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LES ORIGINES DE LA TROISIEME REPUBLIQUE : LA CHARTE DE VERSAILLES

Le meilleur moyen et le plus honnête de savoir ce que la nation veut, n'est-ce pas de le lui demander à elle-même?

Notre Gode dit qu'il n'y a pas mariage lorsqu'il n'y a pas consentement : on ne se marie plus par procureur. De même, depuis la Révolution Française, la nation, devenue majeure, doit répondre si, oui ou non, elle accepte le gouvernement qui s'offre à elle.

Jamais circonstances ne furent à la fois plus impérieuses et plus simples qu'en 1871 pour demander à la France de dire elle-même sous quel régime constitutionnel elle entendait vivre. La guerre étrangère était terminée, la guerre civile domptée, le chef du pouvoir exécutif offrait lui-même de laisser à la nation liberté de choisir

Et c'est dans de telles conditions que l'Assemblée nationale, élue le 8 février pour faire la paix, et non pour autre chose, usurpa le pouvoir constituant et s'arrogea le mandat qu'elle n'avait pas reçu de donner au pays une Constitution que le pays ne lui avait pas demandée !

On a vu que le décret de convocation des électeurs avait été rendu en vertu de F armistice conclu avec la Prusse, le 28 janvier 1871, pour une durée de 21 jours, « dans le but, — portait l'article deuxième, — de permettre au gouvernement de la Défense Nationale de convoquer une Assemblée librement élue qui se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit être continuée ou à quelles conditions la paix doit être faite. » Le décret proposait-il aux électeurs de donner aux députés mandat de constituer? Non.

Aussi bien, les électeurs n'examinèrent pas les opinions politiques des candidats. Voulezvous la paix ou la guerre? Rien de plus; tous les journaux en sont d'accord (1).

(1) Le journal La Liberté du 4 février disait : « Le mandat de nos futurs représentants est limité à la paix ou à la guerre- Il est impératif en ce sens que la guerre est impossible. Il est restreint en ce sens qu'on ne peut, en si peu de jours, choisir des constituants. »

Le Soh- : «.,. Nous ne voulons plus ni surprises, ni Coups d'Etat, ni arrière-pensées, ni trompe-l'œil d'aucune sorte... Ce n'est pas une Chambre nommée à la hâte, dans un pays envahi, par des électeurs tenant à la main le fusil, qui peut avoir qualité pour édifier un gouvernement stable ... »

La Gazette de France du 2 février : « , . . C'est le couteau sur la gorge que nous allons voter. L'Assemblée que le pays va nommer ne peut et ne doit être autre que le syndicat de notre faillite, elle ne peut être autre -chose. Ce serait une singulière prétention de vouloir que, sous le coup de nos défaites et en présence de l'ennemi occupant plus d'un tiers de notre territoire, elle eût la mission de bâcler une constitution. Au nom du bon sens, au nom du plus ardent patriotisme, nous protestons énergiquement contre une telle prétention. »

Le Finançais du 10 février : « Dès maintenant, il est constant qu'on ne saurait donner l'espèce de comédie électorale, grotesque et lugubre, à laquelle la France vient d'assister, pour une manifestation sérieuse du suffrage universel. »

L'Univers du 30 janvier : « Pour nous, après avoir donné es raisons qui font une obligation à la future Assemblée de

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C'était évident. Aussi avons-nous constaté que d'abord M. Thiers lui-même parlait de laisser au pays la liberté de voir comment il

voudrait vivre, la liberté de choisir Mais,

dès que les royalistes, — la paix signée, la Commune domptée (1), — eurent constaté que leur opinion était en majorité dans l'Assemblée., ils conçurent l'idée d'en profiter pour établir d'office la monarchie, sans consulter autrement la France.

C'est un ancien magistrat de Charles X,

ne se prononcer que sur la question pour laquelle elle est spécialement réunie, nous devons constater que la plupart des journaux partagent notre opinion. Non, la Chambre élue dans les douloureuses circonstances où nous sommes, ne peut devenir constituante. »

(3) La Commune domptée, — on sait avec quelle suite de répressions ! — voici comment M. Drumont en parlait encore, — de cette répression et de celle de juin 1848, — dans la Libre Parole, en juin 1894 :

« Mon enfance s'est passée dans le jardin des Tuileries et mon père me montrait souvent le passage souterrain qui conduisait du Château au Pont tournant. C'est là que pendant des semaines, en 1848, on entassa les malheureux qui, sans pain,. sans eau, croupissant dans leurs excréments, hurlaient de désespoir, devenaient fous et se tuaient entre eux...

» On revit ce spectacle en 1871, à la prison des Chantiers, à Versailles. Les soldats, fusils chargés, avaient l'ordre de tirer sur quiconque se levait, essayait un mouvement. On fera dans son pantalon et on ne bougera sous aucun prétexte ! Et c'est celui qui a signifié ces ordres aux prisonniers qui m'a raconté ces détails...

)) Ceux qui accomplissaient ces choses n'étaient point des monarques de droit divin, ayant pour excuse une sorte de foi mystique dans le principe d'autorité ; c'étaient des hommes qui, la veille, mendiaient bassement les suffrages des infor^ tunés qu'ils traitaient maintenant comme des fauves... C'était Thiers qui avait glorifié toutes les Journées insurrectionnelles de la Révolution ;' c'étaient les trois Jules : Jules Favre,; Jules Simon et Jules Ferry, qui, les premiers, avaient réveillé les passions populaires assoupies et excité la foule contre les tvrans. »

M. Dalîirelj député du Morbihan ,, qui a le premier enp^agé, le 15 juin 1871, les élus du 8 février à s'attribuer le pouvoir constituant. Naturellement, toute majorité parlementaire se sent flattée d'étendre ses attributions, d'élargir son mandat. La majorité de l'Assemblée Nationale ne sut pas résister à la tentation d'usurper.

Se voyant alors menacés d'une Restauration monarchique, les députés républicains se souvinrent enfin, — pour quelque temps, — des principes républicains. Et le grand débat s'ouvrit à la séance du 30 août, sur le préambule de la proposition Rivet qui, en attribuant à M. Thiers ]e titre de Président de la République, glissait dans le texte de la loi ce considérant décisif : (( ... Considérant que l'Assemblée Nationale a le droit d'user du pouvoir Constituant...» C'était l'usurpation définitive d'un pouvoir qui, depuis 1789, n'appartient qu'à la nation et dont elle n'avait pas délégué l'exercice.

Aussi bien, les députés républicains de 1871 furent-ils unanimes à protester.

Les plus illustres d'entre eux présentèrent à l'Assemblée Nationale, à cette séance du 30 août 1871, cette proposition solennelle : c( Considérant que le seul souverain est la nation, et que l'Assemblée nationale n'est que dépositaire de la Souveraineté, dans la limite de son mandat;... que l'Assemblée n'a été convoquée et nommée que pour se prononcer sur la question de savoir si la guerre devait être continuée;... Considérant que les élections du 2 juillet ont affirmé, avec une force nouvelle, la volonté du pays de retenir l'exercice de son

pouvoir souverain;... Les soussignés,... Edgar Quinet, Léon GambeHa, Cli. Boysset^ Rouvier, Henri Brisson, Peyrat, Tolain, Tirard, Cazot, Edm. Adam, Millaud, Louis Blanc, Dréo, Clément Laurier, etc., etc., proposent l'élection d'une Assemblée nouvelle. »

Et cette protestation démocratique fut alors fièrement soutenue. Ecoutez Gambetta s'adressant à ces députés incompétents et téméraires, qui rêvaient d'usurper : « Si vous avez Tambition d'exercer le pouvoir constituant, vous êtee des téméraires! Lorsqu'on crée un gouvernement par voie de Constitution, il faut que les mains qui l'édifient aient été véritablement

reconnues capables et dignes de l'édifier Je

ne voudrais pas d'une République créée par

une iVssemblée incompétente S'il sortait

d'ici une Constitution républicaine, je ne me trouverais pas assez puissamment armé, je le déclare en conscience, pour frapper ceux qui oseraient y porter la main. » Voilà qui est net. Et, si les lois constitutionnelles de la troisième République sortent finalement de là, si l'on nous donne une République créée par cette Assemblée incompétente, qu'en doivent penser les républicains logiques, les démocrates sincères?

Gambetta disait aussi : «. Le contrat d'où nous tenons notre mandat est exclusif du droit d'organiser, par une Constitution, une forme donnée de gouvernement. » Rien de plus logique et de plus vrai.

On se passionnait autour de cette tentative d'usurpation que l'Assemblée nationale mettait au jour, et de ce Coup d'Etat parlementaire

qu'elle allait accomplir contre la nation à qui seule appartient le pouvoir constituant. Les intérêts individuels, commençaient à prendre opportunément le pas sur les principes. Et M. Fernand Giraudeau dépeignait avec infiniment d'esprit, dans ses Lettres réactionnaires, les hésitations d'un des membres de cette Assemblée nationale. Lisez ce monologue révélant toute une tempête sous un crâne :

« Suis-je constituant? Ne le suis-je pas? To be, or not to be? Hamlet, prince de Danemark, n'était pas plus perplexe! C'est la Réunion de V extrême-gauche du centre droit, à la fondation de laquelle j'eus, tu le sais, la gloire d'attacher mon nom, qui doit résoudre la question. Mais, quoiqu'elle y ait consacré 153 séances, elle ne peut y parvenir! C'est que, chaque jour, la question se présente sous une face nouvelle. Un vote de la Chambre semble-t-il indiquer que notre opinion a la majorité? La Réunion déclare aussitôt que nous avons évidemment reçu des électeurs le mandat constituant. Un autre vote vient-il démontrer que nous perdons du terrain? La Réunion se ravise : nous n'avons pas reçu de mandat. J'étais constituant, la semaine dernière: je ne le suis plus. Ainsi l'a décidé la Réunion, dans sa séance de lundi, à la majorité d'une voix. Mais ce vote est-il valable? Je me le demande. Colombieux s'est abstenu. En avait- il le droit? Car, après tout, il faut être ou n'être pas constituant; je ne vois pas de position mixte, malheureusement! Colombieux doit voter. Je parlerai dans ce sens à la prochaine séance. S'il vote, la situation peut changer. La voix de Colombieux peut nous

restituer notre mandat et changer encore une fois les destinées politiques du pays. »

Malgré ces plaisantes hésitations de quelquesuns qui cherchaient à deviner ce que l'on constituerait (car, selon que la Constitution future semblait devoir favoriser ou condamner les idées de chacun, chacun était porté à se proclamer constituant ou à reconnaître que l'Assemblée n'avait pas reçu semblable mandat), malgré cette naissance de l'opportunisme, les députés républicains tenaient bon encore, pour la plupart, et défendaient éloquemment les principes.

Après Gambetta, écoutez Pascal Duprat : «Si vous constituez... je ne voudrais pas avoir le droit de vous dire : vous avez empiété sur le domaine de la Souveraineté nationale; vous êtes des usurpateurs! »

Ecoutez Louis Blanc : « Gomment ioiaginer qu'on passe du provisoire au définitif, sans que ce grand changement ait lieu en vertu d'un mandat clair, précis, indiscutable?... Ceux qui veulent que, sans un pareil mandat, l'Assemblée se déclare toute puissante, ceux-là ne prennent pas garde qu'ils confisquent au profit des élus la Souveraineté des électeurs, w

Ecoutez M. Ordinaire : « Soixante mille électeurs nous ont envoyés ici sans équivoque, pour vous dénier le droit d'imposer à la nation un régime politique quelconque. »

L'usurpation parlementaire, le Coup d'Etat d'une Assemblée s'arrogeant un mandat qui ne lui a pas été donné par les électeurs souverains, voilà ce que la séance du 30 août 1871 va cependant consacrer!

Dans ce scrutin si grave, 434 voix se prononcèrent pour le considérant par lequel les députés de 1871 s'attribuaient le pouvoir constituant. Cette usurpation fut repoussée par 223 députés, parmi lesquels nous devons citer : MM. Em. Arago, Bardoux, général Billot, Louis Blanc, Henri Brisson, Carnot, Gazot, Horace de Choiseul, Cochery, Gonti, Delord, Dorian, Dréo, Duclerc, Eschassériaux, Jules Favre, Faye, Jules Ferry, Gambetta, Gavini, Gévelot, Girerd, Goblet, Albert Grévy, Humbert, Lamy, Lepère, Le Royer, Lévêque, Magnin, de Mahy, Malézieux, Henri Martin, Mazeau, Mestreau, comte Murât, Naquet, d'Osmoy, Pelletan, Peyrat, Philippoteaux, Quinet, Rouvier, Tirard, Tolain, de Valon, Wast-Yimeux, Waddington, Wolowski, etc., etc. Aux yeux de ceux-ci, FAssemblée nationale n'est pas constituante. Toute œuvre constitutionnelle de sa part sera donc, à leurs yeux, une usurpation parlementaire (1).

(i) A la Chambre des députes, le 4 mars 1884, M, Paul Bert expliquait qu'on devait charger l'autorité préfectorale de nommer les instituteurs publics, car ceux-ci doivent donner aux enfants une éducation politique. Et, comme on se recriait en objectant que précisément c'était le reproche que l'opposition adressait au régime impérial, un tumulte s'éleva, où le Président dut user du rappel à l'ordre. A la fin de cette séance, voici l'explication que le compte rendu mentionne :

M. le Président. La parole est à M. Cuneo d'Ornano pour s'expliquer sur son rappel à l'ordre.

M. Cuneo d'Ornano. Je n'ai qu'un mot à dire. Tout à l'heure, pendant le discours de M. Paul Bert, j'ai été rappelé à l'ordre pour avoir qualifié d'usurpation parlementaire l'œuvre constitutionnelle de l'Assemblée de Versailles. Je tiens à faire observer que l'honorable M. Paul Bert devrait partager avec moi ce rappel à l'ordre, car c'est précisément à un de ses discours que j'ai «mprunté cette qualifî^cation de l'œuvre constitutionnelle de l'Assemblée de Versailles. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Après avoir ainsi prolesté contre ce pouvoir constituant dont l'Assemblée nationale usurpait l'exercice, Gambetta et ses amis fmiront-ils par reconnaître à cette Assemblée ce pou\ oir ? Impossible ! Et, en effet, le 28 février 1873, la discussion s'étant ouverte sur une proposition de la commission des Trente, proposition acceptée au nom du gouvernement par M. Dufaure, voici comment Gambetta s'exprime au nom de ses amis :

(( Je dis que nous sommes engagés; nous avons à plusieurs reprises, dès Torigine de l'Assemblée, protesté contre ses prétentions au pouvoir constituant, et aujourd'hui nous reconnaîtrions ce pouvoir! Comment! à partir du 2 juillet 1871, il n'est pas entré un républicain dans cette enceinte qui n'y ait été envoyé pour exprimer l'opinion de ses commettants. Or l'opinion de ces commettants républicains a toujours été de réclamer de vous la dissolution comme moyen politique et non pas l'organisation des pouvoirs publics. Et ces républicains le savent bien : la preuve qu'ils le savent, c'est que, lorsqu'on a discuté la proposition Rivet, ils ont voté contre le préambule. Ils sont liés par ces principes, par ces actes; ils sont liés par le vote sur la constitution Rivet, liés par le manifeste qu'ils ont signé, à l'heure des vacances, dans lequel ils déclaraient que l'Assemblée actuelle ne possédait pas le pouvoir constituant, et qu'il n'y avait plus qu'une résolution à prendre : la dissolution. Et aujourd'hui, nous pourrions consentir à changer toute notre conduite, à désavouer tous nos actes!... Nous sommes bien obligés de déclarer que nous ne pouvons pas comprendre ce que c'est que l'or-

ganisatioii d'une République qui n'a d'autre programme que de refouler la démocratie, qui ne comprend d'autres institutions que des institutions monarchiques 5 qui ne veut pas faire à l'esprit républicain les concessions sans lesquelles cette République n'est purement et simplement qu'une mise en œuvre des abus du passé. Si c'est là la République conservatrice, ce ne sera pas la République. »

Et MM. Gambetta, Peyrat, Paul Bert, Lockroy, Naquet, Challemel-Lacour, Boysset, Barodet. Millaud, etc., — déclarèrent solennellement ensemble ceci : a Les représentants du peuple soussignés, considérant qu'aucune Assemblée élue n'a le droit d'exercer le pouvoir constituant qu'en vertu d'im mandat spécial, nettement défini, indiscutable; considérant qu'«?/c2/;i mandat de ce genre na été donné à V Assemblée; déclarent protester contre la présentation des projets constitutionnels, laquelle attribue à l'Assemblée un pouvoir constituant que les représentants soussignés persistent à ne pas lui reconnaître ». Gambetta répétait encore : a Non, nous ne voulons, ni de près, ni de loin, nous associer à ce que nous considérons comme une usurpation des droits de la France. »

Le colonel Langlois retrouvait la vraie formule du droit constitutionnel de la République, lorsqu'il s'écriait : « Ne croyez pas que, en vous refusant le pouvoir constituant, je sois prêt à l'accorder à une autre Assemblée qui viendra après vous. Je nie de la manière la plus absolue le pouvoir constituant des Assemblées. Je suis républicain et j'affirme la souveraineté permanente du Peuple. »

C'est bien la vraie doctrine (1), car aucune Assemblée, — fût-ce même une Convention nationale, expressément constituante, — ne possède la Souveraineté nationale; elle ne possède que Fexercice momentané de cette Souveraineté et seulement sous réserve que les mandataires, seuls souverains, ratifieront ce qu'elle rédige et propose.

Tel est le principe démocratique dont nous exposerons la théorie en exposant les Principes DE LA Révolution française. Citons ici à l'appui, en passant, ce que M. Edmond Laboulaye, en 1872, écrivait avec raison dans ses Questions constitutioïineUes . « Le peuple seul est souverain ; il n'y a de Constitution valide que celle qu'il accepte; et l'on ne peut jamais l'empêcher d'en demander la revision. Yoilà les doctrines de la vraie démocratie, doctrines qui, si radicales qu'elles paraissent, sont essentiellement

(1) Le 5 novembre 1873, les députés du groupe parlementaire de l'Appel au peuple, MM. Eschassériaux, Ginoux de Fermon, Galloni d'Istria,' André (de la Charente), Haentjens, Sarrette, Levert, comte Murât, Boffînton, Prax-Paris, Abbatucci, Vast-Vimeux, Ganivet, Gavini, de Valon, Rouher, Arthur Legrand, Rolland du Lot, Roy de Loulav; Dussaussoy et Martenoît, présentaient une proposition d'appel au peuple qui fut discutée dans les séances des 18 et 19 novembre 1873. Il faut lire à l'Officiel le beau discours de M. Rouher. C'est alors que le garde des sceaux de la République, le légitimiste Ernoul, s'écria : « L'appel au peuple? On y a recours à l'heure des suprêmes décadences. » Combattue par ce ministre légitimiste de la République, la proposition d'appel au peuple n'obtint que 88 voix.

Aux noms que nous venons de citer plus haut, il faut ajouter : MM. Bastid, Beaussire, Bethmont, Bozérian, René Brice, Caduc. Christophle, Folliet, Gévelot, Krantz, Leblond, Lenoël, Mestreau, Naquet, d'Osmoy, Raoul Duval, Félix Renaud, Ricard, Fidèle Simon, Tassin, Tiersot, Tocqueville^ Turigny, ïurquet, etc., qui, meilleurs républicains que M. Ernoul, votèrent pour l'appel au peuple.

conservatrices et anti-révolutionnaires, car, au lieu d'en appeler à la force ou à la ruse, elles en appellent à l'opinion et donnent le dernier mot au pays. »

Mais on va s'écarter en 1875 de ce principe parce que, ayant à choisir entre le droit constitutionnel français, proclamé par la Révolution française, et le droit constitutionnel anglais, octroyé aux Français par Louis XYIII et par Louis-Philippe, les élus du 8 février 1871 préférèrent en 1873 ce dernier système. Ceux-ci veulent constituer pour préparer le lit de la monarchie. N'est-il pas naturel qu'ils préfèrent à la théorie républicaine démocratique la théorie monarchique parlementaire?

C'est le sentiment que M. Charles Borgeaud enregistre dans son étude sur l'Etablissement et la revisio?i des Constitutions : « Si l'on se reporte au point de vue auquel se plaçait la majorité de 1875, qui entendait laire de l'article 8 l'instrument d'une restauration monarchique, il n'est pas douteux qu'elle n'ait voulu écarter le pouvoir constituant de la nation. Il n'y avait pas de plac^ pour la souveraineté du peuple, telle que la Révolution l'a proclamée, dans le régime qu elle voulait fonder. » On va donc assimiler la loi constitutionnelle à une loi d'intérêt local, qu'une Chambre peut voter sans autre consultation du pays. De même l'initiative de la revision constitutionnelle sera réservée aux seuls députés et sénateurs, c'est-à-dire au pouvoir législatif ordinaire. Bien plus! Ces députés et sénateurs se réserveront la liberté de se transformer eux-mêmes ipso facto en constituants! Rien de plus con-

traire, on le voit, aux principes de la Révolution française; nous y reviendrons.

Les principes de la Révolution française et de la première République en matière de Constitution allaient donc être absolument méconnus. La doctrine démocratique, celle des républicains et des bonapartistes, doit s'incliner devant Forléanisme vainqueur !

Cela ne saurait être nié. En février 1891, le* représentant officiel de la famille d'Orléans, M. d'Haussonville, écrivait une lettre dans laquelle il confessait que la majorité de l'Assemblée nationale en 1875 avait imaginé la Constitution républicaine actuelle pour barrer la route au Bonapartisme (1). Un journal républicain, le Petit Parisien, enregistrait cet aveu en ces termes : « C'est pour cela, c'est pour résister aux volontés du pays, pour violenter la France, que les royalistes ont voté la Constitution de 18731 L'aveu est précieux. Il est impossible de faire une confession publique plus propre à irriter le suffrage universel contre ceux qui reconnaissent avoir audacieu-

(1) Dans une lettre du J6 juillet 1875, Louis Blanc aussi s'en confesse: « C'était l'horreur du bonapartisme qui, dans l'Assemblée, avait conduit le parti républicain à vouloir en finir coûte que coûte avec le provisoire, à vouloir sans plus de délai fonder un gouvernement, et le fonder à tout prix — même au prix du pouvoir constituant reconnu à cette Assemblée à laquelle on l'avait tant de fois, et si formellement, et si solennellement dénié ; même au prix de la souveraineté nationale ainsi violée ; même au prix de cette force morale qu'un grand parti tire de son invariable adhérence à ce qui constitue le fonds de sa doctrine et la teneur de ses déclarations. »

Ainsi, par horreur du bonapartisme, les députés républicains en 1875, tombèrent dans la doctrine de 1830 et votèrent de telle sorte que le bonapartisme resta seul à représenter fidèlement les principes de la Révolution Française.

sèment escamoté les droits de la souveraineté nationale. »

C'est ce que, plus récemment, M. René Goblet constatait encore (1). C'est ce que l'organe du groupe orléaniste, en 1875, le Français, disait

(l) Voici ce que M. René Goblet disait à la Chambre des députes dans la séance du 12 mars 1894 :

« J'ai dit dans mon exposé des motifs que la Constitution de 1875 n'avait été qu'une transaction entre l'orléanisme et la République. Nous sommes encore dans cette Chambre un certain nombre, un petit nombre qui va tous les jours en diminuant, de survivants de cette époque, et nous nous souvenons parfaitement des négociations, pour ne pas dire des compromissions, à l'aide desquelles on est parvenu à faire voter cette Constitution, à une voix de majorité, par une Assemblée entrés grande partie monarchiste. Ce jour-là, le parti républicain a cru quïl avait fondé la République parce qu'il en avait consacré le nom. Que s'était-il passé en réalité?.,. Les orléanistes du centre droit acceptaient provisoirement le nom en se disant qu'ils sauvaient la chose, c'està-dire les institutions qui leur étaient le plus précieuses, et qu'ils sauraient bien trouver le moyen de rétablir un jour la monarchie.

» De leur côté, les républicains, après avoir mis le nom hors de conteste, s'étaient bien promis de profiter de la première occasion pour conquérir la réalité lorsque l'opinion, qui se prononçait de plus en plus en leur faveur, leur aurait donné la majorité.

» Je le demande, qui a le plus gagné en 1875 ? Les orléanistes. {Réclamations à droite. — Marques d'assentiment à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche). Remarquezle, en effet, ce n'est jamais de leurs rangs que sont venues les propositions de revision...

» Je disais que jamais les demandes de re vision n'étaient venues des anciens orléanistes . Quelques-uns d'entre eux s'y sont joints sous le boulangisme, mais vous savez qu'à ce moment la revision était un drapeau sous lequel étaient venus s'enrégimenter des partisans d'origines et d'opinions fort diverses.

» Jamais la revision n'a été demandée sincèrement, pour elle-même, que par les anciens bonapartistes, partisans de l'appel au peuple, et par les républicains fidèles aux principes, qui veulent faire de la République une réalité. Quant aux anciens orléanistes, il seraient bien ingrats si la Constition actuelle ne les satisfaisait pas pleinement. Je leur demande en quoi, en effet, elle se différencie sérieusement de la Charte en 1830 ? »

à ses amis MM. de Jirogiie, d'Audiffret-Pasquier, d'Haussonville, Vitet, Buffet, Lefèvre- Pontalis, etc, pour les eng-ager à voter les lois . constitutionnelles. C'est ce que le journal le Soir, dans les mêmes vues, disait en ces termes : « Le centre droit, qui a fait hier son évolution, a obtenu les concessions qu'il réclamait. La République, au lieu d'être dans les mains de la gauche, sera dans ses mains à lui. Et il espère, dans ces conditions, l'empêcher de verser dans la démocratie. »

Il est vrai que la République est ensuite sortie des mains du centre droit; mais a-t-elle cessé d'être constituée selon la doctrine de l'orléanisme? Non. Et c'est à empêcher la République de pouvoir désormais « verser dans la démocratie » que les députés républicains vont se prêter en 1873.

Car, malgré les éloquentes protestations de jadis, de MM. Gambetta, Challemel-Lacour, Peyrat, Barodet, Lockroy, Henri Brisson, Carnot, Arag'o, Ferry, Goblet,Mag-nin, Bouvier, Tirard, Tolain, etc., contre l'usurpation que FAssemblée projetait en affirmant son intention de voter des lois constitutionnelles, tous ces mêmes protestataires vont renier leurs protestations éloquentes et se mettre à bâtir, eux aussi, une Constitution, après avoir tant proclamé et si hautement reconnu que la nation ne leur avait donné aucun mandat constituant! t

Lhistoire politique, surtout Thistoire parlementaire, est parfois bien décevante! Et, quand on a lu les protestations superbes, les solennelles déclarations de principes, on tombe ensuite dans les reniements cyniques, dans les capitula-

tiens égoïstes, dans les tripotages de coulisses ! Vraiment! Est-ce que le peuple ne vaut pas mieux que ses élus?

Dans son histoire de 1815 à nos jours, M. Camille Pelletan relate simplement ainsi ce reniement : « Les radicaux avaient d'abord refusé énergiquement à l'Assemblée le droit de faire une Constitution républicaine. Gambetta, le premier, sous la pression des événements, avait abandonné cette thèse. Cinq républicains, et parmi eux deux des plus illustres, Quinet, L, Blanc, refusaient encore de céder : on les entoura, on les supplia, et leurs bulletins tombèrent dans les urnes. » D'après M. Camille Pelletan, les principes de la Révolution se réduisent à une « thèse. » On a vu avec quelle netteté MM. Gambetta, Peyrat, Louis Blanc, Langlois, etc., avaient protesté au nom des principes? Ce n'était qu'une thèse, qu'on prend et qu'on laisse!

Ah! ce ne fut pas sans colère, que certains républicains se résignèrent à ne considérer leur vieille et pure doctrine que comme une thèse académique! Dans son Histoire de la Constitution de 1875, Louis Blanc proteste encore : « Il n'est pour nous qu'un souverain : la nation. A personne nous ne reconnaissons le droit de disposer d'elle, en dehors d'elle et sans elle. Si l'Assemblée réclame le pouvoir constituant, qu'elle montre son mandat! Mais, si aucun mandat de ce genre ne lui a été donné, elle ne saurait prendre sur elle de régler les destinées du peuple sans qu'il y ait confiscation de la souveraineté du peuple. Gela, nous l'avons dit du haut de la tribune, non pas

une fois, mais vingt fois, et de façon à être entendus de la terre entière : ne nous demandez pas de l'oublier! Vous voulez la République. Nous la voulons. Sur la meilleure manière de l'organiser, nous n'avons pas la prétention de vous imposer nos vues : ne cherchez pas à nous imposer les vôtres. Que la nation juge. Il n'y a qu'une issue aux difficultés qui nous pressent, qu'un remède aux maux qui nous tourmentent, qu'une sauvegarde contre les périls qui nous assaillent, qu'un moyen vraiment efficace d'en finir avec ce provisoire qui met la France en émoi et la ruine : c'est l'appel au pays. » Voilà ce que M. Louis Blanc écrivait pour se consoler... Oui, pour se consoler, car, lui aussi, au vote décisif du 30 janvier 1875, qui fit entrer l'Assemblée de 1871 dans l'engrenage constitutionnel, Louis Blanc obéit à la majorité de ses amis et donna son bulletin! Il se vengea en refusant d'adopter l'ensemble de ces lois constitutionnelles, lorsque leur adoption était certaine au vote final!

M. Barodet a raconté cette scène du 30 janvier 187S : (( MM. Gambetta et Ghallemel- Lacour vinrent me trouver à mon banc et m'adjurèrent, sur le ton de l'amitié, de voter avec eux. Pour me dérober à leurs instances, je m'échappai par les couloirs. Ils m'y poursuivirent, me cernèrent en quelque sorte, et insistèrent avec une grande véhémence sur toutes les considérations qu'ils croyaient de nature à me décider. Jamais ma fermeté n'avait été mise à une plus dang-ereuse épreuve; car enfin, ce n'étaient pas des adversaires politiques que j'avais devant moi : c'étaient des hommes

que j'aimais et avec lesquels, depuis 1870, je m'étais honoré de marcher. Mais pouvais-je oubher Félection et le mandat du 27 avril 1873? Pouvais-je m'associer à l'abandon de tous les principes républicains que je voyais sacrifiés dans les projets constitutionnels qui nous étaient proposés? Je rentrai dans la salle, navré de ce que j'ai toujours considéré comme une erreur, mais éprouvant, outre la satisfaction de ma conscience, celle de me trouver en communion d'idées avec Edgar Quinet, Louis Blanc, Madier de Montjau, et quelques autres de mes collèg-ues en qui j'avais toute confiance. » M. Barodet se consolait de capituler, en ne capitulant pas seul!

Ainsi l'Assemblée vota, en février 1875, ce trio de lois constitutionnelles qu'on appelle la Constitution de la troisième République française! Mais ce ne fut pas sans infliger encore de nouveaux affronts -aux principes de la République! Louis Blanc les expose luimême : c( Ce que la séance du 22 février avait commencé, la séance du 23 le continua. M. Raoul Duval y reprit, en dépit des murmures et des exclamations de la gauche, son rôle de bonapartiste défendant contre des démocrates les intérêts de la démocratie et affectant d'enseignor à des républicains ce que devait être la République. » Louis Blanc ajoute : « Lorsque M. Raoul Duval insistait pour que le peuple fût appelé à ratifier la Constitution, il ne demandait rien qui pût être regardé comme inadmissible par des défenseurs du suffrage universel. Eh bien, cliacune des propositions qui viennent d'être indiquées fut repoussée,

sans débat, par les gaiiclies, tant leur union avec le centre droit pesait sur elles! » Les députés républicains votaient selon la consigne de Forléanisme, silencieusement et à la bague tte !

Et puis^ après le vote de ces singulières lois constitutionnelles, vint le vote des lois organiques complémentaires... Tout se tenait! Et, si nous avons parlé de capitulations, le mot n'est pas de nous. Voici ce que Gambetta lui-même disait à l'orléanisme vainqueur : ((Nous prenons sur nous de capituler entre vos mains, si vous voulez faire un gouvernement modéré et conservateur. Nous avons consenti à diviser le pouvoir, à créer deux Chambres. Nous avons consenti à vous donner le pouvoir exécutif le plus fort qu'on ait jamais constitué dans un pays d'élections et de démocratie. Nous vous avons donné le droit de dissolution et sur qui? Sur la nation elle-même, au lendemain du jour où elle aurait rendu son verdict ! Nous vous avons tout donné, tout abandonné. Cette alliance, nous Favons non pas offerte, mais conclue, alors que nous avons mis nos votes avec les vôtres, que nous vous avons concédé tout cet appareil, tout ce régime protecteur, muré à triple enceinte, dans lequel vous pourriez abriter le gouvernement des doctrines de votre choix! »

Qu'on relise bien ces dernières paroles sur ce régime protecteur, muré à triple enceinte, que les députés répubhcains de 187S constituèrent pour l'orléanisme dont la doctrine constitutionnelle nous enserre toujours! Et demandez-vous si la démocratie n'est pas toujours prisonnière, par cette faute?

Sur les lois organiques qui suivirent, on entendit d'autres protestations tardives. Voici ce que M. Madier de Montjau disait en juillet 1873 : (( L'origine de notre République, messieurs, est déjà singulière. Cette Assemblée, au moins pour une grande partie, niait son pouvoir constituant, et c'est cette Assemblée qui, en qualité de constituante, a fait la République! J'avoue que j'aimerais mieux pour la République une autre maternité. »

Et puié encore : « En janvier, on nous

fait la République, la République avec un Sénat et un Président! Mais que sera ce Sénat? que sera ce Président? Nous l'ignorons, et nous votons la République avec un Sénat et un Président! Voilà le Sénat et le Président acquis à ceux qui les voulaient. En février, on nous apprend ce que sera le Sénat et ce que sera le Président. Nous le savons bien tous aujourd'hui, messieurs, et mon honorable ami, tout à l'heure, le rappelait en termes assez complets, assez expressifs, pour que je n'aie pas besoin de faire de nouveau cette revue. Ce Sénat et ce Président, tels quels, si nous les avions bien connus d'avance en janvier, nous n'aurions pas alors voté pour leur création. {Rh^es.) Et quand nous tenons ce Sénat et ce Président de février, quand nous sommes assurés des sept ans . de durée du Président, de sa rééligibilité, de l'élection du Sénat par tout autre chose certes que par le suffrage universel, absolument en dehors du suffrage universel, du Sénat avec une minorité considérable, inamovible et viagère, voici que, en juin, à l'époque du renouveau... (On rit), on nous apporte la loi sur les rapports des pou-

voirs publics, et on nous dit : Vous avez déjà fait ceci; ceci a pour conséquence cela; prenez et votez cela. A quoi bon regimber? ce qui est fait est fait, et vous ne pouvez plus le détruire; soyez de bonne composition jusqu'au bout! »

Ces doléances vaines complètent l'exclamation de Gambetta disant aux représentants de la doctrine orléaniste : « Nous vous avons tout donné, tout abandonné! » En effet, non seulement on laissa fabriquer et octroyer au pays, par une Assemblée incompétente, la Constitution de la troisième République, mais encore quelle République a-t-on ainsi bâtie, sous le compas d'architectes aussi démocrates que MM. Savary, Bocher, de Gumont, le duc d'Harcdurt et le Prince de Joinville (1)!

Dans cette rapide revue des origines de chaque régime, nous n'avons pas pour objet d'insister sur chaque Constitution ni surtout d'en critiquer les dispositions; mais en exposant les origines, il est permis de les apprécier.

Or, on a vu que ce qui a poussé les députés républicains de 1875 à sacrifier à l'orléanisme tous les principes de la démocratie et de la République, c'est la peur du bonapartisme, de ce bonapartisme auquel le peuple, par les élections de 1872 à 1875, semblait revenir. On qualifiait de césarien le plébiscite, bien que les

(1) « La République est faite», s'écriait-on. — «Dites plutôt qu'elle est refaite », répliqua quelqu'un.

Voici un extrait du discours que M. Bocher avait prononcé le 23 janvier 1875, quelques jours avant de se décider à constituer la République : « Trois fois, dans des circonstances et dans des temps bien différents, la République s'est établie en France ; trois fois elle a été fille de la violence et de la sédition ; trois fois elle est née dans le désordre et dans le sang. »

plébiscites de la République romaine aient, au contraire, disparu sous les Césars! Et l'on qualifiait de césarisme le rég"ime plébiscitaire, tout en confiant le pouvoir exécutif au chef de rarinée, au Maréchal de Mac Mahon : ce qui constitue précisément le césarisme (1).

N'importe! nous voilà entrés sur ce chemin que Benjamin Constant appelait « l'horrible route de l'omnipotence parlementaire. » Nous oublions ce que M. Edouard Laboulaye écrivait si bien en 1871, et que M. Laboulaye oublia lui-même ; « Ignorante et prévenue, l'opinion accepte l'omnipotence d'une Assemblée comme le triomphe de la volonté populaire! On croit fonder la liberté en livrant à quelques députés

tous les droits de l'homme et du citoyen Des

démocrates de profession ne soupçonnent même pas que la Souveraineté doit toujours rester entre les mains de la nation, et qu'un peuple est dépouillé de ses droits quand ses mandataires peuvent disposer de lui sans s'inquiéter de sa volonté. ))

La Souveraineté parlementaire s'est substituée à la Souveraineté nationale. On dirait qu'une noblesse nouvelle se constitue, usurpant sur le reste des citoyens. Est-ce un moyen d'éviter le césarisme ou la dictature? Sur le césarisme nous avons déjà répondu. Sur la dictature, M. L. d'Aussigny répondait fort bien, en 1888,

(l) C'est ce que M. Fernand Giraudeau faisait remarquer en 1875 : « Qu'est-ce, en efï'et, que le césarisme? C'est le principat militaire. C'est, non le chef de l'Etatàla tète de l'armée, comme sous l'Empire, mais le chef de l'armée à la tête de l'Etat, comme aujourd'hui. Ne dites plus de mal du césarisme^ Messieurs les parlementaires, car, depuis le 24 mai; nous le possédons, gi-âce à vous, dans toute sa pureté, »

dans sa brochure intitulée : Parlementarisme et démocratie : a Ce qui constitue la dictature, ce n'est pas le pouvoir d'un homme, c'est un pouvoir absolu et omnipotent. L'exemple d'Assemblées investies de pouvoirs dictatoriaux n'est pas rare dans l'histoire, et il est à remarquer que, dans les circonstances graves, les dictatures d'Assemblées sont plus violentes et plus tyranniques que les dictatures personnelles, parce que chacun de leurs membres est irresponsable du mal qu'il a ordonné. Quel satrape d'Asie a jamais fait tomber autant de têtes que la Convention? Néron et Tibère ont-ils jamais ordonné des exécutions comparables aux fusillades de juin 1848 et de mai 1871? Ces insurrections furent assurément coupables, mais la répression en fut féroce; et jamais un despote, quelque cruel qu'il soit, n'aurait osé laisser fusiller 35,000 hommes, comme l'a fait l'Assemblée nationale de 1871.»

Quant aux pouvoirs du Président de la République, ils dépassent ceux d'un roi constitutionnel et sont abrités aussi sous Firresponsabilité! Son origine n'est pas dans la nation comme sous la seconde République, bien que les meilleurs républicains eussent alors expliqué que la République doit n'avoir pas de Président ou en laisser le choix à la nation elle-même. (Voir notre chapitre seizième). Son origine est dans l'Assemblée nationale omnipotente, composée des sénateurs et des députés qui se sont eux-mêmes érigés en électeurs perpétuels et privilégiés. Sur dix millions de citoyens français, M. Jules Grévy a donc été élu Président de la République par 363 voix: M. Sadi Carnot par

616 voix; M. Casimir Périer par 4SI voix. La nation n'y a pris aucune part.

Si la Présidence du maréchal de Mac Mahon ne donna prise qu'à des craintes perpétuelles de Coup d'Etat, celle de M. Jules Grévy ouvrit le palais de FÈlysée à toutes les corruptions parlementaires : il fallut notre initiative personnelle (1) pour provoquer Fenquête sur

(1) C'est à la séance de la Chambre des députés du mardi 25 octobre 1889 que la proposition d'enquête sur les faits de corruption dont le palais de l'Elysée était le théâtre fut présentée. Elle fut combattue par le cabinet Rouvier, mais admise et renvoyée d'urgence aux bureaux, par 338 voix sur 468 votants.

Parmi les journaux ministériels d'alors, il y eut hésitation.

Ainsi le Parti national approuvait l'initiative : « Comment ! le parti républicain a la majorité de la Chambre; et il laisse à un bonapartiste le rôle de censeur et de défenseur de la morale envers un de ses membres î On n'est pas à ce point maladroit. Le devoir du parti républicain était de ne pas laisser arriver une pareille proposition à la Chambre, et de la devancer. »

Au contraire, le Patriote, qui était l'organe d'un des membres du cabinet, approuvait M. Rouvier et blâmait la Chambre en ces termes : « M. Cuneo d'Ornano, un des membres les plus militants de l'Appel au peuple, a fait voter par la Chambre l'urgence d'une proposition tendant à instituer une commission d'enquête, chargée de statuer sur les faits dénoncés depuis quelque temps par la presse — trafics des décorations et abus d'influence, — déférés ou non à l'autorité judiciaire. Tout le monde a, de reste, compris la portée de l'allusion. Mais ceux-là se tromperaient singulièrement qui croiraient que la portée du vote se limite à celle de l'allusioil. Ce n'est pas le ministère qui est atteint... Ce n'est même pas l'Elysée, malgré les liens qui l'unissent à la personnalité visée... C'est la République parlementaire qui est frappée à la tête, et souffletée sur les deux joues par ce décret outrageant. Non content de déployer son drapeau dans le sanctuaire même de la représentation nationale, l'flmpire se venge de la longue flétrissure qui lui a été infligée en la retournant au gouvernement républicain, etc., etc. »

Le Petit Moniteur approuvait : « La gravité du vote émis hier par les députés, sur la proposition Cuneo d'Ornano, n'échappera à personne. Quelques personnes ont paru croire que le coup était dirigé contre le ministère. Il va plus haut

ces corruptions que Tocqueville et Lamartine en 1848, avaient si bien prévues.

Pour l'élection présidentielle de M. Sadi Carnot, a-t-on oublié la pression exercée de Paris sur le collèg-e électoral privilégié qui siégeait à Versailles, et que l'on soupçonnait de vouloir élire Jules Ferry? Plutôt que de subir,

f)ar l'élection plébiscitaire, la volonté de toute a France, on préfère subir la pression de quelc|ues groupes parisiens!

L'aveu nous est fourni par un organe de M. Jules Ferry, l'Estafette, disant : « Dans Paris, en cette journée de brumes où se décidait le sort de notre pays, tout était prêt pour

et plus loin; plus loin, car c'est M. Wilson qu'on visait ; plus liaut, car c'est le président de la République qui est attejnt. Oui, atteint pour avoir, par une inqualifiable tolérance, laissé s'établir sous le toit présidentiel une agence où Faveurs et Grâces étaient distribuées par quelqu'un qui n'avait aucun droit d'en disposer, qu'on accuse de les avoir tarifées, et contre lequel bien d'autres accusations sont formulées sans que la justice daigne s'enquérir si elles sont fondées ou non. Quoiqu'il en soit, le vote d'hier crée au président de la République la plus fausse situation où se soit jamais trouvé un chef d'Etat, et la moins acceptable. Il n'en peut sortir qu'en donnant sa démission. Nous savons que beaucoup de ses amis l'y poussent et nous sommes assurés qu'il la donnera. C'est donc la crise gouvernementale qui s'avance à grands pas. La motion Guneo d'Ornano la rend inévitable. »

Le Temps regrettait le vote de la Ghambre : « Il ne faut pas qu'elle se fasse d'illusion sur les conséquences de son vote : il va être interprété demain dans le pays comme une instruction ouverte par l'Empire sur les turpitudes de la République. L'auteur de la proposition — un bonapartiste militant — n'a évidemment pas eu d'autre programme. Et la droite, qu'il a entraînée avec lui, ne poursuit pas d'autre dessein. Mais la gauche? »

On sait que la gauche persista sagement dans l'enquête demandée par le député de l'Appel au peuple, enquête qui entraîna la retraite de M. Jules Grévy et l'élection de M. Sadi Garnot. Tout en donnant sa démission par un message en réponse à un ultimatum des deux Ghambres, M. Grévy disait : « Mon devoir et mon droit seraient de résister. »

un appel aux armes. Alhôtel de ville, le Conseil municipal n'attendait qu'un télégramme de Versailles, pour donner le signal de l'émeute. )> Et M. Henri Rochefort a raconté lui-même (1), dans V Intransigeant^ son entrevue avec M. Clemenceau, en décembre 1887, la veille de l'élection présidentielle. De sorte que le collège électoral privilégié, composé de 880 électeurs sur dix millions de citoyens français, eut peur

(1) Voici les principaux passages de cet article de M. Rochefort: « Nous passâmes en revue les noms des candidats susceptibles d'être opposes à l'homme du Tonkin, et que la presse républicaine pourrait soutenir avec quelques chances de réussite. Clemenceau mit en avant le nom de Carnot qui, quelques jours auparavant, avait reçu une sorte d'ovation de la Chambre, pour s'être refusé, comme ministre des finances, à la restitution d'une somme de soixante-quinze mille francs, indûment réclamée par V^'^ilson. Et il fut convenu que nous présenterions Carnot aux populations. Mais — et c'est là que l'affaire se corse — il fut également convenu qu'en prévision de l'échec de la candidature Carnot, je m'aboucherais avec les comités révolutionnaires, notamment avec les blanquistes, sur lesquels on devait surtout compter, et qu'on organiserait, avec leur concours, de telles manifestations, armées ou non, sur les principaux points de Paris, qu'opportunistes et droitiers y regarderaient peut-être à deux fois avant de porter à l'opinion publicjue un défi caractérisé.

» Le lendemain, de grand matin, je fis demander à notre ami Eudes de venir déjeuner chez moi. On s'entendit pour fournir des revolvers à ceux qui en manquaient, et Eudes me promit qu'à la première mauvaise nouvelle venue de Versailles, il s'emparerait de l'Hôtel de Ville. Immédiatement commença une agitation, qui ne devait s'arrêter qu'après la décision du Congrès. Le jour du vote, Eudes, qui s'était assuré l'appui d'un certain nombre de conseillers municipaux, s'installa dans une des salles du bas de l'Hôtel de Ville, en compagnie du comité blanquiste. En même temps, nous lâchâmes au milieu de la salle des séances versaillaises. des dépêches annonçant aux votants effarés que la Commune venait d'être proclamée à Paris, et que l'annonce de l'élection de Ferry serait le signal de l'insurrection. Carnot fut élu, et les armes rentrèrent au fourreau. Mais, si Ferry l'avait emporté, il n'y a aucun doute que le sang eût coulé dans les rues. Tout était prêt pour la lutte, qu'Eudes et les blanquistes eussent immédiatement engagée . »

et, renonçant à élire Jules Ferry, se rabattit sur M. Sadi Garnot.

Et voilà ce qu'on appelle une élection plus libre que les plébiscites (1)?

iVinsi élu, par ces intermédiaires, que peut faire le Président de la République? Rien. C'est un personnage représentatif, orné de singuliers pouvoirs. Dans un de ses spirituels discours M. Ernest Pascal demandait : « Connaissez-vous une République oii le Président soit élu pour sept ans? J'en sais bien une oii il est élu pour six. C'est, je crois, le seul exemple qui se rapproche de notre cas, mais je m'empresse d'ajouter que c'est dans la République de l'Equateur. (Hilarité prolongée). Connaissezvous une République où le chef de l'exécutif soit irresponsable? Aurait-on trouvé le moyen de concilier ces deux choses inconciliables : l'élection et Tirresponsabilité? Connaissez-vous une République où le Président puisse dissoudre la Chambre du suffrage universel en s'appuyant sur une Assemblée qui émane d'un électorat restreint et privilégié? ))

Irresponsable et agissant, le Président de la République serait un être contradictoire. Dans ses Solutions, M.Emile Ollivier indique ce que la logique exigerait : « Si réellement vous désirez que votre Président soit actif, imposezlui en la nécessité en le rendant responsable,

(1) Voici cependant ce que M. Spuller disait dans une conférence sur l'éducation de la démocratie : « Dans une société despotique ou monarchique, il y a au-dessus des citoyens, entre les citoyens et l'Etat, des intermédiaires, quelque chose qui masque aux citoyens la vue complète de l'Etat ; il y a le roi ! Dans d'autres pays, il y a l'aristocratie. Dans notre démocratie, pas d'interniédiaires. C'est dans le peuple qu'est toute la souveraineté. »

donnez-lui en le moyen en Tautorisant à choisir ses ministres même en dehors du Parlement, rendez-le indépendant en ne confiant plus son élection aux Assemblées législatives. Un Président nommé par un Corps Législatif qu'il a été obHgé de flatter pour être élu, qu'il ménagera pour être réélu, ne saurait être qu'un comparse, un soliveau, une enseigne mouvante ou une griffe. »

En février 1881, Gambetta s'exprimait plus crûment lorsqu'il écrivait à M. Naquet : a J'estime que le rôle attribué au Président est bien près du ridicule. C'est le contraire du solitaire dont parle la chanson : Qui sait tout, gui voit tout, oui entend tout. Notre premier magistrat est obligé de ne voir que ce qu'on lui montre, de n'entendre que ce qu'on lui dit officiellement; et, s'il sait quelque chose en finances, en administration, en diplomatie, son premier devoir est de l'oublier. C'est, à proprement parler, une machine à signer, quelque chose comme le grand électeur de Sieyès que Bonaparte qualifiait, avec plus de justesse que de convenance, de porc à l'engrais ».

Et ce Sénat! Sans parler de cette deuxième Chambre qui est superflue si elle seconde l'Assemblée élue par le sufi'rage universel, et qui est anti-démocratique si elle l'entrave, rien de plus juste que l'opinion de Gambetta disant en 1873 : (( A aucun degré nous ne saurions nous associer à la création d'une deuxième Chambre, qui ne peut s'exphquer, permettez-moi de vous le dire, que par de très mauvais desseins contre le suffrage universel... Vous consulterez le pays, et lorsque le pays aura répondu, lorsqu'il

aura créé une Assemblée aussi souveraine que la vôtre, vous voulez que cette Assemblée puisse . rencontrer devant elle une autre Assemblée antérieure, supérieure, investie avant elle du droit de reviser ses décisions, de refaire ses lois, et peut-être, car on va encore plus loin, du droit de la dissoudre! C'est-à-dire que ce que vous n'avez pas voulu pour vous, ce que vous ne consentiriez jamais à faire, vous le décidez par avance pour des élus que vous ne connaissez pas, dont vous ferez peut-être partie! Contre qui prenez- vous ces précautions? Contre la France, contre la Démocratie, contre le suffrage universel ». D'ailleurs, deux ans plus tard, en 1875, Gambetta capitulait sur ce point comme sur le reste!

Et cette faculté donnée au Sénat de se transformer en tribunal révolutionnaire ! Nous y reviendrons. Mais, pour compléter ce tableau des origines de la troisième République française, rappelons seulement que les lois constitutionnelles de 1875 ne furent pas soumises à la ratification plébiscitaire du peuple, malgré la proposition de Raoul Duval.

Quand la Convention nationale, en 1793, bien qu'elle fût expressément investie du pouvoir constituant, eut rédigé une Constitution, elle la soumit ensuite à la ratification plébiscitaire du pays.

Quand la même Convention nationale en 1795 eut rédigé la Constitution de l'An III, elle la soumit ensuite à la ratification plébiscitaire du pays.

Quand Ronaparte, Premier Consul, eut rédigé, avec Sieyès et les Commissions spé-

ciales, la Constitution de FAn VIII, il soumit ensuite cette Constitution à la ratification plébiscitaire du pays.

Quand il eut rédigé en 1815, avec Benjamin Constant, Facte additionnel aux Constitutions de FEmpire, il soumit ensuite cet acte constitutionnel à la ratification plébiscitaire du pays.

Quand la Chambre des députés, sous Finspiration de Manuel, rédigeait la nouvelle Constitution de 1815, on était d'accord pour la soumettre ensuite à la ratification plébiscitaire du pays.

En revanche, quand Louis XVIII et Louis- Philippe octroyèrent à la France une Charte que ni Fun ni l'autre n'avait mandat de lui octroyer, cette Charte ne fut pas soumise ensuite à la ratification plébiscitaire du pays.

La majorité de l'Assemblée de 1871, quand elle nous octroya les lois constitutionnelles de la troisième République française, imita Louis XVIII et Louis-Philippe, plutôt que la République et FEmpire.

Dans son livre si remarquable intitulé Deux Républiques, M. Portalis blâme vivement cette dernière capitulation des députés républicains de 1875 devant la doctrine de 1830 (1). Il

(1) En décembre 1893, dans la Justice, M. Clemenceau a écrit ceci : « Napoléon est populaire. Il s'étale aux vitrines des libraires, sur les affiches des murailles et jusque sur les trottoirs du boulevard, où les camelots, hier, à une heure du matin, proposaient, aux attardés du café de Madrid, le Mémorial de Sainte-Hélène, en livraison à' dix centimes. Au Vaudeville, Napoléon intime. A la Porte-Saint-Martin, toute l'épopée en tableaux de cirque, comme c'était la mode sous Louis-Philippe. Pour la première fois peut-être, le 18 Brumaire est mis à la scène ! . . , Sous le règne des classes dirigeantes, on fêtait le grand soldat par dégoût de l'odieux

rappelle comme nous le principe plébiscitaire proclamé par la Convention nationale; il rappelle comme nous les précédents de la première République; et il ajoute • «La Constitution du 25 février 1875, d'abord votée à la majorité d'une seule voix, n'a pas été soumise par ses auteurs à la sanction du suffrage universel. C'est certainement une faute qu'ils ont commise. Soumise au vote populaire, la Constitution de 1875 aurait incontestablement réuni une majorité considérable de suffrages. Les impérialistes se seraient alors trouvés dans l'impossibilité de se dire les uniques partisans de l'Appel au Peuple. Le privilège de la politique plébiscitaire leur eût échappé. »

Dans sa conférence de Versailles, en 1870, M. Edouard Laboulaye avait bien répondu sur ce point aux critiques des ignorants : a Quand on prétend que le vote d'une Constitution par le peuple est une institution césarienne, on ne dit pas la vérité. On trompe ceux qui ne connaissent pas Fhistoire; c'est la Convention qui, la première, a établi le vote plébiscitaire. Je répète que c'est la Convention qui, la première, a soumis une Constitution au peuple français. La République, en Fan III, a fait la même chose. C'est aussi ce qui se pratique en Amérique et en Suisse. Il n'y a pas un pays

piétinement sur place de la monarchie bourgeoise. En haine des parleurs inutiles, la pensée se rejetait vers Fhomme d'action. Les deux années qui précédèrent le Coup d'Etat de 1851 furent l'apogée du régime bourgeois ; et le seul nom de Napoléon, évoqué par un homme discrédité, ridiculisé, suffit à balayer dans leur gloire les orléanistes, maîtres de la République. Ces temps ne sont peut-être pas sans quelque analogie avec les nôtres ...»

démocratique dans lequel la Coustitutiou ne soit soumise au peuple. »

Dans une lettre adressée à la jeunesse française et publiée par le Journal des Débats, M. Laboulaye avait dit encore : « On finira par comprendre qu'en défendant le vote populaire des Constitutions, c'est le droit du peuple que j'ai soutenu contre les usurpations parlementaires dont nous avons tant de fois souffert. La démocratie est le gouvernement du peuple par lui-même et non du peuple par des députés qui ramènent tout à leurs mesquines ambitions ou à leurs préjugés. En Suisse et en Amérique, la ratification des Constitutions et même des lois les plus importantes est passée dans les mœurs ; c'est un grand élément de sécurité. Nous en viendrons là. »

Nous en viendrons là ! Quand? et comment?. . .

Est-ce que les lois constitutionnelles imposées par les doctrines de 1830 à la République française ne sont pas un insurmontable obstacle à toute réforme démocratique? Ces lois n'ontelles pas été faites précisément « pour empêcher la République de verser dans la démocratie », selon le calcul avoué de ses auteurs?

Il y a la revision, dites-vous?

Non!

Dans la séance du 16 mars 1894, M. Camille Pelletan, répondait à M. Casimir Perier, alors Président du Conseil des ministres, en ces termes, au sujet des projets de résolution demandant la revision constitutionnelle : « J'avais entendu hier M. le Président du Conseil déclarer, avec Fautorité qui lui appartient, que nous perdions le temps de Ja Chambre dans une

discussion purement académique qui retardait la solution des questions pratiques que le pays attendait impatiemment. J'ai été un peu attristé d'entendre dire, par le chef du Gouvernement français, que la question de savoir si, cent ans après la Révolution, le sufïrage universel serait affranchi de la tutelle du suffrage restreint; — si la revision, qui paraissait nécessaire à Gamhetta il y a douze ans, serait faite aujourd'hui; — si la revision, que Jules Ferry disait décapitée il y a onze ans, pouvait être complétée, — était une de ces questions académiques qu'on pouvait assurément soulever pour avoir l'occasion d'arrondir de belles périodes, mais dont on ne pouvait pas espérer un résultat effectif! Et que, au moment oii, dans une monarchie voisine, c'est le problème du jour de savoir si on délivrera la volonté nationale de tutelles analogues, nous, dans la République française, nous en étions réduits à voir là un de ces rêves dont on ne peut pas attendre la réalisation! »

Non, non, toute revision constitutionnelle est désormais impossible, si une force imprévue n'intervient Le Séiipit est là. On l'a vu au Congrès du 27 juin 1894 ; cette Assemblée nationale ne sera jamais plus réunie pour reviser les lois constitutionnelles.

Sénateurs et députés ont usurpé la Souveraineté nationale en 1875. Le peuple a laissé faire : il est pris.

En principe, dans les Républiques démocratiques, aux Etats-Unis et en Suisse, voici la procédure révisionniste ; elle suit quatre étapes : 1*^ On consulte les électeurs sur la nécessité de convoquer une Convention ; 2^ si la réponse est

affirmative, la législature décrète Télection de l'Assamblée de réforme; 3° cette Assemblée rédig-e son travail sous forme de projet, et 4° ce projet est soumis à la ratification du peuple.

Chez nous, toutes les portes sont fermées. Le Sénat du suffrage à trois degrés tient la clef. Gambetta dénonçait bien cette trahison, le 3 février 1875, en s'attaquant aux premiers projets : « Il me paraît illogique, après avoir établi la procédure à l'aide de laquelle les deux Assemblées décident qu'il y a lieu ou qu'il n'y a pas lieu à revision, il me paraît illogique d'aller nlus loin, et d'attribuer à ces deux pouvoirs législatifs par le simple fait de leur réunion en Assemblée Nationale, le pouvoir constituant. 11 y aurait là, messieurs, une usurpation formelle et flagrante... Vous êtes constituants? vous faites une Constitution? vous tracez les règles de la revision? à merveille! Mais, lorsque les pouvoirs législatifs réunis auront déclaré qu'il y a lieu à re vision, à ce moment, il me semble raisonnable de convoquer une Assemblée ayant reçu le mandat constituant. » Protestations vaines, tardives, dépourvues de sanction et que le parlementarisme, alors triomphant, ne daigna pas même écouter.

C'est là une simplification, dira-t-on. Députés et sénateurs sont perpétuellement en puissance de constituants, de même que les conseillers municipaux sont toujours électeurs sénatoriaux en germe. « Ici, — déclare le docteur genevois, M. Ch. Borgeaud, dont nous avons si souvent cité les savants travaux, — la simplification a lieu au prix d'une grave atteinte portée à un principe constitutionnel français, le principe

qLH3 LE POUVOIR CONSTITUANT APPARTIENT AU PEUPLE.

L'Assemblée Nationale, constituée par la réunion des deux Chambres, sans l'intervention du pays par voie d'élections générales, est censée exercer lo pouvoir constituant au nom du peuple! » Ce pouvoir constituant, ainsi attribué à ces deux Chambres — d'après un système emprunté à la Constitution d'Haïti, du 30 Décembre 1843, — et ainsi divisé en 880 parts que sénateurs et députés détiennent pour toujours, n'est donc plus dans la nation.

Et la Révolution française, qui avait proclamé le grand principe de Souveraineté nationale, est escamotée.

Dans ces conditions, est-il permis de dire que nous sommes en République?

Qu'est-ce que la République?...

qu'est-ce que la république ?

Vers 1880, on accusait M. Emile Zola d'avoir trahi la République... a Me voilà parjure et renég-at! — s'écriait-iL — j'ai trahi la République! Un seul mot : laquelle?... Je suis très perplexe »

Et le fécond romancier passait en revue nos Républiques contemporaines : « La République de M. Clemenceau, — disait-il alors, — dévore la République de M. Gambetta, tout en étant secrètement furieuse contre la République de M. Rochefort dont les drôleries amusantes ont coupé net tout succès aux formules sévères. Je me tâte, je descends dans les nuances; je me demande si je n'aurais pas fait un mauvais coup contre la République de l'officieux M. Hébrard, une mixture de protestantisme et de libéralisme à l'usage de la bourgeoisie prudente?... Mais j'y songe! Ne serait-ce pas contre la République de Victor Hugo, le baiser universel des peuples, la fin des guerres, — Hernani en pourpoint abricot bénissant le monde, — tout le rêve superbe et innocent d'un vieillard?... Car il y en a tant de ces Républiques que je me lasserais à les dénombrer. »

Qu'est-ce, en effet, que la République? •

République des premiers Hébreux, qui dura

cinq siècles avec le principe de la souveraineté du peuple inauguré par les plébiscites d'il y a près de quatre mille ans (1); République aristocratique et socialiste de Sparte, avec ses deux rois héréditaires; République démocratique d'Athènes, avec son cortège d'esclaves; République romaine, aristocratique d'abord avec son sénat, démocratique avec ses plébiscites, et enfin césarienne avec ses Empereurs; Républiques italiennes, avec leur Conseil des dix ou leurs doges; Républiques russes, absorbées dans l'Empire des Tsars; République d'Ang-leterre de 1649, convertie bientôt en monarchie constitutionnelle après avoir exporté la Répubhque aux Etats-Unis; toutes ces Républiques nous montrent que la République parut un peu partout, avant que la France fût ellemême obligée de se constituer en République.

En 1792, il n'y avait plus de Roi de France. Nos pères de 1789 qui avaient d'abord fait le rêve de concilier avec une monarchie héréditaire les principes de souveraineté nationale comprirent que le principe d'hérédité ne se concilie pas avec ces principes. Après avoir donné à ceux-ci leur base constitutionnelle en déclarant, le 21 septembre 1792, qu'il n'y aurait désormais de Constitution que celle dont le plébiscite aurait sanctionné l'autorité, la Convention nationale se trouva en République, plutôt qu'elle ne proclama la République.

(( Lequel vaut mieux? — demandait Voltaire — que votre patrie soit un Etat monarchique ?

(1) Voir Alfred Sudre, Histoire de la Souveraineté, tome 1" : V Antiquité, 2« cdit. 1874. Voir aussi Charles Borgeaud, Histoire du plébiscite, tome 1", l'Antiquité (librairie Thorin).

LA RÉPUBLIQUK 1)Ë NAPOLÉON 50^

OU un Etat républicain? Interrogez le peuple : il Veut la démocratie (1). » Le mot de République ne signifiait pas grand chose encore. Le 46 août 1792, une députation du faubourg Saint-Antoine s'exprimait ainsi à la barre de l'Assemblée législative : « République ou monarchie? Président ou roi? Eli! peuple-enfant! que nous importent les mots, pourvu que nous ayons un gouvernement à l'ombre duquel nous puissions vivre heureux et libres ! » Le fameux club des Jacobins manifestait la même insouciance, M. Aulard a mis eu lumière cette attitude caractéristique du club : « Le 2 septembre 1792, dit-il, un des plus obscurs jacobins, un certain Moras, affirme qu'il y aurait tout à gagner si on se passait de roi : la société ne répond ni oui ni non. Le lendemain, un citoyen de Marseille, Auguste Mony, écrit pour demander un c( gouvernement républicain ». La société ne répond pas. Le 7 septembre, Chabot fait mettre à l'ordre du jour la « forme du gouvernement à donner à l'Empire français (2). »

(1) « Démocratie et République, démocratie et liberté ne sont pas tout à fait la même chose. » Marc-Dufraisse.

(2) Le journal le Temps, dans son supplément du 22 septembre 1792, a publié sur cette question un intéressant article auquel nous empruntons quelques citations, et notamment les détails ci-dessous.

Les élections d'août-septembre 1792 ne se firent pas, comme on dirait aujourd'hui, sur la question : République ou monarchie. Cette question, on ne peut affirmer absolument que l'Assemblée législative l'eût posée en propres termes en convoquant la Convention nationale. Mais sans faire précisément table rase, elle avait ouvert la porte à toutes les solutions, en suspendant le roi ; et elle avait dit que la Convention nationale aurait à « prononcer sur les mesures qu'elle croira devoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de l'égalité ».

C'est dans ces conditions que se firent les élections pour

Robespierre avait écrit : « Est-ce dans les mots de République ou de Monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce les définitions inventées par les diplomates pour classer les diverses formes de gouvernement qui font le bonheur et le malheur des nations, ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature? Toutes les Constitutions politiques sont faites pour le peuple; toutes celles où il est compté pour rien ne sont que des attentats contre l'humanité. » Et M°^® Roland raconte que, au moment de l'affaire du Champ de Mars, quelqu'un prononçant le nom de République, Robespierre interrompit pour dire, en se rongeant les ongles : « Une République? Qu'est-ce que c'est qu'une République? »

Camille Desmoulins disait : « Nous n'étions pas alors plus de dix républicains en France. » De sorte que chaque parti pouvait prétendre

l'Assemblée. Trente-six procès-verbaux de ces élections montrent que, dans trente-six départements, les assemblées électorales donnèrent aux élus des « pouvoirs illimités » ou une « confiance illimitée ». Dans trentre-quatre départements, d'après les mêmes documents, aucune allusion n'est faite à la nature ni à la limitation des pouvoirs confiés aux députés. Dans trois départements, l'Aisne, Eure-et-Loir et Paris, une réserve était faite, c'est que les lois constitutionnelles seraient soumises à la ratification du peuple. Sur les quatrevingt-trois collèges électoraux, un seul aborda nettement, nous dit M. Aulard, la question décisive : République ou monarchie. C'est Paris, qui demanda « la forme d'un gouvernement républicain ». Dans les quatre-vingt-deux autres procès-verbaux, pas un mot de la République. Quatre départements, en y comprenant Paris, se prononcent formellement contre la royauté : ce sont, avec la capitale, l'Aube, la Charente-Inférieure, le Jura. Seul le Jura complète son vœu négatif en définissant ce qu'il conviendrait d'établir pour rc'mplacer la monarchie abhorrée: « Un pouvoir exécutif temporaire, amovible, à la nomination du peuple. »

que sa chute entraînerait la chute de la Répuhhque. Camille Desmoulins, montant à Téchafaud, écrit à sa chère Lucile : « Nous pouvons nous rendre ce témoignage, que nous périssons ]es derniers des républicains. » Robespierre, montant à son tour à l'échafaud, poussait le même cri : « La République? Elle est perdue... Les brigands triomphent! » En prairial An III, on dira que la République disparaît avec les derniers Montagnards

Qu est-ce donc que la République?

(( Les bonnes gens, — rapporte plaisamment Buzot dans ses Mémoi?'es, — croient à la République, comme ils croyaient autrefois aux plus inexplicables mystères du papisme. Interrogez les vaillants répubhcains qui se battent sur tous les points du territoire français : ce Frère, pour qui vous battez-vous? — Pour la République. — Bien; qu'entendez- vous par République? — C'est... mais tenez... c'est de n'avoir point de roi. — Frère, à Rome, à Venise, en Hollande, les peuples n'ont point de roi; voulez-vous un pape, un stathouder, un sénat? — Oh! non, ce ne sont pas là des Républiques. — On dit pourtant la République de Venise, de Hollande... — Oui, mais en Suisse, en Amérique? — Oh! frère, vous êtes évidemment un contre-révolutionnaire; ces Suisses, ces Américains, sont des fédéralistes. — Frère, je n'en savais rien. Je vous le jure par Marat. En vérité, vous pouvez m'en croire; je suis un franc carmagnole. — Je le vois bien. Mais enfin, expliquez-vous, qu'entendez-vous par une République? — Je vous l'ai dit; c'est... c'est... demandez-le plutôt au Comité de Salut public; d'ailleurs, voyez-vous,

nous sommes un gouvernement révolutionnaire. — Révolutionnaire ! voilà un terrible mot; mais, frère, à Constantinople aussi Ton a un gouvernemeat révolutionnaire. — Bahl vous vous moquez. Adieu, je vais me battre. Cet homme a bien l'air d'un aristocrate. Vive la République! »

La République étant sans cesse « perdue » et ne se retrouvant qu'aux armées, ce fut le général de Vendémiaire et de Brumaire qui la retrouva :

Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte: Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte.

Comme Victor Hugo le rappelle ainsi pour Rome, l'établissement de l'Empire lui-même était, non pas une restauration monarchique., mais une révolution populaire exécutée par la main d'un tribun. «L Empereur était un tribun élu pour protéger le peuple; » c'est notre grand liistorien démocrate Michelet qui le dit.

En France aussi, ce sont les républicains les plus illustres, Sieyès, Talhen, Daunou, Boissy d'Anglas, M.-J. Chénier, Cabanis, Treilhard, Quinette, Garât, Roger-Ducos, Dubois-Dubays, Carnot, Monge, Grégoire, Fouché, Fréron, Thibaudeau, Real, Albitte, Lebrun, Chazal, Gohier, Boulay de la Meurthe, etc., qui ont préparé le sénatus-consulte du 28 floréal An XII, en ces termes : « Napoléon, par la grâce de Dieu et pa?' les Constitutions de la République, Empereur des Français, à tous présents et à venir»

salut. ARTICLE PREMIER, le gouvemenient de la République est confié à un Empereur (1). »

C'était la République avec un Empereur. Un historien républicain, parlant de Jean-Bon- Saint-André, — qui de conventionnel devint préfet de l'Empire, — constate que « la France avait fait comme Jean-Bon-Saint- André; elle avait accepté l'Empire; elle n'avait pas renié la Révolution ».

A Waterloo, la Révolution, la République, FEmpire, qui avaient chassé Brunswick et porté notre drapeau tricolore dans les capitales de FEurope, tombent momentanément devant Blûcher... La Monarchie renaît, puis retombe.

Et, en 1848, on revient à la République, qui, malgré ses dictateurs provisoires, proclame Louis-Napoléon, n Le vote du Dix Décembre 1848, — déclare M. Clamageran, — a été

(i) Dans son pamphlet contre Napoléon I^"^, M. Barni expose ceci : « Relevons, en passant et une fois pour toutes, l'habile usage que Bonaparte fit alors et depuis de ce mot République. Gomme César, Auguste et leurs successeurs, il savait combien il importe de conserver les mots en supprimant les choses ; et le mot République, par son étymologie latine, lui offrait une équivoque commode pour tromper les esprits. Il venait, disait-il, sauver la République ; et, tandis que l'on entendait par là le gouvernement républicain, il sous-entendait, lui, un autre sens : la chose publique, qu'il prétendait personnifier. La chose publique, n'est-ce pas aussi le sens de ce mot respublica ? Ce mensonge, qui assura le succès du 18 brumaire, passa dans la langue officielle du Consulat, et persista même quelque temps encore sous l'Empire. Vous avez pu voir quelquefois des pièces de monnaie de cette époque ayant pour exergue, d'un côté, ces mots : République française, et de l'autre, ceux-ci : Napoléon, Empereur. »

Voilà de quel ton M. Jules Barni se lamente en pensant que Bonaparte avait, en réalité, sauvé la République, au lieu de « l'étrangler », comme les imbéciles l'affirment. La République mérite-t-elle moins ce nom lorsqu'elle est gouvernée par Bonaparte que lorsqu'elle a pour directeurs ou présidents Barras ou Grévy ?

parfaitement spontané... Les plébiscites de Décembre 1851 et de Novembre 1852 ne sont que la confirmation du vote de Décembre 1848 », qui acclamait la République dans Bonaparte.

Qu'est-ce encore que la République?...

République toujours! Car, après le Coup d'Etat du 2 décembre 1851, la Constitution du 14 janvier 1852 fut républicaine. « Le gouvernement de la République, — disait-elle, — est confié, pour dix ans, au Prince Louis-Napoléon Bonaparte ». Le titre d'Empereur vint plus tard, sanctionné démocratiquement par un plébiscite.

Comme à Waterloo après léna, de même à Sedan après Sébastopol et Magenta, Napoléon lasse la victoire. On le rend responsable des 'fautes du Corps Législatif; on le renverse à la faveur de l'invasion et on le remplace, au sommet de l'Etat par Fillustre auteur de VHistoire du Consulat et de V Empire; puis par le duc de Magenta, Maréchal de FEmpire; puis par un ancien fonctionnaire de l'Empire, M. Sadi Carnot; puis enfin par le fils d'un homme politique qui prêta serment de fidélité à l'Empereur, et dont le père avait été ministre de Louis - Philippe.

Est-ce plus ou mieux la République? Et qu'est-ce encore que la République?

Et enfin, de même que le Pape Pie Vil avait reconnu et accepté la République de Bonaparte en l'An X, de même le Pape Léon XIII reconnaît et accepte à son tour la République de M. Wallon. Comme à l'époque du Premier Consul Bonaparte, les curés chantent Domine > salvam fac renipublicam. Aujourd'hui, les

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON o09

républicains qui ne vont pas à la messe sont seuls à ne pas prier pour la République en France.

C'est qu'il y a République et République, comme il y a fagots et fagots. Et les Républiques rivales se dévorent; les républicains se sont envoyés successivement à l'échafaud ou frappés de « la guillotine sèche ». Victor Hugo, dans sa profession de foi de 1848, tenait à bien accuser l'antithèse, a Deux Républiques sont possibles », disait-il; et il s'expliquait : « L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et dressera la statue de Marat, détruira l'Institut, l'Ecole polytechnique et la Légion d'honneur, ajoutera à l'auguste devise : Liberté, Egalité, Fraternité, l'option sinistre : ou la Mort; fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres; anéantira le crédit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun; abolira la propriété et la famille; promènera des tètes sur des piques; remphra les prisons par le soupçon et les videra par le massacre; mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres; fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu; remettra en mouvement ces deux machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l'horrible dans le grand que nos pères ont vu, nous montrera le mons* trueux dans le petit ...»

Et l'autre? « L'autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent et de tous les peuples un jour dans le principe démocratique; fondera une liberté sans usurpation et sans violence, etc., etc., etc. » Et il concluait : (( De ces deux Républiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-là s'appelle la Terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour établir l'une et empêcher l'autre ».

Puisque VHistoire contemporaine s'en occupe (l)ç ne devons-nous pas rappeler ici cer-

(1) Dans son Hhtoire contemporaine classique, éditée chez Delalain, M. E. Maréchal rapporte que, en 1877, nous avions écrit ceci : « . . .Nous ferons de la République et des Républicains une pâtée dont les chiens eux-mêmes ne voudront pas. » Gela eût constitué, en effet, un singulier programme. Le Dictionnaire Larousse, le Dictionnaire des Contemporains de Vapereau présentent aussi ce membre de phrase, ainsi isolé, comme un programme de politique générale, une profession de foi !

En réalité on néglige de dire que ce n'est là qu'un fragment et que cette phrase visant un adversaire local débutait ainsi : « Dans cette patriotique contrée, nous ferons etc. ; » ce qui montre qu'il s'agissait, non d'un programme, mais d'une PRÉDICTION locale visant certaine république et certains républicains, prédiction qui s'est réalisée sur place, comme il convenait, à coups de bulletins de vote.

En ne citant qu'une partie de la phrase, on a pu en falsifier le sens. De sorte que, onze ans après, à la séance de là Chambre des députés du 24 novembre 1888, et sur la foi du Dictionnaire Larousse, M. Floquet, président du Conseil des rninistres, nous interrompait en séance par cette exclamation : « Vous êtes loin de la pâtée ! »

Voici simplement cet incident d'après le compte rendu officiel :

M. CuNEo d'Ornano — ...J'entends M. le président du Conseil^ se rabaissant, malgré son talent et au risque de laciles représailles, à de mesquins reportages comme celui qu'il vient de rééditer, disant ou feignant de croire que j'ai voulu faire de lui et de ses partisans une pâtée pour mes chiens... Vraiment? Je me représente malaisément M. Floquet transformé en pâtée de ce genre... (Rires adroite, — Exclamations à gauche.)

taille phrase d'un de nos articles de polémique qui obtint plus de retentissement encore que cette antithèse de Victor Hugo? C'était une simple PRÉDICTION locale que nous faisions en 1877 pour notre élection à Cognac, et que, en coupant la phrase en deux, les gens de mauvaise foi et les sots transformèrent en programme !

D'ailleurs, là encore il s'agissait de la République de nos adversaires, par opposition à la nôtre; et c'est l'antithèse que, dans le Rappel, M. Auguste Yacquerie signalait ainsi : « Je n'ai jamais cru que la phrase de M. Cuneo d'Ornano visât tous les républicains et toutes les Républiques. Je sais parfaitement qu'il accepterait avec plaisir une République qui admettrait le référendum et qui ferait nommer le Président directement par le pays ».

Eh bien! Ne serait-ce pas là une Répu-

M. DE Baudry d'Assox. — Je ne voudrais pas en manger, pour ma part! (Nouveaux rires.)

M. Cuneo d'Ornano. — Laissez, monsieur Floquet, laissez ces reportages infidèles, ces citations tronquées, à vos feuilles de police; et ne les répétez plus vous-même, de votre banc ministériel. Car vous citez un lambeau de phrase dont vous ne connaissez môme ni l'origine, ni le texte, ni le sens, et que vous transportez d'une polémique électorale, du champ limité des compétitions locales, pour l'appliquer à la politique générale de mon pays ! Vous prenez ainsi, pour le compte du parti républicain tout entier qui n'avait rien à y voir, une riposte électorale à des compétiteurs locaux dont j'ai fait, métaphoriquement, et bien fait, ce que j'avais prédit. Est-ce vraiment digne de vous ? (Très bien, à droite.)

Sur divers bancs. A la question ! (Interruptions.)

M. Cuneo d'Ornano. — Je reviens à la question et ce n'est pas moi qui ai fait descendre le débat, c'est M. le président du Conseil.

M. LE Président du Conseil. — J'avais parlé si bas...

— Cet incident parlementaire montre que M. Floquet a eu tort, plus d'une fois, de se fier au Dictionnaire Larousse, qal lui joua d'autres mauvais tours.

blique?. . . Et qu'est-ce donc que la République?. . .

Avec sa verve et sa brutale logique, M. Paul de Cassagnac avait, en 1877, repris aussi et multiplié l'antithèse que Victor Hugo formulait en 1848. Le grand poète ne distinguait que deux Républiques; le fécond journaliste en découvrait beaucoup plus, devant le jury de la Seine, dans sa spirituelle plaidoirie dont voici un extrait :

« Le gouvernement de la République ! Que veut dire ce mot?... J'ignore ce que c'est que le gouvernement de la République ; et je regrette que M. le procureur général n'ait pas été plus précis à cet égard. De quelle République a-t-il voulu parler? De la République en général ou de la République en particulier? La République en général, n'est pas une chose une, nettement définie, clairement limitée. La République a existé dans différents pays, à Rome, à Athènes, à Venise et dans le val d'Andorre, dans l'Etat de Saint-Marin et dans la République de Libéria, constituée par des nègres. Aucune de ces Républiques ne se ressemble, n'a le même caractère, n'a les mêmes mœurs. Ici, elle est autocratique. Là, elle est démocratique. Ici, elle est oligarchique. Là, elle est la propriété de plusieurs. M. le procureur général, en m' accusant d'exciter à la haine du gouvernement de la République, a-t-il voulu venger toutes les Républiques et protéger à la fois Léonidas, Aristide, Brutus et Toussaint-Louverture? Je n'en sais rien, et il ne Ta pas dit... Mais peut-être n'est-il pas allé aussi loin, et s'est-il borné à me reprocher des violences contre le gouvernement de la République en France? Là encore, je lui reprocherai son

manque de clarté. La France, messieurs, n'a rien à envier aux autres pays, au point de vue de la multiplicité et de la variété des Républiques. Nous les avons eu toutes, et sous toutes les formes. Et elles se ressemblent si peu qu'elles se proscrivent, les unes les autres! » Et M. Paul de Gassagnac continuait Fénumération. « Nous avons eu : La République de Robespierre; celle de Barras; celle de Bonaparte ; celle de Lamartine ; celle de Gavaignac ; celle de Louis-Napoléon ; celle de M. Jules Favre et de M. Trochu; celle de M. Tbiers; celle du maréchal de Mac Mabon. Et, dans celle de M. le marécbal de Mac Mabon, nous trouvons encore : la République orléaniste de M. de Broglie; la République neutre de M. Buffet; la République centre-gaucbe de M, Dufaure; la République de M. Jules Simon. Or, comment peut-on me reprocher d'avoir attaqué le gouvernement de la République, quand il y a vingt gouvernements de la Répubhque, tous différents, tous opposés, se détestant et se détruisant?D'autant que le gouvernement de la République a, pour moi, des époques respectées, et d'autres qui le sont moins. Croyez-vous que la Répubhque de Bonaparte, de Lamartine, de Louis-Napoléon ou du Maréchal, me déplaisent? Mais non! Plus je vais, et, tout en gardant mes affections et mes convictions, plus je deviens large pour la forme du gouvernement; j'en cherche bien plus le fond que la forme, la chose que le mot. Il y a des Empires dont je ne voudrais pas, et il y a des Républiques dont je m'accommoderais bien volontiers, comme celle du Premier Gonsul ».

Et, — tandis que M. Paul de Cassagnac se bornait à mettre en relief ces antithèses, en admettant lui-même certaine République « habitable » selon le mot de M. Boinvilliers (1), — tous les bonapartistes qui suivirent la politique de feu le prince Napoléon et tous ceux qui aujourd'hui sont en rapports avec la famille Bonaparte, tous considèrent la République comme la forme définitive du gouvernement démocratique en France.

Dira-t-on que cette République, dont les orateurs et les candidats bonapartistes développent le programme, n'est pas une Répubhque? Encore une fois, qu'est-ce que la République?

En 1881, tous les candidats qui se présentaient aux élections législatives avec le patronage du Comité révisionniste que le prince Napoléon avait organisé à Paris, et dont nous avions l'honneur de faire partie avec MM. Maurice Richard, Philis, Frédéric Masson, Haentjens, Lenglé, Àbbatucci, d'Ariste, le comte de Casablanca, Dréolle, le baron Dufour, de Loqueyssie, Prax-Paris, Sarlande, Adelon, Cottin, Amédée- Edmond Blanc, Edouard BoinvilJiers, Fernand de Nervo, etc., tous demandaient aux électeurs

(1) En mars 1890, par exemple, dans le journal V Autorité, M. Paul de Gassagnac lui-même écrivait ceci : « J'admets parfaitement qu'on élargisse le champ de la solution et qu'on accepte l'éventualité d'une République honnête. Il n'est donc pas interdit à un député de Droite de concevoir une République dans laquelle régneraient la justice, la tolérance et la liberté. Gela peut être . une utopie, un rêve, mais ce n'est point une pensée blâmable. Moi, je ne crois pas à cette République. Mais enfin, il peut y avoir chez d'autres, ou bien une foi plus robuste, ou bien une crédulité plus grande ; et la foi, comme la crédulité sincère, sont choses éminemment respectables. »

de leur donner mandat d'organiser Ja République et de la ramener vers la démocratie (1).

Puis vint le mouvement boulang-iste. Et Fidée même de ce mouvement était bien définie, dès les élections partielles de 1888, par M. Gellibert des Seguins qui déclarait très nettement ceci à ses électeurs charcutais : « Un parti nouveau s'est créé depuis 1885, je veux parler du parti républicain boulangiste, et, si je dis républicain c'est à dessein, car il ne faut pas croire que le général Boulanger veuille rétablir une monarchie quelconque. Le général est républicain, ses amis les plus dévoués sont républicains, mais il veut faire sanctionner sa République par le pays directement consulté; le général est donc plébiscitaire. » Et M. Gellibert des Seguins a été élu député sur ce programme, dans ce département, avec l'appui de nos collègues MM. Arnous, Laroche- Joubert, René Gautier et nous-même.

(1) « Un certain nombre de nos collègues firent avec le prince une cote mal taillée ; ils refusèrent de signer le programme, mais ils demandèrent à être portés, dans les^ colonnes du Napoléon, comme candidats révisionnistes napoléoniens. C'est ainsi qu'on vit apparaître successivement dans le journal du prince les noms de MM. Roques, Ganivet, le baron Eschassériaux, Roy de Loulay, Fauré, Daynaud, René Gautier, Laroche- Joubert, Jules André et le duc de Feltre. Le 17 août, le Napoléon recommanda à ses lecteurs ces différents députés, ainsi qu'un certain nombre de candidats nouveaux dont la plupart n'allèrent pas jusqu'au bout de la lutte ; il déclara que les professions de foi, les lettres ou le passé politique de ces trente-cinq candidats permettaient de les compter au nombre de ses amis ». Paul Lenglé, le Neveu f/e Bonaparte, 1893 (librairie Ollendorff). Ce livre est une très intéressante étude des idées de feu le prince Napoléon et de son progTamme politique. On sait que M. Paul Lenglé, qui a brillamment représenté l'arrondissement de Saint-Gaudens h la tribune parlementaire, a été un des premiers h déclarer que le programme de l'Appel au peuple devftit triompher dans la République, et par elle,

Ainsi s'affirmait ropinion en Charente, clans ce pays bonapartiste; ainsi elle s'était affirmée, à l'autre extrémité du pays, dans le Calvados, dont un des députés M. Eng-erand, prenant la parole à Paris dans la réunion g;énérale des comités plébiscitaires de la Seine, en mars 1892, disait : « Sans faire opposition à la forme républicaine — ce qui nous est d'autant plus facile, à nous bonapartistes, que c'est Bonaparte qui le premier a organisé la République, (Yifs applaudissements), il faut maintenir l'idée révisionniste pour réformer la Constitution dans un sens plus démocratique : Election du Président de la République par le suffrage universel; consultation demandée au peuple sur les actes principaux de législation ; nomination du Sénat par le suffrage universel. » Et les applaudissements de redoubler.

De même, cette république nationale dont en 1884 nous avons porté à la tribune le principe, le programme et le nom, n'est-ce pas une République (1)?

(1) A la tribune, le 30 juin 1884, dans un débat sur la revision, et après avoir développé les idées qui font l'objet du présent ouvrage, nous disions ; « Mon parti, celui qui n'a cessé de recevoir mon adhésion et mon concours, le parti de l'appel au peuple, ne peut souffrir d'aucune division. Il a toujours mis au-dessus de ses princes mortels ses principes immortels. Et, quant à moi, je n'aurais qu'à vous lire mes nombreuses professions de foi, et vous verriez que ma candidature, au-dessus, bien au-dessus des nuances et des divisions, s'est toujours réclamée de cette idée plébiscitaire que Danton, Ledru-Rollin et Gambetta eux-mêmes — vous venez d'en acquérir la preuve — ont proclamée, chacun à leur tour, comme le dogme essentiel de toute démocratie sincère (Très bien ! à droite). Vous n'oubliez certainement pas que j'ai combattu la République actuelle avec une très grande ardeur? — Et je n'ai pas fini. Mais, entre la République actuelle, telle que les députés de 18.71 nous l'ont faite en 1875^

Dans Paris, aux élections municipales, la même idée plébiscitaire s'est affirmée dans le programme républicain de certains candidats. L'un d'entre eux, qui porte un nom significatif, M. Paul Pugdiesi-Gonti, avocat à la Cour d'Appel, a posé sa candidature en 1893, dans le quartier de la Plaine-Monceau, « contre les parlementaires, ces exploiteurs de l'idée républicaine, qui se sont fait du gouvernement de la République une véritable caverne ori ne pénètrent que leurs amis et leurs complices. » Sur ce programme si net, M. Paul Pugliesi-Conti a obtenu quatorze cents voix qu'il a remerciées avec la même netteté : « Nous recommencerons la lutte et ferons triompher notre chère et grande cause de la Démocratie nationale, au sein d'une République régénérée. »

Un autre Q^ndidat aux élections municipales de Paris, M. Chassaigne-Goyon, aussi avocat à la Cour d'appel, disait : « Poursuivons, non le renversement mais, si je puis m'exprimer ainsi, la démocratisât iofi de la République.

et la RÉPUBLIQUE nationale qui sortirait d'un solennel plébiscite et qui serait aussitôt dirigée, selon la parole célèbre, paj^ un grand parti national sans vainqueurs ni vaincus, s'élevant au-dessus de tous pour les réconcilier, vous reconnaîtrez que la différence est sensible ! »

Nous ajoutions : « Votre République, sortie des origines que l'on sait, je l'ai combattue et ne cesserai de la combattre. Mais que votre rôle serait grand si, vous inspirant des doctrines démocratiques, vous aviez le courage de vous tourner vers vos adversaires pour leur dire : Vous niez que nous émanions réellement du suffrage universel, vous contestez la légitimité de notre titre, vous venez prétendre, et les orateurs de la gauche eux-mêmes ne le cachent plus, que notre Constitution est une usurpation parlementaire? Tournons-nous tous vers le pays! Faisons donc appel à l'arbitrage de la nation. )> Et rO//?c/e^mentionne : « Applaudissements à droite », ce qui prouve que cette déclaration ne déplaisait pas à tous.

Formons, en regard des coteries qui ont ajourné toutes les réformes promises, formons un parti jeune, compact, uni, irrésistible par conséquent, acceptant loyalement la forme républicaine, mais réclamant l'établissement d'une République vraiment libérale et démocratique (1). »

Cette candidature de M. Chassaigne-Goyon était appuyée par M. Georges Blanchet, dans le Petit Caporal, en ces termes : « Bonapartiste d'origine, Ghassaigne-Goyon ne cache pas ses anciennes affections pour l'Empire, et, quand il vient affirmer aujourd'hui qu il ne fera rien pour amener une restauration impériale, c'est parce qu'il entend s'incliner devant la volonté populaire. Pour Chassaigne-Goyon, en effet, celle-ci est tout. Il n'admet pas qu'un bon citoyen puisse entrer en lutte avec le sentiment national; et, puisqu'il lui paraît démontré que le pays veut la République, c'est sous le drapeau républicain qu'il combattra pour les grands principes sociaux et pour la cause démocratique... La vérité est que Chassaigne-Goyon n'est ni un homme de droite ni un homme de gauche. Il se sépare de ceux qui demandent au régime républicain de rester ce qu'il est, c'est à dire de continuer à gouverner pour les filous et les aigrefins. Il se sépare de ceux qui ne savent qu'invoquer le passé, sans se soucier

(1) Dans ce même discours, M. Ghassaigne-Goyon ajoutait : « Fondons cette République, et le Napoléon qui dort son dernier sommeil sous le dôme des Invalides, et les Napoléon qui reposent loin du sol français dans la petite église de Ghislehurst, et ce jeune prince lui-même qu'une loi inique a chassé do son pays, ne nous désavoueront pas, j'en suis sûr ; car, patriotes avant tout, les Napoléon placent audessus de l'iiitôrôt de la famille, l'intérêt de la démocratie et ie salut de la patrie. »

des aspirations du pays et sans tenir compte des nécessités du présent. »

Et le rédacteur en chef du Petit Caporal, le commandant Blanc, qui avait écrit, en mai 1889, ceci : «. Nous admettons le programme de la République ouverte, développé par le général Boulanger à Tours; » répétait en décembre 1890 : « Nous avons tous accepté le programme de Tours, c'est à dire, en principe, le système républicain. Nous serions des étourneaux et des girouettes si nous nous déjugions à dixhuit mois de distance. »

Citons enfin un autre candidat aux élections municipales de Paris, le rédacteur en chef du journal l' Appel au peuple, M. Antoine Vannucci qui, en mai 1887, formulait ainsi très nettement sa profession de foi : « Il nous faut un pouvoir fortement organisé, n'ayant pas seulement la volonté de faire, mais en ayant aussi la puissance. Le Chef de l'Etat doit être le Chef du Peuple et non le serviteur du Parlement; c'est le Peuple qui doit le choisir, et non une majorité de sénateurs et de députés, que l'intrigue peut former, modifier ou déplacer. C'est avec une entière liberté de sentiments que je vous dis : une République organisée par le Peuple serait acceptée, reconnue, obéie par tous les bons citoyens, »

Eh bien ! Cette République-là, ainsi présentée aux électeurs indépendants, par les candidats bonapartistes, serait-elle moins républicaine que la république accordée en 187o aux députés de la gauche par le comte d'Haussonville, le prince de Joinville et le ducd'Audiffret-Pasquier?

Et enfînj parmi les orateurs plébiscitaires qui»

en dehors du Parlement et des candidatures parisiennes, représentent aussi l'idée avec autorité et avec talent, citerons-nous, dans le même sens encore, M. Clément de Royer, par exemple, et M. le baron Legoux? Et alors ne comprendra-t-on pas qu'il y a vraiment une direction?

Rédacteur en chef de la Revue de la France 7noder7ie, avocat à la Cour d'appel, M. Clément de Royer, qui porte si brillamment ce nom illustre, présentait en décembre 1891 Vaillance nationale aux hommes « résolus à réclamer l'application des principes de la Révolution française », et il disait à ceux qui s'étaient effrayés du mot de République : « Le peuple comprendra que vous n'attachiez aucune importance à la forme même du gouvernement.

Peut-être même vous saura-t-il gré de ne pas, POUR UN MOT, éterniser des conflits et des luttes. »

Et, dans l'un des derniers banquets du 15 août, offerts par l'état-major des Comités plébiscitaires de la Seine au baron Legoux, délégué général de l'exilé de Bruxelles, voici comment ce délégué s'exprimait : « La République? c'est nous qui la représentons. La démocratie? c'est vous tous qui souffrez tous les jours pour le peuple dans vos intérêts, et qui avez sacrifié vos situations, votre fortune, votre carrière, pour défendre les droits ds la Nation. »

Et voici le texte de l'Adresse votée à la fm du banquet : « Les membres des Comités plébiscitaires réunis au nombre de près de neuf cents en un fraternel banquet, affirment leur attachement aux principes de la Révolution française dont les Napoléons ont toujours été les plus

fermes soutiens. Ils envoient à F exilé, au prince Napoléon, l'hommage de leur dévouement. Ils saluent en lui le continuateur des traditions de sa famille, le représentant de la vraie démocratie, le promoteur des améliora • tions sociales, le revendicateur de la souveraineté nationale, le soldat du peuple! w

Est-ce ou n'est-ce pas la République? Et qu'est-ce que la République en elle-même? Serait-ce seulement tout gouvernement confié à des républicains? Soit! Alors qu'entend-on par républicains ?

Dans les Ephémerides de son Almanach jjopulaire, le vieux républicain Raspail, à la date du 6 mai 1837, mettait : « Mort du général Gavaignac, faux républicain ». Et, dans son Histoire du second Ernp'u^e, M. Taxile Delord dit : « Le général Gavaignac avait un grand défaut pour un homme appelé à fonder une République; il ne croyait pas aux républicains. ))

Un des triomphateurs du 4 Septembre 1870, M. Ernest Picard, — d'après un propos rapporté dans le Journal du Siège de M'^'^ Juliette Lamber, — disait : a Républicain, je crois l'être; mais du parti républicain, je n'en suis pas. J'ai le parti républicain en horreur. »

Et l'histoire nous montre des républicains guillotinant, mitraillant, fusillant, déportant, exilant, etc, etc., d'autres républicains; ce qui obhge à croire qu'ils n'étaient pas d'accord, et que ce qualificatif de « républicain » n'est pas plus clair que le mot de République luimême.

Au lieu d'être une forme de gouverne-

ment (1), la République serait-elle plutôt « un ensemble d'idées, de principes qu'on doit faire entrer dans Tapplication? » Telle a été la définition donnée à la tribune, en 1891, par un jeune orateur de la gauche, M. Pichon. Seraient alors républicains ceux qui admettent cet ensemble de principes et d'idées?

Bien! Le mot n'est rien; la chose est tout. M. Etienne Lamy l'a écrit : « Les gouvernements se fondent, non le jour où on les proclame, mais le jour oii on les pratique. Le mot de République n'est rien; seules les institutions qui l'accompagnent en font une vérité ou un mensonge (2). »

Nous rentrons dans l'explication que Gam-

(1) « Le mot de République — écrivait Napoléon III, en 1833, dans ses Considérations sur ta Suisse, — n'est pas une désignation de principes, ce n'est qu'une forme de gouvernement. Ce n'est pas un principe, parce qu'elle ne garantit pas toujours la liberté et l'égalité. République, dans son acception générale, ne signifie que le gouvernement de plusieurs. Car n'avons-nous pas vu jusqu'ici, dans presque toutes les Républiques, le peuple soumis à une aristocratie tyrannique, à des privilèges révoltants ? »

(2) Dans sa défense devant la Cour des Pairs, alors qu'il portait la parole au nom du parti républicain tout entier, contre Louis-Philippe, Godefroy Gavaignac s'est expliqué en ces termes : « On ajoute que nous sommes non seulement les ennemis de l'ordre politique, tel qu'il existe actuellement en France, mais encore les ennemis de l'ordre social. Avant de répondre, je dirai nettement que ne pas borner la pensée républicaine au seul ordre politique, c'est du moins la bien comprendre. Quelque importantes que soient les questions de formes, elles ne sont qu'une partie de la tâche et, si la République ne devait faire rien de plus que d'appliquer de nouvelles théories administratives, seconder de nouvelles ambitions, nous, hommes de la chose, hommes du peuple, nous ne compliquerions pas notre vie de la lutte acharnée que nous soutenons contre le pouvoir, nous laisserions le débat aux prétendants et aux systèmes. La République nous paraît l'amélioration de l'état social; c'est pour cela que nous sommes pour elle. »

betla portait à la tribune du Corps Législatif, le 5 avril 1870 : « Quand je dis qu'il y a une forme par excellence pour assurer la liberté, cette forme, vous ne me permettriez pas de la taire, c'est la forme républicaine. Si elle n'a pas assuré l'ordre avec la liberté, est-ce que vous entendez que je le nierai? En aucune façon. Il ne s'ag-ira pas de changer le mot : et peu nrimporterait que le premier magistrat de la République fût ou ne fût pas décoré du nom de Président ou du nom de Roi, si c'est toujours le même système, si c'est toujours la même législation. Non, non, je ne veux pas d'une République mensongère, je veux une République réelle. Et, si l'on ne l'a pas essayée, c'est une raison de plus pour le faire. »

Retenons bien ce discours de Gambetta du o avril 1870, car c'est celui oii, se rattachant nettement à la doctrine plébiscitaire de la Convention nationale (doctrine évoquée en 1842 par Ledru-Rollin dans ce discours sur la régence dont nous avons reproduit les principaux arguments), Gambetta formulait ainsi ce dogme de la démocratie française : « Le plébiscite est une sanction désormais nécessaire dans les sociétés qui reposent sur le droit démocratique, pour donner au pouvoir la sanction que les anciennes monarchies trouvaient dans ie droit divin. »

Or, en 1880, dans une de ses conférences, le fidèle disciple, M. Spuller, ayant dit : « Nous ne voulons pas autre chose que ce qu'ont voulu nos devanciers, et il y a, pour le dire en passant, entre les républicains d'aujourd'hui et ceux de 1848. de 1832, de 1792 et de 1789,

une chaîne ininterrompue de traditions, une solidarité continue et perpétuelle que nous avons à cœur de maintenir, comme notre plus grande force et notre plus grand honneur; » M. Spuller ayant ainsi parlé, ne devons-nous pas compter qu'il ne reniera pas cette doctrine plébiscitaire de Gambetta, qui l'avait reçue de Ledru-Hollin, lequel la tenait des premiers fondateurs de la première République française?

Et lorsque, dans son discours présidentiel du 15 janvier 1891, M. Charles Floquet protestait contre « ceux qui prétendent expulser de la République les lois, les doctrines, les espérances républicaines, « c'est à nos adversaires qu'il s'en prenait sans doute? Car c'est nous qui accusons le parti républicain officiel d'aujourd'hui d'avoir « expulsé de la République les lois, les doctrines, les espérances républicaines. »

Nous prenons l'opinion pubKque pour juge; et ce livre n'a pas d'autre objet que d'évoquer l'affaire à ce tribunal souverain.

Dès lors les espéra7ices de tout républicain doivent tendre à faire place, dans les lois de la République, aux principes de la République (1). Quels sont ces principes?

Si ce sont ceux de M. Henri Rochefort plutôt que ceux de M. Casimir Perier, ou ceux de M. Léon Say plutôt que ceux de M. Floquet, ou ceux de M. Goblet plutôt que ceux de M. Paul Deschanel, ou ceux de M. Charles Dupuy plutôt

(1) « Je viens exposer le droit d'autonomie de la personne Jiumaine. La R(^publique que nous voulons, c'est celle qui aura pour pôle ce droit-là; toute autre République n'est pas la République ». — AcoLLAS, Philosophie de la, science poli* tique.

que ceux de M. Millerand, ou ceux de M. Guesde plutôt que ceux de M. Piou, ou ceux du comte Grefïïïlhe plutôt que ceux de M. Jaurès, nous entrons dans la tour de Babel et sommes perdus dans la confusion des langues

Heureusement, en France, nous avons une pierre de touche, un critérium, un arbitre : c'est notre grande Révolution elle-même; c'est son esprit; c'est l'idéal vers lequel, sur ce Sinaï chargé d'éclairs et au milieu des tempêtes, elle ne cessa jamais de tendre. Là nous avons un point de repère incontesté.

M. Léon Bourgeois le disait justement à certains orléanistes : « Vous êtes ralliés à la République? Ce n'est rien. Acceptez-vous la Révolution? » M. Léon Bourgeois avait raison; tout est là.

Le 30 avril 1894, M. Casimir Perier, aujourd'hui Président de la République, disait à son tour : « C'est sur les principes de la Révolution que nous nous appuierons. »

Donc, quels sont ces principes?

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