ont empêchés d'y rentrer ; vous
» prouverez que rien ne peut ralentir les efforts que vous
» faites pour soutenir la liberté et l'indépendance qu'on
» s'est acquise avec tant de succès, sinon votre déférence
» aux instances des puissances respectables, dans la justice
» et l'honneur desquelles on a toute confiance ; ainsi
» on semblera faire à leurs sollicitations ce que la saine
» raison et la politique exigent de nous, pour éviter les
» malheurs qui pourraient résulter de votre refus. » Van der Noot et Van Eupen ne parurent pas faire grande attention à ces considérations militaires et politiques. « Si je vous
» demande, dit Van Eupen, votre sentiment sur l'effet que
» pourraient produire 50,000 Autrichiens, je crois que vous
» me répondrez qu'ils n'oseront pas entrer dans le pays; car
» 50,000 hommes, ce n'est point le bout du monde, et,
» faute de magasins, ils ne pourraient subsister : vous ajou-
» terez que le nombre immense de nos volontaires les
» empêcherait de faire de grands progrès. » — « Même
» 80,000 Autrichiens, ajouta Van der Noot, seraient exter-
» minés comme 80,000 mouches, s'ils osaient pénétrer
» dans les Pays-Bas. » De même que son conseiller, il se fiait dans le nombre infini de volontaires qu'on pourrait mettre sous les armes (1). Koehler répondit froidement que
(4) Mémoires militaires sut la campagne de 1790, p. 132.
s'il avait une telle armée à commander dans les circonstances présentes, il ne douterait pas un seul instant du succès. Prenant ensuite Van der Nootà part, il lui fît cette comparaison très juste : l'État ressemble à un homme extrêmement endetté, qui ne s'occuperait aucunement des moyens ni de payer ni d'éviter son créancier, malgré l'assurance d'être mis un jour en prison, mais qui, au contraire, resterait les bras croisés jusqu'au moment qu'il serait trop tard pour tâcher de prendre quelques arrangements. Après des débats longs et vifs, l'opinion des généraux fut mise par écrit; elle conseillait d'accepter l'armistice à condition qu'il fût conclu sous la garantie des trois puissances, qu'il durât jusqu'à la fin du mois de mars 1791, qu'il ne s'opposât point à ce que la république augmentât ses forces militaires, et que chaque armée conservât ses positions.
C'était, en effet, la crainte de perdre leur popularité qui empêchait Van der Noot et Van Eupen de saisir la planche de salut offerte par les ministres de la triple alliance. Excité par les promesses fallacieuses et les déclamations furibondes du Journal historique, plus exagéré que jamais, et par les provocations insensées du Vrai Brabançon, qui avait succédé à Y Ami des Belges, le peuple ne voulait pas entendre parler d'une suspension d'armes. Tous ceux qui plaidaient en faveur de l'armistice étaient considérés comme des traîtres ; on n'épargnait même pas les membres du Congrès ni surtout MM. de Mérode etRapsaet, qui étaient revenus de La Haye avec la conviction qu'il fallait accepter les offres des puissances (i). Quelque temps auparavant on avait vu les volon-
(1) « La conduite de Van Eupen, dans les fonctions de secrétaire d'État qu'il s'était
taires de Bruxelles se présenter aux États de Brabant et demander que l'on fît pendre tous les officiers emprisonnés comme traîtres, et que l'on bannît, pour le terme de dix ans, de la république les personnes qui avaient été au service de l'ancien gouvernement. Tous les moyens propres à augmenter encore le fanatisme de la populace étaient sans cesse employés : libelles, prédications, processions, apothéoses sacrilèges de Van der Noot. Les ecclésiastiques modérés qui refusaient de s'associer à ces déplorables manifestations, les bons prêtres, qui ne voulaient pas détourner les ouvriers de leurs travaux, étaient eux-mêmes dénoncés comme vonckistes. Cet état d'exaltation, dans lequel la populace était sans cesse entretenue, eut enfin pour résultat un crime abominable.
Le 6 octobre une procession solennelle accompagnait une Vierge miraculeuse, en grande vénération, que l'on était allé chercher à Laeken pour la transporter à l'église de Sainte-Gudule. Les différentes autorités civiles et toutes les corporations religieuses faisaient partie du cortège; les rues qu'il traversait étaient bordées d'une double haie de volontaires et de chasseurs. Un capucin, le père Hugues, renommé pour son cruel fanatisme, précédait l'image de la Vierge et bénissait le peuple prosterné. Au moment où la
arrogées, dit Rapsaet, était pleine de détours, mystérieuse et plus que fausse, car les députés (MM. de Mérode et Rapsaet), à leur retour de La Haye, lui prouvèrent quil avait transmis de Bruxelles à M. Van Leempoel et au chavalier de Rodes des rapports qu'il aurait voulu que ces derniers fissent au Congrès ; il n'avait d'ailleurs aucune notion d'administration et bien moins de gouvernement. Van der Noot n'en avait pas plus que lui. Il n'y avait aucun ordre dans les affaires du Congrès; les États de Flandre et Hainaut s'efforçaient d'en mettre ; Van der Noot, dont les vues étaient pures, s'y serait prêté et paraissait disposé à accepter pour prix de sa retraite la place de chancelier de Brabant , mais Van Eupen l'en détourna; aussi les États de Flandre et du Hainaut n'ont jamais voulu le reconnaître pour secrétaire d'État. » Messager des sciences historiques, t. IV.
procession traversait le Marché-aux-Herbes, un jeune homme, Guillaume Van Krieken, s'écria, en montrant le capucin à ses camarades : « Voilà le gueux qui s'oppose à mon mariage ! » Van Krieken avait effectivement recherché en mariage la nièce du père Hugues, orpheline élevée par son oncle; mais sa demande avait été repoussée par le moine parce qu'il soupçonnait Van Krieken d'être imbu de principes démocratiques. Le père Hugues avait entendu l'exclamation du malheureux jeunehomme, et comme il levait avec ostentation les mains au ciel, on crut qu'il demandait vengeance contre l'impie. Plusieurs volontaires allaient percer Van Krieken de leurs baïonnettes; mais il se tira de leurs mains et courut jusqu'au Marché-aux-Poulets; là on parvint à le saisir et, après l'avoir meurtri de coups, on l'enferma dans la prison des Madelonnettes. Cependant les paroles de Van Krieken avaient grossi en passant de bouche en bouche, et on finit par lui imputer d'avoir tiré sur l'image de la Vierge un coup de pistolet qui devait être le signal d'une nouvelle conspiration. Les fanatiques saisirent cette occasion pour jeter par un exemple terrible l'effroi parmi les démocrates et parmi ceux qui seraient tentés de proposer un accommodement avec Léopold. La cérémonie religieuse achevée, le père Hugues ranime la fureur de la populace, se met à sa tête et la conduit aux Madelonnettes en criant : Vengeance contre le royaliste impie! Quelques membres des États viennent haranguer le peuple et l'engagent à se calmer, en lui promettant la punition du délit dont il se plaint; mais on ne les écoute pas ; la garde est forcée ; les portes de la prison volent en éclats; Van Krieken est livré à ses bourreaux. On le conduit d'abord devant l'église de Saint-Nicolas, où il
est obligé de faire, à genoux, amende honorable; on lui passe une corde au cou et on le traîne jusqu a la Grand'Place au milieu des vociférations de la foule. Là, on le pend au fer d'un réverbère; la corde casse, l'infortuné espère que ses bourreaux verront dans cet accident un avertissement du ciel; mais ils sont impitoyables. L'un le saisit par les cheveux, un autre affermit sa tête sur ses genoux, un troisième la lui scie, et les cannibales semblent se repaître du sang qui jaillit sur eux!... Cette tête ensanglantée fut mise ensuite sur une pique et promenée en triomphe dans la ville au milieu des imprécations et des cris d'une populace en délire. Ceux qui conduisaient cette bande infernale eurent la lâcheté de se rendre d'abord sous les fenêtres de la nièce du père Hugues et de lui présenter l'horrible dépouille de son amant : cette malheureuse, frappée d'épouvante à cette vue, en perdit la raison, et bientôt après la vie. Enfin, on se dirigea vers le couvent des Capucins : la tête de Van Krieken fut plantée au milieu du jardin de ce monastère, et elle y resta exposée jusqu'au lendemain (i)!
Cet épouvantable forfait répandit la terreur dans Bruxelles; un morne silence régna partout; les habitants paisibles, de même que les citoyens compromis, n'osèrent plus sortir de leurs maisons ni même se parler dans la rue. Ce fut au milieu de ce deuil universel que le Congrès invita, le 9 octobre, les Assemblées provinciales à célébrer le 24 le premier anniversaire de l'indépendance belge.
(1) Nous avons réuni tous les affreux détails consignés dans les meilleures relations contemporaines, notamment dans le Martyrologe belgique, le Journal de Gérard et les Mémoires de M. Walter, deux témoins oculaires du drame. Un autre témoin, le sénateur Lambrechts, écrivait vingt-huit ans après : « Jamais cette tête sanglante ne sortira de ma mémoire ! » Indigné contre les fanatiques qui avaient commandé ce crime, craignant pour lui-même, il quitta Bruxelles et se réfugia en France.
LA CkOISADE 255
L'exaltation des patriotes exagérés avait encore augmenté lorsque s'ouvrit, le 17, le troisième Congrès renforcé. Van Eupen et Van der Noot se présentèrent devant les députés avec la plus grande assurance ; le premier, toujours investi de la direction de la politique extérieure, déclara contre toute évidence, et malgré les renseignements transmis par les agents du Congrès à Francfort et à Mayence, qu'il ne croyait rien de la marche des troupes autrichiennes (i) ; il berça aussi l'Assemblée de l'espoir d'un prétendu rapprochement entre la France et la Prusse et d'une rupture prochaine entre les puissances réconciliées à Reichenbach. C'était en s'appuyant sur les dépêches des envoyés du Congrès à Paris que le secrétaire d'État donnait ce dernier espoir. Ces envoyés annonçaient qu'ils avaient engagé au service de la Belgique 450 hommes, qu'ils appelaient vainqueurs de la Bastille; que le renvoi des ministres allait être décidé; que le comité diplomatique travaillait à ménager l'alliance de la France avec la Prusse ; que la haine contre l'Autriche s'accroissait en France de jour en jour ; que la cause des Belges commençait à y gagner dans l'opinion ; qu'on pourrait maintenant en tirer des secours indirects avec facilité,; et enfin que, d'après tout cela, le parti le plus prudent était de ne point accepter ni rejeter l'armistice, mais de gagner du temps avec les trois ministres. Toutefois, les membres sensés de l'Assemblée connaissaient assez la situation de la France pour savoir qu'elle n'était pas encore
(1) Il résulte des documents écrits sous les yeux de Schœofeld et de Koehler que les renforts autrichiens arrivèrent vers la fin d'octobre tant à Luxembourg que vers Aix-la-Chapelle ; déjà l'armée impériale s'augmentait journellement sur la Meuse. « Le Congrès souverain en était instruit, dit Schœufeld dans son Mémoire, puisqu'il m'envoya lui-même la liste des différents corps qui composaient le renfort. »
prête à déclarer la guerre à l'Autriche ; d'autre part, les dernières dépêches de Berlin démentaient la possibilité d'une rupture prochaine entre Léopoldet Frédéric-Guillaume et enfin M. Van Leempoel, écrivant de La Haye, persistait à soutenir qu'il serait imprudent de refuser la négociation et surtout la suspension d'armes.
Toutes ces raisons devaient engager le Congrès à agir avec une grande circonspection. La majorité néanmoins, subissant les influences du dehors, et se flattant toujours d'une révolution prochaine dans le système politique de l'Europe, résolut, le 20 octobre, d'adresser pour la seconde fois une réponse dilatoire aux ministres de la triple alliance et de réclamer en outre l'intervention de la France aux conférences de La Haye. D.ans cette réponse le Congrès insinuait qu'avant de prendre une décision sur l'armistice, il fallait des assurances pour le maintien de l'indépendance nationale, ce Si par une suite des traités qui ont mis la » maison d'Autriche dans la possession de la Belgique, » ajoutait-il, les cours maritimes se croient en droit de » s'occuper de son sort actuel, VV. EE. pourront apprécier » elles-mêmes si la France, comme partie intégrante des » mêmes traités, n'est pas fondée et intéressée également à » intervenir dans les négociations, et si, sans son concours » individuel, il se pourrait conclure quelque chose qui ne » pourrait de ce chef devenir un sujet de querelle ou de » discussion, et attirer les plus grands malheurs sur nos » provinces. » Cette réponse fut adoptée sur le rapport de Van der Noot ; elle donna lieu cependant à une courageuse protestation en faveur de l'opinion démocratique.
A peine Van der Noot avait-il donné lecture de la note
diplomatique qu'un membre du tiers état de la province de Namur, le sieur Haut, qui, sans être membre du Congrès, avait été admis à la séance, ainsi que plusieurs autres membres de métiers ou corporations, demanda la parole. Van der Noot voulut d'abord la lui refuser, attendu qu'il n'avait pas voix délibérative ; mais le sieur Haut ne se laissa pas intimider. Il soutint qu'étant envoyé par le tiers état, pour rendre compte de la véritable situation des grands intérêts politiques du moment, on ne pouvait lui refuser la parole sur des objets qui devaient l'éclairer, et le mettre mieux à même de rendre un compte exact à ses commettants des résultats de sa mission. Le président lui permit de parler, Messeigneurs, dit-il, vous ne pouvez méconnaître en ce moment le tort que vous avez eu, dans l'intérêt de la nation, de ne pas accéder spontanément à la demande qui a été faite dans le temps, par de vrais patriotes, d'accorder une plus ample représentation au tiers état afin qu'il puisse avoir, dans les affaires publiques, non un simulacre d'influence telle qu'elle existe maintenant, mais une équitable influence de fait, afin que, dans la direction des intérêts nationaux, les trois ordres soient placés sur la même ligne du pouvoir. Vous n'ignorez pas, messeigneurs, que la véritable force nationale réside dans le peuple; le clergé emploie ses trésors, la noblesse occupe les hauts emplois, c'est vrai, mais le peuple prodigue son sang, et sans lui vous ne pouvez rien. Ces vérités courent les rues. Vous les avez méconnues ; je ne viens pas réclamer aujourd'hui ce que vous avez déjà refusé, je sais que je perdrais mon temps. Je viens seulement vous faire remarquer l'état de faiblesse dans lequel vous vous
» êtes maintenant constitués vis-à-vis des puissances qui, » il ne faut pas en douter, veulent nous faire replacer sous » le joug de nos oppresseurs. Vous invoquez aujourd'hui la » puissance du tiers état, vous le considérez comme le » représentant du peuple, vous le consultez, vous voulez » vous en faire une cuirasse pour traiter avec les trois » ministres. Croyez- vous donc qu'ils ne toucheront pas du » doigt le défaut de cette cuirasse? Ne savent-ils donc pas » que vous vous êtes emparés, par des théories dont vous » connaissez maintenant le côté faible, de toute l'influence » politique dans les affaires et les intérêts publics. Faites » maintenant tout ce que vous voudrez, vous n'échapperez » point, auprès de vos adversaires, à la responsabilité qui » doit peser sur vous seuls; c'est votre fait; supportez-en » maintenant toutes les conséquences. » Vander Noot, irrité d'entendre plaider la cause des vonckistes dans le sein même du Congrès, apostropha vivement l'orateur; mais le président crut devoir, dans cette circonstance, agir avec plus de modération, parce qu'il soupçonnait que le discours du sieur Haut n'était pas son ouvrage, que lui-même n'était que l'agent du parti démocratique. Après lui avoir fait remarquer, avec beaucoup de convenance, l'intempestivité de ses paroles, il l'engagea à retirer sa motion ; le sieur Haut y consentit, et promit en outre de ne pas la reproduire en public; par suite de ce désistement, il n'en fut fait aucune mention dans les actes du Congrès (d).
Le Congrès aurait voulu charger MM. de Mérode et
(4) Nous avons trouvé ces détails intéressants et inédits dans les Mémoires de M. Walter. 11 nous apprend qu'il avait obtenu copie de ce discours en 1795 des mains du sieur Haut lui-même et que c'était par lui qu'il connaissait ce qui s'était passé dans la séance du 20.
Bapsaet de porter sa réponse à La Haye; mais comme leur patriotisme avait été méchamment révoqué en doute, ils refusèrent cette nouvelle mission. Il fut enfin décidé que la réponse du Congrès serait remise aux représentants des trois cours alliées par le résident ordinaire, M.VanLcempoel. Or la minorité avait insisté pour que Ton envoyât à La Haye une députation plus considérable que la précédente, afin de ne pas blesser davantage les trois ministres et pour ne pas les maintenir dans l'idée que le Congrès ne voulait que tergiverser.