CHAPITRE VII
LES CONFÉRENCES DE LA HAYE [Depuis le 30 septembre jusqu'au 21 novembre).
Léopold est élu empereur d'Allemagne; son couronnement à Francfort. — Déclaration du 14 octobre contenant les intentions de l'Empereur à l'égard des Belges. — Le comte de Mercy-Argenteau arrive à La Haye; première conférence avec les médiateurs. — Ultimatum des médiateurs remis à l'agent du Congrès belge. — La déclaration de Francfort est brûlée à Bruxelles. — Agitation des partis; protestations en faveur de Van der Mersch ; il est transféré à Louvain. — Proclamation belliqueuse de Van der Noot. — Séances du Congrès renforcé des 13, 14, 15 et 16 novembre. — Réponse du Congrès à l'ultimatum des médiateurs ; elle est portée à La Haye par une nouvelle députation. — Efforts du gouvernement pour ranimer l'enthousiasme de la nation. — Découragement général. — Conférence d'Andoy entre les députés du Congrès et les officiers supérieurs de l'armée ; la plupart de ceux-ci veulent se soumettre aux ordres des puissances étrangères. — Schœnfeld lui-même adresse sa démission au Congrès. — Les députés envoyés par le Congrès à La Haye font connaître les résultats de leur mission; le comte de Mercy est inflexible ; il refuse à son tour tout armistice ; protestation des médiateurs. — Terrible position du Congrès de Bruxelles ; il prend enfin le parti de nommer l'archiduc Charles d'Autriche grand-duc héréditaire de la Belgique. — Des députés partent immédiatement pour notifier ce décret au maréchal Bender.
Tandis que la Belgique s'aveuglait encore sur le sort qui l'attendait, un événement grave et décisif s'accomplissait au delà du Rhin. La ville de Francfort avait été le théâtre d'une cérémonie qui allait bientôt disparaître pour jamais avec les autres souvenirs du moyen âge : c'était l'élection d'un empereur d'Allemagne. Le 30 septembre 1790, dès six heures du matin, les compagnies bourgeoises avaient pris les armes et s'étaient réunies aux endroits qui leur étaient
assignés ; vers neuf heures, le cortège des électeurs et des ambassadeurs se dirigea vers l'antique collégiale de Saint- Barthélémy. Le maréchal héréditaire de l'Empire marchait en tête; venaient ensuite, revêtus de leurs habits de cérémonie et montés sur des chevaux superbement harnachés, les trois électeurs archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne; ils étaient suivis des ambassadeurs électoraux de Bohême, du Palatinat, de Saxe, de Brandebourg et du Hanovre, tous également à cheval et couverts de riches manteaux espagnols. Après la messe, le Veni Creator fut entonné par l'archevêque de Mayence, puis les électeurs prêtèrent successivement sur l'autel le serment d'élection, et la cérémonie ayant été terminée par l'hymne Veni sancte spiritus, ils se rendirent dans la salle qui leur était réservée au Rœmer. Vers trois heures une salve de trois cents coups des canons placés sur les remparts et le son de toutes les cloches annoncèrent que l'élection était consommée; on apprit au peuple que Léopold, roi de Hongrie et de Bohême, avait été proclamé à l'unanimité des suffrages empereur d'Allemagne. C'était là le fruit de sa réconciliation avec la Prusse et un des résultats de la convention de Reichenbach. Le 4 octobre le nouveau chef de l'Empire fit son entrée solennelle à Francfort, et le 9 il y fut couronné suivant l'antique usage. Cette cérémonie mérite aussi une mention particulière. Tandis que les cloches sonnaient à grandes volées et que cent canons retentissaient, les électeurs ecclésiastiques précédaient à l'église de Saint-Barthélémy le nouvel élu. Un immense cortège alla le chercher au Rœmer et le conduisit à la collégiale ; il s'avançait derrière les princes de l'Empire, sous un dais porté par les plus anciens
magistrats de Francfort. Les trois électeurs ecclésiastiques, entourés d'une multitude d'évêques et d'abbés, attendaient l'Empereur à la porte de l'église et le conduisirent à sa place. L'archevêque de Mayence, étant monté ensuite à l'autel, fit une prière, les yeux tournés vers l'Empereur ; le chapitre entonna YExaudi nos, puis Léopold prêta serment. L'archevêque de Mayence, procédant alors à la cérémonie du sacre, oignit l'Empereur avec l'huile sainte à la tête, à la poitrine, au cou, aux épaules, aux jambes, aux coudes et à la main. Léopold, étant allé ensuite revêtir les vêtements impériaux dans la sacristie, reparut devant l'autel et y reçut l'épée de Charlemagne, l'anneau, le globe et la couronne. Il communia, vint s'asseoir sur le trône, et les chevaliers s'élant agenouillés devant lui, il les toucha de son épée. La cérémonie s'acheva au Rœmer par le festin traditionnel.
Un des premiers actes de l'empereur Léopold II fut la déclaration qu'il signa, le 14, pour faire connaître ses intentions à l'égard des Belges. La connaissance des engagements que l'Empereur avait contractés à Reichenbach avec les puissances maritimes et la Prusse n'ayant pas produit l'effet qu'il en attendait, il venait, disait-il, de se concerter avec les trois cours pour qu'elles eussent à s'expliquer publiquement sur l'étendue des stipulations de Reichenbach et en même temps il ne voulait, de son côté, laisser aucun doute sur la réalité de ses intentions. En conséquence, il s'exprimait dans les termes suivants : « Nous nous engageons, de » la manière la plus solennelle, sous l'obligation du serment, » que nous prêterons à notre inauguration lorsqu'elle » pourra avoir lieu, et sous la garantie des cours de Lon- » dres, de Berlin et de la république des Provinces-Unies,
» à gouverner respectivement chacune de nos provinces
» belgiques sous le régime des constitutions, chartes et
» privilèges 'qui étaient en vigueur pendant le règne de feu
» S. M. l'impératrice Marie-Thérèse ; promettant, sous notre
» parole d'empereur et roi, de ne jamais y donner, ni
» souffrir qu'il y soit donné de notre part ou en notre nom
» la moindre atteinte, et de remettre en son entier tout ce
» qui pourrait avoir été fait, sous le dernier règne, contre
» la teneur desdites constitutions. Après cet engagement
» solennel, nous invitons, interpellons et sommons tous nos
» sujets belgiques de reconnaître notre autorité légitime,
» et de nous prêter, entre les mains de ceux qui auront
» commission à ce de notre part, le serment de fidélité et
» d'obéissance qui nous est dû, déclarant que nous enseve-
» lirons dans un profond oubli tous les excès et les désor-
» dres commis pendant ces derniers temps, sous l'amnistie
» générale que nous ferons publier en faveur de tous ceux
» qui, avant le 21 novembre prochain, poseront les armes,
» et mettront fin à toutes instigations ou manœuvres quel-
» conques contre l'exercice paisible de notre autorité...
» Dès que la cessation des troubles actuels aura donné
» lieu à notre inauguration solennelle successivement et
» séparément dans les provinces respectives, nous recevrons
» et accueillerons avec plaisir, examinerons avec attention,
» et traiterons avec confiance, de concert avec les États de
» chacune desdites provinces, toutes les demandes géné-
» raies ou particulières qui, sans s'écarter de la Constitution,
» et sans donner atteinte à l'exercice de notre autorité
» légitime, auront quelque rapport direct à la prospérité
» publique, laquelle fera sans cesse l'objet de tous nos
» soins; et, afin de connaître d'autant plus directement les
» vœux de toutes les classes de citoyens qui, dans les pro-
» vinces respectives, auraient un intérêt réellement fondé
» à la chose publique, nous accorderons volontiers entrée et
» séance aux États respectifs, après nous être sur ce entendu
» et concerté avec eux sur le pied de la Constitution, à tous
» corps et communautés religieuses et civiles, et tous parti-
» entiers dont le patriotisme et les lumières pourraient être
» ou devenir d'une utilité reconnue à VÊtat, nous obligeant
» cependant, dès à présent, à ne jamais chercher à y intro-
» duire, ni exiger qu'il y soit introduit des représentants de
» corps, ou des individus qui auraient avec notre service
» des relations particulières ou se trouveraient liés par des
» obligations quelconques qui pourraient gêner la liberté
» des suffrages; nous obligeant également encore, sous la
» foi de notre serment, à ne jamais exclure ni faire exclure
» des États respectifs les corps et communautés, ni les
» familles ou individus qui, aux termes de la Constitution,
» ont droit d'y intervenir actuellement, ni même aucun
» desdits corps, communautés ou familles. Pour assurer
» un libre cours à la justice ; pour rétablir et maintenir
» Tordre public, ainsi que l'exercice constitutionnel de
» notre autorité légitime; pour protéger efficacement la
» propriété et la liberté des citoyens, aux termes des lois;
» pour défendre les habitants tranquilles contre les entre-
» prises des méchants, et pour réprimer les excès auxquelles
» ceux-ci pourraient encore tenter de se livrer, nous faisons
» marcher actuellement vers les Pays-Bas une armée de
» 30,000 hommes. Ces troupes ne seront toutes arrivées à
» leur destination que vers le 21 novembre : c'est le dernier
» terme que notre clémence, aidée des bons offices des
» puissances garantes, peut laisser au retour des insurgents
» à l'obéissance ; ce terme écoulé, lesdites troupes, jointes
» à celles qui s'y trouvent déjà, se porteront en avant dans
» le pays, comme amies de tous ceux qui se conduiront
» paisiblement à leur égard, comme ennemies de tous ceux
» qui s'opposeraient à main armée à leurs mouvements.
» Nous avons donné les ordres les plus précis à tous les
» généraux et officiers commandants nosdites troupes, de
» faire observer la plus sévère discipline, de se conduire avec
» la plus grande modération, de protéger et défendre les per-
» sonnes et les propriétés des innocents, de ménager même
» celles des coupables, autant que pourront le permettre
» les mesures auxquelles une opiniâtre résistance les force-
» rait. Nous invoquons tous les jours le Très-Haut afin
» qu'il daigne éclairer nos peuples belgiques sur leurs vrais
» devoirs envers nous, et sur leurs intérêts les plus chers.
» Si nos vœux ardents sont exaucés, une prompte soumis-
» sion fera cesser les calamités qui affligent ces malheureuses
» provinces et préviendra l'emploi des forces dont nous
» sommes obligés de montrer l'appareil pour soutenir les
» droits de notre couronne et tirer de l'oppression des
» peuples soumis à notre domination légitime. Nous invitons
» formellement et séparément les États des différentes pro-
» vinces à s'assembler incessamment dans le lieu ordinaire
» de leurs assemblées provinciales, et nous les sommons
» de déclarer sans délai, par une réponse catégorique,
» s'ils entendent ou non reconnaître notre autorité légitime,
» et nous prêter le serment ordinaire en leur qualité de
» représentants constitutionnels du peuple de leur province,
» sous les engagements solennels repris aux articles précé- » dents... » Ce manifeste dénotait la modération et la sagesse du prince, dont on a pu dire avec raison qu'il était éminemment propre à réparer les maux causés par la fougue perturbatrice de Joseph.
Ce fut également le 14 octobre que le comte de Mercy- Argenteau arriva à La Haye. Il avait rempli jusqu'alors les fonctions d'ambassadeur à la cour de France, où il était l'ami et souvent le conseiller de Marie- Antoinette ; déjà avancé en âge, il se distinguait par la finesse de son esprit.
De même que les princes de la maison d'Autriche, ce grand seigneur appartenait à l'école progressive; et bien qu'il eût vu la monarchie française profondément ébranlée sous les coups des réformateurs, il favorisait les innovations; même il aurait voulu assurer, avec le retour de la domination autrichienne, le triomphe des progressistes en Belgique. Quand le comte de Mercy eut communiqué aux ministres des trois cours alliées le manifeste de Francfort, il s'éleva quelques difficultés au sujet de la réponse qui serait faite par les médiateurs à la dernière note du Congrès de Bruxelles. Le grand pensionnaire de Hollande, craignant qu'une fois les Pays-Bas soumis, les promesses faites par la cour de Vienne à la république ne restassent sans effet, s'adressa à M. de Mercy pour obtenir quelques garanties. La réponse du plénipotentiaire autrichien n'ayant pas été satisfaisante, le grand pensionnaire refusa de signer la déclaration aux Belges; pour le faire revenir de cette détermination, il fallut une seconde note dans laquelle M. de Mercy donnait plus d'assurances à l'égard des modifications qu'on appor-
terait au traité de Fontainebleau (i). Le ministre autrichien notifia ensuite aux médiateurs les intentions ultérieures de Léopold, pour le cas où les Belges se soumettraient volontairement; l'Empereur promettait de révoquer la plupart des édits principaux de Joseph II, et de respecter les privilèges en vigueur sous le règne de Marie-Thérèse. Deux jours après avoir reçu cette note, le 31 octobre, les médiateurs remirent à l'agent du Congrès de Bruxelles leur ultimatum. Ils rappelaient officiellement, pour la troisième et dernière fois, qu'il ne tenait qu'à la nation belge de voir rétablir sa Constitution légitime, telle qu'elle existait en sa plus grande pureté avant le commencement du règne de Joseph II, ainsi que tous ses privilèges religieux et civils, avec un oubli parfait de tout ce qui s'était passé pendant les troubles; mais ils ajoutaient que le temps pressait, et qu'on ne donnerait aux Belges qu'un terme de vingt et un jours pour accepter les propositions contenues dans le manifeste de Francfort, expédié directement aux États par le comte de Mercy. « Si vous laissez écouler ce temps sans vous » déclarer, disaient les médiateurs, ou si, dans l'intervalle. » vous donnez de votre côté occasion à quelque nouvel » accident ou agression hostile, nous protestons que nos » souverains respectifs ne sauraient plus garantir votre sort, » et que ceux qui, par leur obstination, seront la cause des » malheurs dont la nation deviendra infailliblement la vie- » time en seront responsables. »
Le Congrès, ayant pris connaissance de l'ultimatum des médiateurs et du manifeste de Francfort, résolut, le
(1) Voy. Résumé des négociations, etc., p. 45.
3 novembre, de délibérer en commun avec les États généraux et de demander en outre qu'on lui adjoignît pour le 16 des députés extraordinaires. Cette réunion fut ensuite fixée au 13.
La populace de Bruxelles, excitée par les exagérés du parti oligarchique, avait accueilli avec des cris de fureur les propositions de Léopold. En vertu de ce manifeste, disait-on, le vonckisme va faire irruption dans les États et le gouvernement y introduira tant de personnes affidées qu'il sera toujours maître des délibérations. On répandit dans le public un factum portant que le peuple souverain de Brabant avait condamné la déclaration de Francfort à être lacérée et brûlée sur la Grand'Place de Bruxelles. Cet arrêt fut rigoureusement exécuté : le 6 novembre, en présence d'une foule immense qui couvrait la Grand'Place, on donna lecture du manifeste de l'Empereur au pied de l'arbre de la liberté, puis on le brûla.
Dans ces graves circonstances tous les partis s'agitèrent de nouveau.
Van der Noot et ses partisans voulaient une guerre à outrance pour maintenir l'indépendance nationale; les hommes plus modérés désiraient un accommodement avec l'Autriche, parce qu'ils craignaient les suites d'une obstination dont le succès ne leur paraissait rien moins que probable. Les vonckistes, de leur côté, renouvelaient leurs plaintes en faveur de Van der Mersch, toujours enfermé dans la citadelle d'Anvers, et leurs protestations contre le gouvernement des États (i) ; la plupart des démo-
(1) Le gouvernement n'était, aux yeux des vonckistes, qu'une oligarchie cléricale composée de l'archevêque de Malines, de l'évêque d'Anvers, de l'abbé de Tongerloo, de Van Eupen et de Yan der Noot.
crates ne dissimulaient guère non plus leur préférence pour un arrangement avec l'Empereur conforme aux propositions et aux garanties consignées dans son manifeste. Mais alors la plèbe fut de nouveau excitée contre eux ; de nouveau on les maudit du haut des chaires, et l'exaspération devint si grande que l'on craignit sérieusement pour la vie de Van der Mersch et des autres officiers encore détenus. La famille de Van der Mersch adressa un mémoire pressant au Congrès pour que les arrêts du général lui fussent promptement assignés dans une autre province, ou du moins dans une autre ville du Brabant. Le Congrès faisant attendre sa réponse, Mme Van der Mersch transmit aux États de Flandre un exemplaire de ce mémoire imprimé, en invoquant leur protection en faveur d'un détenu qui avait plus d'un titre à leur bienveillance. Enfin, sur les instances réitérées des États de Flandre, Van der Mersch fut transféré, dans la nuit du 10 au li novembre, de la citadelle d'Anvers au couvent des Frères célites de Louvain.
La prudence commandait impérieusement d'ouvrir sans retard de nouvelles négociations avec La Haye ; car l'armée autrichienne s'avançait à marches forcées. Le Congrès savait aussi que tout espoir d'obtenir du secours de la France était évanoui, et que, de tous les vainqueurs de la Bastille qu'on attendait, il n'était arrivé à Mons que deux officiers seulement (1). Les meneurs du parti oligarchique persistaient néanmoins avec chaleur et même quelquefois avec violence dans leur déclaration de mourir plutôt que de rentrer sous le joug de l'Autriche. Tous les membres du Congrès
(l) Les agents du Congrès à Paris étaient à cette époque M. de Thiennes et M. Gendibien, qui remplaça, du 9 au 25 novembre, M. de Haveskercke.
n'avaient pas la même assurance ni les mêmes illusions ; mais les hommes sensés, ceux qui auraient voulu un accommodement immédiat, se savaient exposés à la rage des pamphlétaires et à la haine du peuple. Pour influencer l'opinion, Van der Noot fit enfin publier la proclamation suivante :
Vaincre ou mourir! Il
« Brave peuple belgique, vos ennemis, aussi téméraires qu'audacieux, osent menacer encore votre religion et votre liberté; frémissez d'indignation et courez aux armes.
» L'armée doit d'abord être mise sur le pied le plus respectable de 50,000 hommes bien armés et équipés, dont le courage saura bientôt faire repentir l'ennemi de son audace. Quatre cent mille volontaires des villes et des campagnes, animés du même esprit en faveur de la religion menacée, et dont la valeur ne peut être suspectée par personne, les soutiendront.
» Aux armes ! ! !
» Bruxelles, le 11 novembre 1790. »
A l'ouverture de l'assemblée extraordinaire du Congrès Van Eupen prit le premier la parole pour rappeler avec force les devoirs impérieux de tous envers la religion et la liberté menacées; il proposa ensuite de jurer sur le crucifix de ne point accepter les offres de l'Autriche. Mais cette proposition ne fut pas accueillie avec l'enthousiasme qu'il espérait ; voici quelles furent, en résumé, les résolutions prises par l'Assemblée :
Les deux premières séances (13 et 14 novembre) furent presque entièrement remplies par la lecture de la correspondance de La Haye; on adopta ensuite une motion tendante à contracter une alliance avec les Liégeois pour repousser les troupes autrichiennes du territoire, motion qui tomba d'elle-même; enfin, sur le rapport du comité des finances, une lettre pressante fut adressée aux États des provinces afin qu'ils procurassent au trésor une somme d'un million de florins. Les États étaient invités à faire verser au trésor, endéans les trois jours, leur quote-part dans cette somme ; ils devaient employer à cette fin tout leur crédit pour ne pas rendre, par leur faute, les opérations ultérieures du Congrès inutiles et même nuisibles à la liberté commune; chaque province était invitée en outre à fournir régulièrement son contingent dans la somme de 1,700,000 florins à laquelle le Congrès venait de fixer les dépenses nécessaires pour chaque mois. Ce ne fut que dans la matinée du 15 que la question suivante fut résolue affirmativement à la presque unanimité : « Le vœu de l'Assemblée est-il d'obtenir l'armistice et le demandera-t-on? » 11 fut également décidé que Ton nommerait tout de suite un comité composé d'un député de chaque province, pour préparer un projet de réponse à l'ultimatum des ministres de la triple alliance; dans la séance du soir on adopta aussi, après de vives discussions, une proposition des députés du Hainaut tendante à envoyer une nouvelle députation à La Haye. Le même jour, sur la proposition de Van der Noot, il avait été résolu de décréter une levée en masse de tous les citoyens en état de porter les armes, parce qu'à tout événement la nation devait prendre une attitude respectable. Le 16, dans
la séance du soir, qui se prolongea bien avant dans la nuit, on adopta la réponse qui devait être portée à La Haye ainsi que les instructions secrètes des députés. La réplique du Congrès était conçue en termes vagues; il s'efforçait de justifier sa lenteur et son indécision, accueillait la proposition d'armistice, mais demandait un nouveau délai pour décider avec le calme de la réflexion le sort du pays ; il repoussait avec énergie la proposition de rétablir les privilèges en vigueur sous le règne de Marie-Thérèse, réclamait Y ancienne et légale Constitution, c'est-à-dire qu'il aurait voulu faire rétrograder la Belgique de deux siècles. Les instructions secrètes, dans lesquelles étaient rappelés tous les griefs anciens et récents contre le gouvernement impérial, dénotaient aussi l'embarras et l'incertitude de l'Assemblée (i). Elle nomma ensuite, à la majorité des voix, les députés chargés de porter sa réponse à La Haye : ce furent le comte de Baillet, représentant du Brabant; M. de Grave, représentant de la Flandre; M. Petitjean, représentant du comté de Namur, et le chevalier de Bousies, représentant du Hainaut. Ils partirent, le 17 à midi, emportant en quelque sorte les destinées de la révolution belge.
11 ne fallait plus compter sur l'armée; Schœnfeld, par sa conduite équivoque, avait beaucoup contribué à lui faire perdre toute assurance, toute discipline. Les chefs euxmêmes pervertissaient le soldat par leur exemple : plus
(1) « Ces instructions, disaient les députés de Tournai dans leur rapport à leurs commettants, nous parurent insuffisantes, en ce qu'elles ne contenaient rien qui indiquât que celte récapitulation des griefs n'était pas là apportée comme motif de persévérer dans toute exclusion du gouvernement autrichien, et qu'on omettait de marquer clairement qu'on était disposé à s'arranger avec le roi Léopold, au moyen de ces conditions et autres de la même nature à ajouter. » Documents ■politiques et diplomatiques, etc., p. 412.
d'exercices, plus de travaux militaires, la colonne d'Andoy ne se plaisait que dans l'inaction et dans la débauche ; et quant à la colonne de Bouvignes, elle n avait échappé qu'avec peine à cette contagion.
Cependant, désireux de remplir le vide causé par l'effrayante désertion qui régnait parmi ses troupes, le Congrès avait promis, dès le 1 0 octobre, une rente viagère de vingt florins et une médaille en or avec cette inscription : Défenseur de la patrie, à tous ceux qui prendraient, avant le 15 décembre, un engagement de quatre années; mais ce stimulant même n'avait pas produit les résultats que l'on en attendait. Espérant toujours ranimer l'enthousiasme de la nation, le Congrès adressa, le 17 novembre, la circulaire suivante aux États des provinces : « Les circonstances du » moment exigeant que les volontaires les plus zélés des » provinces respectives marchent et se concentrent vers les » frontières du Brabant, de la Gueldre, du Hainaut et de la » province de Namur, et voulant autant qu'il est en nous » pourvoir aux moyens de sécurité pour l'intérieur des pro- » vinces, nous nous sommes sur cet objet abouchés avec les » États généraux : le résultat de notre conférence a été » qu'il importait essentiellement que vos Hautes Puissances » requissent sans délai les magistrats des villes et ceux des » villages de veiller à ce que tous les habitants en état de » porter les armes, qui en sont pourvus ou qui peuvent s'en » procurer à leurs frais soient incessamment armés pour » la seule défense de leurs foyers respectifs. » Les volontaires devaient rester cantonnés et se réunir en cas d'alarme aux endroits qui leur seraient indiqués; outre le pain, on leur promettait huit sous par jour. Malgré cette invitation si
pressante, les volontaires, découragés par les désastres du mois de septembre, ne répondirent qu'en petit nombre à l'appel du Congrès; le patriotisme s'éteignait, l'abattement était partout (i).
Le manifeste de Francfort et la déclaration des médiateurs avaient circulé dans l'armée ; l'alternative laissée aux Belges consternait beaucoup d'officiers et faisait même impression jusque sur le soldat. Excités par les intimes du général en chef, plusieurs colonels et d'autres officiers firent connaître publiquement que si le Congrès ne songeait point à conclure un arrangement conforme à la déclaration des trois CQurs médiatrices, ils se croiraient obligés de donner leur démission. Schœnfeld s'empressa de signaler ces menaces au Congrès, et celui-ci, effrayé, envoya au quartier général une députation, dont faisaient partie Van der Noot et Rohaert,
(1) « Les temps étaient accomplis, dit un contemporain, les villes et les campagnes restaient sourdes à la voix de Van der Noot et à celle de ses partisans ; le clergé n'avait plus d'ascendant sur les habitants des campagnes... » Mémoires de M. Walter.
La proclamation suivante était propagée par des démocrates exaspérés et s'adressait particulièrement à l'armée :
« Compatriotes, » Nous avons les premiers exposé nos jours et nos fortunes pour voler à la défense de vos droits et de votre liberté. Des ambitieux, des hommes avides de pouvoir ou de fortune, vous ont trompés. Pour parvenir à leurs fins perfides, ils vous ont désigné ceux qui. voulaient placer le peuple à leur niveau comme des ennemis de la religion. Vous savez maintenant, compatriotes, combien ils ont abusé de cet insidieux moyen, au point qu'ils sont parvenus à le rendre ridicule. Vous savez maintenant comment ils ont conduit le vaisseau de l'État dont ils se sont si audacieusement déclarés les seuls pilotes. Vous êtes aujourd'hui, par leur stupide incurie, à la veille d'un naufrage inévitable. Nous y serons engloutis avec vous ; mais nous, nous périrons avec l'honneur sauf; ils ne pourront pas, eux, en dire autant. Ils ont impitoyablement jeté votre premier défenseur dans les fers; ils ont persécuté ses compagnons, ses frères d'armes, pour vous vouer à la honte d'être placés sous le commandement de chefs et de généraux étrangers, sur l'obéissance passive desquels ils savaient pouvoir compter. Notre zèle a survécu à leurs vexations, mais que pouvons-nous maintenant ? Rien. Vos indignes maîtres vous appellent à une levée générale d'hommes ; ils voudraient encore vous soutirer de l'or, après avoir fait répandre inutilement votre sang ; ils voudraient encore, les infâmes, avant d'abandonner leur position, se repaître du tableau, si déchirant pour tant d'autres, des convulsions qui précèdent ordinairement la mort...
» Les premiers soldats de la liberté belgique. »
pensionnaire de Gand. Le 19 novembre, Koehler, ayant été invité à se rendre à Andoy, fut interrogé par le général en chef sur la situation de la colonne de Bouvignes. Quoiqu'il se doutât des intentions de Schœnfeld, il répondit avec fermeté qu'il était vrai que sa colonne était beaucoup diminuée parle départ des volontaires; que l'ennemi était beaucoup renforcé, et que ses forces augmentaient encore tous les jours; que cependant il n avait aucune plainte à faire; que, quelle que fût la supériorité de l'ennemi, la colonne de Bouvignes ne le craignait pas. Schœnfeld, surpris de cette déclaration, dit à Koehler qu'il l'avait appelé expressément pour qu'il fît son rapport à une députation du Congrès, laquelle devait interroger aussi les colonels des différents régiments (1). Les députés du Congrès étant entrés, Koehler réitéra sa déclaration. L'officier qui lui succéda était le colonel Thienne, du régiment d'Anvers; il remit à Van der Noot un papier contenant en substance que :« vu le découragement total de son régiment en particulier et de l'armée en général; vu le peu d'espérance de succès, lui, comme étranger, ne se regardait point du tout comme obligé de sacrifier son honneur et sa vie dans la. certitude d'une défaite en cas d'attaque; d'ailleurs qu'il ne prétendait point agir en contradiction des propositions de sa cour et des puissances alliées ; qu'en conséquence, il priait les députés de vouloir accepter sa démission. » Il ajoutait que « les sentiments de tous les officiers de son corps étaient les mêmes, mais qu'il les avait empêchés de signer cette représentation, pour qu'elle ne fût point considérée comme un
(I) Voy. les Mémoires militaires sur ta campagne de l'armée belgique, p. 140.
complot. » Van der Noot, pour l'engager à continuer son service, lui prouva que son honneur serait plutôt compromis s'il quittait le drapeau belge dans ce moment critique; que ce serait donner un mauvais exemple qui pourrait entraîner la perte de l'armée ; qu'il n'avait point de raisons d'ailleurs pour montrer tant d'inquiétude, que tout se préparait pour un accommodement. Ébranlé par les instances de Van der Noot, le colonel Thienne promit enfin de rester et d'employer ses efforts pour détourner ses officiers de la résolution qu'ils avaient voulu prendre. Mais il fut impossible de persuader l'officier qui succéda à Thienne; c'était M. d'Herbestein, colonel d'un régiment de dragons ; il allégua que son régiment se trouvait dans un poste où il ne pouvait se défendre, ayant la rivière à dos; que les seules troupes qui fussent à même de le soutenir avaient déclaré qu'elles partiraient ou mettraient bas les armes en cas d'attaque; que toutes ces circonstances l'avaient déterminé à donner sa démission ainsi que celles de tous les capitaines d'escadron et de plusieurs autres officiers. On trouva heureusement quelqu'un qui fit rougir tous ces lâches par de nobles et patriotiques paroles. M. le comte de Braine, colonel du régiment de Hainaut, s'exprima en ces termes : « Messeigneurs, je ne » connais rien d'aucun découragement ni cabale dans le » régiment que j'ai l'honneur de commander; au, contraire, » il me donne les plus grandes assurances de sa bonne » volonté pour faire son devoir devant l'ennemi ; et tout ce » que je peux dire, c'est que Vos Seigneuries peuvent » compter sur le régiment de Hainaut. » Mais cette protestation si énergique contre la cabale qui avait désorganisé l'armée n'empêcha point le principal confident de Schœnfeld,
le comte Henri du Cliâtel, commandant du régiment de West-Flandre, de renchérir encore sur les allégations de Thienne et d'Herbestein. 11 déclara que son régiment était en très mauvais état et totalement découragé ; qu'il offrait sa démission et celle de ses officiers ; que si on ne la leur accordait pas le même jour, leur intention était de partir le lendemain sans attendre; que le temps que l'Empereur avait accordé était prêt à expirer; qu'il était entré volontairement dans le service et qu'il prétendait le quitter de même ; qu'il était, enfin, déterminé à profiter de l'offre du monarque. Comme ces paroles soulevaient des murmures, on entendit Schœnfeld excuser cet officier auprès de ceux qui le blâmaient. Les commandants de ces différents régiments s'étant retirés, Koehler fit connaître au général en chef et aux députés que la veille il avait visité la citadelle de Namur et qu'il avait été extrêmement surpris de la trouver dans un état absolument hors de défense; si quelqu'un, ajouta-t-il, avait étudié de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux ennemis, il avait parfaitement réussi. Le général en chef répondit que, n'ayant pas été depuis longtemps au château, il n'avait pas pu voir toutes les défectuosités signalées par Koehler. Tandis que celui-ci, soupçonnant une trahison et prévoyant tous les désastres qui allaient survenir, retournait tristement à Bouvignes, Schœnfeld lui-même envoyait sa démission au Congrès. Il représentait à l'Assemblée souveraine « que son rôle personnel changeait dorénavant de » nature; qu'il avait pu servir les Belges avec honneur tant » que leur cause avait été avouée par les puissances les » plus considérables de l'Europe, mais que dès que ces » mêmes puissances déclaraient d'une manière positive
» qu'elles ne s'en mêlaient plus et qu'elles les abandonnaient » à eux-mêmes, il devait supplier le Congrès de remettre » l'armée dans d'autres mains; qu'outre qu'une résistance » fondée uniquement sur les propres forces de la nation lui » paraissait peu possible, il lui semblait que, n'étant point » un aventurier, il ne devait point en jouer le rôle en contri- » buant à maintenir le peuple dans une erreur qui ne pouvait » que lui devenir funeste (1). » Le Congrès, néanmoins, ne soupçonnait pas encore le rôle honteux que Schœnfeld avait accepté; il lui écrivit immédiatement pour le conjurer de revenir sur sa détermination. « Nous sentons bien, disait-il, » que notre barque est exposée à une tempête, mais ne » perdons pas l'espoir de la mener encore au port, sous la » conduite d'un pilote comme vous. Notre confiance a été » jusqu'ici placée entièrement en vous et elle n'a pas eu » de bornes; serait-il possible que dans un moment de crise » vous nous retiriez vos soins? Vous sentirez que cela » jetterait la nation, qui peut encore se défendre, dans le » plus désolant abattement. Jusqu'ici nous avons approuvé » tout ce que vous avez fait, et nous approuverons de même » tout ce que vous croirez utile à notre défense. »
Sur ces entrefaites, le Congrès avait reçu, le 20, à onze heures du soir, le premier rapport des députés envoyés à La Haye. Ils rendaient compte de la conférence qu'ils avaient eue dans la matinée du 49 avec les ministres médiateurs. Quoique la note du Congrès ne leur parût pas concluante, ils avaient eu égard aux explications verbales des envoyés, et ils avaient fini par calculer le temps qu'il faudrait
(1) Mémoire pour servir à lu justification du général Schœnfeld, p. 9.
aux Belges pour consulter le peuple sur le choix d'une nouvelle députation chargée uniquement de négocier un armistice. Au sortir de cette conférence, les ministres médiateurs avaient eu avec le comte de Mercy une entrevue qui s'était prolongée pendant quatre heures et qui avait été très orageuse ; mais le ministre autrichien s'était montré inébranlable. A six heures du soir les médiateurs avaient fait connaître aux députés belges que M. de Mercy refusait tout armistice, par la raison que la réponse du Congrès n'était à aucun égard satisfaisante aux propositions qu'on lui avait faites. Les députés avaient alors fait de nouveaux efforts pour obtenir un délai quelconque, ne fût-il que d'une huitaine de jours, même de trois, pour consulter les États; ils informaient enfin le Congrès que les médiateurs avaient consenti, sur leurs instances, à avoir une nouvelle conférence le lendemain avec le ministre de l'Empereur. Lord Auckland, ambassadeur d'Angleterre, écrivit, en effet, le 20, à M. de Mercy une lettre dans laquelle il disait : « Les propositions des envoyés de Bruxelles nous ont paru » fondées sur des principes équitables et modérés, qu'il » serait difficile d'outre-passer dans la situation actuelle » des choses, et qui annoncent de la part de la nation belge » le désir sincère de se réconcilier avec son souverain. Bien » plus, ils bornent maintenant au terme de huit jours leur » demande d'une prolongation de l'armistice ; les députés » repartent ce matin, et nous allons leur parler pour la » dernière fois à dix heures. Tout dépend de la réponse » qu'ils obtiendront; si elle doit être calquée sur la déter- » mination sévère que Votre Excellence nous a annoncée » hier, le désespoir achèvera de s'emparer des esprits, et
LES CONFÉRENCES DE LA HAYE 28 i
» l'entrée de l'armée autrichienne sera signalée par le » meurtre et le carnage; et votre cour, en obtenant des » succès, dont je ne prétends pas disputer la probabilité, » aura tout au plus le triste avantage d'avoir réduit par la » force des sujets dont les cœurs lui resteront aliénés. » Mais le comte de Mercy, s'appuyant sur la déclaration du 31 octobre, et prétextant l'impossibilité de retenir les troupes autrichiennes dans l'espace resserré où elles se trouvaient, refusa tout délai. Les envoyés belges venaient alors de faire connaître qu'ils acceptaient, au nom de leurs commettants, l'armistice proposé par les médiateurs; que, dès qu'il serait conclu, les États des provinces se réuniraient en assemblée générale à Bruxelles, et que celle-ci enverrait sans délai de nouveaux députés à La Haye pour aviser avec les médiateurs aux moyens de mettre fin aux troubles de la Belgique en assurant invariablement la liberté civile et religieuse. Cette déclaration était tardive; les médiateurs apprirent aux envoyés belges le refus définitif de M. de Mercy et leur remirent une contre-note portant « qu'il ne restait » plus aux provinces belges, pour prévenir les suites » fâcheuses que la marche des troupes impériales ne pou- » vait manquer d'entraîner après elle en cas de résistance, » que d'accepter les offres énoncées dans la déclaration des » ministres médiateurs du 31 octobre. » Les envoyés belges, après avoir transmis immédiatement cette déclaration au Congrès, quittèrent eux-mêmes La Haye, entre deux et trois heures de l'après-midi. Une telle issue des conférences contraria vivement les ministres médiateurs ; même après le départ des députés belges, ils insistèrent auprès de M. de Mercy pour obtenir un armistice; mais le ministre le refusa
de nouveau : son ultimatum était que les troupes autrichiennes entreraient dans le pays au jour fixé, soit comme amies, aux conditions stipulées dans la déclaration de l'Empereur, ou, comme ennemies, si elles rencontraient la moindre résistance. Irrités, les médiateurs remirent immédiatement à l'ambassadeur autrichien une protestation de laquelle il résultait que sa conduite était contraire à la bonne foi et aux engagements contractés à Reichenbach. « Nous » ne saurions nous persuader, disaient-ils, et Votre Excel- » lence, en y réfléchissant mûrement, se l'imaginera tout » aussi peu, que les choses en soient venues à un terme » extrême, qui puisse ou qui doive conseiller l'emploi de » la force militaire comme Tunique moyen de ramener la » nation belgique vers son souverain-. Par cette raison, » nous ne pouvons, ni ne voulons être censés avoir donné » lieu ou coopéré en aucune manière à la détermination » que Votre Excellence laisse entrevoir aujourd'hui, et nous » réservons, en conséquence, à nos souverains respectifs » telles mesures qu'ils jugeront convenables et analogues » aux circonstances présentes et futures. » Tous les ministres envoyèrent immédiatement des courriers à leurs cours respectives pour leur faire connaître cet incident inattendu. Depuis le départ de M. de Baillet et de ses collègues pour La Haye, le Congrès belge, inquiet et troublé, était, pour ainsi dire, en permanence ; le second rapport de La Haye, qui lui parvint le 21 avec la déclaration des médiateurs, avait encore accru son anxiété, lorsqu'il reçut au même moment une lettre désespérante de Schœnfeld. « L'ennemi » est à nos portes, disait celui-ci ; votre armée, étonnée de » la supériorité réelle de cet ennemi, est en partie décou-
» ragée. Je me place demain derrière la Meuse : mais mon » flanc gauche n'est appuyé qu'à Tirlemont; il est faible, et » peut être tourné; comment voulez-vous que je me défende? » Il faut ou quitter la Meuse et me réunir au général » Koehler, ou laisser le Brabant à. découvert et me replier » de son côté. Soyez-en persuadés : l'ennemi, si nous ne » recevons pas de réponse décisive de La Haye, ne nous » laissera aucun relâche, et vous le verrez aux portes de » Bruxelles avant qu'il soit trois jours. Au nom de Dieu, » ne vous aveuglez point ; prévenez l'orage, et croyez-en un » homme qui ne vous a jamais trompés, et qui se voit forcé » de vous répéter, avec les plus vives instances, la prière » qu'il a déjà eu l'honneur de vous faire : c'est de le dispenser » de mener davantage une barque qui, vu les circonstances, » surpasse absolument ses forces . »
Jamais l'Assemblée ne s'était trouvée dans une plus terrible position : à La Haye, sa cause était perdue; au dedans, elle était trahie par la plupart des chefs de l'armée; enfin, aux portes mêmes delà salle, le peuple faisait entendre des clameurs sinistres contre ceux qui penchaient pour un accommodement. Le Congrès commença par écrire à Schœnfeld la lettre que nous avons déjà citée; mais, avant de délibérer sur la situation des affaires et de prendre un parti définitif, il résolut d'attendre le retour des députés envoyés à La Haye. Ils arrivèrent enfin à six heures du soir, et ne firent que confirmer verbalement les nouvelles désespérantes contenues dans leur dernier rapport. Le temps pressait : à minuit le terme fatal prescrit pour la soumission du pays expirait; il fallait se décider. La foule immense qui entourait l'hôtel du Congrès attendait avec anxiété sa résolution,
continuant à vociférer contre ceux qui voulaientse soumettre. Résister ouvertement avec une armée désorganisée, c'eût été folie; adhérer simplement au manifeste de Francfort, c'eût été déchaîner le peuple contre les États généraux. L'Assemblée eut enfin recours à un parti mixte, pour sortir de cette cruelle position. Après une longue délibération, on adopta l'avis suggéré par les députés revenus de La Haye, lesquels s'appuyaient sur quelques propos glissés par les ministres médiateurs, et on résolut de proclamer à l'instant même l'archiduc Charles, troisième fils de Léopold II, souverain de la Belgique. A onze heures du soir les États généraux adoptèrent par acclamation et à l'unanimité la résolution suivante : « S. A. R. Charles, archiduc d'Autriche, » troisième fils de S. M. l'Empereur, est nommé duc, » comte, marquis et seigneur des provinces respectives, » sous le titre de grand-duc héréditaire de la Belgique, » suivant les règles de succession à établir, et avec les » clauses nécessaires pour que cette dignité ne soit jamais » confondue dans le chef de la maison d'Autriche, non plus » que dans un autre prince quelconque dont les autres États » ou domaines ne lui permettraient pas de résider constam- » ment dans le pays et de le gouverner en personne, la » nation étant convaincue que la première source de sa » décadence et de ses malheurs est dérivée de l'éloignement » de ses princes; de plus, sous la condition expresse de » conserver à toutes les provinces, et à chacune d'elles, » ses lois fondamentales et anciennes et tous ses droits » constitutionnels, ses usages et coutumes, et tout ce qui » peut mettre enfin à couvert sa liberté et sa religion, de » la manière et sous les garanties qui seront plus particu-
» lièrement fixées dans les conférences à tenir à cet effet, » et sous la réserve ultérieure que les provinces ne seront » tenues à rien en vertu de ce présent acte, au cas que le » vœu unanime qu'elles ont énoncé ci-dessus éprouvât de »" l'opposition de la part de S. M, l'Empereur. »M. Du Rieux, un des députés du Hainaut, et M. Bonaventure, envoyé par les consistoires de Tournai, furent chargés de notifier immédiatement ce décret au maréchal Bender ainsi qu'au général Schœnfeld, et de réclamer une suspension des hostilités jusqu'à ce que l'Empereur se fût expliqué. MM. de Bousies et de Grave retournèrent, de leur côté, à La Haye pour faire la même communication aux ministres médiateurs et au comte de Mercy-Argenteau. Malheureusement, un acte qui aurait pu naguère changer peut-être les destinées de la Belgique ne servit pas même alors à ralentir la marche de l'armée autrichienne.