LES ORIGINES DU PRINGIPAT DE M. THIERS : LA GUERRE A OUTRANCE
Plutôt que de tout sacrifier pour empêcher finvasion de la France par Farmée allemande, les hommes du 4 Septembre avaient préféré, on Fa vu, tout sacrifier pour favoriser Finvasion du Corps Lég-islatif par leurs amis. La joie de cette victoire intérieure avait effacé le deuil de nos désastres. Au surlendemain de Sedan, la journée du 4 Septembre à Paris s'était levée (( tiède et radieuse comme une journée de fête, » a raconté Jules Favre. Le Journal officiel publiait bientôt d'innombrables nominations à tous les emplois dont FEtat dispose. Ce fut une ivresse! Et M. Francisque Sarcey, constatant cette joie, ajoute : « La population parisienne avait parfaitement oublié les Prussiens. Mais il était certain que les Prussiens, eux, ne Foublieraient pas. »
Abraham Lincoln a dit : « Ce n'est pas le moment de changer les chevaux quand on passe le gué.a Mais les hommes du 4 Septembre croyaient, — car nous n'accusons ici les intentions de personne et ne voulons douter ni de leur patriotisme, ni de leur sincérité, — ils croyaient que c'était Napoléon IIT qui avait
désiré et provoqué la guerre et qui était cause de nos premiers revers. En supprimant la cause, on supprimera Fefiet. Désormais, « nous ne céderons ni un pouce de territoire, ni une pierre de nos forteresses, » s'écriait Jules Favre, rendant ainsi d'avance bien difficile toute intervention de l'Europe.
Sans cette journée du 4 Septembre cependant, qui, au moment où l'ennemi envahissait notre territoire, renversa violemment le gouvernement du pays et dispersa ses Assemblées régulières (1), l'Europe eût fini par intervenir en notre faveur. M. Eugène Poujade, dans son livre sur la Diplomatie du second Empire, nous dit pourquoi, et quand même, Jules Favre s'était cru si fort : « L'Empereur Alexandre,
(1) « On a fait, pendant dix-huit ans, retentir aux oreilles de l'Empire le nom du 2 Décembre, comme la voix accusatrice de la loi violée et du droit opprimé. Qu'était-ce donc que le 2 Décembre, quand on le compare à cette usurpation? Au 2 Décembre, le prince-président tenait régulièrement le pouvoir; il était l'élu direct de la nation, et contenait en sa seule personne plus de suffrages que l'Assemblée réunie, La France était sa complice et le provoquait par toutes les voix de l'opinion à la violence qu'il allait commettre ; quatrevingt-trois conseils généraux avaient émis des vœux favorables à son dessein; et, le coup d'Etat accompli, la France tout entière fut appelée à le juger. Mais il n'est pas de circonstance au monde qui puisse atténuer la révolution du 4 Septembre : c'est le crime de lèse-patrie dans toute son abominable horreur, procédant d'une ambition de parti, et n'aboutissant qu'à la ruine et au malheur de tous. )> Jules Delafosse, Le procès du 4 Septembre.
« La révolution de septembre aggravait encore, au point de vue militaire, une situation déjà bien grave... Après chaque révolution la machine gouvernementale subit un temps d'arrêt: il y a dans tous les services un retard toujours fâcheux et oui devient désastreux quand le pays se trouve dans des circonstances critiques. . . Dès le 5. approvisionnements et opérations militaires furent suspendus. » Rapport Ghaper. — P^xamen au point do vue militaire des actes du gouvernement de Paris.
LA RÉPUBLIQtJE l)K NAt»OLKON VM
en apprenant la catastrophe de Sedan, avait conseillé à FEmpereur des Français, par l'inlermédiaire du général Fleury, son ambassadeur à Pétersbourg-, de demander la paix, en promettant son appui pour empêcher tout démembrement de la France. Le ministre Jules Favre qui succédait au Prince de Latour-d' Auvergne trouva, au palais du quai d'Orsay, la dépêche du général Fleury, que le télégraphe venait de porter. Il crut que le gouvernement du 4 Septembre pourrait faire fond sur les promesses du Tsar. Et il prononça, plein de contiance, sa fameuse formule! Confiance funeste, et qui a coûté à la France de si affreux sacrifices. »
Mais ce que les Empereurs de Russie et d'Autriche, ainsi que le roi Victor Emmanuel, eussent tenté de faire pour FEmpereur Napoléon III, pouvaient-ils le jfaire pour le gouvernement nouveau qui venait de disperser les élus de la nation et de se nommer lui-même? a Ce ne sont pas même MM. Jules Favre et Trocliu qui gouvernent, — disait bientôt M. de Bismarck, — ils agissent sous la pression d'une population affolée. » Les souverains de l'Europe allaient-ils se compromettre dans ce mouvement, au fond duquel la Commune internationaliste du 31 octobre et du 16 mars prochains se montrait déjà?
L'illustre homme d'Etat anglais, 3L Gladstone, a exprimé, en ce temps-là, dans le Parlement anglais, soq jugement sur les premières déclarations de Jules Favre et de Gambetta : « La guerre était finie de fait après la bataille de Sedan, dit-il, et on aurait dû alors faire la paix. Mais, avant que le mot de paix eût été proféré,
le nouveau gouvernement de Paris, par la bouche de ses représentants les plus autorisés MM. Jules Favre et Gambetta, avait prévenu toutes négociations en déclarant qu'on ne céderait ni un poncé de territoire, ni une pierre des forteresses. M. Gambetta, allant plus loin encore, ajoutait qu'on ne prêterait l'oreille à aucune proposition tant que la présence d'un soldat allemand souillerait le sol de la France. Je ne voudrais pas dire un mot qui pût blesser une grande nation malheureuse. Je sympathise avec la France, que je plains de toute mon àme, mais que je plains surtout d'être tombée entre les mains de ces deux hommes qui portent la principale responsabilité du sang répandu (1). >)
Et cependant le désir du Czar d'empêcher
(1) Les adversaires de Napoléon III triomphentdes calomnies adressées à celui-ci par un diplomate autrichien dans un livre intitulé Le dernier des N«po/eo7i. Si l'on veut prendre au sérieux ce livre, voici ce qu'il dit des hommes du 4 Septembre : «... Une nuée de scélérats qui, depuis vingt ans, reprochaient à l'Empire ses vices et ses déprédations; qui, depuis vingt ans, prêchaient avec onction la morale et la vertu, et le désintéressement et le patriotisme, se ruent sur le cadavre de la France, lui arrachant, qui un lambeau de pouvoir, qui une épave de fortune. C'est une curée inénarrable, fantastique, impossible! C'est à qui enlèverait un ministère, détrousserait une préfecture, crochèterait une porte ou une caisse. Les bohèmes s'improvisent ambassadeurs, les chopistes généraux, les absinthiers préfets ou colonels, quant aux politiques qu'on va violemment tirer de la geôle, ils sont acclamés membres du gouvernement ! Le cabaret et la brasserie vomissent sur le pays des flots de capacités méconnues, qui accaparent les galons et les appointements. C'est la cohue d'un carnaval sinistre, c'est la descente de la Gourtille de la Révolution. Le torrent bourbeux roule, dans ses soubresauts, tous les types, de l'horrible au grotesque, de Caïn à Mandrin, de Judas au pitre. Tandis que les uns se prélassent sous les panaches, que les autres volent et pillent, sous prétexte de fournir à la défense nationale des armes du raoyen-âge et des semelles de carton, ctc, etc. »
tout démembrement de la France était bien connu (1). Malgré son amitié pour le roi de Prusse et bien qu'il ignorât encore la manœuvre de M. de Bismarck contraignant Napoléon III à la guerre, le Czar fût volontiers intervenu pour le rétablissement immédiat de la paix. Dès le 16 août 1870, l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg- avait rapporté à son gouvernement ces paroles du prince Gortschakoif : « Des concessions humiliantes extorquées à la France seraient incompatibles
(1) « La situation de M. le général Fleury auprès de l'Empereur Alexandre et de son gouvernement était excellente. Il voyait fréquemment Sa Majesté, qui lui témoignait une réelle bienveillance. Depuis nos récents malheurs sur le Rhin et autour de Metz, le Czar paraissait très pointé à s'interposer afin de terminer une lutte qui, dans sa pensée, ne devait pas seulement continuer d'être avantageuse à l'Allemagne, mais encore tourner prochainement au profit de la révolution en France. Tels sont les faits que nous avons le devoir de constater avec impartialité. C'est dans cette disposition d'esprit que l'Empereur Alexandre reçut le général Fleury. Celui-ci lui fit ressortir avec beaucoup de vérité et d'à-propos qu'en présence de la situation douloureuse où se trouvait la France, un grand rôle revenait au neveu de l'Empereur Alexandre I^"" qui, dans des circonstances analogues, n'avait pas hésité à prêter son appui au peuple français et qui avait mérité ainsi sa reconnaissance. Le Czar déclara qu'il avait déjà à ce sujet écrit au roi Guillaume. Il lui avait dit qu'une paix basée sur l'humiliation de la France n'aboutirait qu'à une trêve dangereuse. Le roi de Prusse avait répondu d'une manière favorable. Mais il n'avait pas dissimulé qu'il aurait bien de la peine, vis-à-vis du sentiment de l'Allemagne entière, à abandonner ses conquêtes. M. le général Fleury désirait obtenir de l'Empereur Alexandre II un engagement plus catégorique ; il reprit donc sa thèse avec une nouvelle chaleur et il fut assez heureux pour recueillir de la bouche de ce souverain les paroles suivantes : « Je saurai, le moment venu, parler haut, si cela est nécessaire pour faire respecter l'intégrité du territoire et le maintien de la dynastie. » — Voir M. Valfrey, Histoire de la Diplomatie du Gouvernement de la Défense nationale. Voir aussi La Politique devant l'Histoire par M. François Debus.
avec une paix permanente, qui est essentielle aux intérêts^ de l'Europe. »
Malheureusement, lorsque Flmpératrice.
chassée de Paris et retirée à Londres, supplia le Gzar de continuer à la France le bénéfice des assurances qu'il avait données à Napoléon m, le Gzar se contenta d'exprimer « ses regrets que les circonstances eussent modifié Fétat des choses... »
Et lorsque, à son tour, M. Thiers arriva à Pétersbourg" pour solliciter les bons offices de la Russie, la demande de M. Thiers ne trouva pas le Gzar complètement indifférent. Malheureusement il ne pouvait s'intéresser ouvertement à un g-ouvernement qui comptait parmi ses membres l'avocat de Berezowski et cet autra avocat qui avait posé les premiers jalons de sa fortune en l'insultant publiquement^ lors de sa visite au Palais de Justice à Paris. « Notre système politique, — avoue M. de Ghaudordy dans une de ses dépêches, — éloigne de nous le Gzar et sa Gour (1) ».
(1) L'accueil que M. Thiers reçut à Pétersbourg, — écrit M. Sorel, — fut gracieux et empressé. Dans tous les rangs de la société russe, dans le parti moscovite surtout, les sympathies pour la France étaient très vives, on ne les dissimulait pas. Les chefs de l'Empire le voyaient avec plaisir ; leurs sentiments et leurs intérêts leur commandaient les plus grands égards pour l'ambassadeur français. Depuis le commencement de la guerre, le gouvernement russe ne songeait qu'au traité de Paris ; assuré 'du concours de la Prusse, il avait ménagé la France tant qu'il avait cru qu'elle pourrait le servir. De là les promesses faites aii général Fleury, la lettre adressée par le Tzar au roi Guillaume . Depuis Sedan, les choses avaient changé: à ces sympathies, plus apparentes que réelles pour l'Empire, succédait une aversion véritable pour le régime républicain qui s'était établi à Paris. — Voir Albert Sorel, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande .
Sur ce livre de M. Albert Sorel, l'article de Whist dans le
Du côté de la Russie évidemment, la chute de l'Empire et la journée du 4 Septembre nous furent funestes. Ces deux événements fournirent au Czar motif ou prétexte de s'abstenir.
Du côté de l'Autriche Napoléon III avait préparé l'alliance ; cela n'est pas douteux, bien que l'Autriche ait dû ensuite nier. L'archiduc Albrecht était venu à Paris, le g-énéral Lebrun
Figaro du l^^ juin 1894 contient cette déclaration: « ....Le livre lut lu avec beaucoup d'intérêt : il souleva cependant de vives critiques qui ne sont pas encore oubliées et déchaîna contre Albert Sorel de violentes inimitiés, notamment à
Eropos du chapitre dans lequel il raconte les péripéties de i déclaration de guerre. Les principaux ministres de Napoléon III y sont accusés positivement d'avoir falsifié, devant la Commission parlementaire du Corps législatif, des documents qui devaient entraîner l'Assemblée à voter l'appel de l'armée, sur la foi d'un rapport trop légèrement rédigé. Je ne viens pas reprendre cette discussion ; mais je ferai simplement observer qu'à l'époque où écrivait Albert Sorel, l'opinion était encore mal éclairée sur les causes de la catastrophe de 1870, et qu'elle était trop portée à en rejeter la responsabilité sur les fautes du gouvernement impérial. Depuis que M. de Bismarck s'est vanté cyniquement d'avoir, en compagnie du maréchal de Moltke et du général de Roon, altéré un télégramme du roi de Prusse pour lui faire dire que Sa Majesté avait refusé une dernière audience à M. Benedetti, l'histoire est devenue moins rigoureuse pour Napoléon III et ses ministres. Car il est plausible maintenant que les provocations irrémédiables sont parties de Berlin. « Cela est non seulement plausible mais certain.
Dans le Figaro du 24 juin 1894, un ancien ministre des affaires étrangères, M. Flourens, parlant aussi de cette falsification ou altération du télégramme royal d'Ems, ajoute : « Supposez qu'un espion français eût été assez habile pour saisir la preuve irrécusable de cette falsification criminelle, et qu'il eût rendu possible de la dévoiler en temps utile à l'Europe entière, la guerre n'eût peut-être pas éclaté. En tout cas, elle se serait engagée dans de tout autres conditions. L'attitude de plusieurs des grandes puissances se serait singulièrement modifiée. D'entretiens confidentiels qu'Alexandre II a eus avec le général Le Flo, il résulte qu'il se serait considéré comme dégagé des promesses que le .roi Guillaume avait su lui extorquer, s'il avait eu la preuve que c'était l'Allemagne qui voulait la guerre. «
était allé à Vienne; et ce double voyage avait eu pour but de s'entendre éventuellement sur une convention militaire ; car la Prusse menaçait autant l'Autriche que la France. Nul n'avait prévu la brusque provocation du 13 juillet qui obligea la France à entrer en lutte avant que cette alliance fut scellée par écrit. La guerre soudaine n'empêchait pas toutefois l'Autriche d'envoyer aussitôt à Paris le Comte de Vitzthum, pour poser les bases d'une coopération militaire. Et c'est après cette entente précise que M. de Beust écrivait, au nom de l'Autriche, le 20 juillet, ceci : « Le Comte de Yitzthum a rendu compte à notre auguste maître du message verbal dont TEmpereur Napoléon a daigné le charger. Ces paroles impériales, ainsi que les éclaircissements que M. le duc de Gramont a bien voulu y ajouter, ont fait disparaître toute possibilité d'un malentendu que l'imprévu de cette guerre soudaine aurait pu faire naître. Veuillez donc répéter à Sa Majesté et à ses Ministres que, fidèles à nos engageDients tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées l'année dernière entre les deux Souverains, nous considérons la cause de la France comme la notre, et que nous contribuerons au succès de ses armes dans les limites du possible. »
Plus tard, en 1871, M. de Chaudordy, qui avait été chargé des affaires étrangères à Tours, disait à Versailles devant la Commission d'enquête : « Ce qui était certain, c'est que l'Autriche était tellement engagée de notre côté, que son Gouvernement ne pouvait pas se retourner de longtemps, et qu'il a fallu une lettre directement adressée par le nouvel Empereur d'Allemagne
après sa consécration, holas ! ici même, à Versailles, pour faciliter au Gouvernement autrichien sa réconciliation avec la Prusse. Et en cela M. de Bismarck a été encore une fois très habile, car il s'est attaché complètement, de cette façon, FEmpire austro-hongrois. On se semait si bien engagé vis-à-vis de nous que, pour s'excuser, on nous disait alors, du côté de FAutriche, que ces nouvelles relations nous aideraient à obtenir de meilleures conditions quand viendraient les négociations de paix ».
L'Autriche était donc engagée envers Napoléon III. Mais, plus encore que pour la Russie," les événements du 4 Septembre la délièrent de ce que « les lettres échangées entre les deux Souverains » — dont Fun venait d'être remplacé par Jules Favre, — avaient stipulé.
Pour Fltalie, le changement fut plus décisif encore, on Fa vu dans le chapitre précédent. Malgré ce cri de Jules Favre : « si Fltalie nous refuse son concours, elle est déshonorée », elle hésitait à céder aux sollicitations du Prince Napoléon, chargé de mission auprès du Roi son beau-père; mais elle n'hésita même plus à nous refuser tout concours lorsque la France fut représentée par MM. Jules Favre et Sénart. Au lieu d'envoyer ses soldats à notre secours dans l'Est, elle les envoya vite à Rome, où ils prirent notre place. Et le gouvernement français du 4 Septembre les félicita!
Ainsi les hommes du 4 Septembre sont venus brusquement délier de ses engagements envers nous FAutriche; de ses liens de reconnaissauce et de famille envers nous le roi Victor-Emmanuel; de ses promesses à FEmpereur des
Français l'Empereur de Russie. Et c'est Jules Favre qui, dans son livre sur le Gouvernement de la Défense nationale, ose s'écrier en parlant du gouvernement impérial : « Le gouvernement qui avait si follement précipité la France dans cette formidable aventure n'avait imaginé aucune combinaison, offert aucun traité, prévu aucun rapprochement! Que dis-je? Il s'était efforcé de rester seul et de liguer contre lui de puissants ennemis. Si, comme il n'en faut plus douter, aveuglé par sa propre infatuation, voulant à tout prix cliercher dans les hasards d'une campagne le prestige qui lui échappait, il avait saisi le plus détestable des prétextes pour se jeter sur la Prusse, etc. » C'est là ce que J. Favre et Thiers (1) se sont obstinés à dire, faisant croire que c'était Napoléon III qui avait saisi un prétexte pour se jeter sur la Prusse, tandis que M. de Bismarck lui-même a fini par avouer que c'est lui, Bismarck, qui a voulu la guerre et a mis la France dans l'impossibilité de re^iuser le duel.
L'invasion allemande vengeait, d'ailleurs, cer; tains politiciens français ! L'un d'eux, M. Ernest Picard, n'a-t-il pas dit : « La conquête de nos libertés vaut bien la perte de deux provinces? »
(1) La cause de la France comptait des partisans chaleureux, de l'autre côté de la Manche. Un membre de la Chambre des Communes, M. Torrens, avait même annoncé un discours favorable à notre cause . La veille de la séance : on lui dit, « Les ministres connaissent à peu près votre argumentation ; vous allez démontrer qu'en réalité la Prusse a provoqué la guerre, ce qui est parfaitement vrai ; mais au moment où vous formulerez cette proposition, on vous répondra que le représentant de la France, M. Thiers, a reconnu lui-même que la provocation était venue de la France, et vous n'aurez qu'à vous asseoir. » Le discours ne fut pas prononcé. — Emile Ollivier, Thiers dans l'histoire.
Et l'orléaniste académicien Vitet, dans sa cinquième lettre sur le siège de Paris, a écrit : (( Quand je mets en regard les maux qu'elle me rappelle, cette désastreuse année 1870, et les biens qui, je Fespère, découleront de ces maux, que dis-je? ceux-là même que nous goûtons déjà, j'hésite à la maudire, et j'entrevois un temps où, au milieu de nos tristesses, tout compte fait, tout bien pesé, nous la bénirons. Et d'abord n'a-t-elle pas vu tomber l'Empire?... L'année qui a cet honneur de porter à son compte une telle délivrance, si meurtrière et si fatale qu'elle soit d'ailleurs, n'est pas une année stérile. Il ne faut la maudire qu'à demi et ne lui lancer l'anathème qu'en y mêlant la gratitude » . Voilà le patriotisme de certains politiciens français remerciant l'Allemagne! (1)
(1) M. Albert Duruy affirmait avoir entendu cette parole : c( Nous souhaitons un Waterloo ! » La Gazette d'Italie, qui ôtait fort au courant des vues secrètes des adversaires de Napoléon III, disait après nos premiers revers : « Jusqu'à la catastrophe de Sedan, les républicains de Paris attendaient avec anxiété les nouvelles du théâtre de la guerre, tremblant d'apprendre quelque grande victoire de l'Empereur, alors que toutes leurs espérances reposaient sur sa défaite, comme ne l'a que trop prouvé l'événement. » Dans le Réveil du 14 juillet, M. Delescluze n'a-t-il pas écrit: «: Si les Prussiens sont battus, si le çhassepot l'emporte, le gouvernement personnel deviendra plus exigeant que jamais et la liberté sera refoulée dans les limbes. » Un publiciste allemand écrivait à cette époque, dans le journal le Standard : « Les Républicains français flairaient dans les désastres de leur patrie les seuls moyens qui leur restaient de satisfaire leurs vengeances et d'assouvir leur ambition. » {Ils en ont menti par un rural, quarantième édition. — Amyot, éditeur.)
Combien plus patriotique en 1854 la conduite du républicain Barbes, pendant la guerre de Crimée ! Quelques républicains, craignant aussi déjà que la victoire « réconfortât l'Empire, » faisaient des vcei x pour la défaite de nos armes. Barbés l'apprend, il s'en indij^ne, et du fond de sa prison il écrit : « Hélas ! il ne nous manquait plus que de perdre le sens moral, après avoir perdu tant d'autres choses. »
Quant aux causes militaires de nos échecs, nous n'avons pas à les juger ici. Mais, sans même rappeler l'aide involontaire que certains journaux de Paris fournirent à renvahisseur(l), peut-on prétendre que les fautes des maréchaux Lebœuf et Bazaine tiennent à l'origine plébiscitaire du gouvernement ou à l'organisation intérieure du pays? Que le gouvernement soit issu des plébiscites comme la République de Napoléon et comme l'Empire, ou d'une acclamation de quelques groupes comme le gouvernement du 4 Septembre, ou du vote d'une Assemblée comme le Principat de M. Thiers, toujours des ministres peuvent se tromper ou tromper, et des généraux trahir. Dumouriez,
(1) Voici ce qu'on lit dans le compte rendu officiel des opérations de l'armée allemande : « Le général de Moltke au prince royal : On me télégraphie à l'instant que le journal français Le Temps, dans son numéro de mercredi soir,
23 août courant, affirme que le Maréchal Mac-Mahon a pris tout à coup la résolution de marcher au secours de Bazaine et a déjà quitté Reims avec toute son armée. » — « A six heures du soir, le 26 août, la deuxième division de cavalerie prussienne envoya au prince royal la confirmation du départ pour Reims de l'armée du maréchal de Mac-Mahon ; elle se trouvait dans un article du journal français le Siècle daté du
24 août. »
Quelle est l'opinion du général Lewal ? Il dit : « C'est un journal de Paris, lu en Angleterre, et dont le contenu fut communiqué télégraphiquement aux Allemands, qui leur a fourni la première nouvelle de la marche déjà commencée du maréchal de Mac-Mahon, de Reims vers l'Est. On n'en soupçonnait rien au grand quartier-général allemand. On n'y crut pas tout d'abord et le mouvement sur Ghâlons continua. Néanmoins, on lança de nombreuses pointes de cavalerie, dans l'après-midi du 25 août, avec la mission de vérifier l'indication donnée par le journal. Le 27 au matin, plusieurs rapports en confirmèrent l'exactitude. Sans cette indication de la presse de Paris, les Allemands n'auraient connu le mouvement du maréchal de Mac-Mahon que vingt quatre heures plus tard ; et ce retard pouvait modifier bien des choses. »
Moreau et Pichegru ont précédé Bourmont. Marmont et Bazaine.
Certes le maréchal Lebœuf se trompait lourdement et trompa lamentablement son pays quand il déclara, même en Conseil des ministres, que l'armée était prête. Mais, aujourd'hui encore, malgré ce cruel exemple, n'avons-nous pas des ministres de la g'uerre et de la marine qui se trompent (1) ou que l'on trompe sur l'état de
(1) On sait que récemment la petite troupe commandée par le lieutenant-colonel Bonnier aux environs de Tombouctou se laissa surprendre et massacrer ; cela inspire à plusieurs journaux ces réflexions opportunes : « Pendant la guerre de 1870, nous apprenions à chaque instant que les troupes françaises avaient été surprises. On se rappelle notamment que le corps du général de Failly fut entouré par les Prussiens au moment où il préparait le café. Une telle imprévoyance indignait les Français et étonnait les étrangers. Quand nous avons lu que la petite troupe du Soudan avait été massacrée, elle aussi, par surprise, une angoisse nous est venue : n'aurions-nous rien appris depuis 24. ans? »
Dans La Libre Parole du 23 juin 1894, M.Drumont exprime un sentiment qui, nous l'espérons, est trop pessimiste lorsqu'il parle de gens habitués à réfléchir et qui sentent « ce qu'il y a derrière ce décor trompeur qui ne fait illusion qu'aux imbéciles et aux badauds. Ils discernent, à des signes trop certains, — ajoute M. Drumont, — que tous les abus d'autrefois ont subsisté dans l'armée et que les terribles leçons de 1870 n'ont rien appris. à ceux qui sont influents au ministère de la Guerre. »
Livrée à quelques coteries qui sont maîtresses de l'avancement et en disposent pour leurs courtisans, notre armée n'aurait-elle pas besoin plus que jamais d'être délivrée du favoritisme? Un exemple qui nous est cité entre mille par M. Clemenceau, dans le journal La Justice, et qui atteste le manque d'autorité morale du gouvernement sur nos chefs militaires, Voici le cas : « La Commission supérieure de classement s'est réunie pour arrêter la liste des officiers devant composer le tableau d'avancement pour l'année 1894. Suivant la tradition, chaque commandant de corps d'armée est arrivé avec sa liste personnelle. Et le marchandage a commencé. Or, dès l'ouverture du marché, un des généraux les plus influents demanda à ses camarades de lui accorder une dernière faveur : l'inscription de son fils au tableau d'avancement pour le grade de chef de bataillon. Le can-
notre système militaire, et de nos approvisionnements ou de nos arsenaux? Sur ce point, le contrôle actif et permanent des Assemblées est indispensable, sous tous les régimes. Les enquêtes récentes sur notre marine de guerre ne montrent-elles pas à quel point les renseignements officiels sont souvent faux et les ministres eux-mêmes tenus dans l'erreur?
En 1870, le maréchal Lebœuf, qui avait succédé au maréchal Niel et qui jouissait, comme le maréchal Bazaine, de la confiance de MM. Jules Favre, Jules Ferry, Picard, Gambetta, etc., était aveuglé par son optimisme. Yoici ce que le baron Jérôme David a raconté : « J'avais été délégué, le 1 1 juillet, par un groupe important de la droite, pour interroger le maréchal Lebœuf sur la situation de notre armée et de nos ressources militaires. Ma quahté de vice-président du Corps Législatif me valut un accueil plein d'abandon; le ministre m'affirma, avec des détails minutieux, que nous étions prêts à entrer en campagne; que notre armement était supérieur à celui de la Prusse; que nous avions une avance très marquée sur l'Allemagne pour la
didat ainsi présenté, était si loin des conditions à remplir d'ordinaire pour justifier une pareille faveur, que les généraux hésitèrent, sans doute, à faire droit à la demande exorbitante de leur collègue. Mais un refus était impossible. Chaque membre de la Commission avait besoin, pour ses favoris, de l'appui de tous ses camarades. Et le capitaine obtint l'unanimité des voix. »
Pour la marine; voici notamment ce que M. Auguste Vacquerie écrivait récemment dans le Rappel : « La Chambre, depuis vingt ans, a voté tous les crédits qu'on a voulu pour la marine ; en une seule fois, elle a donné quarante millions supplémentaires pour reconstituer les stocks. Et vous voyez comme les stocks ont été reconstitués ! Qu'est devenu l'argent ? 11 faut qu'on sache à quoi il est allé — ou à qui. »
concentrai ion des troupes, pour la réunion et la mobilisation de nos contingents. Enfin, il manifestait la confiance la plus absolue. »
Cette confiance absolue, le maréchal Lebœuf la manifestait à Napoléon III. Dans un article du Figaro, M. Alfred Darimon, examinant cette question des responsabilités en ce qui concerne la note indiquant nos effectifs^, conclut : « On peut se demander, après cela, si l'Empereur a eu connaissance de la note vraie. Elle réduisait à 288,000 hommes les forces en ce moment disponibles. » Le Figaro a publié cette lettre du colonel Verly qui, commandant les Cent Gardes, écrivait de Metz, le 7 août : a Nous avons contre nous, pour le moment, près de 500,000 hommes ; et l'incurie ou l'erreur du ministre de la guerre ne nous permet d'avoir en ligne que 210,000 hommes, au lieu de 430,000 qu'il avait déclarés prêts à l'Empereur. Les réserves sont encore chez elles. Nos hommes se battent comme des lions; mais, quand ils ont bousculé un ou deux Corps, ils ont devant eux des troupes fraîches. La victoire est impossible. Il ne nous reste plus que la résistance opiniâtre et l'appel à la nation. Que Dieu sauve la France! Priez pour l'Empereur. »
Quant au maréchal Bazaine, qui livra Metz, il fut imposé à Napoléon III. C'est à la suite d'une démarche de MM. Jules Favre et Ernest Picard que le commandement en chef de Tarmée fut donné au maréchal Bazaine (\). Ce dernier
(l)La conduite de Bazaine au Mexique fut si singulière, il afficha si ouvertement des visées de dictature, que Maxinailien demanda le rappel en France du général en chef dont on connaissait, d'ailleurs, à Paris, le caractère sournois et hypo-
et le général Trochu étaient, en effet, très en faveur auprès des membres de l'opposition dans le Parlement. Dès le 9 août, jour de la rentrée des Chambres, M. Latour-Dumoulin avait pro posé M. Trochu comme ministre de la guerre et président du Conseil; et M. Jules Favre luimême n'avait pas craint de prononcer le nom du maréchal Bazaine, derrière lequel il s'était abrité pour attaquer l'Empereur, de la façon la plus odieuse et la plus injuste. Sans aller aussi loin que semblait désirer l'opposition, en ce qui concernait le général Trochu, le gouvernement avait cru cependant devoir lui faire cette double concession.
Au cours delà séance du 13 août, le général de Palikao, ministre de la guerre, s'était vu obligé d'expliquer lui-même la portée du décret relatif au maréchal Bazaine.Il avait ainsi fourni à la gauche l'occasion d'acclamer son nouveau protégé. « Plusieurs d'entre vous, disait le comte de Palikao, ont paru émus d'une inser-
crite. Le général Castelnau fut dépéché en mission auprès de lui. Et, après de multiples incidents peu honorables pour Bazaine, le général en chef dut résigner ses fonctions, abandonner ses projets ambitieux et regagner la France, où il rentra « à l'état de César avorté », suivant l'expression de l'un de ses biographes. A son retour en France, Bazaine était en pleine disgrâce. Il se vit refuser, au débarquement, les honneurs militaires dus à son grade. Il fut éloigné des Tuileries. Peut-être cette sorte de mise à l'index ne fut-elle pas étrangère à la confiance que l'opposition accordait au soldat auquel l'Empire tenait rigueur.
D'ailleurs, on n'a qu'à relire les journaux du mois d'août 1870, le Siècle, par exemple, alors rédigé par MM. Henri Martin, Ténot, Taxile Delord, etc., et l'on verra qu'à chaque page les rédacteurs républicains demandent si c'est bien enfin Bazaine qui commande? Le gouvernement impérial n'avait aucune confiance en Bazaine, qui avait été mis en disgrâce au retour du Mexique ; mais la gauche y tenait d'autant plus.
tien qui a lig-uré ce matin à ï Officiel. Le décret nommant le maréchal Bazaine est daté du 9, tandis que la démission du maréchal Lehœuf est du 12. C'est dans cet intervalle de trois jours que le maréchal Bazaine a été investi du commandement en chef, ce qui n'implique aucun commandement en dehors du sien. » — « Aucun commandement supérieur? » s'étaient écriés M. Guyot-Montpayroux et plusieurs de ses collègues. (( Aucun commandement, ni au-dessus, ni à côté, » avait répondu le général de Palikao. — (( De tous les Corps d'armée? » avait-on ajouté à gauche. — a De tous les Corps d'armée, » avait encore répondu le ministre. La gauche s'était enfin déclarée satisfaite; et Tun de ses membres, M. Barthélemy-Saint-Hilaire, avait dit en son nom : « Cela rassurera le pays, w
Plus tard cependant, après la capitulation de Metz, Gambetta n'a-t-il pas représenté le maréchal Bazaine comme ayant été « l'agent de Napoléon III » pour trahir ! !
La trahison du maréchal Bazaine assura définitivement le succès de l'invasion. Dans ses Mémoires, le comte de Beust rapporte cet aveu : (( Le prince de Bismarck m'a dit lui-même que la continuation du siège de Paris aurait été douteuse, si Metz avait pu se défendre encore quinze jours. » Or, Metz capitulant et notre seconde armée étant ainsi prisonnière, il parut que la nécessité de convoquer en France une Assemblée et de traiter de la paix s'imposait à tous.
Mais l'Allemagne consentirait-elle à traiter de la paix avec le gouvernement du 4 Septembre que ni la France ni l'Europe n'avaient
reconnu? D'autre part, le gouvernement du 4 Septembre consentirait-il à consulter la France par des élections? Enfin ne fallait-il pas commencer par conclure un armistice?
C'est à cela que M. Thiers, qui reparaît ainsi dans la politique avant de prendre la direction du gouvernement, s'employa d'abord, et non sans succès; car Farmistice, avec faculté de ravitaillement pour Paris, semblait obtenu lorsque survint à Paris l'insurrection, — un instant victorieuse, — du 31 octobre, qui compromit tout.
(( Il est à remarquer — a dit le général Ducrot, — que les attaques de l'ennemi du dedans et de Fennemi du dehors ont presque toujours eu lieu en même temps... La tentative d'envahissement du Corps Législatif le 9 août, F émeute du 12 août, le 4 septembre, le 31 octobre, le 22 janvier... correspondent, à quelques heures près, aux plus sanglants événements de la guerre ».
Dans la séance du Corps Législatif, le 24 août, le ministre de la guerre avait déjà dit : « Il y a des Prussiens dans la population de Paris, et je puis vous le prous^er (1). C'est donc
(1) « Nous ne croyons pas surprendre le lecteur en affirmant que la ville de Pans regorgeait d'agents prussiens, agents de tout rang, de toute espèce et de toute nationalité. Il nous serait facile de le prouver. Mais en vérité les preuves sont si nombreuses, elles ont été déjà si souvent répétées, que ce serait un travail aussi long que superflu. Les documents se multiplient et s'accumulent chaque jour, à ce point que l'histoire du 4 Septembre, journée néfaste, qui prit les malheurs de la France et en fit des désastres; l'histoire du 4 Septembre ne pourra pas s'écrire sans mettre en évidence la complicité des agents prussiens qui, répandus dans les rangs de la populace, la poussaient au-devant de ses cpupables tribuns. » Fasse et présent, par Memor.
contre Fennomi extorieiir cl contre l'ennemi intérieur que nous dirigeons tous nos efforts et nous ne cesserons que quand la patrie sera délivrée de l'ennemi extérieur et que nous aurons réduit à l'impuissance l'ennemi à l'intérieur ». Sans doute, Jules Favre avait répondu : « Non, celui qui guetterait la défaite pour asseoir sur les ruines nationales les bases de ses espérances, celui-là serait un citoyen qui devrait être trois fois maudit! » Mais qu'avait-il fait lui-même?... Etlajournéedu 31 octobre est-elle autre cbose qu'un 4 Septembre manqué?
Car cette insurrection ne triompha qu'un instant, cette fois, en attendant la Commune de 1871; et le gouvernement du 4 Septembre parvint à la dompter. Quant à l'armistice avec ravitaillement, voici ce qu'il en advint : « Il est aujourd'hui de notoriété — déclare Jules Favre, — que la Prusse avait accepté les conditions du Gouvernement de la Défense nationale pour l'armistice proposé par les puissances neutres, quand la fatale journée du 31 octobre est venue compromettre une situation qui était honorable et digne, en rendant à la politique prussienne ses espérances et ses exigences ».
(( Vous voyez, dit M. de Bismark au roi Guillaume, j'allais faire un très grand sacrifice, j'allais sacrifier trente jours de vivres qui, en réalité, auraient peut-être valu deux mois de subsistance aux assiégés: et ce sacrifice eût été inutile. La paix n'eût pas été plus facilement conclue dans deux mois qu'aujourd'hui ».
C'est pour cela que M. de Bismark répondit à notre négociateur : « Oui, la révolution du 31 octobre n'a pas réussi, mais tout est changé. »
Et M. Tliiers ajoute : « Les Prussiens eurent l'espoir de voir se produire dans Paris un état d'anarchie qui favoriserait singulièrement leurs desseins. En conséquence M. de Bismark s'arrêta court sur la question du ravitaillement et posa comme ultimatum : point d'introduction de vivres ou l'abandon des forts ».
Dans son rapport, M. de Rainneville conclut : (( Nous pouvons conclure de ce qui précède que le gouvernement de Paris par sa faiblesse politique, et M. Gambetta par une proclamation au moins bien imprudente, ont, à des degrés divers, une part de responsabilité dans la rupture des négociations qui allaient aboutir à un armistice avec ravitaillement ».
On devait aboutir aussi à l'élection d'une Assemblée. Le gouvernement du 4 Septembre était-il impatient d'y arriver? On en doute. Toutes les dépêches de ses préfets, alors et plus tard, se résumaient en ces mots : « Pas d'élections! » Et bien que, dès le 8 septembre, M. Jules Favre eût déclaré que a les Cours de l'Europe attachaient une importance extrême à l'élection d'une Assemblée », le décret du 24 septembre les avait ajournées déjà; ce qui amenait George Sand à protester, au nom de l'opinion publique en ces termes : « Nous appeler tous à la résistance désespérée en nous imposant les plus terribles sacrifices, c"est d'une audace généreuse et grande. Nous empêcher de voter, c'est dépasser la limite de l'audace, c'est entrer dans le domaine de la témérité. Ou bien encore c'est, par suite d'une situation illogique, le fait d'une illogique témérité. On nous juge capables de courir aux armes un contre dix, et on nous
trouve incapables pour discuter par la voix de nos représentants les conditions d'une paix honorable! Il y a là contradiction flagrante. Ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu'il est dérisoire d'appeler à la gloire des combats ».
Donc, pas d'élections (1). ni en septembre, ni en novembre, puisque tout armistice est redevenu impossible, malgré les efforts de M. Thiers. Peut-on alors préparer directement la paix, sauf à la faire ratifier ensuite par le pays? Quelles eussent été alors les conditions de la paix?
Dans l'entrevue de Ferrières, le 20 septembre, Jules Favre avait incidemment cherché à connaître les intentions de M. de Bismark. Il rapporte lui-même, dans son livre intitulé le Gouve?vieme7it de la Défense nationale, la conversation qui eut lieu. M. de Bismark ayant dit qu'il voulait notamment Strasbourg, comme étant la clef de la maison, Jules Favre s'écria : « Alors c'est l'Alsace et la Lorraine? » M. de Bismark avait répondu : « Je n'ai pas parlé de la Lorraine. Mais, quant à l'Alsace, je suis très net. Nous la regardons comme absolument indispensable à notre défense. »
A ce sujet, dans une séance de l'Assemblée nationale, le 16 juin 1871, voici ce que déclarait M. de Valon, rappelant à l'Assemblée ce qui s'était passé dans le 8*^ bureau, le 17 février, à
(1) « Le cour» des négociations n'a fait que me convaincre d'une chose, c'est que les membres du Gouvernement actuel en France, dès leur avènement au pouvoir, n'ont pas voulu sérieusement laisser l'opinion du peuple français s^exprimer par la libre élection d'une représentation nationale. » Circulaire de M. de Bismarck du 8 novembre 1871.
Bordeaux : « M. Jules Favre nous a dit que, à Ferrières, c'est-à-dire le 20 septembre, il avait été question d'autre chose que de l'armistice et que le mot de paix avait été prononcé. Il nous a dit que, à Ferrières, M. de Bismark lui avait proposé de faire la paix, moyennant la cession de Strasbourg et de sa banlieue ».
A la séance du lendemain, Jules Favre répond qu'effectivement il eût été possible de traiter dans les conditions rapportées à la séance de la veille. Et voici donc ce qu'il avait dit : « A Ferrières, en effet, M. de Bismark m'avait parlé d'une paix possible au prix de la cession de Strasbourg et de sa banlieue, et je ne sais si ma conscience ne me reprochera pas de n'avoir pas saisi l'occasion qui m'était offerte. Mais je n'eus pas le courage de désespérer de la victoire pour mon pays. Et, si nous avons une consolation dans nos malheurs, c'est que du moins la France est libre d'elle-même et n'a pas de maître, etc. »
Telle est la paix qu'on pouvait obtenir, le 20 septembre, bien que, en renversant le gouvernement impérial, on eût diplomatiquement et militairement augmenté les chanees de l'invasion allemande. Quant à M. Thiers, le 30 octobre, autorisé à voir MM. Jules Favre, Trochu, Picard, etc., pour traiter de l'armistice, il disait à ces messieurs : « Si j'ai un conseil à vous donner, acceptez l'armistice, même sans ravitaillement, afin de pouvoir convoquer une Assemblée, sous le plus bref délai possible, et, à l'aide de cette Assemblée, d'arriver à traiter des conditions de la paix. Je ne crois pas que la situation du pays et des armées soit telle que
la continuation de la lutte puisse amener un bon résultat. Aujourd'hui, la paix vous coûtera l'Alsace et deux milliards. Plus tard, indépendamment des maux et des souffrances de la guerre, la paix vous coûtera l'Alsace, la Lorraine et cinq milliards. »
Et, le 2 novembre, M. Thiers renouvelait cette même déclaration en disant à M. Jules Favre, comme le relate encore le rapport de la commission d'enquête : « Aujourd'hui, je crois que nous obtiendrons la paix aux conditions suivantes : l'Alsace et deux milliards. Plus tard, nous aurons à subir des ruines nouvelles et plus considérables. Les Allemands nous demanderont certainement T Alsace, la Lorraine et cinq milliards. Eh bien! dans ces conditions, je crois qu'il est préférable d'accepter la paix maintenant (1). »
M. Dréo, secrétaire du Gouvernement, nous a conservé le procès-verbal de la séance tenue à l'hôtel de ville le 5 novembre, par le gouvernement du 4 septembre : « M. Jules Favre,
(1) A son retour de Versailles, M. Thiers raconta tout au long, dans les salons de l'évêché d'Orléans, les péripéties de ses négociations d'armistice. Sur la question des conditions possibles de la paix, voici les paroles qu'il mettait dans la bo'iche de M. de Bismarck : « Si Paris veut nous forcer à le piendre, nous resterons ici jusqu'à ce que la faim le réduise à capituler. Nous n'emploierons pas le bombardement ; mais nous serons plus exigeants, nous demanderons cinq milliards, toute la Lorraine et toute l'Alsace. — Et si nous traitions aujouri'hui ? demande M. Thiers. — Nous ne réclamerions, reprend M. de Bismarck, que deux milliards. Nous vous laisserions Metz ; vous nous donneriez, derrière cette ville, la Lorraine allemande ; vous garderiez la partie supérieure du Haut-Rhin ; vous céderiez Strasbourg et le reste de l'Alsace... Voilà la paix que je vous offre; j'aurai de la peine à décider le roi, mais je finirai par le convaincre. » Récits de l'Invasion, Journal d'un bourgeois d'Orléans, par Auff. Boucher.
avant de rendre compte de son entrevue avec M. Thiers à Sèvres, demande que M. le g-énéral Ducrot soit admis à la séance, afin de corroborer avec ses souvenirs personnels le récit de l'entretien auquel il a assisté. M. le général Ducrot présent, M. Favre raconte Tentrevue de Sèvres avec M. Thiers. Il en résulte que le Gouvernement prussien n'accepte un armistice de 25 jours que sans ravitaillement. Quant aux conditions de paix incidemment abordées par M. de Bismarck dans ses conversations avec M. Thiers, elles seraient : maintenant la cession de TAlsace avec trois milliards d'indemnité; après la prise de Paris, la cession de l'Alsace et de la Lorraine avec cinq milliards d'indemnité. »
Et, après cet exposé de M. Jules Favre, voici, d'après M. Dréo, la conclusion : « M. Garnier- Pag-ès dit que pour lui il repousse absolument et sans phrases l'armistice sans ravitaillement et la paix avec l'abandon de l'Alsace. Il ne reste donc plus, devant lui, qu'une question militaire à traiter. M. le général Trochu est d'un avis conforme à celui de M. Garnier- Pagès. » Le g-ouvernement repoussait ainsi toute paix qui comporterait l'abandon de l'Alsace. Nous ne jugeons pas, nous exposons.
Voici comment M. Thiers, qui a vu à l'œuvre les hommes du I Septembre, s'est exprimé sur leur compte en juin 1871 : « Les hommes qui ont fait la révolution du 4 septembre ont eu. à mes yeux, un tort : celui d'avoir voulu prolonger la guerre au-delà de l'intérêt bien évident du pays... Ils se sont trompés, gravement trompés; ils ont prolongé la défense
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au-delà de toute raison; ils ont employé les moyens les plus mal conçus qu'on ait employés à aucune époque, dans aucune guerre. Oui, messieurs, nous étions tous révoltés, je l'étais comme vous tous, contre cette politique de fous furieux qui mettait la France dans le plus grand péril. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.) Pour continuer cette politique insensée, on avait Faudace de vouloir ôter au pays l'exercice de ses droits: on ne voulait pas qu'il y eût une Assemblée. Pour moi, j'ai lutté autant qu'on le pouvait, à Tours et à Bordeaux, contre cette prétention anti-nationale,, atroce par ses résultats, arrogante, insolente, de vouloir, à quelques-uns qu'on était, se substituer à tous, contre la France elle-même, quand il s'agissait de son salut!... (Nouveaux applaudissements.) Eh bien, je ne sais quelle puissance a éclairé les aveugles qui voulaient Qous pousser dans un abîme encore plus profond que celui où la France était tombée!... L'x\.ssemblée a été convoquée. Alors, vous avez songé à une seule chose, à enlever le pouvoir aux hommes aveuglés, aux despotes qui prétendaient retenir la France dans leurs mains ! ... »
C'est dur pour ces hommes du 4 Septembre, qui ne connaissaient comme « despote » que Napoléon III et qui s'entendaient ainsi qualifier de despotes à leur tour!
Despotes pour despotes, au lendemain de la défaite de Sedan, tandis que sur Strasbourg et Metz flottait encore notre drapeau, le gouvernement de Napoléon III, — nous l'avons établi, — pouvait encore compter sur l'intervention amicale des Empereurs de Russie et d'Autriche,
io4 LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON
ainsi que sur raffectueux appui du roi Victor- Emmanuel.
En laissant remplacer au pouvoir Napoléon HT par MM. Jules Favre, Glais-Bizoin, Gambetta, Jules Ferry, Jules Simon, etc., qu'est-ce que la France a gagné? Et que n'a-t-elle pas perdu! C'est ce que tout patriote doit se demander. On luttait « pour Fhonneur, » dit-on? C'est bien. Mais si cet honneur nous coûte deux chères provinces que, vingt ans après, nous n'avons pas encore eu l'honneur de délivrer?...
Ainsi nous n'avons plus Strasbourg, nous n'avons plus
Metz, la chaste maison des vieux Frnncs chevelus!
Ces villes, ces cités, déesses crénelées,
Ce teuton nous les a tranquillement volées !
Ainsi le Chasseur Noir a ces captives-là!
Ainsi ce cavalier monstrueux, Attila,
Horrible, les attache aux arçons de sa selle;
A l'un pend l'héroïne, à l'autre la pucelleî
Et les voilà, râlant dans le carcan de fer,
Metz où régna Clovis, Strasbourg d'où vint Kléber!
Le vautour a ces monts et ces prés sous son aile !
Et tout cela pourtant, c'est la France éternelle!...
Oui, — le poète a raison, — Strasbourg et Metz, c'est encore la France éternelle. L'honneur national nous oblige à reconstituer cette unité et à bien constater dans quelles fautes on tomba jadis, afin que la République française n'y retombe plus.
Pour être forte, la France doit être unie. Pour être unie, elle doit avoir une République telle que tous les bons Français y aient place. Pour que tous les bons Français y aient place^
quoi de mieux indiqué, quoi de plus loyal que de provoquer la consultation plébiscitaire de la nation et d'habituer enfin tous les citoyens Français à s'incliner unanimement devant elle?
Malheureusement, ce n'était pas M. Thiers., ancien ministre de Louis-Philippe, qui pouvait comprendre cette politique vraiment républicaine et rendre à la République en France les origines plébiscitaires que nos pères de la Révolution française proclamaient indispensables à toute démocratie.
Cette origine plébiscitaire cependant, les hommes du 4 Septembre dans Paris avaient dû se la procurer à leur tour afin de l'invoquer contre leurs rivaux du 31 octobre. C'est ainsi que ces adversaires du plébiscite demandaient, le 3 novembre 1870, à un plébiscite la consécration de leur autorité improvisée.
Ce ne fut pas sans faire « un peu la moue » que MM. Jules Favre, Jules Ferry et leurs collègues s'y décidèrent. Le maire de Paris, M. Etienne Arago, en rougit presque et, dans son livre sur r hôtel de ville de Paris pendant le siège, il donne l'explication que voici: «Beaucoup de sincères et sages républicains blâmèrent la forme plébiscitaire, qui réveillait de bien tristes souvenirs et qu'on allait appliquer à l'exercice d'un droit électoral. Mais la situation de Paris assiégé, la crainte de nouvelles tentatives criminelles commandèrent à la population le sacrifice d'un principe. » Vous avez bien lu?...
Ainsi, recourir au plébiscite, c'est « le sacrifice d'un principe! )) De quel principe?... 0 Danton, ô Vergniaud, ô Ledru-RoUin, qu'eussiez-vous dit de ce républicain qui s'appelle Arago et qui
déclare que s'incliner devant le grand principe républicain du plébiscite, c'est « sacrifier un principe! » Et Gambetta lui-même eût certes dû souffrir d'entendre cette excuse de M. Etienne Arag'o, lui qui. Je 5 avril de cette même année, dans son fameux discours sur le plébiscite, discours dont nous reparlerons, n'hésitait pas à proclamer ceci : « Le plébiscite est une sanction désormais nécessaire, dans les sociétés qui reposent sur le droit démocratique, pour donner au pouvoir la sanction que les anciennes monarchies trouvaient dans le droit divin. »
Quant à M. Jules Simon, qui se défend d'admettre le principe plébiscitaire de toute République démocratique, comment s'excuse-t-il d'avoir eu recours à ce plébiscite du 3 novembre 1870 pour consacrer son g-ouvernement? L'explication est plus diffuse, plus entortillée encore que celle de M. Etienne Arago et plus burlesque. La voici : « Mettre aux voix le g-ouvernement tout entier sous la forme d'un plébiscite? Ce dernier procédé fut accepté comme le seul qui permettait un vote immédiat, et qui ne menaçait pas de créer des divisions entre les partis. Il fut donc décidé que Paris voterait le jeudi 3 novembre, par OUI ou par non, sur le gouvernement; et qu'il élirait les maires et leurs adjoints le samedi. On n'a pas manqué de dire que, après avoir tant attaqué le plébiscite impérial, nous avions eu recours à un plébiscite républicain. En vérité, il n'y a de commun entre les deux votes que le mot. Nous reprochions au plébiscite impérial, premièrement, d'agiter inutilement et dangereusement le pays dans un intérêt purement dynastique; secondement, d'être une imposture.
Nos motifs pour consulter la population de Paris étaient trop évidents et trop urgents pour qu il tut même possible de les discuter. Quant à la sincérité du vote, elle était cette fois entière et, quand nous aurions été capables de chercber à peser sur les électeurs, ou à falsifier les résultats du scrutin, tous les moyens nous manquaient pour cela. Nous n'avions ni le budget de l'Empire, ni sa police, ni son armée, ni ses fonctionnaires, ni l'habitude et la possibilité de répandre de fausses nouvelles, ni la résolution de rester quand même, si le scrutin nous donnait tort, ce qui avait été la grande force de Bonaparte en 1851 et 1870. Nous ne pouvions songer à faire élire un gouvernement par liste, comme le demandaient les partisans de la Commune ; car la défense ne pouvait ni subir un interrègne, ni courir les chances du hasard. Au lendemain de cette émeute d'abord triomphante et dont la garde nationale ne nous avait délivrés qu'après une hésitation, au moins apparente, de plusieurs lieures, il était naturel et nécessaire de demander à la majorité si, oui ou non, elle voulait nous maintenir. C'était le moyen le plus prompt de faire la lumière sur la situation, et de rendre à r autorité le ressort dont elle avait indispensa blement besoin pour maintenir le bon ordre et continuer la résistance. »
Tout ce verbiage tend à critiquer la façon dont le second Empire pratiquait le plébiscite;
mais sur le principe lui-même? Or, sans
nous attarder à comparer la liberté électorale du 3 novembre 1870 avec la liberté électorale dont jouissait le pays en mai 1870, pourquoi, — si le plébiscite est le moyen naturel de con-
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sulter la nation sur sa Constitution et sur son gouvernement, du moment ou « la sincérité du vote est entière, » — pourquoi n'avoir pas fait place à ce principe républicain dans la Constitution de la troisième République française?
Quoiqu'il en soit, dès que les résultats de ce plébiscite furent connus, le soir du 3 novembre, M. Etienne Arago, assisté de MM. Hérisson et Clamageran, proclama ces résultats à Fhôtel de vdlle en s'écriant : « Le g-ouvernement de la Défense a voulu se soumettre à la grande épreuve du suffrage libre universel. Cette épreuve lui est favorable. Jamais scrutin ne donna un chiffre aussi approbatif à un gouvernement. Retrempé dans vos suffrages, le nôtre reprendra une nouvelle force, etc. » Alors le président du gouvernement s'explique à son tour en ces termes : « Citoyens, vous nous avez donné la plus imposante consécration que jamais un pouvoir ait reçue. »
Puis, tous ensemble, tous les députés de Paris, MM. Arago et Pelletan, Garnier-Pagès et Ernest Picard, adressent au peuple une proclamation dans laquelle ils disent : « Citoyens ! DÉSORMAIS c'est Fautorité de votre suffrage que nous avons à faire respecter. » Oui, « désormais » ; car, avant le plébiscite du 3 novembre, vous n'exerciez qu'un pouvoir de fait. •
Et Jules Favre conclut solennellement :
(( Chers concitoyens, vous comprenez toute la valeur du suffrage universel; vous êtes dignes de le pratiquer dans toute sa liberté. Ce sufï'rage substitue la raison à la violence et montre oii est le droit... » Voilà ce que disaient du plébiscitej en ce temps-là, les républicains officiels !
LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON i59
— Ils confessaient bel et bien que « le plébiscite, c'est le droit », eux aussi!
D'ailleurs, leurs journaux acceptaient alors, comme nous, très ouvertement, le principe plébiscitaire.
Le Siècle disait : a Le gouvernement est MAINTENANT investi d'une autorité qui ne peut plus être contestée par personne. » Le plébiscite a donc du bon?...
Le Temps ajoutait ; « Le gouvernement doit se montrer pénétré de la conscience des pleins pouvoirs dont il est maintenant le détenteur légal. »
Le Journal des Débats concluait : « Le gouvernement vient de recevoir la consécration de LA LÉGALITÉ, après cclle de la nécessité. ))
Le Rappel lui-même avait fait voter oui. Les articles de MM. Lockroy, Henry Maret, Camille Pelletan, ne protestaient point contre le principe plébiscitaire.
Et aujourd'hui?... Aujourd'hui, il est des citoyens qui se disent républicains et qui repoussent l'appel au peuple ou plébiscite ! ! !
Dès lors, n'est-il pas établi que les vrais principes de la Révolution française, les traditions incontestables de la Répubhque, c'est nous qui les sauvegardons encore et qui les représentons?
Mais c'est M. Thiers qui d'abord va hériter de ce gouvernement de Paris et du gouvernement de Tours. Après d'autres lamentables désastres dont le récit ne rentrerait pas dans l'objet de notre étude, et à la fin desquels Jules Favre oubliait l'armée de l'Est, l'armistice s'était imposé pour procéder en France
aux élections g-énérales tant ajournées! (1) Les électeurs étaient convoqués en vertu de l'article deuxième de la convention d'armistice conclue à Paris avec la Prusse, le 28 janvier 1871, « dans le but de permettre au gouvernement de convoquer une Assemblée librement élue qui se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit être continuée, ou à quelles conditions la paix doit être faite. » Les élections eurent lieu le 8 février.
Cette Assemblée, ainsi élue, prétendit ensuite qu'elle avait été investie du pouvoir constituant et se mit à voter les lois constitutionnelles de la troisième République. Nous examinerons, dans le chapitre suivant, comment elle avait
(1) Dans son rapport à l'assemblée nationale, M. Chaper n'hésite pas à attribuer à M. Jules Favre la responsabilité des désastres de Bourbaki. « 11 résulte des dépositions des généraux de Beaufort-d'Hautpoul et de Valdan, que la question de l'armée de l'Est, débattue le 27 devant M. de Beaufort, ne fut pas résolue, mais ajournée au 28. Le 28, le général de Beaufort fut remplacé par le général de Valdan, qui n'avait pas mission de traiter les questions relatives à la province, et la question de l'armée de l'Est fut passée sous silence, ou ajournée. La convention fut signée ce jour-là telle que nous la connaissons. Ce n'est que plus tard, lorsque le désastre fut complet, que Ton revint entin à tracer la ligne séparative des armées dans les départements de l'Est. C'est donc M. Jules Favre seul qui a réglé cette question avec l'ennemi. » J. Favre s'excuse sur son trouble : « Nous avons arrêté avec M. de Bismarck les termes de la dépêche. A ce moment j'étais dans un très grand état de trouble, et cela se comprend. » Plus tard, Jules Favre prétendit que M. de Bismarck l'avait induit en erreur et que, par une habileté, ou plutôt une perfidie de rédaction qui avait échappé à son attention à lui, Favre, la dépêche avait été conçue en termes ambigus qui permirent aux Prussiens d'excepter l'armée de Bourbaki de l'armistice. Mais Jules Favre, pressé de questions devant la Commission d'enquête, est obligé de reconnaître qu'il est le seul auteur de la dépêche expédiée sous le contrôle de M. de Bismarek.
été élue et si elle avait reçu du peuple constituant un mandat constituant.
En tous cas, il fallait instituer un gouvernement provisoire. Et c'est ce que l'Assemblée fit aussitôt en nommant chef du pouvoir exécutif M. Thiers, par une résolution du 17 février, ainsi motivée: «L'Assemblée nationale, dépositaire de fautorité souveraine, considérant qu'il importe, — en attendant qu'il soit statué sur les institutions de la France, — de pourvoir immédiatement aux nécessités du gouvernement et à la conduite des négociations, Décrète, etc. )) L'Assemblée ne disait pas qu'elle statuerait sur les institutions de la France; elle disait : « en attendant qu'il soit statué... » par une Assemblée Constituante, sans doute?
Inaugurant ainsi son Principat, M. Thiers s'explique lui-même en ce sens : a Quand nous aurons relevé, du sol oij il gît, le noble blessé qu'on appelle la France; quand nous aurons fermé ses plaies, ranimé ses forces, nous le rendrons à lui-même, et, rétabli alors, ayant recouvré la liberté de ses esprits, verra comment il veut vivre. »
Le 27 mars 1871, M. Thiers disait encore : (( Nous n'avons accepté que la mission de défendre l'ordre et de réorganiser le pays, de manière à lui rendre la vie, la liberté cle ses opérations, le commerce, la prospérité, s'il se peut après d'aussi grands malheurs, et, quand tout cela sera rétabli, la liberté de choisir comme il le voudra, en ce qui concerne ses futures destinées. »
La paix signée, — et Ton sait combien elle fut plus cruelle que celle dont on eût admis
les bases à Ferrières le 20 septembre 1870, et même à Versailles en novembre 1870; ce qui n'empêcha pas l'Assemblée, à Bordeaux, de rendre responsable de cette paix cruelle (1) et du démembrement de la France TEmpereur Napoléon III dont les envahisseurs du Corps Législatif avaient renversé le gouvernement depuis cinq longs mois! — la paix signée, et le pays rendu à lui-aiême, va-t-on permettre au pays de voir et de dire comment il veut vivre?
Va-t-on laisser au pays la liberté de choisir comme il le voudra, en ce qui concerne ses futures destinées?
Et, si la forme républicaine peut seule se concilier avec la souveraineté du suffrage universel, avec le respect des principes de la Révolution française, va-t-on laisser le pays
(1) C'est la fameuse Proposition de déchéance présentée par MM. Wilson, Target, Baragnon, Girerd, Wallon etc., le 1" mai 1871 et qui était ainsi conçue : « L'assemblée confirme la déchéance de Napoléon III, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France. » Les députés, élus pour faire la paix, votèrent cela, sans savoir quel jour le suffrage universel avait prononcé la déchéance de Napoléon m.
Dans la séance du 23 décembre 1874, M. Rouher, qui fut élu plus tard, ripostait : « Probablement vou<i n'avez pas la prétention de prononcer la déchéance de la nation ? Et si la nation veut revenir à nous, elle n'a pas besoin de votre consentement. Elle est maîtresse. Elle est souveraine. » Depuis que M. Rouher a parlé ainsi, les députés de 1871 ont imposé en 1875 des lois constitutionnelles à la nation qui n'est plus maîtresse ni souveraine.
Ajoutons que, contre le vote de déchéance du l*"" mars 1871, cinq ou six députés seulement se levèrent. « Il y en a six, pas un de plus, — s'écria M. Wilson. — Je demande que cela soit constaté au Moniteur. » Donnons ici cette satisfaction à M. Wilson.
libre d'élire les mandataires qui prépareront la Constitution nouvelle et qui la lui soumettront ensuite, afin que la République ainsi constituée soit incontestablement celle que la France veut?