‹ La république de NapoléonChapitre 10 sur 21 · LE RETOUR DE L EMPEREUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE L EMPEREUR

Sire, vous rentrerez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale, En habit d'Empereur !

Par cette même porte où Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sm' un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme Gharlemagne, Et grand comme César.

Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, Et, sur votre manteau, vos abeilles en foule Frissonner au soleil,

Paris sur ses cent tours allumera des phares, Paris fera parler toutes ses grandes voix; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares Chanteront à la fois !

Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence, Emu comme le prêtre au seuil du lieu sacré, Sire, on verra vers vous venir un peuple immense. Tremblant, pâle, effaré;

Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom.

Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon !

Une nouvelle armée, ardente d'espérance, Dont les exploits déjà sèmeront la terreur, Autour de votre char criera : Vive la France! Et vive l'Empereur!

En vous voyant passer, ô chef du grand Empire, Le peuple et les soldats tomberont à genoux; Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire Je suis content de vous ! i

Une acclamation douce, tendre et hautaine. Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint, Remplira la cité; mais, ô mon capitaine. Vous ne l'entendrez point!

De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire. Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas ; Ce spectacle sera touchant et beau; mais, Sire, Voiis ne le verrez pas !

Car, ô géant! couché dans une ombre profonde, Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris, et la France, et le monde, Vous serez endormi !

Vous serez endormi, figure auguste et fière, De ce morne sommeil, plein de rêves pesants, Dont BarberoLisse, assis sur sa chaise de pierre. Dort depuis ^ix cents ans.

L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu. Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu,

LA RÉPUBLIOX^E T)K NAPOLÉON

Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout, Et qui, touchés un soir par le vent des batailles, Se couchaient tout à coup.

Si bien qu'en vous voyant glacé, dans son délire, Et tel qu'un dieu muet qui se laisse adorer, Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire. Ne pourra que pleurer!

Oui, que pleurer!... Et, d'avance, dès que le g-ouvernement de Louis-Philippe eût révélé le dessein d'envoyer chercher à Sainte-Hélène les restes de Napoléon, l'émotion du peuple français se manifesta comme le poète l'exprime.

Dans la Revue des Deux Mondes du l^^juin 1840, un écrivain peu suspect d'enthousiasme^ M. de Carné, s'en étonne en ces termes : « La France donne à l'Europe un spectacle dont elle doit éprouver le besoin de se rendre compte à elle-même, car il n'en est pas de plus propre à provoquer de sérieuses méditations. A peine un ministre eut-il annoncé à la tribune législative qu'une pieuse restitution était sur le point de s'accomplir, que l'Assemblée, faisant trêve et aux divisions qui la partagent et aux intérêts si vivement excités, sembla subir l'influence d'un souvenir prestigieux, et laissa éclater une acclamation semblable à la voix longtemps contenue de tout un peuple. Sortie de l'enceinte législative, la grande nouvelle circula, comme font les bruits populaires, jusqu'aux extrémités du royaume; et, à cette heure, le seul événement pour la France, des grèves de la Bretagne aux chaumières des Pyrénées, c'est que les restes de

l'Empereur vont, après vingt années, traverser l'Océan pour reposer aux bords de la Seine dans son dernier tombeau, selon son dernier vœu. 11 n'est pas un vieux soldat qui ne se redresse sur le soc de sa charrue, pas un enfant qui n'écoute avec un redoublement d'attention les merveilleuses histoires de l'Empire. Il n'est guère de famille, il n'est pas assurément de lieu public où ne se soit produit de quelque manière ce sentiment de toutes les classes comme de tous les âges. On dirait que l'unité nationale s'est concentrée tout entière dans une seule pensée et autour d'une seule mémoire (1). »

Quand enfin la belle et glaciale journée du 13 décembre 1840 se leva, oii les cendres de l'Empereur entraient dans Paris, « jamais de si innombrables multitudes ne s'étaient pressées dans les flancs de la capitale, — raconte M. Elias Regnault, Histoire de Huit a?is. — De cin-

(1) M. Thureau-Dangin a décrit l'état de l'opinion publique : « La littérature grande et petite cherchait là son inspiration, et Victor Hugo menait le cœur nombreux et bruyant de l'impérialisme poétique, pendant que Barbier demeurait à peu près seul à protester contre Vidole. Il n'était pas de théâtre où l'on ne mît en scène Napoléon à tous les âges et dans toutes les postures. Qui se fût promené dans Paris, en regardant aux vitrines des marchands de gravures ou de statuettes, en feuilletant les brochures, en écoutant les chansons populaires et les harangues de carrefour, eût pu supposer que la Révolution de 1830 venait de res1,aurer la dynastie impériale. ))

A la Chambre des Pairs, en 1847, voici comment Victor Hugo parlait :

« Quant à moi, en voyant les consciences qui se dégradent, l'argent qui règne, la coiTuption qui s'étend, les positions les plus hautes envahies par les passions les plus basses, en voyant les misères du temps présent, je songe aux grandes choses du temps passé, et je suis, par moments, tenté de dire â la Chambre, à la presse, à la France entière : Tenez, parlons un peu de l'Empereur, cela nous fera du bien! »

quante lieues à la ronde, les villes, les villages, les bourgades avaient versé sur la Seine toute leur population, hommes, femmes, enfants et vieillards, tous entassés pendant de longues heures sous un froid de dix degrés, pour Jeter un coup d'œil passager sur le char qui portait leur divinité. Et, quand le char se montrait, les sanglots éclataient, mêlés à des cris d'amour; et l'âme de tout un peuple se confondait en un seul sentiment d'inexprimable ivresse... Plusieurs des invalides qui formaient la haie sur le passage du corps s'étaient agenouillés malgré la consigne. D'autres essuyaient des larmes roulant sur leurs paupières... Ce jour fut un grand enseignement pour ceux qui accusent les peuples d'ingratitude et d'oubli. Il montra surtout combien avait encore de puissance le nom de Napoléon, combien il parlait haut à l'imagination des Français. Un ministre de l'intérieur avait dit : Najmléoii fut le souverain légitime de la France. La nation tout entière venait de le redire, avec bien plus d'éloquence encore, par son enthousiasme, ses joies et ses attendrissements. »

D'après un témoin oculaire, — cité dans le petit opuscule intitulé : la Légende napoléonienne et ses renégats (Paris, 1869), — « pendant que les cendres d'un Empereur, escortées par le fils d'un roi, passaient devant eux, les républicains eux-mêmes sanglotaient. L'un des plus radicaux, M. Démosthène Ollivier, — son fds le raconte dans son récent ouvrage, — voyant un Anglais qui ne s'était point découvert, se précipita sur lui, indigné, et lui arracha son chapeau. » Le même témoin de cette journée

ajoute : « Ce qui frappa nos yeux ne saurait se décrire." Des hommes s'élançaient des rangs pressés, et tombaient à genoux. D'autres portaient convulsivement à leurs lèvres les draperies du cercueil. Des vieillards, le front découvert, pleuraient en joignant les mains. Des femmes, leurs petits enfants dans les bras, couraient haletantes après ce cercueil, et le faisaient toucher par des fronts innocents. Ce n'était partout que sanglots, transports, ivresse et délire. Jamais croyants, à l'heure du martyre, n'ont ressenti de tels élans. »

Un autre témoin oculaire, M. Legouvé, a raconté, lui aussi, ses impressions : « Ceux qui ont vu cette journée ne l'oublieront jamais, dit-il. Ce fut un second retour de l'île d'Elbe. On eût dit un monarque rentrant en triomphe dans sa capitale. Le ciel même semblait s'être mis de la fête. Au ciel, le soleil d'Austerlitz ! Dans l'air, des milliers de petites étoiles de glace qui, en tombant, irrisaient le sol et le char. Pour porte d'entrée, l'Arc de triomphe! Pour cortège, les débris de l'ancienne armée mêlés aux gloires de la nouvelle ! Sur tout le parcours, une foule innombrable, étagée sur des estrades et saluant d'acclamations passionnées chaque pas du char qui s'avançait! iVux Invalides, toutes les autorités constituées, tous les pouvoirs publics, l'armée, le Parlement, la Magistrature, l'Université, les Académies, en grand costume, inclinant devant ce cercueil l'élite de la France libre ! Enfin, pour couronnement de cette journée d'apothéose, le Requiem de Mozart, chanté par ce que tout Paris comptait de plus illustres artistes! A cinq heures, tout était fini. Le bruit

et Féclat de cette fête triomphale s'éteignaient peu à peu et, le soir, quand le silence et la nuit eurent repris possession de la ville, il y avait deux rois de France à Paris, l'un aux Tuileries, l'autre aux Invalides. »

Au Palais des Invalides, devant le dôme doré, le prince de Joinville, s'avançant vers le roi, avait dit : « Sire, je vous présente le corps de Napoléon. » Et le roi : « Je le reçois au nom de la France. » Saisissant ensuite l'épée du vainqueur d'Austerlitz, le roi Favait remise au général Bertrand pour qu'il la plaçât sur le cercueil, tandis que tous les canons de nos vieilles victoires tonnent... — « Maintenant, je puis mourir! » s'était écrié le gouverneur des Invalides, le vieux Maréchal Moncey, recevant ainsi son Empereur.

Ce sont là des spectacles et des souvenirs qui donnent une âme à un peuple et forment Fépopée de son histoire.

De la prison de Ham où il avait été enfermé après sa tentative de Boulogne (1), succédant à

(1) « Les princes et les partis qui attendent la fortune dans leur lit, ankylosent leurs adhérents, endorment leurs chances et meurent dans l'oubli. » — J. Richard : Comment on a restauré l'Empire.

Tandis que certains historiens essayent de faire croire que Napoléon III ne serait pa^ le fils de Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, ou que celui-ci l'aurait renié, voici ce que ce père affectueux écrivait notamment au rédacteur du journal le Commerce en apprenant la nouvelle tentative :

« C'est un singulier moyen et peu convenable que celui de recourir à la publicité, mais quand un père affligé, vieux, malade, légalement expatrié, ne peut venir autrement au secours de son fils malheureux, un semblable moyen ne peut qu'être approuvé par tous ceux qui portent un cœur de

père .Je déclare donc que mon fils Napoléon-Louis est

tombé pour la troisième fois dans un piège épouvantable, un infâme guet-apens, etc. Je déclare surtout avec une sainte

sa tentative de Strasbourg, le neveu de l'Empereur^ le prince Louis-Napoléon Bonaparte, s'élançait de (*oeur vers cette cérémonie grandiose et adressait aux Mânes de V Empereur ces paroles de l'héintier fidèle et du croyant : ce Sire, vous revenez dans votre capitale, et le peuple en foule salue votre retour, mais, moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu'un rayon du soleil qui éclaire vos funérailles!..... Le peuple se presse comme autrefois sur votre passage, il vous salue de ses acclamations, comme si vous étiez vivant. Mais les grands du jour, tout en vous rendant hommage, disent tout bas : Dieu! ne Féveillez pas! Vous avez enfin revu ces Français que vous aimiez tant; vous êtes revenu dans cette France que vous aviez rendue si grande. Mais l'étranger y a laissé des traces que toutes les pompes de votre retour n'effaceront pas!... Sire, le peuple, c'est la bonne étoffe qui couvre notre beau pays! Mais ces hommes que vous avez fait si grands et qui étaient si petits, ah! sire, ne les regrettez pas! Ils ont renié votre évangile, vos idées, votre gloire, votre sang. Quand je leur ai parlé de votre cause, ils nous ont dit : nous ne la comprenons pas! Laissez-les dire, laissez-les faire! qu'importe au char qui mpnte, les grains de sable qui se jettent sous les roues? Ils ont beau dire que vous fûtes un météore qui ne laisse

horreur que l'injure que l'on a faite à mon fils en l'enfermant dans la chambre d'un infâme assassin, est une cruauté monstrueuse, anti-française, un outrage aussi vil qu'insidieux. Gomme père profondément affligé, comme bon Français, éprouvé par trente ans d'exil, comme frère et, si j'os« le dire, élève de celui dont on redresse les statues, je recommande mon fils égaré et séduit à ses juges, et à tous ceux qui portent un cœur français et de père. »

pas de traces, ils ont beau nier votre gloire civile, ils ne nous déshériteront pas! »

Loin d'être déshérité de cette gloire, le neveu de l'Empereur, — Napoléon II étant mort. — recevait, jusque dans sa prison de Ham^ les liommages de tous les contemporains pour qui la gloire avait du prix, ou en qui la démocratie avait foi.

C'était Armand Carrel qui disait : « Les ouvrages politiques et militaires de Louis- Napoléon Bonaparte annoncent une forte tête et un noble caractère. Le nom qu'il porte est le plus grand des temps modernes. C'est le seul qui peut exciter fortement les sympathies du peuple français. Si ce jeune homme sait comprendre les nouveaux intérêts de la France, s'il sait oublier ses droits de légitimité impériale, pour ne se souvenir que de la souveraineté du peuple, il peut être appelé un jour à jouer un grand rôle. »

C'était Chateaubriand, à qui le prince Louis Napoléon avait soumis, pendant son séjour en Suisse, son travail intitulé : Rêveries politiques^ et qui répondait : « Vous savez que mon jeune roi est en Ecosse, et que, tant qu'il vivra, il ne peut y avoir pour moi d'autre roi de France que lui. Mais, si Dieu, dans ses impénétrables desseins, avait rejeté la race de Saint-Louis, si notre patrie devait revenir sur une élection qu'elle n'a pas sanctionnée, et si ses mœurs ne lui rendaient pas l'état républicain possible, Prince, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre. ))

C'était Lafayette qui, dans un entretien rap-

porté par M. Sarrans, confessait ceci : « En 1830, nous avons tous commis une grande faute, pour ne pas dire u?i crime. Au lieu de mettre la France en demeure de se prononcer sur les hommes et sur les choses qui lui convenaient/nous lui avons imposé une forme de gouvernement et une dynastie. De là toutes les déceptions qui ont suivi les trois grandes journées. Si une nouvelle révolution vient à éclater, et je la crois inévitable, le premier devoir des hommes qui la dirigeront devra être de convoquer des assemblées primaires, afin que, cette fois, le pays dise hautement et nettement ce qu'il veut. Eh bien! vous portez un nom populaire, et si la France, sincèrement interrogée, croyait devoir s'y rallier, je ferais ce que j'ai fait toute ma vie : je m'inclinerais devant le verdict souverain de mon pays. »

Tant et si bien que l'impatient neveu de l'Empereur, le Prince Louis-Napoléon, avait frappé à la porte du pays, en 1836 à Strasbourg-, en 1840 à Boulogne. « Ces échaufTourées, — a dit Saint-Marc Girardin, — cachèrent le Prince Louis aux classes supérieures, le montrèrent au peuple. »

A Strasbourg qu'avait-il voulu? Rendre au peuple le libre exercice de sa souveraineté. (( Que ce respect pour le principe de la souveraineté populaire fût, de la part du jeune Prince, parfaitement sincère et loyal, rien de plus certain, » déclare, dans son Histoire de Dix ans, Louis Blanc qui, en 1875, devait voir avec douleur ses propres amis renier, à Versailles, ce principe dont, au contraire, Louis Napoléon, — nous entendrons encore sur ce

point, à leur heure, les témoignages et les aveux, — n'a jamais cessé crètre, comme Président (le la République et comme Empereur, le respectueux champion.

« Fier de mon origine populaire, disait-il dans sa proclamation de Strasbourg, je m'avance comme le représentant de la souveraineté du peuple. » Dans sa proclamation à l'armée : (( Protéger les droits du peuple, voilà qu'elle est votre mission. » Dans sa proclamation aux Alsaciens : « Mon drapeau ne s'incline que devant la majesté du peuple... Avec un grand peuple, on fait de grandes choses. J'ai une foi entière dans le peuple français. )) Louis-Philippe n'osa pas poursuivre cet adversaire qui contestait la légitimité de son gouvernement à base étroite et qui, ne recherchant ni la violence, ni l'usurpation, ne demandait que ceci : l'appel au peuple.

Mais, après la tentative de Stasbourg" était venue celle de Boulogne. Et la monarchie du 7 août dut s'engager dans ce procès, l'imprudente! C'est l'usurpation parlementaire osant entrer en discussion publique avec les principes du droit populaire! En fait, c'est l'usurpation qui alors règne, c'est elle qui possède la force, les canons, les Parlements et les juges, c'est elle qui prétend juger et qui va devoir se défendre î

En effet, de quel ton l'avocat Berryer va-t-il traiter, au nom d'une telle cause, la Chambre des Pairs, constituée en Haute-Cour de justice! Pour l'orateur légitimiste, cette Chambre prétend s'appuyer sur le principe de la Souveraineté nationale, (ce qui n'est pas même exact, mais

n'importe!) tout en confondant trop complaisamment avec la Souveraineté nationale cette souveraineté de quelques députés, Berryer saura retourner le fer dans la plaie !

Il rappelle d'abord les procès de 1815 : « Le devoir qui m'est imposé aujourd'hui, je l'ai rempli loyalement au début de ma carrière. En 1815, des ministres, méconnaissant la véritable force de la royauté légitime, infidèles à son caractère auguste, poursuivirent devant les tribunaux les hommes débarqués en France avec Napoléon et échappés au désastre de Waterloo. J'avais adopté les principes politiques que j'ai défendus toute ma vie. J'étais ardent et sincère dans les convictions que le spectacle offert à mes yeux fortifie de jour en jour. Royaliste, j'ai défendu les hommes restés fidèles à FEmpereur. Pour sauver leur vie, j'ai fait la part des événements, des lois, des traités, des actes, des fautes mêmes du gouvernement. Et les juges du roi ont acquitté Cambronne ».

C'était vrai; il y avait même encore des témoins, là, dans cette Haute-Cour. Et Forateur poursuit : « Aujourd'hui, F accusé qui a fait à mon indépendance et à ma bonne foi l'honneur de venir me chercher pour sa défense dans un parti si différent du sien, ne me verra pas faillir à sa confiance. Aussi, quoique les questions que soulève ce procès touchent profondément aux points fondamentaux de nos luttes politiques, veuillez croire, messieurs, que je ne les aborderai que sous le point de vue du seul pouvoir que vous soyez appelés à e^cercer ici, sous le point de vue judiciaire ».

Voyons les faits : a Le 6 août, le prince

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON 23i)

Louis Bonaparte est parti de Londres sans communiquer ses projets, ses résolutions. Accompagné de quelques hommes sur le dévouement desquels il devait compter, il s'est embarqué, et, à l'approche des côtes de France il les a fait armer. Il est descendu en France. Il a jeté sur le territoire ses proclamations et un décret proclamant que la maison d'Orléans a cessé de régner, que les Chambres sont dissoutes, qu'un Congrès national sera convoqué, que le président actuel du ministère sera chef du gouvernement provisoire. Tous ces faits sont avoués; vous êtes appelés à les juger. Mais, je vous le demande, dans la position personnelle du prince Napoléon, après les grands événements qui se sont accomplis en France et qui sont votre propre ouvrage; en présence des principes que vous avez proclamés et dont vous avez fait les lois du pays, les actes du prince Louis-Napoléon présentent-ils un caractère de criminalité qu'il vous soit possible de déclarer et de punir judiciairement? S'agit-il donc, en effet, a appliquer à un sujet rebelle et convaincu de rébellion les dispositions du Code pénal? Le prince a fait autre chose : il a fait plus que de venir attaquer le territoire, que de se rendre 'coupable de la violation du sol français. Il est venu contester la souveraineté de la maison d'Orléans, il est venu en France réclamer pour sa propre famille les droits à la souveraineté. Il l'a fait au même titre et en vertu du même principe politique que celui sur lequel vous avez posé la royauté d'aujourd'hui ».

Le peuple a-t-il, en 1830, proclamé sa souveraineté? demande Berryer aux « nobles Pairs ».

N'est-ce rien que de proclamer, à la face d'un peuple intellig-ent et hardi, les principes et les droits qui le rendent souverain? Qu'a dit le prince Louis Napoléon?... Il a dit : « La souveraineté nationale est déclarée en France, et cette souveraineté de la nation comment se peut-elle transmettre? Comment cette délégation peut-elle être constatée, si ce n'est par une manifestation certaine, incontestable de la volonté nationale » . En votre présence, il dit : « Cette manifestation incontestable est la volonté des citoyens. Je ne la vois pas dans la résolution des 219 députés et d'une partie de la chambre des pairs en 1830. Le principe qui vous gouverne aujourd'hui, que vous avez placé au-dessus de tous les pouvoirs de FEtat, c'est le principe de 91, c'est le principe qui régnait en l'an YIII, c'est le principe en vertu duquel j'ai fait appel à la nation pour qu'elle se prononçât régulièrement. Par les votes constatés sur l'adoption des Constitutions de l'Empire, quatre millions de votes, en 1804, ont déclaré que la France voulait l'hérédité dans la descendance de Napoléon ou dans la descendance de son frère Joseph, ou, à défaut, dans la descendance de son frère Louis. Voilà mon titre. )>

Ainsi Berryer s'en prend aux juges euxmêmes. Mais, bien plus, rétablissement de l'Empire a-t-il été un rêve? Cette dynastie, jurée au nom de la souveraineté nationale, ne promettait-elle de durée au pays que celle de la vie d'un homme?... « C'est ainsi qu'il vous faut attaquer les garanties mêmes du pouvoir que vous venez défendre, pour repousser celui qui avait élé fondé par la consécration de la

volonté naiioiiale, consécration unanime, plus éclatante que celle de 1830, par la nation appelée tout entière à émettre son vote. Au moment oii a succombé le dogme politique sur lequel TEmpire était fondé, qu'avez-vous fait? Vous avez relevé ce dogme, vous avez restitué cette souveraineté populaire qui a fait l'hérédité de la famille impériale. L'héritier est devant vous, et vous allez le juger, dans un pays où tous les pouvoirs de FEtat sont sous le principe de la souveraineté nationale, vous allez le juger sans interroger le pays? » Berryer a raison; ce n'est pas là une de ces questions que Ton vide par un Arrêt.

Berryer s'acharne : « Non, messieurs, dans le débat actuel, le droit d'hérédité a été établi, consacré par vous,, dans un principe que vous avez posé. Ce droit d'hérédité est réclamé par un héritier incontestable, vous ne pouvez pas le juger. Il y a entre vous et lui une cause victorieuse et une cause vaincue, il y a le possesseur de la couronne et la famille dépossédée. Mais encore une fois, je le répéterai toujours, il n'y a pas de juges, parce qu'il n'y a pas de justiciables. Juger, messieurs! mais il faudrait nier Funité de la justice, sa majesté. Au milieu des révolutions qui ont tant fatigué notre pays, laissons quelque chose d'inaltéré, qui conserve sa sainteté dans la pensée des peuples. Le véritable caractère de la justice, messieurs, c'est Fimpartialité. Vous venez ici pour juger. Mais y a-t-il un de vous qui se soit dit, en entrant dans cette enceinte : Je serai impartial, je pèserai les droits de chacun, je mettrai dans la balance la royauté de Juillet et la souveraineté

transmise par la Constitution de l'Empire? Je serai impartial! Mais vous n'avez pas le droit de Têtre, vous êtes aujourd'hui un pouvoir de gouvernement; une révolution ne peut s'opérer qu'en vous brisant. Par ce fait, la Chambre des Pairs et la Chambre des députés sont dissoutes... )) iVinsi parle Berryer. Et comprend-on Tag-itation des juges, devant cette argumentation pressante du défenseur?

Ce n'est pas tout, Berryer veut dire comment la résolution du gouvernement de Louis-Philippe allant chercher à Sainte-Hélène les cendres de TEmpereur a dû elle-même provoquer le jeune Prince, son neveu : « ... Toutes les sympathies impériales, tous les sentiments bonapartistes ont été profondément remués, pour réveiller en France cet esprit guerrier. La tombe du héros, on est allé l'ouvrir, on est allé remuer ses cendres pour le transporter dans Paris et déposer glorieusement ses armes sur un cercueil. Vous allez juger, messieurs! estce que vous ne comprenez pas ce que de telles manifestations ont dû produire sur le jeune prince Napoléon? Est-ce dans cette enceinte, oià je vois tant d'hommes décorés de titres qu'ils n'ont pas reçus avec la vie, quil me sera interdit de dire ce que cette grande provocation au souvenir de l'Empereur a dû remuer dans le cœur de riiéritier d'un nom héroïque?... Soyons hommes, messieurs, et comme hommes jugeons les actions humaines. Faisons la part de toutes choses. Jusqu'où a-t-on été? Sous un prince qui, dans d'autres temps, avait demandé à porter les armes contre les armées impériales et à combattre celui qu'il appelait l'usurpateur

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON 23i)

corse (1), on a senti un tel besoin de réveiller l'orgueil de ce nom en France, et les sentiments qui sont liés au souvenir de FEmpire, que le ministre a dit : « Il fut le légitime souverain de notre pays )» C'est alors que le prince Louis- Napoléon a vu se réaliser ce qui n'était encore que dans les pressentiments des hommes qui gouvernent. Il a vu signer le traité de Londres; il s'est trouvé au milieu des hommes qui ourdissent ce plan combiné contre la France, et vous ne voulez pas que ce jeune homme, téméraire, aveugle, présomptueux, tant que vous voudrez, mais avec un cœur dans lequel il y a du sang, et à qui une haine a été transmise, sans consulter ses ressources se soit dit : a Ce nom qu'on fait retentir, c'est à moi qu'il appartient ! C'est à moi de le porter vivant sur les frontières! il réveillera la foi dans la victoire... Ces armes, qui les déposera sur son tombeau? Pouvez-vous disputer à l'héritier du soldat ses armes? Non, et voilà pourquoi, sans* préméditation, sans calcul, sans combinaison, mais jeune, ardent, sentant son nom, sa destinée, sa gloire, il s'est dit : « J'irai et je poserai les armes sur sa tombe, et je dirai à la France : Me

voici voulez-vous de moi? »

Ces éloquentes apostrophes durent profondément remuer alors cette Haute-Cour. Berryer avait encore quelque chose à dire cependant. Relevant l'argument tiré contre le Prince Louis- Napoléon de la faiblesse même des moyens

(1) Après son mariage en Sicile, Louis-Philippe avait offert ses services aux Espagnols contre l'invasion française ; il se rendit même, dans ce but, à Cadix et à Tarragone ; mais, heureusement pour lui, les négociations n'aboutirent pas ; il resta donc en Sicile jusqu'en 1814.

employés et de la folle témérité de cette entreprise de Boulog-ne, Berryer conclut : « Eh! messieurs, le succès serait-il donc devenu la base des lois morales, la base du droit? Quelle que soit la faiblesse, l'illusion, la témérité de Fentreprise, ce n'est pas le nombre des armes et des soldats qu'il faut compter, c'est le droit, ce sont les principes au nom desquels on a agi. Ce droit, ces principes, vous ne pouvez pas en être juges. Et ici je ne crois pas que le droit au nom duquel était tenté le projet puisse tomber devant le dédain des paroles de M. le procureur général. Vous faites allusion à la faiblesse des moyens, à la pauvreté de l'entreprise, au ridicule de l'espérance du succès? Eh bien, si le succès fait tout, vous qui êtes des hommes, qui êtes même des premiers de TEtat, qui êtes les membres d'un grand corps politique, je vous dirai : Il y a un arbitre inévitable, éternel, entre tout juge et tout accusé; avant de juger devant cet arbitre et à la face du pays qui entendra vos arrêts, dites-vous, sans avoir égard à la faiblesse des moyens, le droit, les lois, la constitution devant les yeux : La main sur la conscience, devant Dieu et devant mon pays, s'il eût réussi, s'il eût triomphé, ce droit, je l'aurais nié, j'aurais refusé toute participation à ce pouvoir^ je l'aurais méconnu, je l'aurais repoussé! Moi, j'accepte cet arbitrag'e suprême, et quiconque devant Dieu, devant le pays, me dira : S'il eût réussi, je l'aurais nié ce droit! celui-là je l'accepte pour juge. »

Quant à l'accusé Louis-Napoléon Bonaparte, voici sa déclaratioji devant cette Haute-Cour : (( Pour la première fois de ma vie, il m'est enlin

fjermis délever la voix en France, et de parler ibrement à des Français. Malgré les gardes qui m'entourent, malgré les accusations que je viens d'entendre, plein des souvenirs de ma première enfance, en me trouvant dans ces murs du Sénat, au milieu de vous que je connais, messieurs, je ne peux croire que j'ai ici besoin de me justifier, ni que vous puissiez être mes juges. Une occasion solennelle m'est offerte d'expliquer à mes concitoyens ma conduite, mes intentions, mes projets, ce que je pense, ce que je veux.

» Sans orgueil comme sans faiblesse, si je rappelle les droits déposés par la nation dans les mains de ma famille, c'est uniquement pour expliquer les devoirs que ces droits nous ont imposés à tous. Depuis cinquante ans que le principe de la souveraineté du peuple a été consacré en France par la plus puissante Révolution qui se soit faite dans le monde, jamais la volonté nationale n'a été proclamée aussi solennellement, n'a été constatée par des suffrages aussi nombreux et aussi libres que pour l'adoption des Constitutions de l'Empire. La nation n'a jamais révoqué ce grand acte de sa souveraineté, et l'Empereur l'a dit : Tout ce qui a été fait sans elle est illégitime. Aussi, gardez- vous de croire que, me laissant aller aux mouvements d'une ambition personnelle, j 'aie voulu tenter en France une restauration impériale. J'ai été formé par de plus hautes leçons, et j'ai vécu sous de plus nobles exemples. Je suis né d'un père qui descendit du trône, sans regret, le jour où il ne jugea plus possible de concilier, avec les intérêts de la France, les intérêts du peuple qu'il avait été appelé à gouverner. L'Empereur, mon oncle,

aima mieux abdiquer l'Empire que d'accepter, par des traités, les frontières restreintes qui devaient exposer la France à subir les dédains et les menaces que l'étranger se permet aujourd'hui. Je n'ai pas respiré un jour dans Foubli (le tels enseignements. La proscription imméritée et cruelle qui, pendant vingt-cinq ans, a traîné ma vie des marches du trône, sur lesquelles je suis né, jusqu'à la prison d'oii je sors en oe moment, a été impuissante à irriter comme à fatiguer mon cœur; elle n'a pu me rendre étranger un seul jour à la gloire, aux droits, aux intérêts de la France. Ma conduite, mes convictions l'expliquent, n

Et Louis-Napoléon conclut : « Lorsque, eu 1830, le peuple a reconquis sa souveraineté, j'avais cru que le lendemain de la conquête serait loyal comme la conquête elle-même, et que les destinées de la France étaient à jamais fixées; mais le pays a fait la triste expérience des dix dernières années. J'ai pensé que le vote de quatre millions de citoyens, qui avait élevé ma famille, nous imposait au moins le devoir de faire appel à la nation, et d'interroger sa volonté; j'ai cru même que si, au sein du Congrès national que je voulais convoquer, quelques prétentions pouvaient se faire entendre, j'aurais le droit d'y réveiller les souvenirs éclatants de l'Empire, et de placer, en face de la France, aujourd'hui alfaiblie, passée sous silence dans le Congrès des rois, la France d'alors, si forte au dedans, au dehors si puissante et si respectée. La nation eût répondu : République ou monarchie:, empire ou royautk. De sa libre décision dépend la hn de nos maux, le terme de nos

dissensions Un dernier mot, Messieurs. Je

représente devant vous un principe, une cause, une défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple. La cause, celle de l'Empire. La défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger... Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme jug-e de mes vo-i lontés et de mes actes, une juridiction politique. Yos formes n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous. Et je ne veux pas de générosité. »

Condamné à la prison perpétuelle pour avoir essayé de revendiquer le droit de la nation, le prince Louis-Napoléon a donc été enfermé dans la citadelle de Ham. A quoi song-e alors le futur Empereur dans sa prison? Il songe au peuple. Il écrit ainsi, du fort de Ham, le 21 octobre 1843, au Journal du Loiret, qui se hâte de la reproduire, une lettre qui contient les déclarations que voici : « Je n'ai jamais cru, je ne croirai jamais que la France soit l'apanag'e d'un homme ou d'une famille; je n'ai jamais revendiqué d'autres droits que ceux de citoyen français, et je n'aurai jamais d'autre désir que celui de voir le peuple entier, réuni dans ses comices, choisir en toute liberté la forme de gouvernement qui lui convient. Issu d'une famille qui doit son élévation à la volonté nationale, je mentirais à mon origine, à ma nature, et jusqu'au bon sens, si je ne reconnaissais la souveraineté du peuple comme la base de tout l'organisme politique ».

Dans cette prison de Ham Louis-Napoléon j reçoit alors la visite des démocrates; c'est delà qu'il correspond avec eux. C'est là que George Sand en 1844 lui écrivait : « Le peuple est, comme vous, dans les fers; le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie les douleurs du peuple, comme l'autre personnifiait ses gloires . »

Pour la monarchie de Louis -Philippe (1), les douleurs du peuple allaient éclater, la revanche des masses allait venir... Et, plus tard, en 1887, le prince Napoléon, dans sa réplique à M. Taine, résumait ainsi les origines et la fin de cette monarchie du 7 août 1830 :

« Le souvenir de Napoléon a fait la Révolution de Juillet. Arrivée au trône par une usurpation du Parlement, la branche cadette des Bourbons, après avoir également violé le droit monarchique et le droit populaire, voulut- s'abriter derrière les traditions de l'Empire. Incapable

de les comprendre, elle sut les exploiter Il

ne suffisait pas cependant de ramener le cercueil de Napoléon, de lui préparer une marche triomphale à travers la France en deuil; il eût fallu retrouver l'esprit du héros, sinon son génie; et l'oligarchie censitaire était essentiellement rebelle à d'aussi hautes aspirations ».

Et alors?

Alors. . . (( une panique emporta le trône qu'une intrigue avait élevé ».

(f) « Les négociants, les marchands, les classes moyennes en général, se montraient satisfaits. Seuls les ouvriers étaient mécontents. Les doctrines socialistes gagnaient du terrain parmi eux: et ils manifestaient une antipathie profonde pour la honrgeoisi(\ » Sir Thomas Erskine May. Hi'^t, de la Démoc. en Europe.

.I':s ORIGINES DE LA DEUXIEME REPUBLIQUE : LA REVOLUTION DE FÉVRIER 1848.

... M. Lacrosse, au milieu du bruit. Je demande que la parole soit donnée à M. Dupin, qui vient d'amener M. le comte de Paris dans la Chambre.

M. Dupin. Je ne l'ai pas demandée...

Voix nombreuses. Parlez! Parlez!

M. Dupin, à la tribune : {Ecoutes! écoutez!) Messieurs, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l'abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même temps qu il déposait le pouvoir et qu'il le laissait à la Hbre transmission sur la tête du comte de Paris avec la régence de M*^^ la duchesse d'Orléans (vives acclamations. — Gris nombreux : vive le roi! vive le comte de Paris! vive la régente t)

Messieurs, vos acclamations, si précieuses pour le nouveau roi et pour Madame la régente, ne sont pas les premières qui l'aient saluée; elle a traversé à pied les Tuileries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, par la garde nationale, {Bravo! /^rr/ro/) exprimant ce

vœu, comme il est au fond de son cœur, de n'administrer qu'avec le sentiment profond de l'intérêt public, du vœu national, de la gloire et de la prospérité de la France. (Nouveaux bravos. — M. Dupin descend de la tribune).

Plusieurs membres : M, Barrot! M. Barrot à la tribune!

D'autres membres : Il est absent !

M. DupiN, de sa place : Il me semble que la Chambre^ par ses acclamations unanimes, vient d'exprimer un sentiment non équivoque qui doit être constaté.

Voix nombreuses : Oui ! oui !

Voix dive7\ses à gauche et à l' extrême gauche: Non! non! attendons M. Barrot. Un gouvernement provisoire !

M. Dupin : Je demande, en attendant que l'acte d'abdication, qui nous sera remis probablement par M. Barrot, soit parvenu, que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamations qui ont accompagné et salué dans cette enceinte le comte de Paris comme roi de France, et madame la duchesse d'Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national {Ouiî ouït bravo t — Nonî — Vive et universelle agitation).

M. Le Président : Messieurs, il me semble que la Chambre, par ses acclamations unanimes... (approbation au centre. — Réclamations à gauche et à droite, et de la part des spectateurs qui sont entrés dans les couloirs).

(M. de Lamartine demande alors la suspension de la séance jusqu'à la sortie de la duchesse d'Orléans et des personnes diverses qui sont étrangères à l'assemblée. Après un moment

d'hésitation, la princesse semble vouloir s'éloigner, mais elle s'arrête aux derniers bancs du centre g-auche. M. Odilon Barrot entre dans la salle, et on demande pour lui la parole, qui est maintenue à M. Marie). ^

M. Marie : Messieurs, dans la situation où se trouve Paris, vous n'avez pas un moment h perdre pour prendre des mesures qui puissent avoir autorité sur la population. Depuis ce matin le mal a fait d'immenses progrès, et, si vous tardez encore à prendre des délibérations utiles, vous ne savez, pas jusqu'à quel point le désordre peut aller ; il est donc urgent de prendre un parti. Quel parti prendre? On vient de proclamer la régence de Madame la duchesse d'Orléans; vous avez une loi qui a nommé le duc de Nemours régent; vous ne pouvez pas aujourd'hui faire une régence; c'est certain, il faut que vous obéissiez à la loi. Cependant il faut aviser; il faut, à la tête de la capitale comme à la tête de tout le royaume, d'abord un gouvernement imposant; je demande qu'un gouvernement provisoire soit constitué (Bravo ! bravo ! dans les tribunes.) Quand ce gouvernement aura été constitué, il avisera; il pourra aviser, concurremment avec les Chambres, et il aura autorité dans ce pays. Ce parti, pris à l'instant même, il faut le faire connaître dans Paris; c'est le seul moyen d'y rétablir la tranquillité : il ne faut pas, en pareil moment, perdre son temps en vains discours. Voici, Messieurs, ma proposition : Je demande que sur-le-champ un gouvernement provisoire soit organisé. — (M. de Genoude se dirige vers la tribune; plusieurs membres l'engagent à ne pas prendre la parole.)

M. DE Genoude : Je n'ai pas d'autres intérêts que les intérêts du pays.

Plusieurs membres : Laissez vos intérêts de côté.

M. Crémieux : Dans un pareil moment, il est impossible que tout le monde soit d'accord pour proclamer Madame la duchesse d'Orléans pour régente, et M. le comte de Paris pour roi; la population ne peut pas accepter immédiatement cette proclamation. En 1830, nous nous sommes fort hâtés, et nous voici obligés, en 1848, de recommencer. {Bîmvo! bravo t)^o\x^ ne voulons pas, Messieurs, nous hâter en 1848; nous voulons procéder régulièrement, légalement, fortement.

Le gouvernement provisoire... {Bravo l bravo !) que vous nommerez ne sera pas seulement chargé de maintenir l'ordre, mais de nous apporter ici des institutions qui protègent toutes les parties de la population, ce qui lui avait été promis et ce qu'il n'a pas pu trouver depuis 1830. (Bravo! bravo!)

Quant à moi, je vous le déclare, j'ai le plus profond respect pour Madame la duchesse d'Orléans. . . (Bravo ! bravo ! — Ces bravos, qui partent des bancs du centre, sont étouffés par des cris et par le tumulte des tribunes)... et j'ai conduit tout à l'heure, j'ai eu ce triste honneur, la famille royale jusqu'aux voitures qui l'emportent dans son voyage; je n'ai pas manqué à ce devoir, et j'ajouterai que toutes les populations qui étaient répandues sur la route ont parfaitement accueilli le malheureux roi et sa malheureuse famille (rumeur tumultueuse).

Mais maintenant, Messieurs, la générahté de la

population parisienne et la fidèle garde nationale ont manifesté leur opinion légale; eh bien! la proclamation qui vous est proposée dans ce moment violerait la loi qui est déjà portée.

Nommons un gouvernement provisoire; qu'il soit juste, ferme, vigoureux, ami du pays, auquel il puisse parler, pour lui faire comprendre que, s'il a des droits que tous nous saurons lui donner, il a aussi des devoirs qu'il doit savoir remplir.

Croyez-nous un peu, nous vous en supplions; nous sommes arrivés aujourd'hui à ce que devait nous donner la révolution de juillet; nous n'avons pas voulu le changement de quelques hommes; sachons profiter des événements, et ne laissons pas à nos fils le soin de renouveler cette révolution.

Je demande l'institution d'un gouvernement provisoire composé de cinq membres. (Approbation à gauche dans les tribunes).

M. DE Genolde : Je le demande à tout le monde... (Interruption). Vous ne pouvez fairo ni un gouvernement provisoire ni une régence ; il faut que la nation soit convoquée, si vous avez quelque chose à faire (Interruption). Je dis qu'il n'y a rien sans le consentement du peuple. C'est comme en 1830, vous ne l'avez pas appelé, voyez ce qui vous arrive ; ce sera la même chose, et vous verrez les plus grands malheurs surgir de ce que vous ferez aujourd'hui. (Agitation).

M. Odilon Barrot {Ecoute£^ / écoîites !) : Jamais nous n'avons eu plus besoin de sang-froid et de prudence! (C'est vixiil) Puissiez-vous être tous unis dans un même sentiment, celui de sauver lo pays du plus détestable des fléaux, la guerre

civile. {Très-bien! très-bien t) Les nations ne meurent pas, mais elles peuvent s'affaiblir clans des dissensions intestines, et jamais la France n'a eu plus besoin de toute sa grandeur et de toute sa force.

Notre devoir est tout tracé. Il a heureusement cette simplicité qui saisit toute une nation : il s'adresse à ce qu'elle a de plus généreux et de plus intime, à son courage, à son honneur.

La couronne de juillet repose sur la tète d'un

enfant et d'une femme (Vives acclamations

au centre. — Madame la duchesse d'Orléans se lève et salue l'Assemblée. Elle invite le comte de Paris à l'imiter, ce qu'il fait)... Je fais un appel solennel...

M. DE LA ROCHEJAQUELEIN I YOUS UC SaVCZ CC

que vous faites. (Madame la duchesse d'Orléans se lève comme pour parler).

Plusieurs voix : Ecoutez! écoutez! Laissez parler Madame la duchesse!

D'autres membres : Continuez, Monsieur Barrot !

M. Odilon Barrot : C'est au nom de la liberté politique dans notre pays, c'est au nom des nécessités de l'ordre surtout, au nom de notre union et de notre accord dans des circonstances si difficiles, que je demande à tout mon pays de se rallier autour de ses représentants, de la révolution de juillet. Plus il y a de grandeur et de générosité à maintenir et à relever ainsi la pureté et l'innocence, et plus mon pays s'y dévouera avec courage. Quant à moi, je serai heureux de consacrer mon existence, tout ce que j'ai de facultés dans ce monde, à faire

triompher cette cause, qui est celle de la vraie liberté de mon pays. (Bravos au centre.)

M. DE La Rochejaquelel\ : Je demande la parole.

M. Odilon Barrot : Est-ce que, par hasard, on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé par la révolution de juillet? {Trèsbien t très-hienl) Messieurs, la circonstance est difficile, j'en conviens ; mais il y a dans ce pays de tels éléments de grandeur, de g-énérosité et de bons sens, que je suis convaincu qu'il suffît de leur faire appel pour que la population de Paris se lève autour de cet étendard. {Oui! oui!) Il y a là tous les moyens d'assurer toute la liberté à laquelle ce pays a le droit de prétendre, de la concilier avec toutes les nécessités de l'ordre qui lui sont si nécessaires, de rallier toutes les forces vives de ce pays et de traverser les grandes épreuves qui lui sont peut-être réservées.

Ce devoir est simple, tracé par Fhonneur, par les véritables intérêts du pays; si nous ne savons pas le remplir avec fermeté, persévérance, courage, je ne sais quelles peuvent en être les conséquences; mais soyez convaincus, comme je le disais en commençant, que celui qui a le courage «le prendre la responsabilité d'une guerre civile au sein de notre noble France * celui-là est coupable au premier chef, celui-là est criminel envers son pays et envers la liberté de la France et du monde entier.

Quant à moi, Messieurs, je ne puis prendre cette responsabilité. La régence de la duchesse d'Orléans, un ministère pris dans les opinions les plus éprouvées, vont donner plus de gages

à la liberté; et puisse un appel au pays, à l'opinion publique, dans toute sa liberté, se prononcer alors, et se prononcer sans s'égarer jusqu'à des prétentions rivales de la g-uerre civile.

M. Ledru-Rollin : Je demande la parole.

M. Barrot, continuant... Se prononcer au nom des intérêts du pays et de la vraie liberté, voilà, quant à moi, quel est mon avis, quelle est mon opinion; je ne pourrais pas prendre la responsabilité d'une autre situation.

M. DE La Rochejaquelein : Nul plus que moi ne respecte et ne sent profondément ce qu'il y a de beau dans certaines situations. Je n'en suis pas à ma première épreuve. Je répondrai à l'honorable M. Odilon Barrot que je n'ai pas la folle prétention de venir ici élever des prétentions contraires : non; mais je crois que M. Odilon Barrot n'a pas servi, comme il aurait voulu les servir, les intérêts pour lesquels il est monté à cette tribune, en s'avançant autant qu'il a fait. (Bruit.) Messieurs, il appartient peut-être à ceux qui, dans le passé, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du pays et de parler du peuple.

Quelques voix : Bien! très-bien!

M. DE La Rochejaquelein : Aujourd'hui vous n'êtes rien ici, vous n'êtes plus rien...

Au centre: Gomment donc! comment donc!

M. DE MoRNAY : Nous ne pouvons accepter cela.

M. LE PRÉSIDENT '. Mousicur, vous vous écartez de l'ordre; je vous rappelle à l'ordre.

M. DE La Rochejaquelein : Permettez-moi de parler. Quand je dis que vous n'êtes rien, en vérité, je ne croyais pas soulever des orages.

LA RÉPUBLIQtE DE NAPOLÉON 253

Ce n'est pas moi, député, qui vous dirai que la chambre des députés n'existe plus comme Chambre. Je dis qu'elle n'existe plus comme... (Interruptions.) Je dis, Messieurs, qu'il faut convoquer la nation, et alors...

(En ce moment, entrée d'une foule d'hommes armés ; présence à la tribune et motions diverses des sieurs Chevallier et Dumoulin, étrangers à la Chambre; cris de Vive la République; sortie de la duchesse d'Orléans et de ses fils; présence simultanée de MM. Crémieux, Ledru-Rollin et de Lamartine à la tribune; confusion extrême. M. Ledru-Rollin parvient enfin à se faire écouter.)

M. Ledru-Rollin : Au nom du peuple partout en aj'mes, maître de Paris quoi qu'on fasse (Oui, oui,), je viens protester contre l'espèce de gouvernement qu'on est venu proposer à cette tribune. {Très-bien, très-bien, — Bravos dans la foule.) Je ne fais pas comme vous une chose nouvelle^ car, en 1842, lors de la discussion de la loi de régence, seul dans cette enceinte, j'ai déclaré qu'elle ne pouvait être faite sans un appel au pays. (C'est V7mi! Très-bien!)

M. DE La Rogheiacqueleln : Et moi donc!

Une voix : Oui! La Rochejacquelein aussi!

M. Ledru-Rollin : On vient tout à l'heure de vous parler de la glorieuse révolution de 1789. Prenons bien garde que les hommes qui en parlent ainsi n'en méconnaissent pas le véritable esprit et ne veuillent pas surtout en respecter la Constitution. En 1791, dans le texte même de la Constitution, on a déclaré que l'assemblée constituante, l'assemblée constituante, comprenez-le bien, avec des pouvoirs spéciaux, n'avait

pas le droit de faire une loi de régence, et qu'il Fallait un appel au pays pour la faire.

Plusieurs voix : Oui! oui! — C'est évident.

M. Ledru-Rollin : C'est le texte même de la Constitution de 1791. Or, Messieurs, depuis deux jours nous nous battons pour le droit. Eh bien ! si vous résistez, et si vous prétendez qu'un gouvernement par acclamation, un gouvernement éphémère qu'emporte la colère révolutionnaire, si vous prétendez que ce gouvernement existe, nous nous battrons encore au nom de la Constitution de 91 qui plane sur le pays, qui plane sur notre histoire, et qui veut qu'il y ait un appel fait à la nation pour qu'une régence soit possible.

Une voix : Ce n'est pas possible autrement.

M. Ledru-Rollin : Ainsi, pas de régence possible...

Voix nombreuses : Nous n'en voulons pas!

M. Ledru-Rollin : Pas de régence possible, ainsi qu'on vient essayer de l'implanter d'une façon que je dirais véritablement singulière et usurpatrice. Comment! tout à coup, sans nous laisser délibérer, vous-même, majorité, venir briser la loi que vous avez faite contre nos efforts de 1842! Vous ne le voudriez pas. C'est un expédient qui n'a pas de racines dans le pays. Au nom itiême du droit que, dans les révolutions mêmes, il faut savoir respecter, car on n'est fort que par le droit, je proteste, au nom du peuple, contre votre nouvelle usurpation. {Bravo t bravo î Vive Ledru-Rollin!)

Vous avez parlé d'ordre, d'effusion de sang. Ah! l'effusion de sang nous touche, car nous l'avons vue d'aussi près que personne. Eh bien I

nous vous déclarons encore ceci : reffusion de sang ne peut cesser que quand les principes et le droit seront satisfaits ; et ceux-là qui viennent de se battre se battront encore ce soir si Fou méconnaissait leurs droits. {Oui, oui.)

Au nom de ce peuple qui est tout, je vous demande quelle espèce de garanties votre gouvernement, qu'on intronisait, qu'on essayait d'introniser tout à l'heure, quelles garanties il nous donne? (Bravos dans la foule.)

(Vive interruption d'une personne placée au centre, en face de la tribune, qui refuse de se taire et que les députés eux-mêmes doivent entraîner hors de la salle. M. Berryer invite M. Ledru-Rollin à presser la question et à conclure, sans insister sur 1815 et 1830.)

M. Ledru-Rollin : Aujourd'hui, le pays est debout, et vous ne pouvez rien faire sans le consulter. Je demande donc, pour me résumer, un gouvernement provisoire (Oui, oui,)^ non pas nommé par la Chambre {No7i, non,)> mais par le peuple. Un gouvernement provisoire et un appel immédiat à une Convention qui régularise les droits du peuple. {Bravol bravo \ — M. de Lamartine, qui est resté à la tribune, s'avance pour prendre la parole.)

Plusieurs voix : Lamartine! Lamartine I (Les applaudissements éclatent. — Ecoutez, écoutez ï)

M. DE Lamartine : Messieurs, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l'heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d'une princesse auguste se

défendant, avec son fils innocent, et venant se jeter, du milieu d'un palais désert, au milieu de la représentation du peuple. {Tr^ès bien! Ecoutez, Ecoutez! On n'a pas entendu. Répétez.)

Je demande à répéter ma phrase et je vous prie d'attendre celle qui va suivre. Je disais que j'avais partagé aussi profondément que qui que ce soit dans cette enceinte le double sentiment qui l'avait agité tout à l'heure. Et ici je ne fais aucune distinction, car le moment n'en veut pas, entre la représentation nationale et la représentation des citoyens, de tout le peuple; et, de plus, c'est le moment de l'égalité, et cette égalité ne servira, j'en suis sûr, qu'à faire reconnaître la hiérarchie de la mission que des hommes spéciaux ont reçue de leur pays, pour donner non pas l'apaisement, mais le premier signal du rétablissement de la concorde et de la paix publi^que. {Bravo, bravo.)

Mais, Messieurs, si je partage cette émotion qu'inspire ce spectacle attendrissant des plus grandes catastrophes humaines, si je partage le respect qui vous anime tous, à quelque opinion que vous apparteniez dans cette enceinte, je n'ai pas partagé moins vivement le respect pour ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour renverser un gouvernement perfide et pour rétablir sur une base désormais inébranlable l'empire de l'ordre et l'empire de la liberté (Applaudissements.)

Et, Messieurs, je ne me fais pas l'illusion qu'on se faisait tout à l'heure à cette tribune. Je ne me figure pas qu'une acclamation spontanée arrachée à une émotion et à un sentiment publics puisse constituer un droit solide et iné-

branlable et un gouvernement de trente-cinq millions d'hommes.

Je sais que ce qu'une acclamation proclame, une autre acclamation peut l'emporter, et, quel que soit le gouvernement qu'il plaise à la sagesse et aux intérêts de ce pays de se donner, dans la crise oii nous sommes, il importe au peuple, à toutes les classes de la population, à ceux qui ont versé quelques gouttes de leur sang dans cette lutte, de cimenter un gouvernement populaire, solide, inébranlable enfin, (Applaudissements.)

Eh bien! Messieurs, comment le faire? Gomment le trouver parmi ces éléments flottants, dans cette tempête où nous sommes tous emportés, et oii une vague vient surmonter à l'instant même la vague qui vous a portés jusque dans cette enceinte? Gomment trouver cette base inébranlable? En descendant dans le fond même du pays, en allant extraire, pour ainsi dire, ce grand mystère du droit national, d'où sort tout ordre, toute vérité, toute liberté. G'est pour cela que, loin d'avoir recours à ces subterfuges, à ces surprises, à ces émotions, dont un pays, vous le voyez, se repent tôt ou tard, {Oui! Oui!) lorsque ces fictions viennent à s'évanouir, en ne laissant rien de solide, de permanent, de véritablement populaire et d'inébranlable sous les pas du pays; c'est pour cela que je viens appuyer de toutes mes forces la double demande que j'aurais faite le premier à cette tribune, si on m'y avait laissé monter au commencement de la séance, la demande, d'abord d'un gouvernement, je le reconnais, de nécessité, d'ordre public, de circonstance, d'un

gouvernement qui étanche le sang- qui coule, d'un gouvernement qui arrête la guerre civile entre les citoyens... (Acclamations. — L'un des hommes de la foule, qui est debout dans Fhémicycle, remet son sabre dans le fourreau, en disant : B?^avo! bravo!)

... D'un gouvernement qui suspende ce malentendu terrible qui existe depuis quelques années entre les différentes classes de citoyens, et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour un seul peuple, nous empêche de nous aimer et de nous embrasser. (Très-bien! Très-bie?i!)

Je demande donc que l'on constitue à l'instant, du droit de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit du peuple qui peut être affamé par le glorieux travail qu'il accompht depuis trois jours, je demande que l'on constitue un gouvernement provisoire (Bravo ! b?^avo!)... un gouvernement qui ne préjuge rien, ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies, ni de nos colères, sur le gouvernement définitif qu'il plaira au pays de se donner quand il aura été consulté. (C'est cela! c'est cela!) Je demande donc un gouvernement provisoire; (Oui! oui!)

De toutes parts : Les noms des membres du gouvernement provisoire. — (Plusieurs personnes présentent une liste à M. de Lamartine.)

M. DE Lamartine : Attendez! Ce gouvernement provisoire aura pour mission, selon moi, pour première et grande mission, d'établir la trêve indispensable et la paix pubhque entre les citoyens ; 2*^ de préparer à l'instant les mesures nécessaires pour convoquer le pays tout entier et pour le consulter, pour consulter la garde

nationale tout entière (Ouiî oui!) le pays tout entier, tout ce qui porte dans son titre d'homme les droits du citoyen. (Applaudissements prolongés.) Un dernier mot. Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante ans...

(A ce moment, les portes d'une tribune cèdent aux coups d'une nouvelle foule armée dont un des membres dirige son fusil sur le bureau. M. Sauzet quitte le fauteuil de la présidence oii M. Dupont de FEure le remplace, et M. Ledru- Rollin parvient, après un tumulte indescriptible, à proclamer les noms des membres du gouvernement provisoire : Dupont de l'Eure, Arago, Lamartine, Ledru-RoUin, Garnier-Pagès, Marie, Grémieux. Ces messieurs se rendent à l'Hôtel de Yille, tandis qu'après leur sortie, les hommes restés à la Chambre acclament la République et brisent le tableau qui représente la prestation de serment de Louis-Philippe à la Charte.)

Un OUVRIER, à la tribune : Respect aux monuments! respect aux propriétés! Pourquoi détruire? Pourquoi tirer des coups de fusil sur ces tableaux? Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple : montrons maintenant que le peuple sait respecter les monuments et honorer sa victoire.

Ces paroles, prononcées avec énerg-ie et une véritable éloquence, sont couvertes d'applaudissements. — On s'empresse autour du brave ouvrier, et on lui demande son nom. Il déclare se nommer Théodore Six, ouvrier tapissier. — Tout le monde se retire. — La salle est bientôt complètement évacuée. — Il est quatre heures passées.

Tel est le compte rendu, que nous trouvons

dans le Moniteur, de la dernière séance de ia Chambre des députés de la monarchie.

Dans la notice sur la Duchesse cTOrléans, M. Hippolyte Castille complète le tableau : « Les listes du gouvernement provisoire circulaient déjà. Les portes des tribunes résonnèrent soudain sous des coups de crosse de fusil, et volèrent en éclats. Des grappes d'hommes armés tombèrent des balcons dans la salle. La révolution avait fait un pas de plus. Cette fois, le peuple avait dit : « Plus de députés ! à bas la Chambre! » M. Sauzet, poursuivant les traditions parlementaires, se couvrit, d'une main tremblante. « Chapeau bas ! respect au peuple » ! dit une voix vibrante. Alors un autre homme du peuple arriva et dit : a Président des corrompus, va-t'en » ! — Et ce fut tout.

Les députés sp ruèrent dehors, comme en Brumaire, sans que leur dignité méritât plus ou moins de respect qu'en l'An YIII; car, si la souveraineté réside dans le Parlement, celui-ci était souverain comme celui-là. On violait certainement en 1848 les lois existantes, et la Constitution établie.

Etait-on en République? Chi lo sa? Du dernier débat parlementaire dont on ^^ent de lire le compte rendu, il résulterait d'abord que, d'après MM. Dupin, Sauzet (président) et Odilon Barrot, le comte de Paris avait été élu roi, entre deux et trois heures de l'après-midi, avec la duchesse d'Orléans comme régente. Mais, d'après MM. Marie et Crémieux, c'est un gouvernement de cinq régents que la Chambre agonisante institue, vers trois heures de l'aprèsmidi. Finalement c'est un gouvernement pro-

visoire qui se constitue, à quatre heures de relevée, grâce à Facclamation d'une foule de hasard acceptant les noms qu'on lui propose.

Et ce gouvernement provisoire n'est rien, d'après M. de Genoude, sans le consentement du peuple. Il n'est rien, d'après Ledru-RoUin, s'il n'est nommé par le peuple. Il ne se constitue (( que du droit du sang qui coule » et, d'après Lamartine, ne préjuge rien du gouvernement définitif qu'il plaira au suffrage universel de se donner.

A l'hôtel de ville une autre foule proclamait la République et acclamait les noms d'un gouvernement provisoire, improvisé dans les bureaux du journal la Réforme. Cette liste fut publiée, le soir même, par M. Caussidière qui, — ajoute M. A. Yermorel dans les Hommes de 1848^ — prenait possession de la Préfecture de police en vertu du même mandat improvisé, tandis que M. Etienne Arago prenait possession de l'hôtel des Postes. Elle était ainsi composée : François Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon, Ledru-Rollin, Recurt, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien. Les deux gouvernements provisoires se trouvèrent en présence à l'hôtel de ville : ceux qui avaient été élus à la Chambre tentèrent d'abord d'évincer dédaigneusement les autres; puis consentirent à les admettre seulement au titre de secrétaires; mais finalement ils durent céder. Et le gouvernement provisoire resta ainsi constitué : MM. Dupont f^de l'Eure), Lamartine, Crémieux, Arago, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès,*Marie, Armand Marrast, Louis Blanc, Flocon et Albert.

Aussitôt ce gouvernement provisoire (1) rédig-ea une première proclamation que voici :

(( Un gouvernement rétrograde et oligarchique vient d'être renversé par riiéroïsme du peuple de Paris. Ce gouvernement s'est enfui en laissant derrière lui une trace de sang qui lui défend de revenir jamais sur ses pas. Le sang du peuple a coulé comme en Juillet; mais cette fois ce généreux sang ne sera pas trompé. Il a conquis un gouvernement national et populaire en rapport avec les droits, les progrès et la volonté de ce grand et généreux peuple. Un gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et d'urgence par la voix du peuple et des députés des départements, dans la séance du 24 février, est investi momentanément du soin d'assurer et d'organiser la victoire nationale. Il est composé de MM. Dupont (de lEure), Lamartine, Crémieux, Arago (de l'Institut), Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie. Ce gouvernement a pour secrétaires : MM. Armand Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon et Albert. Ces citoyens n'ont pas hésité un instant à accepter la mission patriotique qui leur était imposée par l'urgence. Quand la capitale de la France est en feu, le mandat du gouvernement provisoire est dans le salut public. La France entière le comprendra, et lui prêtera le concours de son patriotisme.

(1) M. Crémieux a raconté ceci : « Lorsque nous nous rendîmes à l'Hôtel-de-Ville pour notre installation, nous trouvâmes MM. Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert. Nous demandâmes : « Qui êtes-vous? » ils répondirent : « Nous avons été nommés membres du gouvernement provisoire. » — « Par qui? » — Je crois qu'ils ont répondu : « Par la Société démocratique. » Si l'on nous avait demandé à nous-mêmes par qui nous avions été nommés, nous aurions bien pu dire : « A la Chambre ; » mais non point : « Par la Chambre. »

Sous le gouvernement populaire que proclame le gouvernement provisoire, tout citoyen est magistrat. Français, donnez au monde l'exemple que Paris a donné à la France; préparez- vous, par l'ordre et la confiance en vous-mêmes, aux institutions fortes que vous allez être appelés à vous donner. Le gouvernement provisoire veut la République^ sauf ratification par le peup)le qui sera immédiatement consulté; l'unité de la nation, formée désormais de toutes les classes de citoyens qui la composent; le g-ouvernement de la nation par elle-même; la liberté, l'égalité et la fraternité pour principes, le peuple pour devise et mot d'ordre : voilà le g-ouvernement démocratique que la France se doit à ellemême et que nos efforts sauront lui assurer. »

Cette proclamation avait donné lieu à de vifs débats parmi les membres du gouvernement nouveau. M. Charles Borg-eaud {Etablissement et revision des Constitutions en Amérique et en Europe^ raconte par le menu ces querelles intestines, tenant à la divergence des principes en matière de droit constituant et aussi à un profond désaccord sur la manière de procéder en temps d'anarchie. Le manuscrit, d'abord envoyé à l'Imprimerie, avait été ensuite retiré, à raison des scrupules de MM. Pagnerre et Bixio, bientôt appuyés par Dupont (de l'Eure,) Arago, Marie, Garnier-Pagès et Lamartine.

En effet, « ne craig"nait-on pas de substituer la volonté de quelques individus, d'une fraction du peuple, si l'on veut, à la souveraineté réelle, légitime, du peuple entier? Ne craignaiton pas d'usurper cette souveraineté? Youlait-on

enlever à la Révolution de 1848 le prestige et la force des principes? »

— « Je suis républicain comme vous, » disait M. Pag-nerre aux membres du g"ouvernement; (( mais ne voyez-vous pas que vous allez compromettre, par une précipitation intempestive, l'avenir de cette République que nous voulons fonder? Laissez la nation se prononcer. Ne commettez pas la faute que vos prédécesseurs ont commise en Juillet! »

Le texte de la proclamation fut donc remis en délibération. MM. Louis Blanc, Flocon et Armand Marrast, qui étaient arrivés, assistèrent à ce second débat. Lamartine présenta, pour le paragraphe délicat, la rédaction suivante : (( Bien que le g-ouvernement provisoire agisse uniquement au nom du peuple français et qu'il adopte la forme républicaine, ni le peuple de Paris, ni le gouvernement provisoire ne prétendent substituer leur opinion à l'opinion des citoyens qui seront consultés sur la forme définitive de gouvernement que proclamera la souveraineté du peuple. )) C'était conforme aux derniers discours présentés à la tribune de la Chambre des députés, à Theure même de l'investiture.

Mais le gouvernement provisoire était partagé entre trois opinions. Dupont (de l'Eure,) Arago et Marie penchaient pour Finstitution d'un régime provisoire qui laisserait à la nation l'entière liberté de choisir la forme définitive du gouvernement. Ledru-Rollin, Louis Blanc et Flocon voulaient, au contraire, proclamer la Répubhque définitivement et sans appel au pays. Lamartine, Garnier-Pagès et Crémieux

proféraient proclamer en fait la République, sous réserve du droit souverain de la nation. Ce système moyen, qui donnait satisfaction aux premiers dans la forme et aux seconds dans le fond, l'emporta. Grémieux proposa cette rédaction de la phrase délicate : « Le g-ouvernement provisoire proclame la République, sauf, etc. » Lamartine fit adopter cet amendement : c( Le gouvernement provisoire veut la République, sauf, etc. » Et l'ensemble de la Proclamation avait finalement ainsi été imprimé et affiché.

Dans ses Pages cV histoire de la Révolution de Février, Louis Blanc a défendu son opinion, non seulement au sujet de ce premier incident, qui cependant révélait chaque tendance, mais encore au sujet des pouvoirs mêmes dont le nouveau gouvernement s'investirait : « A peine sorti de l'acclamation populaire, le gouvernement provisoire avait eu à se demander comment il se définirait lui-même. Se considérerait-il comme une autorité dictatoriale, consacrée par une révolution devenue nécessaire et n'ayant à rendre ses comptes au suffrage universel qu'après- avoir fait tout le bien qui était à faire? Bornerait-il, au contraire, sa mission à convoquer immédiatement FAssemblée nationale, en se renfermant dans les mesures d'urgence, dans des actes d'administration d'une portée secondaire? » La majorité du gouvernement se rallia, on le sait, à ce dernier avis.

Louis Blanc l'en blâme en ces termes : « Pour moi, j'avais une opinion entièrement opposée à celle qui prévalut, et je regardais

radoption de l'autre parti comme devant exercer la plus heureuse influence sur les destinées de la République nouvelle. Considérant donc l'état d'ig-norance profonde et d'asservissement moral où les campagnes de France vivent plongées, lïmmensité des ressources que ménage aux ennemis du prog'rès la possession exclusive de tous les moyens d'influence et de toutes les avances de la richesse, tant de germes impurs déposés au fond de la société par un demi-siècle de corruption impériale ou monarchique, enfin la supériorité numérique du peuple ignorant des campagnes sur le peuple éclairé des villes, je pensais que nous aurions dû reculer le plus loin possible le moment des élections; qu'il nous était commandé de prendre dans l'intervalle, et cela hautement, hardiment, sauf à en répondre sur nos têtes, l'initiative des vastes réformes à accomplir, réserve faite pour FAssemblée nationale du droit de raffermir ensuite ou de renverser notre œuvre d'une main souveraine. »

C'est aussi l'opinion notamment de M. Spuller qui, dans son Histoire parlementah^e de la seconde République fratiçaise, s'exprime ainsi : « La République ayant été proclamée par le peuple de Paris, le gouvernement provisoire, sorti des acclamations de la foule qui avait envahi la Chambre des députés, dut songer à l'annoncer à la France. Ce ne fut pas sans quelque hésitation. Non pas que tous les membres du gouvernement provisoire ne fussent très convaincus que la République s'imposât à un pays qui. depuis la Révolution, avait successivement essayé et renversé toutes les

formes de la monarchie, dictature militaire, royauté traditionnelle, royauté parlementaire. Mais, dans le gouvernement provisoire, il y avait des hommes scrupuleux et timorés qui ne se reconnaissaient pas le droit de préjuger des volontés et des résolutions souveraines de la France. » M. Spuller approuve donc rétrospectivement les 219 députés qui, en 1830, ne furent ni scrupuleux ni timorés et se reconnurent (( LE DROIT » de préjuger tranquillement des volontés de la France en lui donnant Louis- Philippe pour roi? Avec M. Spuller, au surplus, les députés de 1871 ne furent ni scrupuleux ni timorés et s'attribuèrent, en 1873, « le droit » de préjuger, à leur tour^ des volontés souveraines de la France. Voilà comment certains républicains entendent la souveraineté nationale !

Combien était plus crâne et plus démocrate, ce duc de Doudeauville qui, en février 1848, s'écriait : « Que la nation tout entière soit convoquée pour se prononcer! Il n'est pas un Français qui n'accepte le gouvernement qu'elle se sera donné librement... J'ai été, sous les verrous de Sainte-Pélagie, le compag-non des républicains, et certes, ce ne sont pas eux qui, arrivés au pouvoir, refuseront de reconnaître le principe incontestable de la souveraineté nationale que nous avons soutenu et défendu au péril de notre liberté. » Qu'est-ce que Faristocrate Spuller, — qui préfère les principes orléanistes des Casimir Perier, des Guizot, des Thiers, aux principes plébiscitaires de la Révolution française, — répondrait à ce duc démocrate?

M. Lanfrey lui-même, qui est plutôt un républicain aristocrate, estime, dans une Etude du régime parlementaire, que « la seule façon de lég-itimer le nouveau régime était de faire en sorte qu'il fût l'ouvrage de la nation ». Et M. Lanfrey ajoute : « Cette politique était à la fois la plus juste et la plus habile. Elle respectait tous les droits et donnait à la République tous les Français pour coopérateurs. Les régimes antérieurs avaient tous péri successivement pour avoir été trop étroits et trop exclusifs; ils avaient tous été faits à l'image d'un parti. C'eût été un beau rôle pour la République que de se modeler sur l'image de la nation elle-même, de laisser vivre tous ces partis dans ce qu'ils avaient d'essentiel, de leur offrir des garanties d'influence qu'ils n'eussent jamais trouvées sous le règne d'aucun d'entre eux, de faire par là que la République eût non pas leur préférence, mais leur seconde voix, de les neutraliser ainsi les uns par les autres, d'inaugurer enfin cette ère du droit commun que Carrel avait assignée pour but à la démocratie française ».

C'était, en quelque sorte, un « esprit nouveau » dont la République se fut alors pénétrée. Mais M. Spuller, qui trouve excessifs en 1848 les c( scrupules » des démocrates désireux de réserver le droit de la nation, peut méditer jusqu'au bout la critique de M. Lanfrey : « Cette pensée s'ofî'rit incontestablement tout d'abord à l'esprit des principaux membres du gouvernement provisoire. Elle impliquait pour première condition que personne ne s'attribuât le droit de préjuger la volonté de la nation au sujet des formes du gouvernement; scrupule

d'autant plus fondé, que la France, dans la révolution qui venait de s'accomplir, avait été infiniment plus passive qu'active. Moins que personne, d'ailleurs, les républicains pouvaient oublier la faute que le roi Louis-Philippe avait commise en évitant de consulter la nation au début de son règne, car ils la lui avaient souvent reprochée et l'avaient exploitée contre lui )). Or, on a vu que le scrupule n'arrêta personne, au début, en 1848. La réserve du droit national fut fictive.

Il est vrai que, d'après M. Spuller, comme d'après MM. Madier de Môntjau, Floquet, etc., la République est le gouvernement naturel d'une démocratie. M. Spuller s'explique sur ce point : « La République n'est ni au-dessus ni au-dessous du suffrage universel; elle est le suffrage universel lui-même, laissé à la liberté pleine et entière de ses mouvements et de son action. Le suffrage universel est l'organe de la nation dans l'exercice de sa souveraineté. Or, l'exercice de la souveraineté nationale ne peut se produire, se manifester que dans la République. Donc, la République se confond avec le suffrage universel.»

Ce raisonnement ne manque pas de logique, si vous entendez, par ce mot de « République », une forme de gouvernement dans laquelle le suffrage universel est toujours laissé à la liberté pleine et entière de ses mouvements et de son action. Dans ce cas la République est de droit naturel : nous espérons que, lorsqu'on Faura ainsi établie, elle ne disparaîtra plus, nous qui voulons que le suffrage universel dispose seul, librement et constamment, du gouvernement de la France.

Au contraire, si, par ce mot de République, M. Spuller n'entend que sa République à lui, que faire lorsque le suffrage universel la condamne, la repousse, et lui préfère, — comme il Fa déjà préférée quand il a parlé directement, — la République de Napoléon, par exemple? Peut-on refuser désormais d'avouer que tout gouvernement dans lequel l'exercice de la souveraineté nationale se produit librement, se manifeste en toute lumière, est une République? L'infaillibilité de M. Spuller pourra prétendre que le suffrage universel se trompe, mais, — sauf à respecter toujours les droits de l'homme et du citoyen, — n'est-il pas maître de S8 tromper, s'il est le maître?

Et quelle nécessité de tant discuter sur un mot lorsque, en réalité, chacun sent (comme Lamartine le montrait éloquemment dans un article du 17 août 1851), la vanité de ce mot isolé? Ecoutez Lamartine : « Si le peuple français ne veut pas foncièrement la République, de quel droit, nous et les républicains de vérité et de raison comme nous, le contraindrons-nous, en lui refusant la parole, à subir un gouvernement antipathique à sa nature et à sa volonté? Notre tyrannie, en ce cas, ne serait donc que la tyrannie indiscutable, arbitraire et violente, de quelques hommes sur la volonté vraie de quarante milhons d'hommes? Que d'autres la prennent, cette tyrannie de la conviction de leur secte contre la conviction de leur nation, nous n'en voulons pas, nous. Tout gouvernement de minorité est un gouvernement de brutalité. Le plus sublime des gouvernements, dès qu'il n'est plus volontaire, est une humilia-

tien pour la nation qui le subit, un crime pour les sectaires qui l'imposent. La vertu même imposée est une oppression. Une République par force, cela fait rire ou cela fait pitié. Nous ne sommes pas de cette église. Jamais nous n'avons dit à l'Hôtel de Ville, à la tribune ou ailleurs, ces insolences au bon sens, ces insolences à notre pays. »

La décision du gouvernement provisoire, avec sa feinte réserve du droit constituant de la nation, était donc une violation du principe fondamental de la Révolution française. M. Laboulaye le faisait remarquer fort bien, dés 1850 : « En février 1848 on nous a imposé la République par une usurpation flagrante de la souveraineté. Et, au mois de mai, F Assemblée l'a adoptée comme unelrêve nécessaire. C'était sans doute le plus sage; mais le moment est venu d'examiner froidement ce qui convient au pays, et ce qu'il demande. République ou monarchie sont des formes politiques que la nation, pour qui elles sont faites, a toujours droit de discuter, et rien ne peut Fempècher de repousser l'une ou l'autre comme un vêtement qui F étouffe. A moins que la République ne soit descendue des cieux, le seul principe qui fait sa légitimité c'est la volonté générale, et il n'y en a point d'autres. En politique, il n'y a de lois fondamentales pour un peuple que celles qu'il fait et qu'il accepte. Par conséquent, il a le droit de les défaire et de les refuser. Point de fétichisme et ne nous payons pas de mots! Ce que nous avons droit d'exiger c'est un gouvernement qui nous convienne, quel qu'en soit le nom; ce que nous avons droit de repousser c'est

un rég^ime qu'on nous impose en vertu d'un autre principe que la volonté g-énérale. En somme, ce qu'il nous faut, c'est un g-ouvernement national, et non pas un gouvernement de droit divin. » Ainsi parlait, en 1850, M. Laboulaye qui, plus tard, en 1875, nous dotait d'une République à sa façon, sans consulter la nation souveraine!... Toujours les palinodies et l'es- " camotag-e parlementaire du droit national!

Gela dit, rendons hommage aux hommes de 1848. Ils furent personnellement honnêtes, sincères, et — ce que M. Spuller semble aujour d'hui leur reprocher, — ils avaient des scrupules. Quand on leur démontrait qu'ils allaient violer un dogme de la Révolution française, un principe démocratique, ils devenaient timorés. Ils ne riaient pas des c( immortels principes. » Ils ne traitaient pas ouvertement de « guitare » la liberté. Ils nous rendirent le suffrage universel, dussent leurs préférences y périr. Modifiant la célèbre exclamation de Dupont de Nemours, ils eussent eu le courage de s'écrier : « Périssent nos pouvoirs, nos fonctions lucratives, nos mandats rémunérateurs, nos ambitions personnelles, plutôt qu'un principe! w

Pour M. Spuller, — comme pour le consciencieux auteur de V Histoire des Assemblées politiques, M. Eugène Pierre, — la Convention nationale a eu tort de proclamer, en 1792, le principe plébiscitaire. En 1848, un appel au peuple pouvait compromettre le succès des g-ens en place; et c'est à quoi ceux-ci tiennent avant tout. Lorsque le gouvernement provisoire eût, par son décret du 5 mars, décidé que le soin d'arrêter ]a Constitution du pays serait livré en

toute possession à TAssemblée issue du suffrag-e universel, quelques républicains cependant parlèrent encore d'appel au peuple.

Le vieux F. V. Raspail notamment, qui avait de tout temps réclamé le suffrage universel, voulait au moins qu'on soumît à la ratification directe de la nation ce décret du 5 mars. Mais ce vieux républicain n'est pas un républicain, d'après M. Spuller qui écarte dédaigneusement cette idée : « F. V. Raspail aurait désiré un plébiscite par lequel le peuple se serait prononcé sur sa propre souveraineté, en déclarant qu'il se jugeait apte ou inapte à l'exercer. Un pareil plébiscite eût été une singulière entrée de jeu pour le suffrage universel. Les plébiscites impériaux ont assez prouvé que le suffrage universel, consulté sous cette forme césarienne, sig-ne volontiers sa propre déchéance. Il valait mieux s'en tenir au fait, même dans ce qu'il pouvait avoir d'aventureux et de révolutionnaire. »

Voilà! « Il valait mieux s'en tenir au fait, n plutôt que de soumettre à la nation la question de savoir si les députés à élire auraient la pleine propriété de la souveraineté nationale, ou s'ils seraient seulement des mandataires chargés de rédiger une Constitution sur laquelle le pays se prononcerait ensuite souverainement.

Cette question première, que nos pères de la Convention nationale avaient nettement tranchée en droit et en fait, — soit en promulguant le principe lui-même, à la séance du 21 septembre 1792, — soit en appliquant eux-mêmes ce principe à la Constitution de 1793 et à celle de l'An III, comme elle le fut à la Constitution de l'An VIII et à l'Acte additionnel de 1815, —

cette question première que F. V. Raspail veut faire résoudre de même par la démocratie française en 1848, ce principe de notre g-'rande Révolution et de la première République qu'il veut faire revendiquer par la seconde, M. Spuller Fécarte par ce mot d'opération « césarienne! » Gonnne si les plébiscites c( impériaux » n'avaient pas été précédés et inspirés par les plébiscites de la première République française!

Et, tandis que les républicains anti-plébiscitaires repoussent ainsi précisément le plébiscite républicain, le plébiscite constituant, — par lequel la natioil consultée dit si elle consent à épouser, oui ou non, le système gouvernemental que ses députés, ses mandataires, ses témoins, lui proposent, — voici qu'ils vont, en revanche, s'incliner devant ce même principe de la souveraineté nationale directe, lorsque se posera la question^ plus personnelle, de savoir si le Président de la République — puisqu'on en crée un, — sera élu par les députés ou par la nation !

Entre les deux formes de plébiscite, — l'une, impersonnelle, qui a été proclamée en J792 et pratiquée par la Convention nationale comme par Napoléon, — l'autre, personnelle, qui n'a été pratiquée que pour Napoléon, — la majorité des républicains en 1848 préférera celle-ci!

Cependant, — nous tenons à insister sur cette conclusion — il faut avoir en France la franchise de reconnaître un principe, et alors de lui obéir en tout; ou bien de le nier, et alors de ne l'appliquer jamais.

Si la nation n'est pas souveraine, ou bien si vous la jugez incapable d'exercer elle-même son droit; si vous estimez qu'elle ne peut agir

que par mandataires, tant pour l'élection du chef de l'Etat et des députés ou des sénateurs, que pour l'adoption de ses lois constitutionnelles, soyez logique : destituez-là complètement et faites son bonheur en d|pit d'elle; votre République sera une oligarchie.

Mais, si la nation est souveraine; si vous la jugez majeure et capable de choisir sa Constitution et ses mandataires; si nos pères de la Convention nationale ont donc eu raison d'affirmer le principe plébiscitaire; si ensuite nos pères du Consulat et de l'Empire ont été fidèles à ce principe en laissant à la nation souveraine l'exercice de ce droit qu'elle peut directement exercer, — le droit d'élire les Consuls de la République ou le Président de la République, comme aujourd'hui elle élit les députés ou les conseillers communaux, — ne devez-vous pas être logique encore et la laisser faire, dût-elle encore faire d'elle-même, ..\ si tel est le bon plaisir de cette reine,... la République de Napoléon?

LA CONSTITUTION REPUBLICAINE ! L ELECTION DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE PAR LE PEUPLE.

« 0 Belle-Isle, je change ton nom, tu t'appelleras désormais la terre des douleurs ! » s'écriait Michel de Bourges songeant aux victimes de juin 1848 que la République avait entassées sur ce roc inhospitalier de Belle-Isle, après les massacres de Paris; car les républicains n'ont jamais été plus massacrés que sous la République, notamment en juin 1848 sous le gouvernement du général Cavaignac comme en mai 1871 sous le principat de M. Thiers. C'est un fait douloureux et répété.

Nous ne voulons pas rappeler ici ces journées sanglantes qui ne touchent en rien aux origines des gouvernements, sauf en ce que, à raison de ce souvenir récent, l'état de siège établi pour la dictature du général Cavaignac, fut maintenu pendant que les représentants du peuple discutaient et votaient la Constitution du pays. Toutes les libertés étaient ainsi à 4a merci de l'autorité militaire.

Qu'eût dit alors Gambetta, lui qui, sous le ministère de M. Emile Ollivier, n'attaquait le plébiscite du 8 mai 1870 que parce que, paraît-il,

les libertés, qui eussent permis de le rendre efficace, manquaient?

Ne voulant aigrir aucun souvenir à Fégard d'aucun parti politique et encore moins à l'égard de certains hommes, jetons un voile sur ces sanglantes journées (1), et voyons comment la seconde République va établir sa Constitution! Voyons quelle Constitution les députés, qui s'intitulent constituants, vont « octroyer » à la France.

L'Assemblée nationale a, dans sa séance du 29 août 1848, entendu la lecture faite par M. Voirhaye, secrétaire de la Commission. Le 4 septembre suivant, elle en a commencé la discussion générale. Les membres nommés par elle qui composent la Commission de Constitution sont: MM. de Cormenin; A. Marrast; Lamennais; Vivien; de Tocqueville; Dufaure; Martin (de Strasbourg); Voirhaye; Coquerel; Corbon; Tourret (de l'AilierJ; Dupin aine; G. de Beaumont; de Vaulabelle; Odilon Barrot; Pages (de l'Ariège) ; Dornès et Considérant.

Sur le préambule, M. Deville propose et développe la sardonique rédaction que voici : « En présence de Dieu, sous le règne de l'état de siège destructif de toute liberté et spécialement de la liberté de la presse qu il supprime, qu'il suspend à sa volonté; sous le régime de l'autorité militaire qui n'a aucune connaissance des besoins de la société et qui, par son existence seule, comprime, avec l'esprit public, la manifestation de toutes les idées, de toutes les vérités si utiles à répandre au moment où vont se discuter les

(1) Garnier-Pagès en juin 1848 avait dit : « Il faut en finir avec les excitateurs. Toutes les mesures sont prises ; et ces mesures, c'est le canon. »

bases de la Constitution; sous ce régime inintelligent, expéditif, juste effroi des citoyens qu'il peut arrêter sans formes, sans limites, enlever à leurs juges ordinaires et livrer aux conseils de guerre; au nom du peuple Français, et cédant à la compression qui pèse sur Paris, l'Assemblée nationale proclame et décrète, etc. » Inutile d'ajouter que cette rédaction insolente est vite écartée, avec le blâme de la question préalable, par la majorité de l'Assemblée Constituante.

Abordant la Déclartition des droits que la Constitution doit placer avec raison au-dessus même des députés et des lois, la Constitution de 1848 maintient alors cette utile énumération dont plus tard, à Versailles, en 1875, les constituants aristocrates de la troisième République n'ont pas daigné nous rendre les garanties, et que voici :

Art. 1®^ La souveraineté réside dans l'universalité des citoyens Français. Elle est inaliénable et imprescriptible. Aucun individu, aucune fraction du peuple ne peut s'en attribuer l'exercice.

Art. 2. Nul ne peut être arrêté ou détenu que suivant les prescriptions de la loi.

Art. 3. La demeure de toute personne babitant le territoire français est inviolable; il n'est permis d'y pénétrer que selon les formes et dans les cas prévus par la loi.

Art. 4. Nul ne sera distrait de ses juges naturels. Il ne pourra être créé de commission et de tribunaux extraordinaires, à quelque titre, et sous quelque dénomination que ce soit.

Art. 5. La peine de mort est abolie en matière politique.

Art. 6. L'esclavage ne peut exister sur aucune terre française.

Art. 7. Chacun professe librement sa religion, et reçoit de l'Etat, pour Fexercice de son culte, une égale protection. Les ministres, soit des cultes actuellement reconnus par la loi, soit de ceux qui seraient reconnus à l'avenir, ont le droit de recevoir un traitement de l'Etat.

Art. 8. Les citoyens ont le droit de s'associer, de s'assembler paisiblement et sans armes, de pétitionner, de manifester leurs pensées par la voie de la presse ou autrement. L'exercice de ces droits n'a pour limites que les droits ou la liberté d'autrui et la sécurité publique. La presse ne peut, en aucun cas, être soumise à la censure.

Art. 9. L'enseignement est libre. La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de capacité et de moralité déterminées par les lois, et sous la surveillance de l'Etat. Cette surveillance s'étend à tous les établissements d'éducation et d'enseignement, sans aucune exception.

Art. 10. Tous les citoyens sont également admissibles à tous les emplois publics, sans autre motif de préférence que leur mérite, et suivant les conditions qui seront fixées par les lois. Sont abolis à toujours, tout titre nobiliaire, toute distinction de naissance, de classe ou de caste.

Art. 11. Toutes les propriétés sont inviolables. Néanmoins FEtat peut exiger le sacrifice d'une propriété pour cause d'utilité publique légalement constatée, et moyennant une juste et préalable indemnité.

Art. 12. La confiscation des biens ne pourra jamais être rétablie.

Art. 13. La Constitution garantit aux citoyens la liberté du travail et de l'industrie. La société favorise et encourage le développement du travail par l'enseignement primaire gratuit, Féducation professionnelle, l'égalité de rapports entre le patron et l'ouvrier, les institutions de prévoyance et de crédit, les institutions agricoles, les associations volontaires, et l'établissement par l'Etat, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés; elle fournit l'assistance aux enfants abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources et que leurs familles ne peuvent secourir.

Art. 14. La dette publique est garantie. Toute espèce d'engagement pris par TEtat avec ses créanciers est inviolable.

Art. 15. Tout impôt est établi pour Futilité commune. Chacun y contribue en proportion de ses facultés et de sa fortune.

Art. 16. Aucun impôt ne peut être établi ni perçu qu'en vertu de la loi.

Art. 17, L'impôt direct n'est consenti que pour un an. Les impositions indirectes peuvent être consenties pour plusieurs années.

Art. 18. Tous les pouvoirs publics, quels qu'ils soient, émanent du peuple. Ils ne peuvent être délégués héréditairement.

Art. 19. La séparation des pouvoirs est la première condition d'un gouvernement libre.

Voilà un ensemble de garanties qui constitue bien la démocratie et la liberté. Et certes nous

devons honorer en ce point les constituants de 1848. Plus tard, la Constitution de 1852 s'est bornée à viser en bloc a les principes de 1789. » Mais, plus dédaigneux encore de ces Déclarations des droits^ les constituants de 1875, — qui avaient tant reproché à la Constitution de 1852 de n'avoir pas replacé les libertés nécessaires sous la garantie des lois constitutionnelles, — n'ont plus daigné viser et consacrer encore, — nous Favons dit, — ni en détail, ni même en bloc, ces libertés premières, ces droits de V homme et du citoyen, ces garanties essentielles, sans lesquelles un pays « n'a pas de Constitution. »

D'ailleurs, une déclaration de principes aussi libérale que celle des constituants de 1848 eût gêné les constituants de 1875, notamment en ce qui touche la liberté d'enseignement. C'est ce que, dans son Histoire de la seconde Réj^ublique, M. Spuller fait remarquer : « On inscrivit dans la Constitution le principe d'une liberté qui n'a été reconnue et proclamée par aucune de nos assemblées révolutionnaires, le principe de la liberté de l'enseignement. Sous cette étiquette fallacieuse, Montalembert et le parti clérical entendaient le principe d'une lutte à outrance de l'Eglise contre l'Etat représenté par l'Université. » Nous examinerons en son temps cette question de savoir si, parmi les principes de la Révolution française, figure ou non le principe de la liberté d'enseignement; mais voilà, en tous cas, une liberté dont les prétendus libéraux de l'école républicaine aristocratique ne veulent plus! L'Université de Napoléon doit, à leurs yeux, tout absorber, plus

que Napoléon P'" lui-même ne Favait voulu.

En revanche, M. Spuller se demande pourquoi les constituants de 1848 n'ont pas profité des pouvoirs dont ils disposaient pour faire disparaître cette centralisation administrative dont on fait remonter l'invention à Bonaparte, et dont les adversaires de Bonaparte, qui ont si longtemps et si souvent gouverné la France, ne songent guère à nous délivrer! En repoussant notamment la liberté d'enseignement et en concentrant aux mains de FEtat la direction de toutes les écoles, fût-ce des plus modestes écoles communales, est-ce que M. Spuller et ses partisans n'aggravent pas, loin de l'alléger, le joug de cette centralisation, véritable étai du pouvoir absolu?

Quoiqu'il en soit, et sauf en matière d'enseignement, M. Spuller veut la décentralisation. Il a été plusieurs fois ministre de la troisième République, il a secondé les constituants de 1875, il a inspiré la politique de notre pays, avec Gambetta et Ferry. H a maintenu cependant toutes ces institutions qu'il dénonce comme ayant été « données à la France de la Révolution par le génie despotique de Bonaparte, premier Consul. » Pourquoi, depuis plus de vingt ans qu'elle existe, la troisième République nous a-t-elle laissés sous ce joug et s'est-elle gardée de procéder à la refonte complète du système politique, administratif et judiciaire de la France?

Au lieu de faire son ?neâ ciilpâ ou de s'appliquer à suivre les conseils qu'il donne, M. Spuller gourmande donc en ces termes l'Assemblée Constituante de 1848 : « Jamais

occasion plus favorable de transformer, sinon de détruire ces institutions, véritables étais du pouvoir absolu, ne s'était encore présentée. Ni la Restauration, ni la monarchie de Juillet n'avaient tourné leurs vues et leurs efforts de ce côté; et c'était, à y regarder de près, l'œuvre nécessaire de la seconde République. Faute de temps ou pour s'être trompée sur sa vraie mission, l'Assemblée Constituante n'a pas pris la tâche assez à cœur ou n'y a pas apporté assez de résolution et de confiance en ellemême. Elle a ainsi manqué à ce qu'elle devait à la France nouvelle, et c'est le plus grand reproche qu'elle ait mérité. »

M. Spuller reproduit les observations judicieuses que présentait Odilon Barrot en ce sens : « Au lieu de commencer par créer les grands pouvoirs publics, commençons, — disait- il, — par organiser fortement la commune, qui n'est que la famille agrandie. De la commune, passons au canton; du canton au département. Imitons ces architectes avisés qui donnent aux constructions des fondations solides, avant d'exposer le sommet. Nos institutions départementales et communales sont réglées par les lois despotiques du Consulat et de l'Empire : comment établir la liberté en haut, quand le despotisme est en bas? Comment les citoyens pourront-ils débattre efficacement les grandes affaires, s'ils n'y ont été accoutumés par le maniement des affaires locales? Que l'organisation du pouvoir central soit le début de notre œuvre. » Et M. Spuller ratifie ces considérations : « Le problème était admirablement posé; c'était déjà beaucoup, pour arriver à la solution.

Odilon BaiTot ne fut compris et soutenu que par Lamennais et Tocqueville. »

Encore une fois, M. Spuller a raison. L'excessive centralisation de l'An VIII ne devait pas être éternelle dans la République de Napoléon. Si celle-ci avait duré ce qu'ont duré ensemble les divers régimes qui s'élevèrent contre elle, ou même ce qu'a déjà duré la République parlementaire dont M. Spuller a dirig-é la politique, certes, toute cette centralisation que Napoléon reçut de l'ancienne France en temps de crise et de guerre, eût disparu, après la transition nécessaire. Et le peuple français serait en possession de ses libertés locales, sans en excepter cette liberté locale dont M. Spuller s'obstine à revendiquer pour l'Etat le monopole, et qui s'appelle la liberté d'enseignement.

Autre reproche adressé par M. le sénateur Spuller aux constituants de 1848 : ils n'ont pas institué de Sénat! Ils en sont morts; tandis qu'un sénat, immobile sur ses chaises curules, eût sauvé la République. M. Spuller critique sévèrement les constituants de 1848 : « Une Assemblée unique, le pouvoir législatif dans une seule Chambre : c'est, nous dit-on, un des principes les plus certains de la Révolution^ on ne peut s'écarter de ce principe, sans manquer à tout ce qui est dû à la logique, à la rigueur nécessaire des conceptions de la vraie politique républicaine! Et pas d'autre argument que celui-ci, en 1848 comme de nos jours : la nation est une; donc, le pouvoir législatif, qui la représente et légifère en son nom, doit être un comme elle. Cette sophistique triompha en 1848 ; mais on ne devait pas attendre longtemps,

avant d'en voir les effets désastreux. » Ces effets désastreux sont évités, n'est-ce pas, par les lois constitutionnelles de 1875 qui autorisent cependant les deux Chambres à se réunir en Assemblée unique à Versailles? Cette Assemblée unique omnipotente, étant ordinairement séparée en deux tronçons, tout est sauvé, paraît-il!

Mais le gros grief de M. Spuller envers les constituants de 1848 est plus grave : c'est le mode d'élection du Président de la République. Ils ont cru aux principes, ceux-là! Ils s'étaient fait de la démocratie un dogme, au lieu de la traiter de vieille guitare, avec le mépris qu'ont montré pour elle les constituants de la troisième République qui n'ont plus d'idéal certes, ni de principes, ni de scrupules. Tout est réglé par des calculs d'intérêt personnel et des combinaisons de lucre. L'esprit français, si généralisateur, si logique, si franc, a été constitutionnellement exproprié par l'esprit anglais.

La souveraineté nationale se manifestera-telle plus sincèrement par ce moyen que par tel autre? par l'élection directe, ou par l'indirecte? par le scrutin d'arrondissement ou par le scrutin de liste? Voilà ce qu'on examinait jadis. Et, selon que tel système semblait manifester plus sincèrement la volonté nationale, chacun se croyait en conscience tenu d'obéir et de s'incliner. Et c'est pourquoi naturellement, lorsque la question se posa en 1848 de savoir par qui le Président de la République serait nommé, la plupart des constituants, les plus honnêtes républicains, les meilleurs démocrates, qui venaient de proclamer le suffrage universel, répondirent : par le suffrage universel.

■ Sans doute, les parlementaires font cette objection, que « la multitude est ignorante du droit et de 1 intérêt commun; et que la prédominance de la raison sur la passion étant le signe de la supériorité intellectuelle et morale, c'est la raison qui domine dans la volonté des aristocraties et la passion dans la volonté des foules; » donc, en faisant faire la loi par tout le monde, on sacrifie la raison à la passion, etc. (( Mais la foule est compétente pour choisir ses représentants, — répond M. Jules Simon luimême dans son livre sur la Liberté politicpte. — Chacun de ses membres, pris à part, peut être un esprit médiocre, une àme faible; elle n'en est pas moins, dans la plupart des cas, le meilleur est le plus juste des juges. Plus Feau est profonde, moins elle est corruptible. A iithènes, à Rome, oi^i le peuple choisissait ses représentants, on ne voit pas qu'il ait choisi si mal. Montesquieu qui ne le flattait pas, déclare que le peuple est acbnirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. La pratique moderne est d'accord avec l'histoire. Malgré des erreurs qui ne sont que des accidents, c'est la capacité qui sort de r élection, quand la loi ne gêne pas la manifestation du talent, et quand le talent ne fait pas la faute de s'abandonner lui-même. De sorte que le concours de tous à l'élection exclut le privilège, fonde l'égalité et par conséquent la liberté. » Et M. Jules Simon n'a qu'à s'appuyer sur Aristote qui disait : « Une maison peut être appréciée par celui qui Fa bâtie; mais elle le sera bien mieux encore par celui qui l'habite... C'est le convive et non le cuisinier qui juge du festin. »

N'importe! En dépit d'Aristote et de M. Jules Simon, et de bien d'autres (1), M. SpuUer écrit dans son Histoire de la seconde République : (( La grosse faute, celle qui perdit tout, ce fut l'institution, au sommet de l'édifice politique d'un président de la République élu directement par le suffrage universel. C'est Cormenin Timon, le pamphlétaire, qui mit en avant cette conception, illogique cette fois et contradictoire même à l'idée républicaine; elle fut défendue, dans le Comité de Constitution, par*^ Dufaure qui, dit-on, représentait les opinions du général Cavaignac. Les républicains, respectueux du principe de la souveraineté du peuple jusqu'à la superstition, auraient cru maïiquer à leurs devoirs envers la nation, en ne lui conférant pas le droit d'élection directe du président de la République. » C'est vrai; la plupart des républicains de 1848 professaient encore le culte des principes de la Révolution française. M. Spuller traite aisément de superstition ce culte!

En revanche, aujourd'hui que tout est calcul

(1) « Aux Etats-Unis, le président est élu au second degré par des électeurs spéciaux. Le mandat étant libre, les électeurs, au lieu de se conformer aux volontés de leurs commettants, s'en écartaient, trafiquaient même de leurs votes ; on les lia par un mandat impératif. Aujourd'hui, cette garantie paraît insuffisante. Le temps, c'est de l'argent : si les électeurs doivent s'astreindre au mandat impératif, à quoi bon les déplacer? ne serait-il pas plus expéditif de déférer la nomination directement aux électeurs du premier degré? Si le mandat est violé, comment conjurer les conséquences pratiques de ce manque de foi? le président nommé par déloyauté n'en reste pas moins le président. Sous l'empire de ces idées, un parti s'organise pour obtenir que dans l'élection présidentielle le plébiscite soit substitué à l'élection à deux degrés et au mandat impératif. » — Emile Ollivier, Principes de conduite.

ég'oïste et que la nation a été obligée de s'en remettre à trois cents sénateurs et à six cents députés du soin de savoir ce qu'elle veut, la plupart des sénateurs et des députés calculent ce qu'il leur faut, à eux, et non ce qu'il lui faut, à elle. Et ils ont préféré que le Président de la République, au lieu d'être élu par tout le monde, fût élu entre eux, par eux, pour eux.

Naturellement, si ce système d'élection parlementaire devait être soutenu par quelqu'un c'était par le beau-père futur de M. Wilson, M. Jules Grévy, dont l'amendement en 1848 était ainsi conçu : <( L'Assemblée nationale délègue le pouvoir exécutif à un citoyen qui reçoit le titre de Président du Conseil des ministres. Elu pour un temps illimité, il est toujours révocable. »

L'amendement Grévy fut combattu notamment par MM. Dufaure et Bac. D'après ce der-^ nier, « s'il y avait un président, c'était le peuple qui devait le nommer, et la prétention de faire nommer par l'Assemblée un président irrévocable était tout à fait insoutenable. » L'Assemblée Constituante de 1848 écarta Tamen- .dement Grévy, par 643 voix, sur 800 votants.

On revient ainsi au système de la Commission qui courageusement et démocratiquement propose l'élection du Président de la République par la nation elle-même, directement consultée. Le rapporteur, Armand Marrast, avait dit : « La majorité de la Commission a été convaincue que l'une des conditions vitales de la démocratie, c'est la force du pouvoir : elle a donc voulu

qu'il reçût cette force du peuple, qui seul la donne (1) ».

Pense-t-on même que FAssemblée eût le droit de se réserver la nomination du chef de l'Etat et de se substituer ainsi à la nation souveraine? M. Ferdinand de Lasteyrie en doute : « Je ne reconnais de force à un g-ouvei^hement que celle qu'il puise dans les principes et dans la fidélité à son point de départ. Nous avons, pour point de départ, la Révolution française, et pour principe le sufFrag-e universel. Lorsque nous appliquons le sufFrag-e universel à tout, je me demande pourquoi nous nous arrêterions dans cette voie et nous refuserions au peuple, de qui nous tenons nos pouvoirs, une partie de l'exercice de sa souveraineté. Ce droit, nous ne l'avons pas. » C'était loyal et net.

A son tour, dans la même séance, un des ministres de la République de 1848, qui fut plus tard un des ministres les plus intègres de la Républiaue actuelle. M. Dufaure, signalant le

péril de la réunion de tous les pouvoirs dans le Parlement, s'opposait à ce qu'on laissât ie pouvoir exécutif (( s'absorber et se perdre dans Faction collective ou individuelle de 750 membres de l'Assemblée. » Puis, répondant à ceux qui étaient retenus dans leur respect du principe démocratique par la crainte de certaines candidatures, M. Dufaure ajoutait : a Nos consciences

(1) Un ociivain royaliste, M. Victor Pierre, dans son Histoire de la République de 1848, s'exprime ainsi : « Par qui serait élu le président de la République? par le suffrage universel ou par l'Assemblée? C'est au premier système que| s'était attaché le projet de Constitution, système assez con-' forme au respect que les républicains devaient porter au; peuple, d'où émane, d'après eux, toute souveraineté. »

(loiveiit être sans reproches, lorsque, tout pénétrés de l'incertitude des résultats, nous adoptons pour règles les principes du gouvernement que nous voulons constituer. » C'était encore loyal et logique.

A ce raisonnement., que répondre? La nation est-elle incapable? Se trompera-t-elle dans son choix? Mais alors pourquoi la jugez-vous cependant capable de vous élire, vous, messieurs les sénateurs et messieurs les députés? Supprimez le suffrage universel, ou respectez-le! Peut-on dire au peuple qu'il est la source de tout pouvoir légitime, qu'il est le maître, et ciussitôt lui montrer qu'on n'a pas confiance en lui?

C'est ce que Féminent écrivain, Alexis de Tocqueville, faisait ressortir, le 7 octobre 1848, en homme qui a bien étudié les institutions et les caractères. « Le discours dans lequel Tocqueville soutint que le peuple devait élire le Président de la République est une des œuvres les plus élevées de notre moderne Montesquieu, » (1) déclare M. Emile Ollivier.

Tocqueville commença par établir que Féleclion par le peuple était la seule qui ne détruisît pas Findividualité du pouvoir exécutif et ne Fabsorbât point dans le pouvoir législatif. Il s'éleva ensuite à des considérations d'un ordre plus général. Sa voix, grêle comme sa personne,

(1) Puisque M. Emile Ollivier compare Alexis de Tocqueville à Montesquieu, citons précisément l'opinion de Montesquieu sur ce même sujet : « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité... Si on pouvait douter de la capacité naturelle qu'a le peuple pour discerner le mérite, il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnants que firent les Romains; ce que sans doute on n'attribuera pas au hasard. » — Esprit des lois, livre II, chap. 2. *

acquit une solennité pénétrante, lorsqu'il s'écria au milieu du recueillement de l'auditoire : (( Croyez-vous écarter les périls de la République en proclamant pour ainsi dire officiellement que vous doutez des sentiments républicains du peuple? Croyez-vous que vous ferez croire à sa stabilité en donnant à penser que vous essayez cette cliose impossible de constituer une République sans républicains, une démocratie moins le peuple? Au milieu de l'ébranlement universel dont nous sommes témoins, qui est-ce qui maintient la société dans son assiette? Sont-ce les lois? Elles sont ou abrogées ou ébranlées. Sont-ce les croyances? Elles sont chancelantes ou obscurcies. Sont-ce les mœurs? Soixante ans de révolution ont détruit les hiérarchies, troublé les souvenirs, énervé les âmes, plié et replié les esprits en tous sens. Qui est-ce qui maintient donc la société aussi ferme sur son centre? J Un seul pouvoir : le vôtre. Et d'où tirez-vous ? votre force? Du peuple. Eh bien, quand vous aurez prononcé officiellement ce mot fatal : nous avons plus de confiance en nous-mêmes que dans la nation qui nous a envoyés, nous nous croyons plus républicains qu'elle, nous voulons autre chose que ce qu'elle voudrait, croyez-vous que vous n'aurez pas diminué votre force? Au lieu de clore la révolution, vous la continueriez. »

Du discours de Tocqueville, qui repoussait avec énergie l'élection du Président de la République par les seuls membres du Parlement, retenons aussi cette prédiction, — que les scandales parlementaires du a wilsonisme » et du (( panamisme, » sous une République dont le

Président est précisément Félu d'une combinaison entre députés et sénateurs, selon le vœu de M. Jules Grévy, — ont amplement justifiée : « Je m'étonne quand je vois proposer une combinaison qui donne à la corruption parlementaire et électorale l'excitation la plus énergique et la plus constante. Vous figurezvous les parlementaires qui aspirent à la présidence de la République? Les voyez-vous vivant pendant des années en face de ce corps électoral qui tiendra leur sort dans ses mains? se sentant, cliaque jour, excités par la passion la plus énergique d'obtenir cette grande situation qu'ils envient? apercevant sur ces bancs, et chaque jour, ces hommes qui tiennent dans leurs mains la réalisation ou la défaite de toutes leurs espérances? La corruption parlementaire, — en haine de laquelle la révolution (de 1848) s'est faite, — ne pensez-vous pas que vous allez l'accroître, et que vous arriverez enfin au pire de tous les gouvernements, à un gouvernement soi-disant populaire, exploité dans l'intérêt de quelques hommes? »

Ainsi, selon Tocqueville, en confiant aux seuls députés et sénateurs l'élection du Président de la République, on arriverait à « un gouvernement soi-disant populaire, exploité dans l'intérêt de quelques hommes. »

C'est ce que l'illustre Lamartine vint achever de démontrer avec sa persuasive éloquence et son entraînante chaleur. S'adressant aux républicains qui osaient proposer de refuser au peuple, pour le réserver à quelques parlementaires privilégiés, ce droit d'élection, Lamartine s'écriait : « N'êtes-vous pas effrayés du rôle que

VOUS préparez au président du pouvoir exécutif dans votre système? Quoi! voilà un citoyen qui, au lieu de sortir avec six millions de voix qui ^ attestent des millions de points d'appui dans la conscience d'autant de citoyens de la République, sortira à une majorité quelconque du sein de cette Assemblée, à une majorité de 50, .30, 20, 3 ou 4 voix peut-être! Et quelles voix, messieurs » !

Expliquer à des privilégiés qu'ils sont moins capables ou moins dignes que la nation ellemême, c'est délicat. Mais Lamartine poursuit quand même : «... Le nom du Président sortira, avec la suspicion du moins de quelques brigues, des voix d'hommes auxquels la malveillance, l'envie, les factions pourront dire : Toi, tu as nommé le président de la République parce qu'il était ton parent et que tu as voulu grandir en lui ta famille. — Toi, tu as donné au président de la République ta voix, parce qu'il était ton ami personnel, et que, dans la grandeur de sa fortune, tu voulais élever ta propre fortune. — Toi, tu as nommé le président de la République, parce qu'on t'a promis une ambassade; toi, parce qu'on t'a promis une préfecture »... C'est brutal : mais ^st-ce excessif?

Et Lamartine insiste encore : « Je disais, et je le disais sans calomnier le moins du monde, dans ma pensée, la conscience et l'incorruptibilité des citoyens qui siègent ici au même titre que moi; mais je disais que, dans les mauvaises pensées des factions ennemies de la République et de ses pouvoirs, il y aurait des hommes qui ne manqueraient pas de dire au peuple : Cehii-ci a nommé par ce (ju'il avait une espé-

rance; celui-ci a nommé parce qu'il avait une ambition; celui-ci a nommé parce qu'il avait une faiblesse; celui-ci a nommé parce qu'il avait une cupidité. Citoyens, — diraient les tribuns au peuple, — voilà la source douteuse, voilà la source suspecte d'oii la République a fait jaillir pour vous, non pas son premier pouvoir, mais sa première fonction, celle qui est destinée à imprimer, par les mains du pouvoir exécutif, au peuple, la volonté souveraine de votre pouvoir législatif. Et vous ne tremblez pas de l'effet possible de ces accusations!... On peut corrompre les hommes par petits groupes; on ne peut les corrompre en masse. On empoisonne un verre d'eau; on n'enpoisonne pas un fleuve. Une Assemblée est suspecte; une nation est incorruptible comme l'Océan. »

Cette superbe éloquence, appuyée sur la délicatesse des sentiments personnels et sur la logique des principes démocratiques, n'a pas été et ne sera jamais réfutée. On ne peut répondre que par des calculs égoïstes. Mais Lamartine est au-dessus de ces basses spéculations, ou de ces tripotages personnels. Oui ou non, le peuple est-il souverain? ce Aléa jacta est! Que Dieu et le peuple prononcent! »

Priver le peuple du droit d'élire lui-même son Président, c'eût été le désintéresser du choix de son gouvernement, le blesser au cœur, l'exiler de sa République. Et Lamartine l'emporte. L'article est ainsi adopté : « Le Président de la République est nommé, au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, par le suffrage direct de tous les électeurs. » Tous les

électeurs l'emportent ainsi sur quelques-uns. .;

Et Victor Hugo, le 11 octobre, quelques jours i après avoir voté pour cet article, disait : « Je m'honore d'avoir concouru à cette mesure qui consacre la plénitude de la souveraineté du peuple. Vous avez laissé au pays le droit et le soin de choisir l'homme qui doit sig-ner le gouvernement du pays. »

Avec Victor Hugo avaient aussi voté, pour l'élection directe du Président de la République parle peuple, Ledru-Rollin, Lamennais, Edgar Quinet, Crémieux, Dufaure, de Rémusat, Victor Ghauffour, Arnaud de l'Ariège, Garnier-Pagès, Marie, Marrast, Goudchaux, Oscar de Lafayette, Victor Lefranc, Barthélémy Saint-Hilaire, Liouville, Pascal Duprat, Babaud-Laribière. Planât, Jules Simon, et bien d'autres républicains, car cet article fut finalement adopté par 627 voix contre 130 à peine. Jules Favre était absent de l'Assemblée, mais il écrivit au Moniteur pour faire connaître qu'il aurait voté avec ceux qui déféraient F élection du président au suffrage universel.

Aujourd'hui que, pour des considérations purement personnelles, les républicains de l'école oligarchique ont renié tant de principes démocratiques uniquement parce que ces principes pouvaient tourner contre leur propre ambition, nous permettra-t-on de citer cependant, après les discours des républicains démocrates et honnêtes de 1848, le discours récent d'un républicain démocrate et honnête de 1891?

Tant de républicains aujourd'hui ont cessé d'être démocrates qu'il est bon de lire et de

relire cette conclusion d'un patriote qui veut réconcilier la République actuelle avec la démocratie éternelle : a C'est le suffrage universel directement consulté qui devra être et sera un jour le maître. Le référendum ou plébiscite est et reste toujours la clef de voûte du futur édifice que nous construirons ensemble. Car la vérité est là, dans l'exercice plénier de la souveraineté populaire. Qu'on lui donne le nom latin de referendum ou son vieux nom romain de plébiscite, c'est à la volonté du peuple qu'il appartient de constituer FEtat nouveau et de substituer au rég-ime de l'anarchie parlementaire le régime de la séparation et de l'organisation des pouvoirs. La toute-puissance du Parlement ne s'exerce aujourd'hui qu'au bénéfice du Parlement et de sa clientèle. Il faut un contrepoids à cette omnipotence. Lorsque le chef du pouvoir exécutif est élu par un Congrès, il est le serviteur de ce Congrès. Elu par le peuple, il serait le serviteur du peuple, son défenseur contre le particularisme des assemblées et contre la ploutocratie. plus dangereuse peut-être sous une République que sous une monarchie. Nous maintenons qu'en enlevant au peuple l'élection du chef de l'Etat, on lui a enlevé le plus pratique, le plus essentiel, comme le plus protecteur de ses droits ». — Ainsi s'exprimait, à Buzenval, en 1891, pour le patriotique anniversaire, un républicain démocrate : Paul Deroulède.

Revenons à 1848. Le reproche rétrospectif que les habiles de la République oligarchique adressent aux républicains démocrates de ce temps là, c'est d'avoir favorisé le Coup d'Etat du 2 décembre 1831 en permettant à la nation

tr élever au pouvoir; par ses millions de suffrages, un Napoléon.

Or, ce qui rendit nécessaire et légitime, à la veille de 18o2, un Coup d'Etat, ce n'est pas l'article 46 de la Constitution de 1848 laissant au peuple son droit souverain. Non. Ce mode d'élection n'y fut pour rien. L'Assemblée eût-elle réservé pour elle seule l'exercice du droit d'élection du chef de l'Etat, le peuple eût, à ce moment là, tout forcé.

D'ailleurs, on compare souvent le Coup d'Etat du 2 décembre 1831 à celui de Brumaire... Or, le 18 Brumaire, est-ce que Bonaparte était Président de la République? Il n'était rien que général sans armée, officier sans troupes. Cela n'empêcha pas la nation de le pousser.

Les articles constitutionnels qui rendaient légitime un Coup d'Etat de délivrance sous la seconde République, ce sont les articles 43 et 111 limitant et mutilant le droit de cette nation qu'on proclamait souveraine.

En effet, l'article 45 décidait que la nation ne pourrait pas réélire le Président dont elle serait satisfaite. De quel droit les députés imposaient-ils à la souveraineté nationale, une semblable condition? Si le suffrage universel est maître d'élire, pourquoi ne serait-il pas maître de réélire?

Quant à l'article 111, il portait que, pour donner ouverture à une revision constitutionnelle, la décision de la majorité des voix de l'Assemblée ne suffirait pas ! Cet article exigeait une majorité exceptionnelle des trois quarts! Pourquoi? De quel droit? Si la majorité fait loi en tout, pourquoi pas en ce points... Pourquoi

supprimer, entre députés, l'égalité des droits? Donner et retenir ne vaut.

Ou bien vous admettez que les députés ont le droit de mesurer à la nation sa part de souveraineté, et de lui octroyer la faculté de l'exercer ici, ou de lui refuser la faculté de Texercer là; et alors cette souveraineté nationale ne vaut que sous des conditions qui la nient.

Ou bien vous admettez que c'est la nation qui est maîtresse, libre, majeure; et alors, tous les citoyens étant égaux, c'est la majorité d'entre eux qui, en politique, doit être toujours obéie, et, tous les députés étant égaux, c'est la majorité d'entre eux qui toujours fait loi.

Interdire à la majorité des électeurs français de réélire le Président de la République; puis créer un cas où la majorité de l'Assemblée ne serait pas la majorité mais dévorait obéir à la minorité, c'était ce que faisaient les articles 45 et 111 de la Constitution : ils étaient nuls, de plein droit.

Dans son livre sur « 1789 et 1889 », M. Emile Ollivier constate avec regret ces contradictions des constituants de 1848 : « L'Assemblée, après avoir laissé au peuple le droit d'élire son président et refusé d'exclure du scrutin le prince Louis-Napoléon, gâta ces équitables décisions en décrétant que le président de la République ne serait pas rééligible. Cette atteinte à la liberté du suffrage universel n'était pas moins grave et elle était aussi peu justifiable que celles proposées par les Jacobins. Un peuple est-il effectivement souverain, si, satisfait du chef qu'il s'est donné, il ne peut lui renouveler ses pouvoirs, aussi souvent et aussi longtemps que

cela entre dans ses convenances, même dans ses caprices? »

M. Emile Ollivier ajoute : a Un vote formel du pouvoir constituant lui-même eût pu seul donner quelque autorité à une pareille restriction ». Aussi quelques députés proposèrent-ils de faire ratifier par le peuple entier, ces diverses restrictions que lui seul, en tous cas, pouvait s'imposer.

Donc, le 23 octobre, M. de Puységur avait demandé que, conformément aux règles démocratiques et aux précédents républicains, la Constitution de 1^48 fût soumise à la ratification directe de la nation.

Le principe fondamental de la République, — principe dont nous avons rappelé l'bistoire dans les premiers chapitres de ce livre, — fut alors absolument méconnu. Quarante-quatre voix seulement appuyèrent la proposition Puységur! Il est vrai que, parmi ces quarantequatre fidèles, on remarquait Victor-Hug-o, en compagnie de Démosthène Gllivier et de Montalembert. On y eût certainement compté Lamartine : mais il était absent. Quant à Ledru- Rollin, Lamennais, Barbes, Louis Blanc, Pierre Leroux, mécontents de la Constitution elliemême, ils s'abstinrent

Mais, — nous l'avons vu, — bien que privée ainsi du droit de statuer directement sur la Constitution de la France, la France est cependant laissée libre d'élire, — ne fût-ce qu'une fois, — le chef du pouvoir exécutif.

Plus respectueux envers elle que ses députés de 1894, ses députés républicains de 1848 ont daigné, en effet, permettre à la France d'élire

directement elle-même, — sans intermédiaires qu'on peut corrompre, sans délégués qui peuvent trahir^ — le citoyen qu'elle préférera.

Oui, les députés la laissent maîtresse,... dûtelle même préférer au g^énéral Cavaig-nac, à Ledru-Rollin, ou à Lamartine, pour présider la République, le neveu du Bonaparte d'Arcole et du Napoléon d'Iéna : le prince Louis-Napoléon.

XYII

l'élection plébiscitaire du 40 DÉCEMBRE 1848 : LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE.

Dès le 22 février 1848, paraît-il, Louis-Napoléon avait quitté Londres et s'était logé à Paris, rue du Sentier, chez M. Vieillard.

Le 25, il envoyait à l'hôtel de ville, par M. Fialin de Persigny, la lettre suivante adressée au gouvernement provisoire : « Le peuple de Paris ayant détruit, par son héroïsme, les derniers vestiges de l'invasion étrangère, j'accours de l'exil pour me ranger sous le drapeau de la République qu'on vient de proclamer. Sans autre ambition que celle de servir mon pays, je viens annoncer mon arrivée aux membres du Gouvernement provisoire, et les assurer de mon dévoûment à la cause qu'ils représentent, comme de ma sympathie pour leurs personnes. »

Malgré Fappui de M. Marie, avec qui Louis- Napoléon avait préparé certains projets, le gouvernement engagea le Prince à rentrer à Londres, craignant que sa présence à Paris ne fût un sujet d'embarras.

Louis-Napoléon était aussitôt retourné à Londres, et attendait.

Mais malgré son absence, le 4 juin, il était spontanément élu député par quatre départe-

ments : Seine, Charente-Inférieure, Yonne et Corse (1) ; cette quadruple élection avait même profondément troublé le gouvernement.

Dans son Journal, qui contient de curieuses notes, l'ambassadeur d'Angleterre marquis de Normanby rapporte cette impression, qui est celle de tous : « Je viens d'apprendre à l'instant le résultat officiel des élections de Paris. Louis- Napoléon Bonaparte a été élu d'une manière inattendue... Son nom a été reçu à l'hôtel de ville, me dit-on, avec enthousiasme par la foule. ))

Le bruit ayant couru que le nouvel élu va être arrêté, l'ambassadeur anglais ajoute : « On ne saurait douter que l'opinion publique n'ait été très indisposée contre la Commission executive par l'ordre arbitraire qu'elle a donné, comme on en est informé, d'arrêter Louis-Napoléon Bonaparte. Cet ordre ressemblait trop à un acte de l'ancien Comité de Salut public. »

L'agitation était réelle et profonde. Dans son Histoire du second Empire, un détracteur pas-

(1) Le journal la Liberté publiait le 21 avril 1848, une lettre d'Ajaccio dans laquelle on disait : « Les Bonaparte sont annoncés pour la fin de la semaine. La ville d'Ajaccio tout entière n'est occupée depuis quelques jours que des préparatifs de cette magnifique réception. Depuis le débarquement du général en chef de l'armée d'Egypte, on n'aura encore rien vu qui approche de l'enthousiasme, de la joie bruyante de la population, et de l'aspect riant et animé de la ville. Les hôtes illustres de la cité si fière d'avoir donné le jour à l'Empereur iront, sous une longue voûte d'arcs de triomphe décorée d'emblèmes nationaux et de signes allégoriques, se i-eposcr des fatigues du voyage. » C'est de cette rentrée des Bonaparte à Ajaccio que date VAjacienne, chant populaire corse, dont l'auteur est M. Jean François Costa de Bastelica

Sui fut ensuite Préfet de l'Hérault et mourut Conseiller à la our des Comptes. La famille Costa de Bastelica figurait sur le testament de Napoléon 4e^

sienne de Fidée napoléonienne, M. Taxile Delord^ constate cet état des esprits. « L'élection de M. Louis Bonaparte remplissait d'ag-itation toutes les classes de la société, — dit-il, — surtout la classe populaire. Napoléon, du haut de son rocher, a jeté aux quatre vents la semence du honapartisme : égalité démocratique, sentiments humanitaires, vagues idées du socialisme, que de germes de fermentation dans ces dictées fiévreuses de Sainte-Hélène! Le vent chaud d'une révolution en favorisait le développement, ils Amenaient de produire l'élection du neveu de

l'Empereur Les délégués du Luxemhourg"

avaient inscrit le nom de M. Louis Bonaparte sur leurs bulletins ; les ouvriers de La Yillette demandent déjà ce que Tilssemblée nationale attend pour proclamer Louis Bonaparte Consul? Une pétition en ce sens circule et se couvre de signatures. Le rappel de la loi sur les attroupements n'intimide pas les masses réunies autour du Palais-Bourbon où siège l'Assemblée nationale. Qu'y viennent-elles faire? Attendre Louis Bonaparte. S'il est vrai, disent les orateurs de ces rassemblements, que l'Assemblée ferme à l'élu de Paris les portes de la patrie, le peuple saura bien les lui ouvrir... »

Eh quoi! le neveu de Napoléon P^' a-t-il triomphé par quelque Coup d'Etat? Dispose-t-il des fonctionnaires et des ressources du pouvoir? Non, rien, encore moins que Bonaparte revenant d'Egypte ! Mais ce peuple reg-rette la République de Napoléon, semble-t-il, ainsi qu'Edgar Quinet l'écrivait dans /a Revue des Deux Mondes, en 1836, du champ de bataille de Waterloo : a Pour qui ces hommes sont-ils

morts? — se demandait Edgar Quinet songeant aux soldats qui avaient arrosé de leur sang ce champ funèbre; — sont-ils morts pour le juste ou l'injuste? N'y avait-il, comme on le prétend, rien au bout de ces deux mots : Vice VEiiipereur? N'était-ce que la cause d'un homme qui se débattait à Waterloo? Et, si cela est, comment concilier la liberté avec l'inguérissable regret de ce qui a causé la chute du despote?... » L'inguérissable regret! C'est toujours ce regret qui se manifeste...

Et le gouvernement a peur... Les lois d'exil, celle de 1816 qui nous avait été imposée par les puissances étrangères, et celle de 1832, qui la compléta, ne peuvent-elles être invoquées pour tenir ce Napoléon en exil (1), bien que trois autres neveux de Napoléon P% le prince Pierre- Bonaparte, le prince Napoléon, fils de Jérôme, et le prince Murât aient été admis déjà comme députés?

Le 2 juin, on avait abordé cette question à

(1)' Il n'y a pas dans l'histoire de faits négligeables. Il est donc utile, pour mesurer la route que le prince Louis avait parcourue du 24 février au 10 décembre 1848 de rappeler la curieuse dépêche télégraphique que Lamartine fit afficher par toute ]a France, dix jours avant les événements de Juin :

Paris 12 juin 1848, 1 heure du soir.

Le Ministre de l'intérieur aux préfets et sous-préfets,

« Par ordre de la Commission du pouvoir exécutif, faites arrêter Charles-Louis Napoléon Bonaparte, s'il est signalé dans votre département. Transmettez partout les ordres nécessaires.

Signalement : Agé de 40 ans, taille d'un mètre soixante-six centimètres, cheveux et sourcils châtains, yeux petits et gris, nez grand, bouche moyenne, lèvres épaisses, barbe brune, moustaches blondes, menton pointu, visage ovale, teint pâle. Marques particulières; tête enfoncée dans les épaules, épaules larges, dos voûté. »

l'Assemblée, mais le ministre de la justice, M. Grémieux, avait répudié ces deux lois : « C'est une chaîne de réaction qui s'est brisée au moment oii la victoire du peuple a été proclamée en février. » Et, toujours comme ministre. M. Grémieux avait ajouté : « La proscription^ de la famille de Napoléon serait, pour ]a France actuelle, une honte. » Et, dans l'Assemblée, on s'était écrié : Oui! Oui!

Gependant, à la séance du 13, la Gommission executive, désavouant son garde des sceaux, avait voulu que l'Assemblée annulât les quatre élections (1) de Louis-Napoléon. G' était Lamartine lui-même qui posait la question de confiance et qui, après une suspension de séance pendant laquelle il avait reçu des nouvelles du dehors, s'écriait : « Gitoyens représentants, tout à rheure, pendant que je parlais, un coup de feu, plusieurs coups de fusil, dit -on, étaient tirés, Fun près du commandant de la garde nationale de Paris, l'autre sur un des braves officiers de rarmée, un troisième enfin, assure-t-on, sur la poitrine d'un officier de la garde nationale. (Sensation.) Ges coups de fusil étaient tirés aux cris de : Vive l'Emperewrl G'est la première

(i) <i Pour favoriser la quadruple élection do Louis Napoléon à la députation, un comité avait été créé au mois d'avril l)ar un écrivain distingué, M. Tremblaire, sous la direction du général Piat, avec le concours de MM. de Persigny. Pataille, Fiyrvoix, Laloue etc. Lors de l^^lection présidentielle, il continua son oeuvre : mais en novendjre, vint s'adjoindre à lui un autre comité formé, 10, boulevard Montmartr(\ Ce comité central bonapartiste, fort liabilemenl conduit par des liommes actifs, rendit de vrais sejvices au prince. MM. Patorni, de Brignola, de Lempéricvre, Martin Bruère, A. Legalois, etc., etc., provoquaient des réunions publiques, fomentaient le zèle, Tagitation, des souscriptions, etc. » J. Richard. Comment on a restauré l'Empire.

goutte de sang- qui ait taché la révolution éternellement pure et glorieuse du 24 février. Gloire à la population! gloire aux différents partis de la République! Du moins ce sang n'a pas été versé par leurs mains ; il a coulé, non pas au nom de la liberté, mais au nom du fanatisme des souvenirs militaires et d'une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être, ennemie invétérée de toute République. (Bravo! Bravo!) Citoyens, en déplorant avec vous le malheur qui vient d'arriver, le Gouvernement n'a pas eu le tort de ne s'être pas armé autant qu'il était en lui contre ces éventualités. Ce matin même, une heure avant la séance, nous avons signé d'une main unanime une déclaration que nous nous proposions de vous lire à la fin de la séance, et que cette circonstance me force à vous lire à l'instant même. Lorsque l'audace des factions est prise en flagrant délit et prise la main dans le sang français, la loi doit être appliquée d'acclamation... »

Aussitôt le fds de Jérôme Bonaparte, le Prince Napoléon, s'opposant à ce vote d'acclamation, ripostait : « Le citoyen Lamartine est venu vous dire, avec toute son éloquence et avec une affliction profonde que nous partageons tous, qu'un attentat, qu'un crime horrible avait été commis à un cri que je ne veux pas répéter ici, mais qui, jusqu'à présent, n'avait jamais été accusé d'avoir fomenté de troubles, de guerres civiles. Comme conséquence de ce malheur, il vous a dit : Prononcez un décret d'exclusion sous le coup de votre légitime indignation, sous le coup de la haine que nous ressentons tous contre ces misérables, contre

ces malheureux qui se sont permis cet attentat indig"ne. Sous le coup de cette excitation, on est venu vous présenter un décret de proscription! Je comprends que cela est sans doute en dehors de la pensée de M. de Lamartine, mais il y a une corrélation odieuse, un rapport indigne entre le coup de pistolet tiré et le nom qu'il vient de prononcer à cette tribune. C'est comme s'il avait dit : Ce coup de pistolet... Oh non ! il n'a pas pu le penser ! Je rends trop hommage à ses sentiments. Mais il vous a dit : Voyez cette corrélation : d'un côté on prononce ce nom, de l'autre on commet un assassinat infâme ; de là la nécessité d'un décret de proscription. Citoyens! Si demain l'on invoquait les noms les plus honorables, et plus ils seront honorables plus on les invoquera pour commettre un attentat odieux, parce que les misérables se serviront sans cesse du nom qu'ils croiront pouvoir servir de voile à leurs projets; toutes les fois qu'on tirera un coup de pistolet et puis qu'on criera : Vive le citoyen un tel, faudra-t-il en rendre responsable ce nom? »

La fable du coup de pistolet ou des coups de fusil ne reposait sur rien de vrai. Et, malgré l'éloquence de Lamartine et de Ledru-Rollin, l'Assemblée donnait raison à Jules Favre, rapporteur, qui demandait et obtenait la validation des quatre élections inquiétantes.

Le gouvernement battu se résigna. Mais, pour ne point permettre qu'on l'associât à certains troubles dans lesquels on venait de jeter son nom, Louis Mapoléon envoyait de Londres sa démission, par cette lettre qui, datée du 15 juin, ne précéda que d'une semaine la disso-

lution des ateliers nationaux et les sanglantes journées : « J'étais fier d'avoir été élu représentant à Paris et dans trois autres départements; c'était, à mes yeux, une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité; mais les soupçons injurieux qu'a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du Pouvoir exécutif, m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intrigue. Je désire l'ordre et le maintien d'uae République sage, grande, intelligente. Et, puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs reg"rets, ma démission entre vos mains. »

Après les journées de juin, Louis Napoléon, bien qu'ayant donné sa démission de député, revint à Paris; c'était le 30, et, comme les barricades obstruaient encore quelques rues aux abords de la gare du Nord, il dut se rendre à pied chez l'ami qui lui offrait l'hospitalité. On défaisait alors les barricades pour rouvrir la circulation, une grosse femme lui dit : « — Allons, jeune homme, remettez un pavé en place, » — « Je ne suis venu à Paris que pour cela, » répliqua le futur Empereur en s'exécutant de bonne grâce.

Pour bien remettre et pour longtemps les pavés en place, Louis Napoléon cependant était destiné à un autre rôle. Et c'est la France qui va lui imposer ce rôle, sans y être contrainte par aucun Coup d'Etat, par aucune pression. Le suffrage universel est libre et maître.

En effet, le 17 septembre, Louis Napoléon est élu cette fois, non plus par quatre départe-

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉOxX 311

iiients, mais par cinq : Seine, Corse, Yonne (1). Charente-Inférieure et Moselle. Le gouvernenient et l'Assemblée se résignent à l'admettre, sans débat.

Et bientôt, les députés constituants ayant daigné laisser à la nation souveraine le droit d'éKre le Président de la République, et cette élection étant fixée au Dimanche 10 décembre, on commence à prévoir que Louis Napoléon pourrait bien triompher du général Cavaignac...

De tous les côtés, en efFet, dans toutes les sphères, on se rallie à la candidature napoléonienne qui n'a pour elle cependant ni l'aristocratie du nom ou de la finance, ni la bourgeoisie, ni les journaux parisiens, sauf ceux qui

(1) C'était le département de l'Yonne qui avait fait rentrer Louis Napoléon en France par la porte de l'Assemblée Nationale ; c'était ce département qui avait été le foyer central ([(:' cette ardente popularité qui envahit le pays tout entier dans la journée du 10 décembre. Le Prince, lors de l'inauguration du chemin de fer de Lyon jusqu'à Sens, le remercia en ces termes :

« Il y a un an à pareille époque, j'étais exilé, proscrit. Si j'eusse voulu mettre le pied sur le territoire français, on m'en eût interdit l'entrée. Aujourd'hui je suis le chef reconnu de la grande nation. Qui a produit ce changement dans ma destinée ? C'est vous ; c'est le département de l'Yonne tout entier, qui, en m'élisant représentant du peuple, m'a rappelé dans mon pays. Vous avez pensé, Messieurs, que mon nom serait utile à la France Vous vous êtes dit, qu'étranger à tous les partis, je n'étais hostile à aucun, et qu'en réunissant sous le même drapeau tous les hommes dévoués à notre patrie, je pourrais servir de ralliement dans un moment où les partis semblaient acharnés les uns contre les autres. Le département de l'Yonne a donné l'exemple, exemple qui a été suivi, qui a été contagieux, puisque plus tard la France m'a donné six millions de suffrages. Il y a longtemps que je désirais voir de mes yeux ceux dont les suffrages sont venus les premiers me chercher sur la terre étrangère. Je ner;vous remercie pas de m'avoir donné le pouvoir. Le pouvoir est un lourd fardeau ; ce dont je vous remercie, c'est de m'avoir ouvert les portes de ma patrie. »

veulent, avant tout, F échec du général Gavaignac et de sa coterie.

Ainsi M. Thiers écrivait, le 3 décenibre, à M. Frédéric Boutet, de l'Echo rochelais : « Le motif qui nous a fait repousser le général Cavaignac, ce sont ses liaisons connues avec la coterie dite coterie du National, minorité incapable, désoxganisatrice, antipathique à la France. M. Louis Bonaparte aura au moins F avantage de nous affranchir du joug de cette minorité... Je le crois, comme individu, égal au moins au général Gavaignac... M. Mole juge M. Louis Bonaparte comme je le juge moimême. Le prince est le seul auteur de son manifeste, tenez ceci pour certain. Maintenant, tout ce que je puis vous dire, c'est que, sans affirmer que cette nomination soit le bien, elle nous paraît à tous, hommes modérés, un moindre mal, et je vous engage à y concourir de toutes vos forces. »

Le maréchal Bugeaud n'était pas moins affirmatif : « Je conviens, écrivait-il le 6 décembre, qu'il y avait de quoi hésiter un peu devant Napoléon, il nous était si inconnu! Mais y avait-il à hésiter devant le fds du conventionnel Gavaignac, lequel fds s'honore de la vie politique de son père et de son frère, Godefroy de Gavaignac? J'aime mieux le descendant de Napoléon peu connu, que le représentant du National représenté par Gavaignac. »

La chanson populaire s'en mêlait; et des chanteurs de rues adressaient au Prince une série de couplets dont le refrain disait : Notre amitié vaut bien une couronne.

Napoléon, sois bon républicain!

Le 19 novembre, des ouvriers avaient adressé à la Presse une lettre contenant ces déclarations : (( Jamais la naissance de M. Bonaparte ne sera une faute à nos yeux. Sa parenté avec FEmpereur est son premier titre à notre amitié et à Fespérance que nous mettons en lui. 11 en est de même de son nom. Ce nom sera toujours le plus aimé, le plus connu, le plus respecté du peuple. Il sera toujours le plus lumineux, le plus pur, le plus glorieux de notre histoire. C'est le nom dont s'enorgueillira l'humanité, dans son magnifique avenir. C'est le nom écrit dans le cœur de la France : nom universel, vénéré de tous les peuples, et que des injures françaises seules devaient atteindre. Nous voterons pour M, Bonaparte, parce que nous aimons plus Austerlitz que la guerre civile; parce que nous préférons les campagnes d'Egypte, d'Itahe, d'Allemagne, de Russie et d'Espagne aux campagnes de Juin, et que les beaux souvenirs à rappeler et à mettre en avant sont, selon nous, les victoires, les capitales conquises, les rois vaincus, les forfaits pardonnes, les éghses ouvertes, les blessures cicatrisées, les aigles couvertes de poudre, mais pas de souillures; et non les massacres, les ignominies, les fusillades, les spoliations et les vengeances (1) ».

(1) Parmi les opinions exprimées par les personnages politiques, il faut conserver à lliistoire le jugement suivant, formulé,, dit-on, en manière d'arrêt sans appel, par M. Dupin aîné : « Ceux qui prétendent que M . Louis Bonaparte n'a pour lui que des souvenirs monarchiques sont injustes envers M. Cavaignac, attendu que ce dernier, lui aussi, a des souvenirs du même genre, puisqu'il a été page du roi Joachim, à Naples. Ceux qui soutiennent que l'unique avantage de M. Louis Bonaparte sur M. Cavaignac est son nom sont également injustes envers M. Cavaignac, attendu que ce

Le 10 décembre, tandis que M. Cavaignac est au pouvoir, tandis que le gouvernement est tout à lui, tient les urnes et les fait surveiller par M. Dufaure, c'est son adversaire, Louis- Napoléon Bonaparte, qui, sans que Fappui de M. Tliiers ou du maréchal Bugeaud ait fait grand chose, triomphe par 5,434,226 suffrages, sur 7,327,345 suffrages exprimés, sans compter les votes de la Corse et de l'Algérie.

Le général Gavaignac, qui tenait les urnes, n'obtient que 1,448,107 suffrages, Ledru-Rollin n'en réunit que 370,119; Raspail 36,920; Lamartine 17,910; et le général Changarnier 4,790. D'autres noms se sont partagé douze mille voix.

Certes, l'Assemblée eût élu, au contraire, le général Cavaignac contre Louis-Napoléon (1). M. Emile Ollivier, qui était Préfet de la République en ce temps-là, n'hésite pas à l'affirmer : (( Le général Gavaignac eût été élu président par l'Assemblée, à une immense majorité. Il n'obtint du suffrage universel que quinze cent mille voix, contre plus de cinq millions réunies par le prince Louis-Napoléon. Démonstration péremptoire

dernier a un nom aussi, bien que dilférejnnicnt célèbre. Si le nom de M. Louis Bonaparte le porte et le soulève aux yeux des uns (le grand nombre à la vérité), celui de M. Gavaignac l'exalte et le recommande aux regards des autres. ri ne s'agit que du point de vue d'où on envisage les objets : de la Montagne ou de la Plaine. Il est vrai qu'il existe en France beaucoup plus de plaines que de montagnes. C'est peut-être un vice de conforuuition, après tout. »

*(1) A la date du 0 novembr(\ le gouvernemental Moniteur dwsotr publiait ceci : « Lenomlui^ des Représentants qui partent pour les départements augmente tous les jours. Il est incontestable (fii(^ la grande majorité appuiera le général Gavaignac. » Le lait était vrai: chaque joiu- les amis parlementaires du Pouvoir exécutif désertaient leur poste pour aller, assure-t-on, propager dans les départements la candidature officielle.

qu'une Assemblée constituante n'exprime pas toujours la pensée réelle d'un peuple. » Voilà ce que M. Emile Ollivier constate.

Et le prince Napoléon, qui siégeait à F Assemblée, le dit, à son tour : « Nous étions neuf cents représentants. Huit cent cinquante \otaient pour le général Cavaignac, sincère républicain; cinquante à peine votaient pour Louis-Napoléon. Et quand le peuple est consulté, la proportion se retourne : Napoléon a quatre millions et demi de suffrages, malgré l'administration. Le parti républicain au pouvoir, disposant de toutes les forces centralisées, usurpant même, selon ses traditions, les droits qu'il n'avait pas, allant jusqu'à arrêter les postes pour imposer silence à notre candidat, n'obtient que quinze cent mille voix. Est-ce concluant? »

En ce point là,, tout au moins, la majorité des députés ne représente donc pas la majorité de la nation.

Quand certains républicains aristocrates ne veulent pas que le Président de la République soit choisi par le vote direct du peuple, c'est donc afin que ce Président ne représente pas la majorité de la nation? Ces républicains anti- plébiscitaires, anti-démocrates, se jugent supérieurs à la volonté nationale; ils violent le premier principe de la République. Pourquoi persistent-ils à se dire républicains? Pourquoi surtout prétendent-ils que ceux-là, au contraire, ne sont pas républicains qui seuls invoquent le premier principe de la République?

Du reste, on reprochait au général Cavaignac d'avoir même violé la souveraineté parlementaire des députés, en amorçant, au nom de la

République, Texpédition de Rome, expédition qui allait susciter ving-t ans de difficultés non encore closes.

Le comte Rossi, ministre de Pie IX, avait été assassiné à Rome, le 15 novembre. Dans son étude sur Rome et le second Einplre. M. Clément Coste rapporte la stupeur générale qui avait accueilli en Europe la nouvelle de cet assassinat : (( Une dépêche de M. le duc d'Harcourt avait fait connaître, le 26 novembre, au Gouvernement français, les événements du 15. Ne s'inspirant que des vieilles traditions de la France, le général Cavaignac, président de la République, fit immédiatement expédier à Toulon, par le télégraphe. Tordre de réunir une escadre et d'embarquer trois mille cinq cents soldats d'élite, avec une compagnie de génie et une batterie d'artillerie. M. de Corcelles, membre de l'Assemblée nationale et ami de collège du général, fut chargé de faire respecter, en qualité d'envoyé extraordinaire, la liberté, la dignité et la vie du Souverain Pontife et de lui offrir au besoin, comme refuge, le sol catholique de la France. »

M. Clément Coste ajoute même que, ce dès le mois de septembre 1848, deux mois avant l'assassinat de Rossi^ le général Cavaignac avait résolu d'intervenir en faveur du Saint-Père et avait proposé cette .mission à M. de Corcelles (1). «

(1) « Il existe une lettre du général de Lamoricière, ministre de la guerre de Cavaignac, au général Mollière, qui, en novembre 4848, devait prendre le commandement de la brigade expéditionnaire dans les États pontificaux. Cette lettre, vers 1863, avait été apportée au journal l'Autographe qui l'avait insérée dans ses colonne^s. Je ne sais par quels scrupules la censure de l'Empire empêcha la publication

Le 30 novembre, un vif débat s'était engagé sur cette expédition de Rome; et Ledru-Rollin avait mis en cause, — on pourrait déjà dire- : en accusation, — le gouvernement, qui était encore aux mains du général Cavaignac : « Le cbef du pouvoir exécutif a-t-il pu, sans consulter la Gbambre, faire partir une expédition de façon à engager le pays malgré lui et à le jeter peutêtre dans une guerre européenne? — s'écriait Ledru-Rollift, à cette grave séance du 30 novembre 1848. — Le chef du pouvoir exécutif est purement et simplement Finstrument d'exécution des volontés de la Chambre. Il vous l'a dit lui-même assez souvent, que la Chambre ordonnait, qu'il était le bras et qu'il exécutait. Eh bien ! voilà un bras qui agit, avant que la tête ait été consultée! Voilà un bras qui va compromettre la France précipitamment, avant que la France ait voulu s'engager! Voilà un bras qui va soutenir un prince temporel contre le peuple, quand l'article 7 du préambule de la Constitution, dit que nous devons respecter l'indépendance de tous les peuples! C'est là quelque chose de capital... Quand une Assemblée ne sait pas, à un mois de distance, faire respecter l'œuvre de sa Constitution, cette

autographiée. Elle démontrait cependant aux républicains, ennemis de l'occupation des États pontificaux, que même avec la République nous l'aurions eue, car le général Mollière avait des instructions qui lui enjoignaient de s'établir solidement à Givita-Vecchia. » J. Richard, Comment on a restauré i' Empire . — Ce qui n'empêche pas M. Spuller d'écrire, dans son Histoire de la seconde République : « Louis Napoléon, l'ancien conspirateur qui avait voulu détruire le pouvoir temporel du pape, ordonne et fait exécuter la première expédition de Rome, celle qui a renversé la République romaine et ramené Pie IX sur son trône. »

Assemblée et sa Constitution, n'en doutez pas, sont perdues. »

En revanche, — dès cette séance du 30 novembre 1848 et avant le vote plébiscitaire du 10 décembre qui porta Louis-Napoléon au pouvoir, — chacun avait pris position en cette affaire, et M. de Montalembert était monté à la tribune pour remercier, au nom des catholiques, le gouvernement de son initiative, et féliciter le général Gavai gnac d'avoir « étendu Fépée de Charlemagne pour sauver l'indépendance de TEglise menacée dans son chef. »

Le général Cavaignac avait alors défendu la politique du gouvernement. « Sa parole sobre, accentuée, vigoureuse, souleva de sympathiques applaudissements. Hélas! il ne devait pas tarder à comprendre combien il avait eu tort d'entrouvrir la porte par où passerait Farmée chargée de renverser la République romaine, au mépris de notre antique loyauté et de notre Constitution. » C'est M. Babaud-Laribière qui, dans son Histoire de l' Assemblée constituante^ constate en ces termes le succès parlementaire du général Cavaignac.

Ce succès, M. A. Yermorel le déplore encore dans son livre sur Les hommes de 1848, où il rappelle ainsi Forigine de l'expédition de Rome : « Ce sont les hommes de 1848, le général Cavaignac et ses amis, qui déposèrent le germe* de cette expédition si funeste pour la Répubhque et pour la France. Soixante-trois députés seulement votèrent contre l'acte de M. Cavaignac; et encore, dans ce nombre, plusieurs, comme M. Jules Favre, voulaient-ils simplement exprimer par leur vote le regret que

l'Assemblée nationale n'ait point été associée au bénéfice de l'impression que l'initiative de ces mesures a dû produire sur tous les bons esprits. Parmi les 480 membres qui appuyèrent l'initiative de M. Cavaignac, nous remarquons les noms de MM. Bastide, Crémieux, Corbon, CJiarras, Gliarton, Pascal Duprat, Glais-Bizoin, Grévy, Kestner, Marie, Armand Marrast, Se-,. nard, Jules Simon. »

Le nonce apostolique, Ms'" Fornari, s'empressait d'adresser de chaleureux remerciements au Président de l'Assemblée; et, le 1®'" décembre, M-'' Parisis, évêque de Lang-res, avait célébré, à la tribune, l'initiative empressée du Gouvernement et le vote de l'Assemblée.

Quand l'escadre-, commandée par l'amiral Tréhouart, arriva à Civita-Yecchia, la nouvelle de la retraite du Saint-Père à Gaëte était déjà connue en France. M. de Corcelles se rendit auprès de Pie IX, qui, profondément ému de cette démonstration, écrivit au général Gavaignac, à la date du 7 décembre :

« Mon cœur est touché, et je suis pénétré de reconnaissance pour l'élan spontané et généreux de la fille aînée de l'Eglise, qui se montre si empressée et déjà en mouvement pour accourir au secours du Souverain Pontife. L'occasion favorable s'offrira sans doute à moi de témoigner en personne à la France mes sentiments personnels, et de répandre de ma propre main sur le sol français les bénédictions du Seigneur, de même qu'aujourd'hui je le supplie par ma voix de consentir à les répandre en abondance sur vous et sur toute la France. »

Le 10 décembre, quand Louis-Napoléon rem-

plaça le général Cavaig-nac au gouvernement de la République, il trouva ainsi la question engagée et tint à honneur de continuer cette politique, dont l'Assemblée constituante de 1848 avait ainsi finalement approuvé les débuts (1).

Sur toutes les autres questions, l'élu du Dix Décembre chercha d'abord aussi à satisfaire l'Assemblée et à pacifier les esprits. Un des écrivains qui avaient le plus encouragé le général Cavaignac, M. Eugène Pelletan, écrivait alors : « La République a appelé un nom glorieux à sa tête. Nous aurions préféré un nom civique et ami. Mais une auréole, même posthume, sur le front de notre République ne la couronnera que de popularité. Nous ne sommes pas de ceux que la tradition scandalise et que l'hérédité de la gloire effarouche. Nous acceptons les souvenirs pour en faire un prestige à la liberté. »

Ce plébiscite si libre, si spontané, du 10 décembre 1848 semble cependant oublié parfois ou singulièrement méconnu, dans sa signification si pacifique et si claire.

Un diplomate autrichien, par exemple, dans son livre intitulé le Dernier des Napoléon,

(1) Nous n'avons pas à examiner ici en principe la question du pouvoir temporel des papes ; mais voici ce que l'auteur du Génie du Christianisme, Chateaubriand, a écrit dans ses Etudes historiques: « Quand les nations eurent perdu leur droits, la religion, qui seule alors était éclairée et puissante, en devint l'a dépositaire. Aujourd'hui que les peuples reprennent ces droits, la papauté abdiquera naturellement les fo7ictions temporelles, résignera la tutelle de son grand pupille arrivé à l'âge de majorité. . . Je pense que l'âge politique du christianisme finit; que son âge philosophique commence, que la papauté ne sera plus que la source pure où se conservera le principe de la foi, dans le sens le plus rationnel et le plus étendu. »

dont certains Français se délectent, a osé écrire ceci : a Nous n'avons pas à refaire pour nos lecteurs le sombre récit de l'avènement de Louis-Napoléon au pouvoir, sa descente le longde tous les échelons du parjure et de la criminalité. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de noter, en passant, le cynisme naïf avec lequel on manipule, en France, l'arbitrage populaire ! On commence par renverser l'édifice que la volonté nationale avait élevé; on usurpe avec violence et effraction tous les droits du peuple, tous les ressorts du pouvoir. Gela fait, on organise le plébiscite. On consulte le peuple, après lui avoir enlevé la liberté du choix. On lui pose la question de façon à lui ôter son libre arbitre; et, quand on lui tend l'urne, il n'a plus que l'option entre l'usurpation ou la guerre civile. »

Comnient qualifier ces injures adressées à l'élu de la France par ce diplomate autrichien qui ignore que, le 10 décembre 1848, la nation française avait certainement l'entière liberté de son choix? La France consultée était maîtresse, sans avoir à opter entre l'usurpation et la guerre civile. Son choix fut libre et spontané.

C'est M. Clamageran lui-même qui, dans son étude sur la France républicaine, en convient loyalement : « Le vote du 10 décembre 1848 a été parfaitement spontané. »

N'est-il pas évident et incontestable que la République de Napoléon est revenue aussi spontanément, aussi librement, aussi légitimement, en décembre 1848, qu elle était venue au monde spontanément, librement, légitime-

ment, lorsque Bonaparte revint d'Egypte et lorsqu'il revint de l'île d'Elbe?

Critiquez les actes ultérieurs, blâmez la politique et le gouvernement qui suivirent, prophétisez l'avenir tant qu'il vous plaira, mais, quant aux origines, est-il une République passée ou présente qui ait eu des origines aussi démocratiques, aussi pacifiques, aussi pures, que celles dont peut se réclamer encore, aux yeux de tout démocrate si^ncère, la République de Napoléon?

LES COUPS d'État parlementaires du 31 mai 1850

Page 1