‹ La république de NapoléonChapitre 14 sur 21 · VOUS · texte numérisé non relu

VOUS

Puis, après avoir indiqué quels sont les moyens qui lui semblent nécessaires pour accomplir la mission qu'il accepte si le peuple l'en charge, voici comment Louis-Napoléon concluait :

« ... Telle est ma conviction profonde. Si vous la partagez, déclarez-le par vos suffrages ! Si, au contraire, vous préférez un gouvernement sans force. Monarchique ou Républicain, emprunté à je ne sais quel passé ou à je ne sais quel avenir chimérique, répondez négativement. Si je n'obtiens pas la majorité de vos suffrages, alors je provoquerai la réunion d'une nouvelle Assemblée, et je lui remettrai le mandat que j'ai reçu de vous. Mais, si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole, c'est-à-dire la France régénérée par la Révolution de 89 et organisée par l'Empereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande. Alors la

France et l'Europe seront préservées de l'anarchie, les obstacles s'aplaniront, les rivalités auront disparu, car tous respecteront, dans l'arrêt du peuple, le décret de la Providence. Fait au palais de l'Elysée, le 2 décembre 1851. Louis-Napoléon Bonaparte. »

Lisez bien ces déclarations, et vous comprendrez pourquoi le peuple de Paris d'abord et les départements ensuite ne voulurent pas s'associer à la prise d'armes que certains membres de l'Assemblée dissoute conseillaient. Les ouvriers de Paris restaient froids, constate M. Eugène Ténot, dans son Etude historique sur le Coup d'Etat à Paris où nous relevons ce dialogue : — « Quoi! disaient les représentants, vous ne faites rien? Qu'attendez-vous? Est-ce donc l'Empire que vous voulez? — Non, non, répondaient la plupart des ouvriers. Mais pourquoi une lutte? on nous rend le suffrage universel... )> Louis-Napoléon ne s'imposait pas et ne se fai sait pas imposer par quelque coterie ou quelques groupes, comme Louis-Philippe en 1830 ou Lamartine en février 1848, ou Jules Favre en septembre 1870, non. Il s'adressait à la nation : c< Si vous voulez de moi, dites-le, et je reste au pouvoir. Si vous n'en voulez pas, dites-le, et j'en sors. »

Gela ne faisait pas l'affaire du triumvirat Thiers, Ghangarnier, Gavaignac et de leurs amis. Les portes de l'Assemblée étant closes, (( plus de deux cents représentants se rendirent à la mairie du X® arrondissement, rue de Grenelle-Saint-Gerrnain, — raconte M. Gamille Pelletan dans son Histoire de 1815 à 7ios jours. =— G'étaient surtout les royalistes, des orléa-

nistes, avec quelques républicains. Sur la proposition de Berryer, ils votèrent la déchéance de Louis-Napoléon, et chargèrent le général Oudinot du commandement. » Mais un détachement d'infanterie vint les prendre pour les conduire à la caserne du quai d'Orsay.

Parmi ces défenseurs si convaincus de la Constitution de 1848, on remarquait : MM. de Luynes, d'Andigné, de Kerdrel, Odilon Barrot, Benoist d'Azy, Berryer, Bocher, de Broghe, Buffet, Dahirel, Dufaure, de Falloux, de Luppé, Alfred Nettement, de Ravinel, Casimir Périer, de Riancey, de la Rochette, de Vatimesnil, etc.

Quant a M. Dupin, président de l'Assemblée législative, il s'était dérobé à l'honneur de présider cette Assemblée de la mairie du X® arrondissement. Il avait, d'ailleurs, commenté la Constitution de 1848, et, sur l'article 111 précisément, il avait écrit : « Question. Une Assemblée pourrait-elle, au heu de proposer quelques articles à la revision d'une autre Assemblée, proposer directement cette re vision à la sanction du peuple souverain, du peuple de qui tous les pouvoirs émanent (art. 18) et dont l'Assemblée nationale n'est elle-même qu'une délégation? (art. 20) Si cela arrivait, qui pourrait, s'en plaindre, puisque le peuple entier serait appelé à prononcer dans les Comices dn suffrage universel? » Ce que l'Assemblée avait refusé de laire, le Président de la Répubhque le faisait (1).

(1) M. Guizot qui, en 1840, avait ri, comme beaucoup d'autres, « de la folle aventure a du prince Louis-Napol('>on, ne peut s'empêcher de faire de profondes réflexions, (m écrivant ses Mémoires, sous le règne de ce même prince ! « .Je ne relis pas sans quelque embarras, dit-il, ce que disait tout le monde en 1840 et ce que j'écrivais moi-

Et déjà le peuple de Paris approuvait visiblement Louis-Napoléon. Une de ces victimes du Deux Décembre que l'on mena en voiture cellulaire àMazas età Vincennes, Odilon Barrot, raconte dans ses Mémoires : a Lorsque nous traversâmes le faubourg' Saint-Antoine, les ouvriers commençaient à sortir de chez eux pour se rendre à leurs ateliers. Ils s'interrogeaient sur ce que contenaient ces voitures si bien escortées. Aht disaient-ils après avoir appris qui nous étions, ce sotit les vingtcinq francs qiion va coffrert... C'est bien jouet... C'est là tout l'intérêt que montrait aux élus du suffrage universel la population de ce faubourg si fameux et si redouté pour ses passions démocratiques w.

La foule criait Vive la République contre ces députés qui avaient trahi le suffrage universel. M. Spuller. dans son Histoire, le constate : (( Les représentants furent conduits à la caserne du quai d'Orsay, pour être dirigés de là sur les forts de Vincennes, du Mont-Valérien et la maison de Mazas. Les derniers cris que ces élus du peuple entendirent à leurs oreilles

même La Providence semble quelquefois se complaire

à confondre les jugements et les conjectures des hommes. Il n'y a pourtant, dans l'étrange contraste entre l'incident de 1840 et l'Empire d'aujourd'hui, rien que de naturel et de clair. Aucun événement n'a ébranlé la foi du prince Louis- Napoléon en lui-même et dans sa destinée ; en dépit des succès d'autrui et de ses propres revers, il est resté étranger au doute et au découragement. Grand exemple de la puissance que conserve, dans les ténèbres de l'avenir, la foi persévérante, ^t grande leçon à quiconque doute et plie aisément devant les coups du sort. » — Les nations n'ont foi que dans les hommes qui montrent, par leurs actes, qu'ils ont foi en elle et en eux.

furent les cris de : Vive la République ! A bas les traîtres! »

M. Camille Pelletan s'en rend bien compte aussi. « L'Assemblée était absolument impopulaire — dit-il. — Le Coup d'Etat se présentait avec une équivoque. On arrêtait les conservateurs qui menaient la réaction contre la République. Les proclamations promettaient le suffrage universel. Louis-Napoléon tournait contre la majorité de l'Assemblée la loi impopulaire qu'ils avaient faite ensemble. Les ouvriers, frappés en 1848 et en 1849, manquaient d'élan pour couvrir de leur corps une majorité qui avait été leur plus cruelle ennemie. »

Cependant, pour éviter toute lutte, plusieurs membres de l'Assemblée dissoute avaient été arrêtés dès le matin. MM. Changarnier, Thiers, Leflô, de Lamoricière, Baze, Cavaignac et quelques autres se retrouvèrent ainsi à la prison de Mazas. Quand M. Thiers y arriva, un sculpteur nommé Delpech, qui descendait de voiture en même temps, lui dit familièrement : « Tiens, monsieur Thiers, vous êtes là! — Vous y êtes bien, vous, répliqua brusquement le grand homme d'Etat. — Sans doute, mais avec cette différence que, si vous aviez triomphé, j'y serais tout de même! » — Le général Leflô était très animé; ayant rencontré au greffe quelques collègues, notamment le fameux clubiste Charles Lagrange, celui-ci lui dit : a Qu'avez-vous donc pour être si fort en colère, général? Nous voulions mettre le Président de la République dedans; c'est lui qui nous y met. Bien joué, ma foi! Quant à moi, je ne lui en A^eux pas le moins du monde ».

Telle est rimpression que Proudhon luimême indiquait : « La masse, en haut et en bas, a été complice, ici par son inaction, là par ses applaudissements, ailleurs par une coopération effective, du Coup d'Etat du 2 décembre. Je l'ai vu, et mille autres aussi peu suspects de bonapartisme l'ont vu aussi : ce n'est pas la force armée, c'est le peuple, indifférent ou plutôt sympathique, qui a décidé le mouvement en faveur de Bonaparte. La bataille était gagnée avant d'être livrée (1). Depuis trois ans, la Révolution, méconnue, outragée, mise en péril, appelait un chet je yeux dire par là, non plus un écrivain, un tribun, elle en avait de reste; mais un homme en position de la défendre. Bonaparte n'avait à répondre que ces deux mots : Me voilà ! Eh bien ! ces deux mots il les a dits. »

(1) Dans le Voltaire {n° du 3 décembre 1879), Jules Vallès a voulu rappeler l'anniversaire de 1851 ; son article est trop long pour être reproduit ici, mais en voici quelques extraits : « A peine y avait-il eu combat, le peuple ne s'en étant pas mêlé... Là où piaffait le cheval de Canrobert avait piaffé en

juin celui de Cavaignac. Les survivants de 1848 se croisaient les bras en 1851, devant le républicanisme tardif des redingotes qui appelaient aux armes ! La bataille ? Elle était perdue avant de commencer... On avait assis des morts, contre un mur, pointe St-Eustaclie. Pourtant, paiir qui a vu des lendemains de guerre civile, le spectacle n'était point terrible. Il ya eu cent fois plus affreux. »

Et voici la conclusion' de Jules Vallès : « Je me demande si la leçon de décembre n'est pas de celles dont il faut que toutes les assemblées se souviennent ? Après tout, c'est le peuple, toujours le peuple, qui est le défenseur robuste des Républiques; et, si l'on a lassé le peuple, il n'arrive pas au secours des Républiques qu'il n'aime plus... Qu'un Mac- Mahon, un d'Aumale, ou un Chambord, ait essayé un coup, les faubourgs seraient venus sans doute, frémissants et résolus... Mais je ne puis m'empôcher, en ce jour anniversaire de la sombre défaite, de me rappeler que nos pauvres habits d'étudiants ne rencontraient guère que des habits de bourgeois aux barricades de décembre. »

Telle est aussi rimpression qu'un membre de la Montagne, M. Pierre Lefranc, relevait : (( Le discrédit de l'Assemblée, considérée dans son ensemble et en tant que corps politique, après les deux premières années de sa législa ture, était complet. Les excès de la réaction Favaient préparé; la loi du 31 mai et la discussion de la revision y avaient mis le comble. Je ne prétends pas que les honorables de la majorité n'eussent conservé dans les provinces un certain prestige; mais à Paris, où se jouent les parties décisives^ l'Assemblée n'avait absolument plus de racines dans l'esprit public. Paris était pour elle un très mauvais milieu ; et, pour avoir raison de ses tentatives de résistance, il n'était nullement besoin de Fexiler à Saint-Cloud ».

Proudlion a dit : « La bataille était gagnée avant d'être livrée ». Et nous ne rappellerons

f)as les suites vaines de l'appel aux armes par equel Victor Hugo notamment, laissé libre dans Paris, essaya d'empêcher l'appel au peuple. Le grand poète a fait tout un poème de son rôle en ces journées. Son livre V Histoire cVun crime ne réhabilitera pas l'Assemblée législative, pas plus que son appel aux armes ne la sauva. On ne sait exactement si le chiffre de la mortalité augmenta dans Paris pendant cette « bataille de rues », qui eut lieu le 4 décembre. M. de Maupas, alors Préfet de police, invoque dans ses Mémoires cet argument : « Qu'on ouvre les registres de l'état civil du 5 au 13 décembre 1851, et l'on constatera que le nombre des décès dans la ville de Paris est, à quelques unités près en plus ou en moins, le même qu'il était, à pareille date, dans les années précé-

LA BÉPUBLTQUE DE NAPOLÉOPJ

dentés ». De quelques fenêtres du boulevard Montmartre et de quelques barricades (1), on avait fait feu sur les troupes. L'armée eut 26 tués, dont un officier supérieur le lieutenantcolonel Loubeau du 72« de ligne, et 184 blessés, dont 17 officiers.

Comparez ce résultat, d'ailleurs douloureux, aux massacres de juin 1848 ou à la semaine sanglante de mai 1871, et aux lamentables déportations qui suivirent! (2)

(1) « Il n'est pas seulement vraisemblable, il est certain qu'il y a eu provocation de la part des fnsurgés, et que, spécialement entre la rue du Sentier et la rue Saint-Denis, des coups de feu, venant des rues ou des maisons riveraines, jetèrent l'alarme parmi les troupes et amenèrent ces décharges générales et spontanées que les officiers n'avaient pas commandées et que, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient arrêter. » — Victor Pierre, Histoire de la seconde République.

(2) L'histoire des commissions mixtes et des transportations qui suivirent le Coup d'Etat du 2 Décembre a été aussi singulièrement dénaturée. Les commissions mixtes n'existèrent que pour la période de lutte armée. Qn se battait ; ce fut une atténuation des conseils de guerre.

Quant aux déportations ou rélégations, c'étaient Cavaignac, Dufaure et leurs amis qui avaient créé en 1848 cette législation si dure. Le 27 juin 1848, l'Assemblée constituante avait voté, à une énorme majorité, un décret dont l'art. 1" était ainsi conçu : « Art. 1". Sont transportés par mesure de sûreté générale... les individus qui seront reconnus avoir pris part à l'insurrection du 23 juin... » Le rapporteur, M. Meaulle, demandant l'urgence, disait : « Nous avons cru qu'il fallait, pendant quelque temps, faire taire les principes de la légalité parce que la première chose à faire, c'est de sauver la République. »

Voici en quels termes le républicain Delescluze s'exprimait sur les mesures qui furent prises en 1848 : « Nouveau Sylla, le général Cavaignac aura^ le premier en France, mérité de croiser dans ses armes l'épée sanglante qui s'abaissa sur des prisonniers et des blessés avec la clé du geôlier et les tablettes du proscripteur. C'est là, c'est à Belle- Islo, que, par ses ordres, après juin 1848, furent dirigés les citoyens qui n'avaient pu trouver place sur les pontons et qu'il désespérait de faire condamner par les Conseils de

Victor Hugo l'avoue : « Danton lui-même n'eût pas suffi à allumer l'étincelle révolutionnaire au cœur du peuple. » Et, dans le journal le Matin, M. Jules Simon rapportait récemment ce dialogue : — a Si j'étais tué, croyez-vous que le peuple se soulèverait? » lui demandait Victor Hugo, le 3 décembre. — « Je le crois, » répondait M. Jules Simon. Mais le grand poète ne fut heureusement ni tué, ni même arrêté.

En province, le mouvement démagogique, préparé dans certains départements, avait été plus sérieux* La répression fut parfois sanglante... On slj attendait ; et même Taffiche suivante avait été placardée à Paris, le 3 décembre :

Habitants de Paris!

Les gardes nationales et le peuple des départements marchent sur Paris pour vous aider à saisir le traître Louis-Napoléon Bonaparte.

Pour les représentants du peuple, Victor Hugo, président, Sghoelcher, secrétaire.

guerre, comme s'il avait eu à craindre l'impartialité ou la mansuétude de ses caporaux ! Si le dernier des criminels, l'homme le plus notoirement coupable, le plus indigne d'excuse, était frappé sans jugement, condammé sans être entendu, jugé sur des notes de police ou des dénonciations anonymes, il n'y aurait qu'une voix pour invoquer les principes élémentaires de toute justice. Cependant, tout cela s'est fait, en 1848, pour des milliers d'hommes, cela s'est fait par des hommes qui se disaient républicains mais qui voulaient, avant tout, le pouvoir. Je ne sais si lorsque, plus tard, ils ont vu, en 1851, tourner contre eux les armes qu'ils avaient forgées eux-mêmes, un remords tardif est venu éveiller leur conscience ? »

Rien de semblable ne se produisît; (1) car chacun voyait que, le suffrage universel étant rétabli, on pourrait voter pour ou contre la prorogation des pouvoirs du Président de la République. On n'avait pu arriver pacifiquement à la revision légale; on y arrivait tout de même. La France était remise en possession de sa souveraineté.

Ne pouvant nier que tel fut le but de ce Coup d'Etat du 2 décembre 1851, les adversaires de Louis-Napoléon imaginèrent bien des légendes. Après celle de « l'enfant qui avait reçu deux balles dans la tête, » — et combien d'enfants hélas ! n'ont-ils pas été tués dans les massacres de juin 1848 ou de mai 1871? — vint la légende que M. Camille Pelletan recueille dans son Histoire de 1815 à nos Jours : a Le

(1) « Dans son Histoire d'un Crime, tome II, page 162, le poète prétend que sa tête était mise à prix ; il commet, pour grossir son importance révolutionnaire, une complète erreur. Nous connaissions la demeure de M. Victor Hugo ; nous eussions pu le faire arrêter dix fois pendant les trois journées de décembre ; nous n'avions nul intérêt à le faire, et c'est de notre consentement qu'il a pu, comme M, de Girardin et quelques autres idéologues, se livrer librement à ses agitations. » M, de Maupas, Mémoires.

En province, dans quelques départements, notamment dans la Drôme, il y eut des scènes sanglantes.

Dans son livre sur ^e Coup d'Etat en province, M. Eugène Ténot cite le combat de Crest, où un lieutenant d'artillerie, M. Tricoche, se distingua en mitraillant une petite armée de républicains, et, pour s'être ainsi distingué, fut décoré par le ministre Saint-Arnaud, Or, devenu général, M. Tricoche, qui avait ainsi débuté en faisant des républicains de Crest une « pâtée » réelle et sanglante, fut précisément choisi, en 1889, par les opportunistes et les radicaux de Cognac, comme candidat de leur République, contre le député sortant et réélu à qui ils reprochaient d'avoir prédit qu'il ferait d'eux et de leur République, dans cet arrondissement de Cognac, une « pâtée » électorale ! Opportunistes et radicaux étaient donc plus froissés d'une métaphore que d'un acte !

Président de la République, dit-il, se fit secrètement livrer vingt millions par la Banque, y, Mais, à la séance de la Chambre des députés du 29 juin 1892, M. Burdeau lui-même a pris la peine de démontrer à M. Camille Pelletan son erreur. Et M. Marins Martin a pu s'écrier : (( C'est la fin de la légende des vingt millions. »

Peu à peu, toutes les légendes qui avaient fait du Coup d'Etat de Décembre 1831 autre chose qu'un appel au peuple imposé de force à l'Assemblée législative, sont tombées. Et c'est Jules Favre qui, dès 1863, reconnaissait loyalement ceci : « Un jour, solennel entre tous, la nation s'est trouvée, en face d'institutions brisées, appelée à faire acte de souveraineté. Il faut constater ce grand événement : le Prince qui se trouvait alors maître des destinées de la France n'a pas imité les exemples d'autres monarques victorieux. Ce n'est pas à sa fortune qu'il a demandé la légitimité de son pouvoir, c'est au pacte. Alors qu'il était maître de tout, il a voulu n'être maître de rien. Il a. pour ainsi dire, abdiqué en face du principe devant lequel il s'est incliné. Face à face avec la nation, il a conclu avec elle ce pacte, dans lequel, comme base, le premier article que nous rencontrons est la souveraineté du peuple, et, avec celle-ci, comme conséquence nécessaire, la conséci'ation, ou plutôt, permettez-moi de le dire, la restauration du suffrage universel. La révolution dont je parle a été dirigée, non pas contre les amants exagérés de la liberté, mais contre ceux qui voulaient la mener en arrière. Cela est si vrai que cette révolution a

pris pour symbole la liberté électorale représentée par la loi du 31 mai qui Favait limitée. ))

Est-ce clair? Et cet éloquent aveu ne suffit-il pas à édifier tout citoyen de bonne foi?

En 1873, un adversaire du bonapartisme, M. Hector Pessard racontait que déjà, (c une foule de gens, après avoir causé de la cbose publique, vous disent d'un air découragé : Je n'avais jamais compris comment le Coup d'Etat du 2 décembre avait pu être accepté par la France;' je commence, aujourd'hui, à le comprendre. » Et M. Clemenceau, en décembre 1893, a écrit dans son journal /a Justice : « Un jour, à la Chambre, il y a déjà longtemps, M. Rouher cherchait à m' expliquer comment le Deux-Décembre avait été fait, moins par les soldats du boulevard Montmartre que par la haine et le mépris du peuple pour ce qu'il appelait, avec un suprême dédain, les bourgeois orléaîiistes. Comme il n'arrivait pas à me convaincre, il s'écria : Vous ne connaissez pas cette race; il faut l'avoir vue travailler. Aujourd'hui c'est fait. J'ai vu travailler la bourgeoisie orléaniste, devenue républicaine pour le malheur peutêtre de la République. Je n'excuse pas pour cela le Deux-Décembre. Mais je me l'explique ! »

Assurément M. Rouher n'avait pas voulu excommunier tous les orléanistes, car beaucoup d'orléanistes se rallieraient volontiers à un gouvernement démocratique. Mais « la race » qui trompe le peuple et qui l'exploite cyniquement, c'est (( la race » de ces parlementaires aristocrates qui, tout imprégnés de la vieille doctrine orléaniste, et tout en ayant sur les lèvres le mot de démocratie, ou en disant qu'eux seuls

incarnent la République, sont en réalité les pires ennemis des principes de la Révolution et du suffrage universel. Et c'est cette « race » qui nous a imposé la République oligarchique actuelle dont le principal rouage, le Sénat, a été précisément inventé pour résister à la volonté nationale.

Heureusement, en décembre 1848, la nation elle-même était debout pacifiquement, désenlacée de toutes les ficelles et de tous les nœuds parlementaires. Et elle refusa de suivre les chefs coalisés de Forléanisnîe, du légitimisme et du jacobinisme, qui souffraient ensemble de voir la nation délivrée de leur joug. Et, dès le 8 décembre, à cette nation délivrée Louis-Napoléon pouvait dire : « Français ! Les troubles sont apaisés. Quelle que soit la décision du peuple, la société est sauvée. La première partie de ma tâche est accomplie; l'appel à la nation, pour terminer les luttes des partis, ne faisait, je le savais, courir aucun risque sérieux à la tranquillité publique. Pourquoi le peuple se serait-il soulevé contre moi? Si je ne possède plus votre confiance, si vos idées ont changé, il n'est pas besoin de faire couler un sang précieux; il suffît de déposer dans l'urne un vote contraire. Je respecterai toujours l'arrêt du peuple. »

Le vote sur le plébiscite fut secret. N'est-ce pas dire que, dans la plupart des cas, il fut libre? L'état de siège existait? C'est vrai, comme il existait en 1848 quand on vota la Constitution républicaine.

Dans son Histoire de la seconde République^ M. Victor Pierre explique les résultats : « De même que la Constitution de 1848 avait été

votée soui» l'état de siège, ce fut en 1851 sous le môme régime pour vingt départements environ et, pour les autres, dans des conditions qui y ressemblaient de bien près, qu'eut lieu le scrutin des 20 et 21 décembre. Les résultats de Paris, connus dès le 23, donnèrent à Louis-Napoléon 197,091 voix contre 95,511, soit 28,000 voix de plus qu'en 1848. Les 85 départements (le scrutin fut ajourné dans les Basses- Alpes au 28 décembre, et les chiffres n'arrivèrent pas à temps pour le compte général). Farmée de terre et de mer et l'Algérie fournirent un total de 7,439,2J6 ow/. de 640,737 ?io?i et 1,439,104 abstentions. C'était, pour Louis-Napoléon, un million de suffrages de plus qu'en 1848. Il n'y eut que 13 départements où les suffrages négatifs s'élevèrent à plus de 10,000; la moyenne de l'opposition dans les autres était de 4,543 ».

Ces majorités énormes, données partout à Louis-Napoléon, n'ont-elles pas une signification énorme? La ville de Paris, où la candidature officielle pèse si peu, donna deux cent mille voix à Louis-Napoléon, contre cent mille ! Deux voix contre une! Etait-ce éloquent? Et, si toutefois on respecte le suffrage universel, que répondre ?

Le 31 décembre, la Commission qui présenta ces chiffres à Louis-Napoléon lui adressa ce discours : «. Jamais, dans aucun pays, la volonté nationale s'est-elle aussi solennellement manifestée? Jamais g'ouvernement obtint-il un assentiment pareil? eut-il une base plus large? une origine plus légitime et plus digne du respect des peuples? Prenez possession, Prince, de ce pouvoir qui vous est si glorieusement déféré w...

Et Louis-Napoléon de dire, à son tour : « La France a repondu à l'appel loyal que je lui avais fait. Elle a compris que je n'étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages ^^iennent de m'absoudre en justifiant un acte qui n'avait d^ autre but que d'épargner à la France, et à l'Europe peut-être, des années de troubles et de malheurs »

Incontestablement, Louis-Napoléon était bien l'élu que la France voulait. Etait-elle en droit de le vouloir? Pourquoi non? M. Fernand Giraudeau le constate justement : « Si Décembre et Brumaire n'avaient dû servir que l'ambition de deux hommes, ils eussent misérablement échoué. S'ils ont réussi, c'est qu'ils étaient l'accomplissement du vœu manifeste de la nation. Supprimez les Napoléons de l'histoire, vous ne ferez point que les Républiques de 92 et de 48 pussent vivre, ni qu'elles pussent mourir régulièrement. D'autres, à défaut d'eux, auraient fait ce qu'ils firent. Le rôle que remplit le général Bonaparte était d'abord destiné au général Joubert : on l'avait envoyé en Italie pour qu'il pût y recueillir la gloire, le prestige nécessaires; il y mourut. Bonaparte mourant à son tour, un autre eût pris sa place. Si le prince Louis-Napoléon n'eût point mis le général Ghangarnier et ses amis au Mont-Valérien, le général Ghangarnier et ses amis l'auraient mis à Vincennes. Telle est la vérité. »

L'historien Frédéric Boëhmer l'a dit avec raison : « Devant une telle disposition des masses, Louis-Napoléon me semble parfaitement légitime. Gar je ne suis pas de ceux qui

n'attribuent de droits légitimes qu'aux souverains, et non au peuple )>.

Les masses en France tiennent plus au suffrage universel qu'aux Assemblées, plus à la démocratie qu'à la République. Voilà pourquoi les vrais républicains doivent veiller à ce que la foi républicaine se signale d'abord par son culte respectueux envers le suffrage universel et la démocratie. M. Emile Ollivier fait la même remarque lorsqu'il constate que la République de 1848 a disparu parce qu'elle a été impuissante. Et il ajoute : « Elle a été abandonnée par tous, parce qu'elle n'a eu rien de fécond à donner à personne. Pourquoi cela? Est-ce le signe qu'elle est impossible, mauvaise? Non. C'est la seule forme de gouvernement digne et grande, c'est la seule qui soit sûre de l'avenir. Mais la République n'est qu'une forme, qu'un vêtement. Tl faut qu'elle s'appuie sur une réalité. Cette réalité c'est une foi, une croyance religieuse ou pbilosopliique, comme on voudra. Il faut donc chercher cette foi ». Selon nous, la foi nécessaire, la foi efficace, c'est le respect absolu du suffrage universel et l'obéissance à ses décisions.

Le Coup du 2 décembre 1831 supprimait-il la Répubhque? M. Spuller répond : « Après le Coup d'Etat du Deux Décembre, Louis-Napoléon garda son titre de Président de la République pendant une année encore ». En effet. Mais la France entière criait : Vive l' Empereur, sur son passage. Etait-elle maîtresse de vouloir cela? Les loges maçonniques elles-mêmes suppliaient Louis-Napoléon de prendre le titre d'Empereur.

Peut-on contester ce mouvement unanime? (1) M. Jules Ferry ne le discutait pas, dans son livre sur la Lutte électorale de 1863, et Fenregistrait en ces termes : « Un jour, les masses agricoles montrèrent qu'elles pouvaient vouloir. Le paysan voulut couronner sa légende; et, d'un mot, fît l'Empire. Ce mot là fut passionné, libre, sincère. » Que peut-on ajouter?

(1) Voici l'Adresse que la réunion du grand Orient de France {Moniteur universel du 15 octobre 1852), faisait parvenir au Prince :

« A l'unanimité, le Grand Orient de France, au prince L. N. Bonaparte. La Maçonnerie est uhe œuvre philanthropique ; elle a pour mission de créer et de propager toute institution qui tend à faire le bien ; elle enseigne les vertus paisibles de la famille, l'amour et la foi en Dieu. Elle interdit à ses adeptes toutes discussions politiques ; mais cette prescription , qui est rigoureusement observée par nous, peut-elle fermer nos cœurs à la reconnaissance, ce sentiment si naturel et si généreux ? Jamais, prince, nous n'avons oublié tout ce que nous devons à l'Empereur votre oncle qui nous accorrda toujours sa puissante protection et voulut bien nous admettre à lui présenter nos hommages . Lors des jours néfastes de 1814 et 1815, on ne nous vit pas manifester d'adhésion au nouveau pouvoir ; tant que vécut le roi Joseph, notre grand maître d'heureuse mémoire, nous lui conservâmes notre foi. Après sa mort, nous avons attendu. A peine, par votre énergie et votre héroïque courage, grand prince, aviez-vous sauvé la France, que nous nous empressions d'acclamer grand maître de l'ordre l'illustre prince Murât si digne de suivre vos destinées. La vraie lumière maçonnique vous anime, grand prince. Qui pourra jamais oublier les sublimes paroles que vous avez prononcées à Bordeaux ? Pour nous, elles nous inspireront toujours, et nous serons fiers d'être, sous un pareil chef, les soldats de l'humanité. Prince, la France vous doit son salut. Ne vous arrêtez pas au milieu d'une aussi belle carrière ; assurez le bonheur de tous, on plaçant la couronne impériale sur votre noble front. Acceptez nos hommages et permettez-nous de vous faire entendre le seul cri que nous ayons dans le cœur : Vive l'Empereur! ! »

Voir aussi le Recueil des adhésio7is adressées au Prince- Présideiit à l'occasion de l'acte du 2 Décembre. 6 vol. in-4o. J852-1853. à Paris, imp. Ghaix. — Le chiffre total des adresses, de décembre 1851 à janvier-février-mars 1852, est de 19,272.

Et comment, aujourd'hui encore, certains écrivains de l'olig-archie opportuniste ou radicale qualifîent-ils de « crime )) un acte que les Coups d'Etat de FAssemblée législative, faits contre le suffrage universel, avaient nécessité et appelé en faveur du suffrage universel?

Dans la préface mise en 1875 en tête de sa traduction dupetitlivre de StuartMill sur ia Révolution de 1848, M. Sadi Carnot, Président futur de la troisième République, qualifiait de (( crime » , lui aussi, ce Coup d'Etat, et considérait alors comme un criminel l'élu de sept millions de Français. Mais alors, pourquoi M. Hippolyte Carnot a-t-il prêté serment d'obéissance à la Constitution de 1852 et de fidélité à l'Empereur, de même que le grand Carnot avait fidèlement servi Napoléon P^? Pourquoi M. Sadi Carnot a-t-il accepté des fonctions de l'Etat, sous le second Empire? Pourquoi MM. Jules Grévy, Thiers, Jules Favre, Gambetta, Casimir Perier (père du Président actuel de la République,) Henri Brisson, Jules Ferry, Charles Floquet, Eugène Pelletan, Ribot, Léon Say, Jules Simon, Emmanuel Arago, de Freycinet, Allain-Targé, Magnin, etc, etc., ont-ils tous dit : « Je jure obéissance à la Constitution de 1852 et fidélité à l'Empereur? » Obéit-on volontairement à un crime? Jure-t-on fidélité à un criminel?

Sans doute, le recours à la force est une mesure suprême, comme la guerre, a La force! — a écrit Pascal Duprat, — mot formidable et plein de menaces î Quand peut-on recourir à la force? Lorsque la loi, détournée de son but, viole les droits fondamentaux de l'homme et du citoyen, lorsque la volonté de ceux qui

gouvernent oppose un obstacle invincible aux réformes devenues nécessaires, et lorsqu'il n'existe pas d'autres moyens pour replacer les peuples dans les conditions naturelles de leur développement. » Or est-i] vrai que, par la loi du 31 mai 1850, les droits fondamentaux de l'homme et du citoyen, droits garantis par la Constitution d'alors, avaient été violés? Est-il vrai que l'Assemblée législative opposait un invincible obstacle à la réforme de cette loi et au rétablissement du suffrage universel avant la prochaine consultation du pays? Existait-il un autre moyen que le Coup d'Etat du 2 décembre 1851 pour remettre la France en possession de son droit constituant?

La France voulait aussi, disait-on, que le chef du pouvoir exécutif, élu par elle, s'appelât Empereur. On lui fournit, en ce sens, ane occasion de se prononcer sur un sénatusconsulte que d'avance elle acclamait et qu'elle approuva, le 22 novembre 1852, par 7,824,189 suffrages, contre une opposition de 253,145. Sont-ce là des chiffres?

Nous n'avons pas à retracer ici le tableau de la prospérité commerciale et industrielle qui aussitôt se développa, ni de ce subit et merveilleux enrichissement de notre pays(l). Nous

(1) Une année après le Coup d'Etat, M. Schneider, rapporteur de la commission du budget, disait : « Partout la propriété, les capitaux, les bras, les intelligences sont a l'œuvre et redoublent d'activité. Que dire de ce magnifique réveil du commerce et de l'industrie qui frappe tous les yeux ? Il n'y a pas d'ouvriers inoccupés ; ce n'est plus le travail qui manque, ce sont les hommes qui ne suffisent pas ; on n'avait pas osé perfectionner ses procédés, changer ses machines, accroître ses moyens de production, tant qu'on avait vécu

n'étuclions et ne rappelons que les orig-ines des gouvernements... Cependant, ne redoutant aucune objection, nous examinerons, dans le chapitre suivant, à propos des origines du 4 septembre 1870, les origines des guerres du Second Empire, comme nous avons examiné, dans le chapitre neuvième, les origines des guerres de la Révolution et de l'Empire; nous rappellerons les causes de nos revers; nous montrerons les auteurs responsables de l'invasion et de ses lamentables suites.

Pour compléter ici l'historique des origines, en ce qui concerne le second Empire, citons seulement ces phrases du discours adressé au. nouvel Empereur par l'illustre Billault, devenu Président de Corps Législatif : a Nous apportons à Votre Majesté l'expression solennelle de la volonté nationale. Au plus fort des ovations que vous décernait l'enthousiasme populaire, peu pressé de ceindre une couronne qu'on vous offrait de toutes parts, vous avez désiré que la France se recueillît. Vous avez voulu qu'elle ne prît que de sang-froid, dans sa pleine liberté, cette suprême décision par laquelle un peuple maître de lui-même dispose souverainement de sa destinée. Votre vœu. Sire, s'est accompli. Un scrutin hbre, secret, ouvert à tous, a été dépouillé loyalement sous les yeux de tous. Résumant en une seule huit millions de volontés. il donne à la légitimité de votre pouvoir la plus large base sur laquelle se soit jamais assis un gouvernement en ce monde. »

sous des institutions politiques qui ne pouvaient garantir la sécurité du lendemain. Quelle transformation s'est opérée à la faveur du gouvernement stable dont l'Empereur a doté le pavs ! i>

L'ancien prisonnier de Ham, — l'Empereur, — a répondu aux députés : « Aidez-moi à asseoir, sur cette terre bouleversée par tant de révolutions, un g-ouvernement stable qui ait pour bases la religion, la justice, la probité, Famour des classes souffrantes. »

XXT

LES ORIGINES DU QUATRE-SEPTEMBRE : l/lNVASION DE 1870.

Issu de Félection plébiscitaire, si spontanée et si libre, du 10 décembre 1848, élection consacrée encore par les plébiscites du 20 décembre 1851, du 21 novembre 1852 et du 8 mai 1870, Louis Napoléon, — soit avec des ministères parlementaires, soit sous sa responsabilité personnelle, — avait gouverné la France pendant 22 années consécutives. Aucun homme n'a eu en ce siècle une telle continuité de pouvoir; aucun g-ouvernement n'a autant duré. On voit ainsi que les plébiscites peuvent contribuer à la durée des gouvernements, comme ils doivent contribuer à leur origine.

Mais ce gouvernement n'était pas immortel;

il est enfin tombé Comment? Est-ce à cause

de ses plébiscites? A-t-il été renversé par la France?

Dans leur roman sur P Histoire du plébiscite MM. Erckmann et Chatrian, parlant de juillet 1870, disent : « C'était en quelque sorte le plébiscite qui s'avançait devant nos yeux, le pistolet et le sabre à la main, les canons et les baïonnettes derrière. » Non; c'était l'invasion allemande. Qu'avait-elle de commun avec nos

plébiscites? Et, si cette invasion allemande en 1870, faisant naître bientôt le gouvernement du Quatre Septembre, renverse sur le champ de bataille de Sedan l'élu de nos plébiscites nationaux, c'est le sort des armes qui Fa voulu. N'y a-t-il que les souverains issus des plébiscites que le hasard des batailles ait vaincus, sans dire que leur origine fut illégitime ou leur cause injuste (1)?

Ce n'est pas la France qui a renié ses plébiscites; c'est l'armée allemande qui les a déchirés par la force et foulés aux pieds, comme en 1814 et 1815. Cette invasion de 1870 ayant été l'origine du gouvernement nouveau qui, le 4 septembre, se proclama lui-même à l'Hôtel de ville de Paris, nous voulons la juger ici dans ses causes, comme nous avons jugé à

(1) Platon, les Lois : « Il y a eu et il y aura encore bien des défaites et des victoires dont il est difiicile d'assigner la cause. Ne nous servons donc point des batailles gagnées ou perdues comme d'une preuve décisive de la bonne ou de la mauvaise disposition des lois : c'en est une preuve fort douteuse.*.. Voyons plutôt ce qu'il nous faut penser de chaque institution en l'examinant en elle-même, et en mettant à part les défaites et les victoires. »

Quant à la légende parlementaire qui prétend que c'est le plébiscite qui a été cause de la guerre en 1870, elle ne mérite pas d'être refutée. Rappelons seulement que dans l'enquête parlementaire que fit plus tard l'assemblée nationale, le président interrogea M. l'Intendant général Blondeau qui avait été chef des services administratifs. « Quand, trois mois à l'avance, le gouvernement impérial était à peu près décidé à faire la guerre..., » disait le Président interrogateur; et M. l'Intendant général Blondeau répondit : « ... Il me paraît bien étonnant que le gouvernement ait eu, troismois àTavancc, le projet de cette guerre, car ^le ministre de la guerre, qui me témoignait une grande confiance, ne m'en a jamais laissé entrevoir la possibilité, tout au contraire..., disant que, depuis le plébiscite, nous étions absolument à la paix, et qu'il ny avait aucune prévision de guei^^e. II me semblerait bien étrange qu'on ait préparé une campagne au moment où on me tenait ces discours ! »

LA REPUliLlUUE 1)K XAPOLÉON i^îlo

leur date les invasions de 1814 et de 1815, origines des deux Restaurations monarchiques.

Au siège de Toulon, en 1793, Bonaparte avait trouvé l'invasion : il la rejeta au delà de nos frontières pendant plus de vingt années, comme il apaisa la guerre civile. De sorte que la Révolution, dont Bonaparte était le soldat, avait puissamment creusé son lit, lorsque l'invasion reparut avec la septième coalition de l'Europe féodale.

En 1848, le neveu de Napoléon P^' apaisait aussi la guerre sociale, pour plus de vingt ans à son tour; mais, s'il ne retrouvait plus devant lui la coalition de l'Europe, il trouvait deux coalitions inévitables : l'unité italienne et l'unité allemande.

La Révolution française, dont Napoléon III se réclamait avec raison autant que son oncle, devait-elle et pouvait-elle entraver l'œuvre de constitution de ces deux nationalités : l'Italie et l'Allemagne? Tout est là.. Les hommes d'Etat du gouvernement, qui se substitua d'office en septembre 1870 à celui que les plébiscites nationaux de 1848, de 1851, de 1852 et de mai 1870 avaient consacré, eussent-ils empêché l'Italie et l'Allemagne de constituer leur unité?

Telle est la question qu'un penseur fécond et original, M. Drumont, assez riche cependant d'idées nouvelles pour ne pas s'attacher à ressusciter les vieilles idées mortes, posait récemment encore dans un article de la Libre Parole n° du 23 juin 1894 accusant d'incohérence et de folie l'Empereur Napoléon III, en ces termes : « Peut-on s'imaginer un souverain assez dépourvu de bon sens pour avoir détruit

396 LA llÉPUBLIQtJK DE NAPOLÉON

lui-même cet équilibre européen qui faisait de la France l'arbitre de tous les contlits, pour créer de ses propres mains une puissance comme l'Italie qui était destinée à être notre irréconciliable ennemie, pour travailler à la g-randeur de cette Prusse qui ne rêvait que de nous écraser? Peut-on concevoir un politique, qu'on prétendait habile et rusé, ne se saisissant pas du gag"e qu'on lui offrait avant Sadov^^a et n'occupant pas immédiatement les provinces du Rhin? »

La critique est franche et nette. Elle n'émane pas d'un adversaire de parti-pris. Elle reproche à l'élu de la France d'avoir fait la guerre d'Italie en 1859, et de n'avoir pas fait la guerre contre l'Allemagne en 1866. Cette faute nous aurait valu l'invasion de 1870 et ses désastres qui élevèrent les hommes du Quatre Septembre.

Envers l'Italie à coup sûr la Révolution française et Napoléon P^ avaient affirmé la môme politique : éloigner l'Autriche et rendre l'Italie à elle-même (1). En 1848, le manifeste

(1) C'est Proiidhon qui, dès 1861, dans la Guerre et la Paix, et bien qu'envisageant avec inquiétude l'unité italienne, répondait d'avance à l'argumentation de M. Drumont : « Le véritable auteur des campagnes de Grimée et de Lombardie ce n'est pas l'Empereur, mais la nation. Si la masse n'a pas été consultée, elle a applaudi. Si elle a applaudi, c'est qu'elle a cru voir, dans ces deux campagnes, une guerre à la contrerévolution, à l'aristocratie européenne, aux despotes coalisés. à tout ce qu'elle a appris à détester depuis 1789. Elle l'a- si bien cru, qu'aujourd'hui le gouvernement impérial se prévaut de cette opinion populaire pour présenter sa politique comme une politique révolutionnaire, émancipatrice, démocratique, je dirais presque sociale, pendant que les attardés du Sénat et du Corps législatif s'cfï'orcent de le retenir dans les sentiments de réaction qui semblaient l'animer en 1852, 1855 et 1859... Ce que cherche le peuple français dans la

de Lamartine avait déclaré que « la République française se croirait en droit d'armer pour protéger les mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples ». L'Assemblée Constituante avait adopté à l'unanimité cette formule : « Pacte fraternel avec l'Allemagne, affranchissement de l'Italie ». Aussi bien, voici comment M. Camille Pelletan, dans son histoire de 1815 à nos jours, parle de la guerre de 1859 : c( Etrange retour des choses, qui amenait le gouvernement à tirer Fépée pour les libertés italiennes! Depuis Fécrasemept des soulèvements de 1848 en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Allemagne, et la mort delà République en France, l'esprit de la Révolution était partout accablé dans le monde. Par une de ces surprises que Napoléon III réservait à ses contemporains, il allait le relever, lui donner ses premières victoires... à l'étranger, il est vrai ». M. Camille Pelletan ajoute : « L'expédition d'Italie avait été profondément populaire dans la démocratie française. »

Parlant des guerres de Crimée et d'Italie dans son Histoire de la Démocratie en Europe, sir Thomas Erskine May laisse échapper cet aveu : « Cette pohtique d'aventures était popu-

reconstitution des nationalités, c'est la garantie de sa propre Révolution, c'est le complément de cette Révolution. C'est pour cela qu'il appuie en ce moment, a son risque et en dépit de la prudence impériale, le système de l'unité italienne. »

Au Sénat, dans la séance du 1" mars 1861, le prince Napoléon s'exprimait ainsi : « Qu'on ne vienne donc pas dire que l'idée de l'unité italienne est celle d'un roi ambitieux. Non,> cette unité, elle était dans les prévisions de tous les hommes d'État en France et en Europe. Pourquoi, Messieurs? Parce qu'il y a une sorte de courant, auquel personne ne peut se soustraire. Eh bien ! cette cause de l'unité italienne, elle est dans l'air européen ; elle triomphera. »

laire » . Au point de vue utilitaire anglais, cette guerre d'Italie, qui peut-être ne rapporterait rien, était une aventure, mais elle était populaire en France; et c'était la France qui la faisait. Bientôt nous y trouvions ce profit : trois départements nouveaux, Annecy, Chambéry et Nizza la hella. Vaut-il mieux avoir, à nos frontières du Sud'-Est, l'Italie italienne plutôt que l'Italie autrichienne? Nous le croyons encore. La Triple alliance n'est qu'une alliance.

Mais, en 1859, le gouvernement de la France pouvait-il faire autre chose que ce que la France voyait, sentait, voulait? Les hommes d'Etat, qui en 1870 se mirent d'eux-mêmes à la place oili la natioji avait mis l'Empereur, eussent-ils fait mieux?

Le 5 septembre 1870, Jules Favre s'écriait : (( si l'Italie nous refuse son concours, elle est déshonorée » . Victor Emmanuel eût certes souffert de ne pas se montrer attaché à Napoléon III ; mais à Jules Favre! Et celui-ci faisait alors représenter la France à Florence, par l'avocat Senard qui, le 21 septembre 1870, alors que les soldats italiens entraient dans Rome sans nous prévenir, écrivait au roi d'Italie : a Sire, je n'ai pas voulu porter un visage, malgré moi toujours triste et anxieux, au milieu dés joies si vives et si légitimes qui saluent la délivrance de Rome et la consécration définitive de l'unité italienne. Mais je m\ veux pas différer d'un instant d'adresser à Votre Majesté, au nom de mon GOUVERNEMENT et cu uiou uom persouncl, mes féli citations bien sincères pour cet heureux événe^

meid Le jour où la Répubhque française a

remplacé par la droiture et la loyauté une

politique tortueuse qui ne savait jamais donner sans retenir, la convention de septembre a virtuellement cessé d'exister ». Et, au nom du roi d'Italie, M. Visconti-Venosta répondait au ministre de France : « L'approbation d'un homme d'Etat et d'un libéral tel que vous, monsieur le ministre, nous est précieuse à plus d'un titre » Certes! (1).

Le tort de la France et de ses gouvernants, c'est d'avoir succombé sur les champs de bataille en 1870. Il fallait vaincre. Et nous insisterons sur les causes de nos défaites, après avoir montré la fatalité historique de l'unité allemande, comme de l'unité italienne. On n'arrête pas le cours de l'histoire.

En 1814 et 1815, le prestige royal de Louis XVIII auprès des souverains coalisés et les relations du duc de Richelieu avaient pu empêcher r Allemagne de s'annexer la Lorraine et l'Alsace (2). Les hommes du Quatre Septembre

(1) « M. Sénard, envoyé à Florence, était à peine arrivé qu'il offrait Rome, sans conditions, au roi Victor Emmanuel. Si, de Tours, M, Gambetta n'eut arrêté son zèle, il allait encore donner Nice et la Savoie, par dessus le marché. » Weiss, Rev. politique et littéraire, du 4 mai 1882.

(2) Parlant de la première invasion, dans son Histoire du droit de guerre et de paix, M. Marc-Dufraisse écrit ceci « Des documents diplomatiques, récemment divulgués, prouvent que le démembrement de la France était le but principal des coalisés. Il est désormais hors de doute que les puissances alliées étaient convenues d'opérer la conquête facile de l'Alsace et de la Lorraine. »

Dans la Revixe des Deux Mondes du 1'"' janvier 1832, Edgar Quinet, revenant d'Allemagne, écrivait uii curieux article dont voici quelques extraits : « C'est là, en Prusse, que le parti démagogique a fait d'abord sa paix avec le pouvoir, à la condition de reprendre les provinces d'Alsace et de Lor^ raine... C'est donc de la Prusse que l'Allemagne est occupée à faire son agent, au lieu de l'Empire d'Autriche ? Oui. Etj si on la laisse faire, elle la pousse lentement; et par derrière^

espéraient-ils retrouver ce rôle? Or., au milieu des agitations populaires de 1848, dès le 20 mars, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume demandait : (( Une Allemagne unie; un seul drapeau allemand; une seule armée et une seule flotte allemandes; l'Union douanière allemande. » Il terminait ce discours en exprimant l'espoir que bientôt disparaîtraient, pour permettre de reconstituer Fempire allemand de Charlemagne, les Etats et les provinces de la Confédération. Napoléon III n'y était pour rien, le 20 mars 1848. L'unité allemande se constituera-elle sous la main de l'Autriche ou sous la main de la Prusse? C'était tout ce qu'on pouvait se demander, ujt, même avant Sadowa, voici ce qu'un publiciste éminent, membre de l'Académie française, et peu suspect de tendresse pour la politique napoléonienne, M. Edouard Hervé, écrivait dans le Courrier du Dlmaîiche du 23 août 1863 : « La réunion éventuelle des forces de l'Allemagne sous la direction d'un seul gouvernement serait un des changements les plus graves que l'on pût apporter dans l'état actuel de l'Europe. Si notre siècle doit assister à une semblable révolution, il vaudrait peut-être mieux qu'elle se fît par les mains de la Prusse que par celles de l'Autriche; elle serait plus facile à accomplir

au meurtre du vieux royaume de France... Il faut bien savoir que la plaie du traftô de Westphalie et la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine saignent encore au cœur de TAllemagne, et que, dans ce peuple qui rumine si longtemps ses souvenirs, on la trouve, cette plaie, au fond de tous .ses projets et de toutes ses rancunes d'hier. Longtemps, un des griefs du parti populaire contre les gouvernements du Nord' a été de n'avoir point arraché ce territoire à la France en 1815. Mais ce que l'on n'avait pas osé en 1815 est devenu aujourd'hui le lien commun de l'ambition nationale. »

pour FAllemagne, moins dangereuse pour l'Europe. La Prusse est plus exclusivement allemande que l'Autriche ^ et se trouve être, par conséquent, un centre d'attraction plus naturel pour les fragments de la nationalité germanique ; elle est moins puissante et ne saurait devenir menaçante pour les nations étrangères... La réunion de toutes les forces de l'Allemagne dans la même main ne saurait efl'rayer la France tant que celle-ci sera plus soucieuse de conserver sa propre indépendance que de porter atteinte à celle d' autrui ».

Arrive Sadowa. Certes, nous croyons que M. de Bismarck avait pu promettre bien des choses à la France pour n'en être pas gêné. Mais comment croire qu'il eût pu tenir parole et céder « même un champ de trèfle allemand? » Et fallait-il, comme M. Drumont Feût conseillé, « occuper immédiatement les provinces du Rhin? » C'était la guerre, dès 1866 (1). On

(i) Pendant la guerre d'Italie en 1839 et se souciant peu de l'Italie, les Allemands menaçaient déjà la France et ajournaient même la formation de l'unité italienne, pour chercher plutôt à constituer l'unité allemande. Les menaces allemandes furent telles que Napoléon IIl dut s'arrêter alors à la paix de Villafranca. L'Empereur de Russie dut s'interposer, comme il l'eût fait après Sedan, pour soutenir Napoléon III contre des revendications qui ne tendaient à rien moins qu'à former déjà la Triple alliance pour réclamer de nous la Lorraine et l'Alsace, ainsi qu'on l'affirmait dans toutes les manifestations populaires !

Voici la traduction de quelques strophes que l'on chantait partout, en Allemagne : « L'orage de la guerre a retenti, les Français veulent l'avoir encore, notre Rhin. Allons, mon Mlemagne, lève-toi comme un seul homme. De toutes les im)ntagnes et de toutes les vallées, répands la crainte et la terreur, dons sanglants, et que ce cri retentisse partout : Aîi Rhin! Au Rhin! Que r Allemagne toute entière déhorde sur la Frarcce ! Ils le veulent. Secoue-toi, patience allemande ! •iveille-toi des rives du Belt à celles du Rhin. Nous avons

reproche à Napoléon III d'avoir refusé d'engager la France, en 1866, dans une guerre qu'il espérait pouv^oir toujours éviter!

Ce duel de 1866 entre l'Autriche et la Prusse, devions-nous le trouhler par notre intervention? Mais pourquoi préférer l'Allemagne autrichienne à l'Allemagne prussienne? Quels motifs de décider avait-on en 1866, en 1867, en 1868, alors que, au contraire, beaucoup de patriotes raisonnaient ainsi : « Trompé dans son attente par la bataille de Sadowa, le gouvernement impérial a eu raison de ne pas voir, dans la victoire de la Prusse, une cause suffisante et actuelle de guerre. La guerre en ce moment n'eût fait que livrer plus complètement à la Prusse toute l'Allemagne, qui s'en serait irritée comme d'une atteinte à son indépendance nationale et à ses droits d'organisation intérieure, unitaire ou féodale. De plus, l'Europe entière aurait vu, dans la guerre aussi soudainement entreprise par la France, une reprise de l'am-

à réclamer de vieilles dettes. Allons, Français, debout ! Nous voulons, dans le jeu des épées et des lances, danser avec toi la danse sauvage et sanglante. Le cri retentit : Au Rhin ! Au Rhin ! Que l'Allemagne toute entière déborde sur la France ! Ah ! mon Allemagne, libre, unie, en avant ! nous voulons leur chanter une petite chanson, et reprendre ce que leur maligne fraude nous a enlevé : Metz, Strasbourg et la Lorraine ! Oui ! vous rendrez gorge ! commençons le combat, au dernier sang. Le cri retentit : Au Rhin ! Au Rhin ! Que l'Allemagne tout entière déborde sur la France ! En avant, mon Allemagne, libre, unie, en avant ! Ils veulent la guerre, ils l'auront. Allons, rassemble tes forces, lèvetoi comme un seul homme. Le cri a retenti : Au Rhin! Au Rhin! Que l'Allemagne déborde tout entière sur la France ! » Inutile, d'ailleurs, de rappeler avec quel zèle le maî#e d'école en Allemagne préparait la guerre contre la France. Voir les livres de MM. Albert Dumont, Bréal, Brachet, la Revue bleue du 1er sept. 1877, la Nouvelle Revue, du l^^" déc. 1880, etc., etc.

bition et des traditions napoléoniennes ; et tôt ou tard les conséquences anti-françaises d'une telle inquiétude européenne n'auraient pas manqué de se développer ». C'est le vieil homme d'Etat, M. Guizot, qui écrivait en 1868 ce qu'on vient de lire. Quoi de plus judicieux alors?

Se saisir d'un gage?... Prendre quelques « champs de trèfle » allemands? Il eût fallu les conquérir. Dans son rapport officiel au gouvernement italien, en date du 3 juin 1866, le général Govone rapporte que, la veille, M. de Bismarck lui avait dit : « S'il faut indemniser la France, nous le ferons avec la partie française de la Belgique et de la Suisse ». M. de Bismarck offrait le bien des autres. Mais qu'eussent pensé et fait l'Angleterre, la Belgique, la Suisse?

Non. Napoléon III ne peut vraiment être blâmé de n'avoir pas déchaîné la guerre en 1866.

Mais un peuple doit toujours être prêt à se défendre. Et l'on' prépara en France une loi militaire nouvelle.

De son côté, la Prusse, précisément afin de sceller à son profit l'unité allemande, préparait la guerre de 1870; cela n'est pas douteux; car, sans s'occuper de savoir s'il ne réfutait pas ainsi les Jules Favre et les Thiers, qui affirmeront toujours que c'est Napoléon III qui a causé cette guerre de 1870, M. de Moltke disait luimême au Reichstag, le 14 avril 1874 : « Si l'Allemagne avait su faire paisiblement et plus tôt son unité, il esi extrêmement probable que la guerre avec la France n'eût pas éclaté. Mais, en 1869 et en 1870, l'unité de F Allemagne n'existait point » . Aussi, dans la Bévue des deux Mondes de 1870, M. Caro peut-il conclure avec

raison : « Cette guerre a été préméditée avec la plus patiente obstinationj étudiée d'avance dans tous ses détails avec une précision infaillible, préparée avec toutes les ressources de la science. C'est quelque chose comme un guet-apens g-ig-antesque soumis aux lois infaillibles du calcul » .

Donc l'unité allemande devait se faire, et Fon chercherait à la sceller « sur notre dos », grâce à l'élan national d'une guerre contre la France. Nous devions nous préparer, nous, à résister victorieusement.

La loi militaire, voilà ce que la France devait alors mettre vite en œuvre. Nous rencontrons ici cette question ainsi posée par M. Drumont : «... Peut-on comprendre cet héritier de Napoléon, ce chef d'un Empire militaire, qui pendant dix ans fut le maître absolu, qui savait par StofFel combien l'organisation de la Prusse était forte, et qui laisse Farmée dans l'état où elle était en 1870? »

Tout d'abord, qui donc ignore que, en 1866, les dix années où Napoléon III avait été le maître absolu et où toutes ses entreprises avaient réussi, dormaient déjà dans le passé. L'Empire libéral avait remplacé, non pas FEmpire militaire qui n'a jamais existé, mais l'Empire autoritaire. Prétendez- vous maintenant accuser les libertés parlementaires, le contrôle et l'intervention du Corps Législatif?

Au Corps Législatif, Napoléon III présentait, dès la fm de 1866, un projet de loi réorganisant tout notre système militaire. Le 3Ioniteur du 12 décembre 1866, annonçant que la Commission chargée d'élaborer ce projet de réforme mili-

taire avait achevé son œuvre, caractérisait ainsi le projet présenté : (( Ce projet donne à la France 1,200,000 hommes exercés et n'augmente que faiblement les charges du budget. Il discipline la nation entière, en l'organisant bien plus dans une pensée de défense que dans une pensée d'agression. Il relève Fesprit militaire, sans nuire aux vocations libérales. Il consacre enfin ce grand principe d'égalité que tous doivent le service au pays, en temps de guerre, et n'abandonne plus à une seule partie du peuple le devoir sacré de défendre la patrie. »

Hélas! qu'est-ce que nos électeurs vont penser? se demandent aussitôt, d'une extrémité à l'autre du Corps Législatif, tous les députés. Et ce premier projet souleva dans la Chambre une telle répulsion, que le Gouvernement fut obhgé de le retirer. C'est un député de l'opposition qui en triomphe : « Vous savez, dit M. Magnin, quelle explosion de cris s'éleva dans toute la France à l'annonce de ce projet de loi. Le Conseil d'Etat le modifia en réduisant la durée de service pour chacune des classes de soldats qui devaient le composer; mais le second projet ne fut pas plus heureux que le premier. »

Le second projet ne fut guère plus heureux, en effet, car, d'après le même M. Magnin, ce second projet n'aurait eu pour but et pour résultat, « que d'accroître encore les forces militaires de la France. » Or, pourquoi accroître

nos forces? Cependant ne prétendez-vous

pas, monsieur Magnin, qu'il fallait « venger Sadowa? »

Pour « venger Sadowa, » ou, tout au moins.

pour assurer la défense du pays. Napoléon III disait aux députés, en février 1867, à l'ouverture de la session législative : « L'influence d'une nation dépend du nombre d'hommes qu'elle peut mettre sous les armes. »

Alors, au nom de la gauche, Garnier-Pagès, dès la séance du 14 mars suivant, riposte : (( L'influence d'une nation dépend de ses principes. Les armées, les rivières, les montagnes, les forteresses ont fait leur temps. La vraie frontière, c'est le patriotisme. » Tel est l'avis de cet éminent guerrier que la Révolution du 4 septembre 1870 chargera de la Défense nationale.

D'ailleurs, en 1867, la gauche demande la réduction de l'effectif au chiffre de 340,000 hommes, et M. Garnier-Pagès s'en explique en ces termes : « Je viens faire appel aux députés de tous les pays. Pesez sur vos gouvernements! refusez des subsides! Les peuples que vous représentez ne veulent pas se battre. » Ce n'est pas l'avis de l'Allemagne. Mais les députés français comptent ainsi gagner des suffrages en France.

Un autre homme d'Etat que la journée du 4 septembre 1870 chargera aussi de la guerre à outrance, M. Jules Simon, se récriait de même : « Le chef de l'Etat a osé se déclarer hautement partisan du service univei^sel et obligatoire! » Et M. Jules Simon en faisait un crime à Napoléon III. Le même orateur avait dit, le 27 décembre 1867 : « J'espère qu'on nous rendra cette justice que, toutes les fois qu'il a été question d'organiser ce qu'on appelle la paix armée, 011 nous a trouvés en travers de toutes les

mesures proposées pour arriver à ce but (1). » Soit! on vous rendra cette justice; mais alors pourquoi vouloir a venger Sadowa? » Le même orateur disait encore : « Ce qui rend une armée invincible, c'est la Liberté. » Pourquoi, plus tard, le général Trochu ne nous a-t-il pas rendus invincibles par ce moyen?

(1) Au contraire, sous la République actuelle, les députos bonapartistes ont toujours été les premiers à seconder l'organisation militaire du pa^'S. Gomme exemple, entre d'autres, citons ce court extrait du" compte rendu de la Gliambre des députés, séance du 18 janvier 1890 :

M. le ministre de la guerre... Aussitôt que les fonds seront votés, — il y a là un délai dont je ne peux pas répondre puisque, l'année dernière, ayant présenté une demande analogue au mois de mai, je n ai pu obtenir, soit par suite de la multiplicité des travaux parlementaires, soit par suite des vacances, le crédit que dans la seconde quinzaine de décembre, — aussitôt, dis-je. que les fonds seront votés...

M. Cuneo d'Orrmno. Ce n'est pas nous qui avons jamais refusé un crédit pour l'armée. {Exclamations à gauche).

A gauche. Voulez-vous dire que nous l'avons fait ?

M. Le Provost de Launay. Nous allons voter ces crédits de suite, si vous le voulez.

M. Bigot. Nous n'avons pas attendu que le service militaire fût obligatoire pour tous, pour voter les crédits nécessaires à l'armée.

M. Cuneo d'Ornano. Nous n'avons jamais refusé ces crédits.

M. le président. Veuillez ne pas continuer à interrompre d'une manière aussi persistante, monsieur Cuneo d'Ornano, sinon je serai forcé de vous rappeler à l'ordre.

M. Amagat. M. Cuneo d'Ornano exprime la pensée de tout le monde.

M. le ministre. Ces messieurs se défendent comme s'ils étaient attaqués. Je n'ai jamais dit que, de ce côté [l'orateur désigne la droite), on m'ait refusé les crédits nécessaires, etc.

— Citons aussi l'extrait suivant d'un récent discours prononcé à Clierves-de-Cognac et que les journaux charentais ont publié :

« M Cuneo d'Oimano... Voulez-vous que j'imite les députés républicains de 1869 qui entravèrent l'œuvre du maréchal Niel, et le firent mourir à la peine, de sorte que l'Allemagne nous surprit désorganisés ? Non, certes. Députés de droite, nous n'imitons pas l'opposition de l'ancienne gauche. Ins-

Et, dans sa Politique radicale, M. Jules Simon concluait : « Inutile au dedans pour la justice, le soldat n'est pas même nécessaire à la frontière. » Yoilà! Si Napoléon III voulait des soldats pour défendre nos frontières, le Corps Législatif saurait s'y opposer.

Bien que les députés les plus dévoués deviennent récalcitrants et indépendants dès qu'on menace leurs chances de réélection, et bien que, sur ce terrain, tout gouvernement soit en mauvaise posture, le gouvernement impérial tenait bon et s'obstinait de son mieux. Le Maréchal Niel, ministre de la guerre, qui avait là, devant lui, sur les bancs de la gauche, le futur gouvernement du 4 Septembre, dépensait toute son énergie, tout son talent. On lui opposait les victorieuses « levées en masse w de 1792; on lui disait qu'on aurait toujours le temps d'appeler de gros contingents en cas de guerre. Le maréchal Niel répondait : « Messieurs, on vous parle de levées en masse! La vraie levée en masse, sérieuse, pratique, c'est le système prussien. Quant à la levée d'hommes sans éducation mihtaire, c'est un monstrueux

truits par les événements, nous songeons à la patrie avant tout. Fut-elle gouvernée par nos adversaires, nous voulons que la France soit forte, dût une République qui n'est pas celle que nous rêvons en profiter. (Bravos.) Elle en profite, j'en suis ravi. Les fêtes de Cronstadt ont augmenté le prestige de la France dans le monde ; la France et la Russie unies ne redoutent ni triple, ni quadruple alliance : le ministère Ribot y gagne aussi, me dira-t-on ? Tant mieux pour lui, pourvu que la patrie y gagne en sécurité, en rayonnement, en force, en grandeur. »

Ces paroles ont été reproduites dans le journal le Temps qui ajoutait ; « 11 n'y a qu'à louer M, Cuneo d'Ornano en tout ceci. «Voilà pour le patriotisme comparé des diverses oppositions.

préjugé. Les faits, les rapports des généraux qui commandaient en 1792 et 1793 établissent que si, à cette époque, la France a été sauvée, elle le fut malgré les levées en masse qui ne servirent qu'à jeter l'indiscipline dans l'armée régulière et l'elfroi dans la population. Appeler de gros contingents en cas de guerre est une autre illusion. Avec la rapidité qu'ont acquise les opérations militaires, la g-uerre serait finie avant que les g-ros contingents fussent prêts à entrer en campagne. »

C'était prophétique. Et, comme Féloquenl Jules Favre arrivait à la rescousse, s'écriant : « Quoi! vous voulez décréter que la France entière, au lieu d'être un atelier, ne sera plus qu'une vaste caserne?... Qu'on ne fasse pas cette nouvelle folie; » à ces paroles de Jules Favre (futur membre aussi du g-ouvernement de la Défense Nationale, en septembre 1870!) le Maréchal Niel répliquait tristement : « Vous ne voulez pas faire de la France une vaste caserne, dites-vous?... Prenez garde d'en faire un vaste cimetière! » Prédiction trop justifiée aussi en 1870!

N'eût-il pas mieux valu écouter le Maréchal Niel et consentir, dès 1868, à faire de la France une vaste caserne, comme nous y avons consenti aujourd'hui? La Lorraine et l'Alsace ne seraient pas à reconquérir (1).

(1) Ces efforts de Napoléon ill et de son ministre Niel en faveur de la réorganisation militaire de la France sont peutêtre actuellement oubliés. Le ministre de la guerre, en d868, disait encore aux députés : « Vous avez un ministre de la guerre qui fait tous ses efforts, et vous ne lui facilitez pas sa tâche en le mettant en présence d'impossibilités budgétaires... Eh bien ! je vous déclare que je ne saurais pas remplir mon

N'importe! un député se lève et dédaigneusement répond ainsi : « On nous dit qu'il faut que la France soit armée comme ses voisins ; que sa sécurité est attachée à ce qu'elle soit embastionnée, cuirassée; qu elle ait dans ses magasins des monceaux de poudre et de mitraille; que, sans cela, elle est exposée à périr. Ma conscience proteste contre de semblables propositions. Tout cela, c'est de l'ancienne politique; c'est de la politique de haine; ce n'est pas de la politique d'expansion, d'abandon. » Ce député qui parlait ainsi c'est encore Jules Favre, préférant à

devoir si, à chaque instant, je montais à cette tribune pour vous dire que ce que vous me donnez est insuffisant, et si j'exposais ainsi le pays à douter de ses forces militaires au milieu de la situation actuelle de l'Europe... (Mouvement prolongé). Messieurs, je n'ai pas la prétention d'être l'homme nécessaire ; mais, quand j'ai embrassé la mission de réorganiser l'armée, cette mission que l'Empereur m'a donnée, et pour laquelle il veut bien me continuer sa confiance, comment pouvez-vous vouloir que l'on me refuse à chaque instant les choses que je regarde comme nécessaires? »

Et comme, au nom des libertés parlementaires que Napoléon m avait rétablies, M. Magnin objectait : « Alors il n'y a plus de Chambre, ni de contrôle. Il n'y a plus que rEnipereur et le ministre de la guerre ; » le ministre de la guerre ajoutait : « On me force à donner des chifïres !... Nous avons moins dartillerie que toutes les autres puissances de l'Europe. Nous avons deux pièces par 1,000 hommes ; partout ailleurs on compte 3 pièces par 1,000 hommes. Il y a des inconvénients à entrer dans tous ces détails, je né me lo dissimule pas, et je répugne à dévoiler ainsi notre situation: mais je remplirai mon devoir jusqu'au bout! il serait souverainement imprudent de descendre au dessous d'une artillerie nécessaire pour servir 240,000 hommes. Non. je vous en supplie, messieurs, laissez-moi mes chevaux d'attelage, et surtout ne mè forcez pas d'avouer en public notre insuffisance. Les autres cabinets suivent attentivement ces débats. C'est là que se déclare la guerre... Les choses publiques de l'armée ne peuvent être conduites de cette façon. »

Pouvait-on être plus franc, sans l'être trop? Et le maréchal Nicl pouvait-il aller plus loin dans ces tristes aveux qui démentaient les paroles rassurantes que parfois, en public, il était bien obligé de prodiguer?

Fancienne politique « la politique (Fabandou »... d'abandon de nos frontières?

Eh bien! la majorité du Corps Législatif de l'Empire était ébranlée par ces résistances de la gauche républicaine d'alors; elle se sentait minée sur le terrain électoral. M. Jules Ferry la flétrissait du nom provocateur de «majorité de Sadowa, » tout en la poussant à refuser au gouvernement impérial le moyen de venger Sadowa. Et on écoutait peu les orateurs de la majorité elle-même quand ils suppliaient l'opposition d'ouvrir patriotiquement les yeux. M. le comte de La Tour^ par exemple, encourageait le Corps Législatif à se placer au-dessus des rumeurs et des menaces : « Il est nécessaire d'augmenter nos forces, — disait-il, — et d'avoir constamment les yeux sur la Prusse. Elle dispose de onze cent mille hommes. Il faut donc voter la loi, affronter, pour faire notre devoir de Français, les rumeurs du corps électoral dont nous menacent les journaux de l'opposition. » Mais l'opposition menaçait la majorité, en lui représentant que la France pliait déjà trop sous le poids des charges militaires (1).

(1) Aux élections de 1869, c'était le principal argument (les candidats à qui tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils soient efficaces. Nous ne parlons point seulement des Ferrj', des Favre ou des Simon, mais des candidats de la droite et du centre droit qui se proclamaient les véritables, les seuls conservateurs. Beaucoup disaient alors aux électeurs, comme M. le duc Decazes : « Deux partis sont en présence.., celui de la loi militaire et des budgets en déficit. Demandez-lui compte,., des lourds contingents qui épuisent l'agriculture et de cette paix armée qui ruine l'Europe et qui nous ruine avec elle. L'autre parti demande le désarmement, moins de casernes et plus d'écoles. . . Réduction de l'armée, réforme de la dernière loi militaire écrasante pour les campagnes.,., etc. » M. le duc d'Audifîret-Pasquier, qui a ensuite

Et lorsque, découragé, se sentant impuissant à entraîner le Corps Lég-islatif. le Maréchal Niel faisait appel à l'éloquence de M. Rouher, celui-ci apportait des cliilires décisifs : « La Prusse, en certains cas, peut disposer de treize cent mille hommes. Sans doute, la France^ avec 800,000 bons soldats, peut résister à cette puissance militaire. Mais on ne doit pas perdre de vue qu'il y a une grande distance entre l'effectif nominal et l'effectif disponible. »

Alors c'était le grand orateur militaire de la

si durement reproché à Napoléon III de n'avoir pas préparé plus de contingents militaires, se présentait en 1869 aux électeurs d'Argentan avec cette séduisante promesse : « Je demanderai la réduction des contingents qui enlèvent, chaque année, des bras à l'agriculture et des ouvriers à l'industrie, y)

On ne se bornait pas à demander la réduction du contingent, ajoute M. Fernand Giraudeau, on demandait, on iinissait par obtenir la suppression des grands commandements régionaux, où l'on affectait de ne voir qu'un instrument politique !

Même pour les élections cantonales, on cherchait la popularité en repoussant la loi militaire. Citons l'exemple de M. Brothier, aujourd'hui sénateur, et qui dans sa profession de foi du 13 juillet 1867. comme candidat au conseil général, disait aux électeurs :

« Le gouvernement a présenté au Corps législatif un projet de loi sur une nouvelle organisation de l'armée. . . Electeurs du canton de Mansle, faites comme assurément on fera dans tous les départements de France, prononcez-vous ! car, en toute circonstance, le chef de TEtat tient compte de l'opinion publique. Voulez-vous que le soldat fasse neuf années de service, dont cinq ans dans l'armée active et quatre dans la réserve?. Alors ne votez pas pour moi. Voulez-vous que tous les ans à certaines époques, on détourne de leurs travaux quatre cent mille gardes nationaux pour les envoj^er manœuvrer aux chefs-lieu de canton, et cela à divers intervalles, pendant quinze, vingt ou vingt-cinq jours de l'année"? Alors ne votez pas pour moi. »

Naturellement, les électeurs voulaient le moins possible du service militaire et votèrent pour M. Brothier qui, en 1870, reprochait aussi naturellement à Napoléon III de n'avoir pas été prêt pour résister à l'assaut de l'Allemagne !

gauche, M. Thiers, qui laissait tomber ces hautaines déclarations : « Messieurs, il y a une chose qu'on oublie. On dirait que, la garde nationale mobile n'étant pas constituée, la France est découverte! Je vous le demande, à quoi nous servirait cette admirable armée active, qui nous coûte quatre à cinq cents millions par an? Vous supposez donc qu elle sera battue dès le premier choc, et que la France sera immédiatement découverte? On vous présentait, Fautre jour, des chiffres de 1,200, de 1,300, de 1,500,000 hommes, comme étant ceux que les différentes puissances peuvent mettre sous les armes. Je ne dis pas (jue ce soit sur ces chiffres qu'on ait fondé votre vote, mais enfin ils vous ont fait éprouver, quand on vous les a cités, ^ une impression fort vive. Eh bien! ces chiffres-là sont parfaitement chimériques... La Prusse, selon M. le ministre d'Etat, nous présenterait 1,300,000 hommes? Mais, je le demande, où a-t-on vu ces forces formidables? La Prusse, combien d'hommes avait-elle portés en Bohême en 1866? 300,000 environ... C'est que, Messieurs, il ne faut pas se fier à eette fantasmagorie de chiffres... Ce sont là des fables qui n'ont jamais eu aucune espèce de réahté. (Approbation autour de Fora leur). Donc, qu'on se rassure, notre armée suffira pour arrêter Fennemi. Derrière elle, le pays aura le temps de respirer et d'organiser tranquillement ses réserves. Est-ce que vous n'aurez pas toujours deux ou trois mois, c'est-à-dire plus qu'il ne vous en faudra pour organiser la garde nationale mobile et utihser ainsi le zèle des populations? D'ailleurs, les volontaires afflueront. Vous vous défiez beaucoup trop de votre pays. »

A-t-on bien lu? C'est M. Thiers qui a parlé ainsi, en décembre 1867, et c'est lui qui, à la fin de 1870, dans ses missions diplomatiques, tenait tant à établir devant l'Europe les responsabilités, les fautes, « les crimes, » du gouvernement napoléonien! Qui donc cependant, de M. Rouher ou de M. Thiers, disait vrai en 1867 et en 1868? Et, si nous avons été vaincus dans cette guerre de 1870 que F Allemagne nous a brusquement imposée, n'apparaît-il pas que c'est parce que, dès cette époque, les députés ont trop écouté M. Thiers? Si M. Thiers a été plus tard « le libérateur du territoire, » — de ce qui nous est resté du territoire, — n'est-ce pas lui qui, en endormant le Corps Législatif et en désarmant la France, a été l'un des auteurs responsables de nos revers?

Donnera-t-on comme excuse que, en juillet 1870, M. Thiers s'opposa vivement à la déclaration de guerre? C'est vrai. Mais, si l'on reconnaît que la guerre n'a été ni voulue, ni réellement déclarée par nous, et qu'elle a été cherchée, provoquée, imposée brusquement par la Prusse, que vaut l'excuse?

Or, sur ce point, la lumière est faite grâce à l'aveu, tardif mais catégorique, de M. de Bismarck lui-même.

Dès 1869, on le sait, la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne avait été examinée; et la France avait catégoriquement fait savoir à M. de Bismarck qu'on ne l'admettrait pas. Quand, en 1870, cette candidature reparut, il y avait donc déjà provocation voulue. Cependant, la France parla haut, et cette candidature fut encore retirée.

Sous la pression de l'opinion (1), lef gouvernement français pria son ambassadeur le comte Benedetti de voir le roi de Prusse à Ems et d'obtenir une déclaration formelle. Toujours très courtois envers notre ambassadeur, le roi de Prusse, après plusieurs entrevues accordées à notre ambassadeur, lui envoya un de ses aides de camp qui lui répéta « officiellement, au nom du Roi, » que le prince Léopold avait retiré sa candidature. « Sa Majesté me priait de télégTaphier qu'elle considérait cette affaire comme définitivement terminée, » ajoutait le comte Benedetti, dont voici les deux dernières dépêches adressées à Paris :

(( Ems, 14 juillet, 12 heures 30. Mm de ne pas manquer aux convenances, j'ai prié l'aide de camp de service d'annoncer au roi que je partais ce soir, et j'ai exprimé le désir de prendre congé de Sa Majesté. Le roi m'a fait répondre qu'il me verra dans le salon qui

(1) Voici ce que disait le Soir, dirige alors par M. Edmond About : « Quoi, on permettrait à la Prusse d'installer un proconsul sur ftotre frontière d'Espagne? mais alors nous sommes trente-huit millions de prisonniers ! »

Le Temps disait : « Si un prince prussien était placé sur le trône d'Espagne, ce n'est pas jusqu'à Henri IV seulement, c'est jusqu'à François !«•■ que nous nous trouverions ramenés en arrière. »

Le Siècle: « La France, enlacée sur toutes ses frontières par la Prusse ou par les nations soumises à son influence, se trouverait réduite à un isolement pareil à celui qui motiva les longues luttes de notre ancienne monarchie contre la maison d'Autriche. La situation serait à beaucoup d'égards plus grave qu'au lendemain des traités de 181o. )>

Le Rappel : « Les Hohenzollern en sont venus à ce point d'audace qu'il ne leur suffit plus d'avoir conquis l'Allemagne, ils aspirent à dominer l'Europe. Ce sera pour notre époque une éternelle humiliation que ce projet ait été, nous ne dirons pas entrepris mais seulement conçu.

François-Victor-Hugo. »

lui est réservé à la gare, quelques instants avant son départ. Un télégramme daté d'ici, publié par la Gazette de Cologne et que la télégraphie privée nous apporte ce matin, raconte que le roi a chargé hier un de ses aides de camp de me déclarer qu il ne prendra aucun engagement pour l'avenir, et qu'il avait refusé de me recevoir pour continuer avec moi la discussion à ce sujet. Comme je n'en avais fait la confidence absolue à personne, je suis autorisé à croire que ce télégramme est parti du Cabinet du roi. Il me revient que, depuis hier, on tient dans son entourage un langage regrettable. Je serai à Paris demain matin à dix heures quinze, et je me rendrai directement au ministère. »

« Ems, 14 juillet 1870, 3 heures 45 du soir. Je viens de voir le roi à la gare, il s'est borné à me dire qu'il n'a plus rien à me communiquer et que les négociations qui pourraient encore être poursuivies seraient continuées par son gouvernement. »

Tout conflit sanglant était évité. Mais en quoi consistait ce télégramme daté d'Ems et dont le comte Benedetti parle dans la première de ces dépêches, télégramme publié par la Gazette de Cologne et que la télégraphie privée rapportait à Ems dans la matinée du 14 juillet?

C'est ce télégramme publié par la Gazette de Cologne et par tous les journaux allemands, qui, par sa rédaction transformée en provocation (car elle laissait supposer un double affront de notre ambassadeur envers le roi de Prusse et du roi de Prusse envers notre ambassadeur), c'est ce télégramme qui va rendre inévitable

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON il 7

cette guerre que le roi de Prusse et F ambassadeur français, le 14 juillet au soir, eu se quittant, croyaient évitée!

La veille, le 13 au soir, à Berlin, MM. de Bismarck, de Moltke et de Roon, dînant ensemble, recevaient du Roi, encore à Ems, une dépêche résumant simplement les incidents de la journée à Ems. Tous trois voulaient la guerre, tous trois virent qu'elle échappait!...

xilors M. de Bismarck intervient. C'est luimême qui parle dans une lettre publiée par la Nouvelle Presse libre de Vienne le 20 novembre 1892 :

« Quand j'eus donné lecture de cette dépêche (du roi), Roon et Moltke laissèrent tomber, d'un même mouvement, couteau et fourchette sur la table et reculèrent leur chaise. — Nous étions tous profondément abattus. Nous avions le sentiment que l'affaire se perdait dans les sables. Je m'adressai à Moltke et lui posai cette question : Notre armée est-elle réellement assez bonne pour que nous puissions commencer la guerre en comptant avec la plus grande probabilité sur le succès? Moltke avait une confiance inébranlable comme un roc. — Eh bien! alors, continuez tranquillement à manger, dis-je à mes commensaux. Je m'assis à une petite table ronde qui était placée à côté de la table où l'on mangeait. Je relus attentivement la dépêche, je pris mon crayon et je rayai délibérément tout le passage où il était dit que Benedetti avait demandé une nouvelle audience. Je ne laissai subsister que la tête et la queue. Maintenant la dépêche avait un tout autre air. Je la lus à Moltke et à

Roon, dans la nouvelle rédaction que je lui avais donnée. Ils s'écrièrent tous les deux : — Magnifique! cela produira son effet! — Nous continuâmes à manger avec le meilleur appétit. »

Certes ! c'est magnifique et cela produira son effet j comme MM. de Moltke et de Roon le prévoient. Car, grâce aux perfides suppressions dues au crayon de M. de Bismarck, la dépêche reçue d'Ems se trouve alors transformée ainsi :

Enis, 13 juillet. Après que la nouvelle de la nomination officielle du prince de Hohenzollern eut été communiquée au gouvernement français, Y ambassadeur de France osa demander au Roi Fautorisation de télégraphier à Paris que le Roi s'engageait pour l'avenir à ne jamais autoriser Tacceptation de la couronne d'Espagne, si le Prince revenait sur son refus. Le Roi a refusé de recevoir V ambassadeur de France et lui fît dire, par Fadjudant de service, que Sa Majesté n'avait plus rien à dire à l'amhassadeur de France. »

Cette rédaction mensongère, insolente, provocatrice 5 on la faisait aussitôt publier par les journaux de Berlin en édition extraordinaire et distribuer à tout venant. En même temps, e//e était télégraphiée à tous les agents p?nissie?is en Europe, et plusieurs (ceux de Suisse et de Bavière notamment) la communiquaient offîciellement aux gouvernements près desquels ils étaient accrédités.

« C'est ainsi que les trois personnages attablés qui présidaient alors aux destinées de l'Allemagne, — Bismarck, Moltke et de Roouj — tranchèrent allègrement, sans perdre un coup de fourchette, le fil auquel tenait la vie de

plusieurs centaines de mille hommes. Le roi Guillaume avait honorablement reculé devant cette sinistre besogne. Il s'était proposé d'apaiser le conflit en sauvegardant sa dignité. Le trio des ministres jugea que le souverain se perdait dans les sables, qu'il battait la chamade et cariait (sic) devant Fennemi. Et M. de Bismarck sonna la fanfare qui précipita Tune contre Fautre la France et l'Allemagne » (1) !

(1) Cette conclusion est empruntée à l'Etude publiée sous ce titre : « La dépêche d'Ems », par M. Jean Heimweli, étude à laquelle nous empruntons aussi la plupart des commentaires ci-dessous.

f]n réalité, le 13 juillet, à Ems, il n'y avait eu «. ni insulteur ni insulté. » Dans ses Mémoires, Louis Schneider, lecteur et confident du roi Guillaume de Prusse, et qui ne quitta jamais le vieux Roi, raconte ceci : « A son départ d'Ems, le monarque ne croyait pas encore à toute la gravité de la situation. // avait même tendu très amicalement la main à M. Benedetti, en prenant congS de lui à la gare. Il ne considérait donc en aucune façon sa dignité comme atteinte par les démarches pressantes de l'ambassadeur, ainsi que l'Allemagne en eut l'impression quand elle se laissa emporter à la colère. »

Et pourquoi l'Allemagne se laissa-t-elle emporter à la àolère? Avant l'aveu du prince de Bismarck, on commençait à soupçonner la vérité . La Deustche Revue avait publié d'intéressants souvenirs de la vie du comte Albert de Roon, ancien ministre de la guerre en Prusse, et de nombreuses lettres jetant un jour décisif sur les coulisses politiques de 1866 à 1870. Cette publication fixait un important point d'histoire. Il y est affirmé, en effet, que « la dépêche d'Ems, d'après laquelle l'ambassadeur Benedetti aurait insulté le roi de Prusse et qui rendit la guerre inévitable, aurait été en réalité fabriquée de toutes pièces, au conseil des ministres de Berlin, et répandue par une dépêche officieuse que l'on data d'Ems ».

Le Vo7'waerts rappelait a ce sujet qu'immédiatement après la guerre, M. Liebknecht, dans le Volksstaat, publiait un article intitulé ; « Un crime sans nom », dans lequel il accusait le Prince de Bismarck d'avoir fait cette falsification, afin de forcer la France à déclarer la guerre. M. Liebknech, avait même été condamné à 366 marks d'amende . Or, Mi Liebknecht avait dit vrai, puisque, par la publica-

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Désormais, la preuve est faite, par cet aveu solennel, pour les plus obstinés accusateurs de l'Empire. Mais, en juillet 1870, MM. Tliiers, Jules Favre, Gambetta, Ferry, Simon, soutenaient que c'était Napoléon III qui avait voulu la guerre et Favait follement provoquée; on

tion de la Nouvelle Presse Libre, le prince de Bismarck a fini par en convenir.

Déjà M. de Bismarck, à une autre question, avait répliqué en ces termes : « Des documents établissent que S. A. R. (Frédéric III), savait déjà, le 13 juillet, que je considérais la guerre comme nécessaire, et que je ne serais retourné à Varzin qu'en donnant ma démission, si cette guerre avait été évitée. »

Mais l'aveu qu'on vient de lire et que la Nouvelle Presse Libre de Vienne a reproduit le 20 novembre 1892 achève de révéler toute la vérité. C'est ce qui a permis à M. Liebknecht, le 2 décembre 1892, de dire que « la fondation de l'Empire allemand repose sur un faux. »

Traduisant ces sentiments dans un article intitulé : « Pauvre Allemagne! » la Germania a déclaré que tout Allemand sentira une rougeur de honte quand il constatera, à la suite du témoignage de l'ancien chancelier lui-même, que l'Allemagne a été indignement trompée touchant la cause de la guerre de 1870, guerre que M. de Bismarck a non seulement désirée, mais qu'il a amenée par tous les moyens.

« Les bons Allemands, — dit la Germania, — sont allés se battre animés de la conviction qu'il s'agissait d'une guerre sainte de défense patriotique contre une attaque frivole et injustifiée des Français, et qu'ils défendaient l'honneur du roi Guillaume grossièrement insulté par la France. Et tous ces bons Allemands n'étaient que des marionnettes dans la main de l'homme de fer et de sang dont la politique n'admet aucun frein moral, dont les calculs pouvaient parfaitement être démentis par les événements et dont la manière d'agir était absolument contraire aux principes qu'il a plus tard posés lui-même relativement aux guerres d'attaque en général. »

Cette rougeur de honte qui, au dire de la Germania, est montée au front de tout bon Allemand, n'a pu être qu'augmentée par les déclarations faites au Reichstag par le général de Caprivi, dans la séance du 23 novembre 1892. Tandis que la production des textes authentiques et les commentaires dont ils furent accompagnés ne changeaient en rien ni la position de la question, ni l'opinion du public, le défenseur de la Couronne, réclamant pour le vieux souverain une part de responsabilité dans les agissements de son mi-

inventait même ce mot de Flmpératrice : « C'est ma guerre. » Et l'Europe le crut!

Et, l'ayant cru, l'Europe nous laissa seuls, (juand notre vaillante armée, dont les adversaires de Napoléon TII avaient entravé la réorganisation, fut noyée sous l'invasion de ces

nisti'c, s'employait à abaisser la mémoire de Guillaume I", sous prétexte de la grandir. Ce sont, pour la royauté, de dangereux amis que les membres du parti militaire. Ils applaudiraient tous, feu M. de Moltke compris, à ce langage du prince de Bismarck jugeant les commentaires de la presse européenne sur la dépèche d'Ems : « C'est enfantin, ces indignations de diplomates et de journalistes !... J'avais besoin d'une guerre pour refondre toutes ces monnaies allemandes dans le feu. Le premier prétexte a été bon... Si celui-là n'avait pas réussi,.., un autre... »

Sur cette profession de foi, on conclura volontierr,, avec VOsservatore romano, par les paroles suivantes : « Si le fait d'avoir jeté l'une contre l'autre deux grandes nations sans autre motif et d'avoir causé à l'Europe cet état de malaise, renferme en soi un mystère d'iniquité,' les révélations faites actuellement avec un cynisme révoltant par l'auteur même de cet acte sont un phéiiomène méritant d'être étudié attentivement »

En 1892 la stupeur et d'indignation ont été grandes aussi dans les pays qui avaient adhéré en 1870 à la Ligue des neutres, et particulièrement en Angleterre d'où était partie l'initiative de la formation de cette Ligue. Celle-ci n'avait pu se fonder et maintenir jusqu'au bout sa politique d'abstention qu'à la faveur de la croyance ou l'on était que la France avait été l'instigatrice de la guerre et que la Prusse s'était bornée à se défendre. Aussi, quand on sut, à n'en pouvoir plus douter, qu'on avait été, sur cette question de responsabilité, trompé par le prince de Bismarck, y eut-il vraiment lieu de se mettre en colère. A la honte d'avoir été dupé, se joignait le remords d'avoir, sous le coup d'une mystification, commis une lourde faute politique.

« Le prince de Bismarck, — ainsi parle le Daily News^ dans un article de novembre 1832, — avoue maintenant qu'il a altéré ou au moins arrangé la dépêche, de manière à provoquer un conflit inévitable et pour lequel l'Allemagne était mieux préparée que la France. Ce fait a une grande importance. Rien n'a tant contribué à isoler la France que la croyance générale qu'elle avait déclaré la guerre pour des raisons futiles. Cette déclaration de guerre a fait l'effet d'un coup de foudre dans un ciel serein, car il n'y avait aucun

masses allemandes dont M. Thiers avait nié l'existence. « Où a-t-on vu ces forces formidables? — avait demandé M. Thiers au Corps Législatif en décembre 1867 — : Ce sont là des fables... Qu'on se rassure! Noire armée suffira pour arrêter Fennemi. Derrière elle, le pays aura le temps de respirer et d'organiser tranquillement ses réserves. Est-ce que vous n'aurez pas toujours deux ou trois mois pour organiser la garde mobile? w Ainsi avait parlé, en décembre 1867, M. Thiers, *de plus en plus écouté par les députés.

Or, la guerre était déclarée le 15 juillet. Et, moins de deux mois après, notre armée ayant été vaincue à Wissembourg, à ReischofFen, à Sedan (1) MM. Thiers, Jules Favre, Jules

nuage à l'horizon. On a cru que les Français, dans leur incorrigible vanité, voulaient se battre à tout hasard, et que, bien que, par le retrait de la candidature Hohenzollern, on leur eût présenté une joue, ils exigeaient qu'on leur présentât l'autre. Il est lamentable de penser que la responsabilité morale du plus grand crime de l'histoire a été si longtemps déplacée. »

Voila bien la vérité. Si MM. Thiers et Jules Favre vivaient encore se consoleraient-ils de s'être faits les complices du prince de Bismarck en affirmant à tort, eux aussi, que la guerre avait été voulue et provoquée par Napoléon III ?

(1) Fernand Giraudeau. La vérité sur la Campagne de 1870 (Amyot, éditeur,) Nul ne peut parler impartialement de la guerre de 1870 ei des causes de nos désastres, s'il n'a lu ce petit livre. — Voir aussi L'Empire et les partis par M. Gazeneuve ; et le livre anglais A qui la responsabilité de la guerre. par Scrutator, traduction d'Alfred Sudre. — Sur l'attitude de l'Empereur a Sedan, on a essayé d'accréditer bien des calomnies. On a été, par exemple, jusqu'à mettre en doute le courage de Napoléon III ! Le correspondant républicain du journal Le Temps écrivait, le 2 septembre 1870, à ce journal : « L'Empereur a voulu mourir. Le fait est maintenant avéré. La mort a passé près de lui comme près de Ney sur le plateau de Mont Saint-Jean, quand les boulets qu'il ^.ppelait s'obstinaient k l'épargner. » Le correspondant anglais du journal Le

Simon, Jules Ferry, Magnin, Gambetta, Glais- Bizoin, et autres membres de la gauche, proposaient au Corps Législatif la déchéance de cet Empereur qui n'avait eu, on le voit, d'autre tort que de laisser prêter l'oreille aux discours de MM. Thiers, Jules Favre, Jules Simon,

Times raconte qu'à la bataille de Sedan, « L'Empereur a fait preuve du plus grand courage ; il a en vain cherché la mort. Un obus est venu tomber sous les pieds de son cheval. )> Le journal officiel de Berlin, du 8 septembre, dit que, « d'après des témoignages oculaires, à la bataille de Sedan, l'Empereur Napoléon s'est exposé à un tel point, que son intention de se faire tuer était évidente. » Enfin, dans la lettre du publiciste allemand au Standard nous lisons : « ... L'opposition a déclaré que la capitulation de Sedan avait été un acte de lâcheté de l'Empereur ; et ce mensonge, accepté sans examen, fut une des bases de la République nouvelle. Cependant, personne ne l'ignore aujourd'hui, le courage froid de l'Empereur ne l'a pas abandonné dans cette terrible journée où croulait toute sa puissance. Pendant plusieurs heures, il s'est exposé au feu le plus violent, s'offrant ainsi à la mort. Il n'a pas voulu le suicide, soit ; c'est le refuge facile des orgueilleux et des égoïstes ; mais quand il a dit : Je n'ai pu me faire tuer à la tête de mes soldats..., il a dit simplement une chose vraie. » (Lire la brochure Ils en ont menti par un rural. — Amyot, éditeur.)

Cela répond amplement à cette phrase de M. Camille Pelletan : « Napoléon III se rendait, sans avoir essayé ni de percer, ni de mourir, au milieu des champs inondés de sang français, dans la ruine de la patrie française. »

Quant à notre armée, elle mérita cette parole de M. Bismark, au moment de la capitulation : « — Sans mû. doute, la valeureuse résistance de votre armée mérite des conditions honorables, car, avec 70,000 hommes, vous avez combattu contre 222,000. » On connaît notamment la superbe résistance de l'infanterie de marine à Bazeilles ; c'est un bataillon d'infanterie de marine qui tint là jusqu'à ses Dernières cartouches, grâce à l'énergie du commandant Lambert, aujourd'hui général de brigade.

Enfin, quant à l'accusation lancée, contre Napoléon III, d'avoir gêné la marche de l'armée de Mac-Mahon et contribué à diriger cette armée vers Sedan, voici ce que le maréchal de Mac-Mahon a lui-même répondu : « Je dois dire ici, car il faut rendre justice à tous, que, dans le cours des opérations, jamais l'Empereur ne s'est oppo'sé aux mouvements par moi ordonnés, et que ces opérations ont toujours

Jules Ferry, Magnin, Gambetta, Glais-Bizoin et autres membres de la gauche!

L'invasion s'avance... A qui la faute? A ceux qui, comme Napoléon III, ne voulaient de guerre ni en 1866 ni en 1870? ou à ceux qui criaient qu'il fallait venger Sadowa?

L'invasion triomphe... A qui la faute?... A ceux qui, comme Napoléon III, proposaient dès 1866 d'établir en France le service militaire obligatoire pour tous? ou à ceux qui, comme MM. Thiers, Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Gambetta, Magnin, s'y opposaient victorieusement?

L'Europe nous laisse seuls... A qui la faute? A ceux qui, comme Napoléon III, déclaraient à l'Europe que c'était la Prusse qui avait voulu et provoqué cette guerre? ou à ceux qui. comme MM. Thiers, Jules Favre, Jules Simon. Jules Ferry, Gambetta, Magnin, prétendaient, au contraire, que c'était notre Empereur qui Favait voulue?

Rendu cependant responsable de cette invasion et de ces désastres par ceux-là mêmes qui eussent dû le plus « demander pardon à Dieu et aux hommes, » le second Empire est alors renversé en présence de l'ennemi.

Dans V Histoire des Français par Théophile

<Hc commandées par moi, et non par lui. A Reims, au Cliène- Populeux, l'Empereur était d'avis de reporter l'armée sur Paris : c'est moi seul qui ai prescrit le mouvement dans la direction de Metz. Je déclare hautement et de toutes mes forces que la capitulation de Sedan, on peut l'appeler désastreuse, mais non honteuse. Par le fait, ce n'est pas une capitulation préméditée, c'est une armée qui a livré bataille dans de mauvaises conditions, qui a été acculée par des forces supérieures à une rivière, à une place dont il lui était impossible de déboucher »

Lavallée, continuée par M. Frédéric Lock, on demande « oii étaient les bonapartistes le 4 septembre 1870? » La plupart étaient sous les armes, pour la patrie, et ne purent voir MM. Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Gambetta, Magnin, Glais-Bizoin, de Kératry (1), tendre la main aux envahisseurs du Corps Législatif, lorsque la foule se rua par les portes que ces messieurs lui ouvraient.

A 3 heures de l'après-midi, l'Assemblée était envahie et dispersée. M. Glais-Bizoin faisait aussitôt mettre les scellés sur les portes de la salle des séances ! On voit avec quelle attention ces parlementaires veillaient à ce qu'aucune tentative parlementaire ne vînt ensuite gêner leur gouvernement! (2) Et Jules Favre se diri-

(1) A la suite de l'enquête qui eut lieu en 1871, sur cette journée du 4 Septembre, le rapport Daru constate que MM. de Kératry, Glais-Bizoin, Steenackers, J. Ferry, s'approchaient des groupes qui stationnaient sur le quai, parlementaient avec les officiers, engageaient la garde municipale à se retirer et les -gardes nationaux à avancer. »

Le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, ministre de la guerre, ajoute : « J'ai vu, de mes yeux vu, je l'affirme et je l'atteste, M. Gambetta faire un signe aux hommes qui' avaient envahi les tribunes. Ils se mirent a descendre alors le long des colonnes et ils envahirent la Chambre. » Et M. Etienne Arago, qui fut alors nommé Maire de Paris, témoigne ainsi : « Je déclare que, soit à l'intérieur, soit par mes rapports extérieurs, j'ai poussé autant que j'ai pu à l'insurrection. »

Et cependant^ l'un des députés qui aidèrent la foule à envahir le Corps Législatif, M. de Kératry, vient d'écrire dans le Figaro du 24 janvier 1894 ceci : « A cette heure, mon opinion est faite. Ce n'est pas Napoléon III, malgré certaine légende répandue, qui a voulu la guerre de 1870. »

(2) « M. Glais-Bizoin avait fait évacuer la salle et apposer les scellés sur la porte. Au Sénat, à la même heure, M. Floquet en avait fait autant. Ainsi, l'honneur d'avoir mis, le 4 septembre, la clef du Parlement dans sa poche appartient

geait vers l'Hôtel de ville en disant : « Ce n'est pas ici qu'on doit proclamer la République, c'est à FHôtel de ville. Suivez-moi ! J'y marche à votre tête! »

Les voilà en marche vers FHôtel de ville que la foule entoure et assiège. MM. Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Gambetta, etc., s'y précipitent et se nomment eux-mêmes membres du nouveau gouvernement. M. Félix Pyat, qui était arrivé un des premiers à l'hôtel de ville (( essaya de revendiquer son droit à faire partie du Gouvernement révolutionnairement constitué; mais il fut foudroyé, dit un témoin, par un discours de M. Gambetta ».

Ce dernier et ses collègues de la députation de Paris entendaient bien confisquer à leur bénéfice exclusif cette révolution « faite au nom du droit et du salut public ». Ils se montrèrent donc intraitables et ne consentirent à ouvrir leurs rangs qu'à MM. Rochefort et Trochu.

Le général Trochu, qui n'avait pas défendu

à M. Glais-Bizoin, assisté de M. Floqiiet. » — Rapport Dam, p. 60.

DiailleurSj une députation du Corps Législatif, ayant pour orateur M. Jules Grévy, s'était rendue auprès de MM. Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, etc.. à l'Hôtel-de-Ville, et cette députation demanda si le Corps législatif pouvait reprendre possession de sa salle des séances et continuer à délibérer? Ce fut M. Jules Ferry qui répondit alors en ces termes à M. Jules Grévy et à ses collègues : « Messieurs, gardez-vous de nourrir des illusions à cet égard. Le gouvernement actuel est parfaitement décidé à ne pas tolérer les débats stériles du Corps législatif. Vous pouvez, si tel est votre désir, vous réunir à vos risques et périls, dans quelques bureaux de la Chambre, ou ailleurs : mais, pour ce qui est d'avoir des réunions générales dans la salle des séances, il n'y faut pas songer ; nous n'en voulons pas, et loin de nous y prêter, nous les empêcherons, » Los députés s'en retournèrent chez eux.

rimpératrice-régente à laquelle il avait donné cependant sa triple parole de « breton, catholique et soldat », arriva vite à l'Hôtel de ville et tînt au nouveau gouvernement ce langage : (( Je vous demande la permission de vous poser une question préalable. Youlez-vous sauvegarder les trois principes Dieu, la famille et la propriété, en me promettant qu'il ne sera rien fait contre eux? )) Dans son livre sur le Goiivernement de la Défense nationale, J. Favre cite littéralement ce bref discours. Alors, avec lui, MM. Rochefort, Gambetta et consorts s'engagent positivement à ne rien faire contre Dieu, contre la famille ou contre la propriété.

Ces trois principes étant ainsi sauvegardés, le général Trochu reprend : « A cette condition, je suis avec vous, pourvu toutefois que vous fassiez de moi le président de votre gouvernement ». Le général Trochu est aussitôt nommé président du gouvernement nouveau.

En revanche, tandis que ces Messieurs se nantissent ainsi, le Prince Impérial exilé s'écriait : « Si Trochu sauve Paris, je lui pardonne tout le mal qu'il nous a fait » . Et c'est le général de Chabaud-Latour qui, en 1871, dans sa déposition au procès Trochu, a rapporté cette parole de l'Impératrice s'adressant, après Reischoffen, aux derniers ministres du second Empire : « Il ne s'agit pas de sauver l'Empire; il s'agit de sauver la France » .

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