NAPOLEON : L HOMME
« Quand j'étais lieutenant crartillerie,... » disait le grand Empereur causant avec «ses convives d'Erfurth. le 7 octobre 1808; et, comme le Czar Alexandre, les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, la reine de Westphalie et la plupart des aristocratiques convives n'avaient pu retenir un mouvement de surprise, le grand Empereur reprenait en souriant : « Quand j'avais Fhonneur d'être lieutenant d'artillerie »
Lieutenant d'artillerie! C'est l'entrée en scène de l'écolier de Brienne, de ce chef d'armée dont nous ne retracerons certes pas ici l'épopée. Les histoires complètes abondent, les Souvenirs, les Mémoires, notamment ces récents Mémoires du général baron de Marbot, dont M. de Yogtié juge ainsi la narration pleine de merveilles : « A toute autre époque, Marbot n'eût été peut-être qu'un officier exact et méritant. S'il est prodigieux, c'est le moment qui Ta fait tel, lui et tant d'autres qu'il nous montre semblables à lui, hommes ordinaires qui se meuvent tout naturellement dans l'extraordinaire. Gomme des plaines changées en montag'nes par une éruption plutonique, ils
sont le produit d'un phénomène sans égal dans l'histoire : l'élan d'une Révolution, capté et dirigé par le génie d'un homme. En regardant les tableaux où Marbot et ses pareils passent dans un tourbillon d'héroïsme, on a la sensation du soulèvement de poussière humaine dont parle le poète des ïambes : poussière si fournie que les grains ne se comptent plus. » Dans son Médecin de campagne, Balzac fait raconter plus modestement quelques-unes de ces merveilles par un soldat de Lodi et d'Ar- C0I3 : « ... Pour lors, nous tombe un tout maigrelet général en chef de l'armée d'Italie qui manquait de pain, de munitions, de souliers, d'habits... Une pauvre armée, nue comme un ver! Mes amis, qui dit, nous voilà ensemble. Or, mettez-vous dans la boule que, d'ici à quinze jours, vous serez vainqueurs, habillés à neuf, que vous aurez tous des capotes, de bonnes guêtres, de fameux souliers, ?nais, mes enfants, il faut ?narcher, pour aller les prendre à Milan, ou il y en a... El l'on a marché. Le Français, écrasé, plat comme une punaise, se redresse! Nous étions 30,000 vanu-pieds contre 80,000 fendants d'allemands, tous beaux hommes, bien garnis, que je vois encore... Alors Napoléon, qui n'était encore que Bonaparte, nous souffle je ne sais quoi dans le ventre... Et l'on marche la nuit... et l'on marche le jour... L'on te les tape à Montenotte, on court les rosser à Rivoh, Lodi, Arcole, Millésimo, et on ne te les lâche pas! Le soldat prend goût à être vainqueur. Alors Napoléon vous enveloppe ces généraux allemands qui ne savaient où se fourrer pour être
à leur aise, les pelote très bien, leur chippe quelques fois des 10,000 hommes d'un seul coup en vous les entourant de 1,500 Français qu'il faisait foisonner à sa manière. Enfin, leur prenant leurs canons, vivres, argent, munitions, tout ce qu'ils avaient de bon à prendre, vous les jette à Teau, les bat sur les montagnes, les mord dans l'air, les dévore sur terre, les fouaille partout. Voilà nos troupes qui se remplument; parce que, voyez-vous, l'Empereur, qui était aussi un homme d'esprit, se fait bien venir de l'habitant, auquel il dit qu'il est arrivé pour le délivrer. Pour lors, le pékin nous loge et nous chérit, les femmes aussi, qu'étaient des femmes très judicieuses. Fin finale : en ventôse 96, qu'était dans ce temps-là le mois de mars d'aujourd'hui, nous étions acculés dans un coin du pays des marmottes; mais, après la campagne, nous voilà maîtres de l'Itahe, comme Napoléon l'avait prédit! Et, au mois de mars suivant, en une seule année et deux campagnes, il nous met en vue de Vienne! Tout était brossé! Nous avions mangé trois armées successivement différentes, et dégommé quatre généraux autrichiens, dont un vieux tjui avait des cheveux blancs et qui a été cuit, comme un rat dans les paillassons, à Mantoue! Les rois demandaient grâce à genoux... »
Telle est bien l'impression populaire que produisirent ces premières victoires dont l'historien Victor Duruy résume simplement les résultats en ces lignes : « Ainsi, en dix mois, outre l'armée piémontaise, trois armées formidables, trois fois renforcées, avaient été détruites par une armée qui, forte de trente et
quelques mille hommes à l'entrée de la campagne, n'en avait guère reçu que vingt pour réparer ses pertes. Ainsi, 55^000 Français avaient battu plus de 200,000 Autrichiens, en avaient pris plus de 80,000, tué ou blessé plus de 20,000 ; ils avaient livré douze batailles rangées, plus de soixante combats, passé plusieurs fleuves en bravant les flots et les feux ennemis... La guerre ainsi faite et pour une grande cause devient un magnifique spectacle. »
A son départ de Milan pour le Congrès de Rastadt, Bonaparte envoie au Directoire le drapeau de Vannée d'Italie. Joubert en est porteur. Sur une des faces du drapeau on lit : (( A V armée d'Italie la patrie reconnaissante. » L'autre rappelle les combats et les places prises : (( 150,000 prisonniers; 170 drapeaux; 550 pièces d'artillerie de siège; 600 pièces de campagne; 5 équipages de pont; 9 vaisseaux de 64 canons; 12 frégates de 32; 12 corvettes; 18 galères; armistice avec le roi de Sardaigne; convention avec Gênes; armistice avec le duc de Parme; armistice avec le roi de Naples; armistice avec le pape; préliminaires de Léoben; convention de Montebello, avec la République de Gênes; traité de paix avec l'Empereur d'Autriche, à Campo-Formio. Donné la liberté aux peuples de Bologne, Ferrare, Modène, Massa-Garrara, de la Romagne, de la Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crème, d'une partie du Véronais, de Chiavène, Bormio, et de la Valteline, aux peuples de Gênes, aux fiefs impériaux, aux peuples des départements de Corcyre, de la mer Egée et d'Ithaque. Envoyé, à Paris, tous les chefs-d'œuvre de Michel- Ange,
de Guerchia, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège, d'Albane, des Carrache, de Rapliaid et de Léonard de Vinci. »
La première partie de cette merveilleuse campagne avait duré trois semaines. Et Ton songe à cette exclamation du vieux marquis dans Mademoiselle de la Seiglière : « Trois se maines! Quel manque de formes! Parlez-moi de la g-uerre de Sept ans, de la guerre de Trente ans, à la bonne heure! Voilà des généraux bien élevés. »
On allait vite. Entre Bonaparte, qui commandait cette armée d'Italie, et Hoche, qui commandait Farmée de Sambre et Meuse, c'était à qui arrivtn^ait le plus vite à Vienne! Hoche ne cessait de répéter : « Ignore-t-on qu il faut que le Français avance ou recule, et que le forcer à l'immobilité c'est le condamner à être battu? »
C'est ce que, de son côté, Bonaparte avait si admirablement réalisé dans ses campagnes d'Italie, dont tous les succès étaient enlevés par l'offensive et par le choc. « La victoire semblait le prix de la course — écrit un historien de Hoche (1); — car l'ennemi était assailli et battu
(1) M. Ernest Cuneo d'Oman o, capitaine d État-major, Hoche, sa vie, sa correspoîidatice (librairie Dumaine-Baudoiiin). Rappelons, au sujet de ce principe d'offensive, cette parole de Bonaparte : « C'est un axiome, dans l'art militaire, que celui qui reste derrière ses retranchements est battu : l'expérience et la théorie sont d'accord sur ce point » .
Au sujet du génie militaire de Napoléon I«r, citons quelques lignes écrites dans le journal la 'Nation par son directeur M. Camille Dreyfus, ancien député de la Seine. Après avoir rapporté le propos de Gambetta invoquant Fopinion de Napoléon I<^r et se croyant obhgé de dire : « entre nous, avouons-le, Napoléon fut un grand général », M. Camille Dreyfus ajoute :
<( Ce mot monumental, dont je certifie l'authenticité, échappé au grand patriote qui ne fut pas Bonaparte mais
avant d'avoir pu deviner le plan de l'assaillant et combiner ses instructions pour s'y opposer. Attendre l'ennemi, c'est déjà lui obéir. Celui qui attaque dirige la guerre. »
Après cette campagne d'Italie est venue celle d'Egypte, où il emmène, avec ses soldats (1) toute une armée de savants en géométrie, astronomie, mécanique, chimie, minéralogie,
qui fut presque Danton, marque un état d'esprit qui date d'hier! Le Conseil municipal de Paris, qui n'est jamais en arrière, voulait débaptiser la rue Bonaparte. Et cependant, depuis, quel changement ! La légende s'est réveillée. Je la suis, cheminant peu à peu, sortant de dessous terre, à mesure que la France reprend conscience de sa force et possession de son rang.
» Ça a commencé au Chat Noir, oui, au Chat Noir, par l'Epopée de Garan d'Ache, où, avec mon collègue le marquis d'Estourmel, nous criions un soir à qui mieux mieux : « Vive l'Empereur ! ». Ça a suivi parles Mémoires, d'abord Mme de Rémusat, puis -les officiers, Marbot, Macdonald et tant d'autres qui sortent des archives de famille à mesure que le temps s'écoule. Taine a fait de l'homme une psychologie haineuse. Frédéric Masson nous a conté ses amours , amours de soldat pressé. Et maintenant voici que le théâtre s'en mêle pour faire pénétrer dans les masses populaires ce que les livres nous apprennent!... Au théâtre de la Porte-Saint- Martin, Rochard nous donne la sensation vraie de l'épopée napoléonienne depuis la mansarde de 1793 jusqu'au rocher de Sainte-Hélène : c'est poignant parce que c'est vécu. En 4871, on eût sifflé ; en 1893, on est ému.
» C'est là, il faut l'avouer, un curieux phénomène. A quoi faut-il l'attribuer ? Sans doute à ce que, le temps aidant, la lumière perce à travers les haines, et la grandeur de l'œuvre se révèle, grâce à l'optique du temps et à la justice de l'histoire; — sans doute à ce qu'il y a dans l'âme française un vieux levain d'esprit guerrier ; nous sommes restés Gaulois, amis de l'éloquence et des beaux coups d'épée. Et puis, peutêtre, y a-t-il dans la foule cette notion instinctive que, plus le temps marche, plus se rapprochent des événements inéluctables où la Patrie sera heureuse de retrouver, sur le Rhin et sur les Alpes, l'épée de Bonaparte. » G. Dreyfus.
(1) « Ces souvenirs de notre armée sont respectés des Arabes. Ils conduisent les visiteurs français et les lui montrent en ajoutant le mot kébir sous lequel ils connaissent Bonaparte. Kébir, c'est le maître qui les a gouvernés.
botanique, zoologie, chirurg-ie, pharmacie, antiquités, architecture, dessins, ponts et chaussées, imprimerie, gravure, musique! Les sciences et les arts envahissent l'Egypte avec ce membre de rinstitut qui marche entouré du géomètre Monge, du chimiste Berthollet, du naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, et des représentants les plus autorisés du progrès scientifique de ce temps-là. Napoléon P^ y prépare le percement du canal de Suez que son neveu fera exécuter. Dans son Histoire des sciences sous Napoléon Bonaparte, M. Georges Barrai étudie l'œuvre de tous ces collaborateurs de Bonaparte comme savant, de même que, dans les œuvres littéraires de Napoléon, M. Tancrède Martel a étudié Fécrivain.
Le soldat surtout émerveilla et conquit son temps. La capitulation de l'armée autrichienne à Ulm, par exemple, avait été annoncée par Napoléon avant même qu'il eût quitté Paris ; M. de Ségur a raconté que, lorsqu'il alla prendre congé de l'Impératrice, celle-ci lui dit : « soyez aussi heureux que vont l'être l'armée et la France. » Et, comme M. de Ségur semblait surpris d'une assertion si positive. = . « N'en doutez pas, — ajoutait l'Impératrice, — l'Empereur vient de m'annoncer que, dans huit jours, l'armée ennemie entière serait faite prisonnière infailhblement. » C'était le \.^^ octobre. Et, le 8 octobre, en effet, Mack était entièrement tourné .
qui faisait payer l'impôt une fois seulement, qui était « le Juste », le plus beau titre que puisse donner l'Arabe. Kléber et Desaix se sont fondus dans cette ligure devenue pour eux légendaire, et l'occupation française est restée vivante dans leur souvenir. » Comte Lepic, Récit de son voyage dans la haute Egypte.
Pour léna, M. Littré, dans son petit livre si malveillant sur le génie militaire de Bonaparte, est oblig-é de constater ceci : « Les troupes prussiennes s'ébranlèrent et elles vinrent chercher léna. M. de Ségur appelle prophétiques les cartes militaires sur lesquelles Napoléon combina ses opérations. En effet, il dicta de Paris, avec infaillibilité, tous les mouvements de son armée jusqu à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la nomination du gouverneur qu'il lui destinait. Tout s'accomplit de point en point; la Prusse tomba inanimée sous le coup qui lui fut porté. »
Pour Eylau, écoulez Napoléon parlant à ses soldats : « Nous avons marché à Tennemi, et nous l'avons poursuivi, Tépée dans les reins, l'espace de quatre-vingts lieues. Nous lui avons enlevé soixante-cjnq pièces de canon, seize drapeaux, et tué, blessé ou pris plus de quarantecinq mille hommes. Les braves qui, de notre côté, sont restés. sur le champ de bataille, sont morts d'une mort glorieuse. C'est la mort des vrais soldats! »
AFriedland, même énumération de victoires : « En dix jours, nous avons pris cent vingt pièces de canon, sept drapeaux, tué, blessé ou fait prisonniers soixante mille Russes, enlevé à Tarmée ennemie tous ses hôpitaux, tous ses magasins, ses ambulances, la place de Kœnigsberg, les trois cents bâtiments qui étaient dans le port chargés de toutes espèces de munitions, cent soixante mille fusils que l'Angleterre envoyait pour armer nos ennemis. Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen, avec la rapidité de l'aigle. Vous celé-
T.A RÉPUULIQUE DE NAPOLÉON 563
bràtes à Austerlitz Fanniversaire du couroniie- Iment; vous avez cette année dignement célébré l'anniversaire de MarengOo Soldats de la grande armée française, vous avez été dignes de vous et de moi ! »
En 1809, marchant sur F Autriche, Napoléon s'en explique tout haut : « Soldats, j'étais entouré de vous lorsque le souverain d'Autriche vint à mon bivouac de Moravie. Vous Favez entendu implorer ma clémence et me jurer une amitié éternelle. Vainqueurs dans trois guerres, F Autriche a dû tout à notre générosité. Trois fois elle a été parjure! Nos succès passés vous sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et qu'à notre aspect Fennemi reconnaisse ses vainqueurs! » L'Autriche reconnaît ses vainqueurs à Ekmiill, Essling, Wagram.
Là je le vois, guidant l'obus aux bonds rapides; Là, massacrant le peuple au nom des régicides; Là, soldat, aux tribuns arrachant leurs pouvoirs; Là, Consul jeune et fier, amaigri par les veilles Que des rêves d'Empire emplissaient de merveilles,
Pâle sous ses longs cheveux noirs.
Puis, Empereur puissant, dont la tête s'incline, Gouvernant un combat du haut de la colline, Promettant une étoile à ses soldats joyeux, Faisant signe aux canons qui vomissent les flammes. De son âme à la guerre armant six cent mille âmes^ Grave et serein, avec un éclair dans les yeux.
Dans sa France nouvelle, Prévost-Paradol en arrive à dire : « Jamais le génie de la guerre et de toutes les parties de l'administration qui
touchent à la guerre, n'a été porté à ce point parmi les hommes. Plus on contemplera ce chef d'Empire aux prises avec tous les problèmes que peut soulever la conduite de la guerre, plus on reconnaîtra qu'il y avait en lui, pour ce genre de travaux, une force secrète qui n'a été jusqu'ici concédée à aucun mortel. »
Mais les vaincus d'Eylau et de Friedland, les Russes, malgré les promesses de Tilsitt et d'Erfurtli, et après de longs préparatifs (5) dont M. Albert Yandal, dans Napoléon et Alexandre^ nous donne les détails et les preuves, entrent en scène de nouveau contre nous aux côtés de la coalition... C'est le lamentable hiver de 1812 en. Russie !
11 neigeait. On était vaincu par sa conquête, l^our la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours! l'Empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. 11 neigeait. L'àpre hiver fondait en avalanche. Après la plaine blanche une autre plaine blanche. On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau. Hier la grande armée, et maintenant troupeau. On ne distinguait plus les ailes ni le centre. Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
(.^) « En février 1811, ces préparatifs sont achevés, Alexandre a massé sur la frontière deux cent quarante mille hommes. Nous voilà loin des « quelques travaux défensifs » de Lanfrey et de son Napoléon se préparant « dans le plus grand secret » pour surprendre le tsar qui « avait accepté loyalement les conséquences de ses déclarations de guerre à l'Angleterre. » Nous voilà tout aussi loin de l'Alexandre de Thiers qui, craignant qu'avec un caractère aussi entier que celui de Napoléon les formes même les plus douces ne pussent pas prévenir une brouille, résolut de prendre quelques précautions militaires, point menaçantes, mais efiicaces ! » Albert Sorel, Lectures historiques.
Des chevaux morts. Au seuil des bivouacs désolés On voyait des clairons, à leur poste gelés, Restés debout, en selle et muets, blancs de givre, Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre. Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs, Pleuvaient; les grenadiers, surpris d'être tremblants, Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise. Il neigeait, il neigeait toujours! La froide bise Sifflait; sur le verglas, dans des lieux inconnus, On n'avait pas de pain et l'on allait pieds nus. ... Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait. L'Empereur était là, debout, c[ui regardait. II était comme un arbre en proie à la cognée. Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée. Le malheur, bûcheron sinistre, était monté...
Et voici comment plus tard^ dans une de ses oraisons funèbres, Lacordaire parle : ... « Tout à coup, au sein même de la patrie, un cri prodigieux s'élève : le descendant de Gyrus et de César, le maître du monde, avait fui devant ses ennemis! Les aigles de l'Empire, ramenées à
Ïdein vol des bords sanglants du Dnieper et de a Yistule, se repliaient sur leur terre natale pour la défendre et s'étonnaient de ne plus ramasser dans leurs serres puissantes que des victoires blessées à mort. Dieu, mais Dieu seul, avait vaincu la France commandée jusqu'à la fin par le génie, et triomphante encore, au quart d'heure même qui signalait sa chute. ... Il répugne au fils de la patrie de creuser trop avant dans les douleurs nationales, et il laisse volontiers au temps tout le soin d'éclaircir les leçons renfermées, par Dieu même, au fond des revers ».
Ainsi que Fa dit Napoléon, d'après le Manuscrit de 1812, Zl\x sujet de cette eampagne de Russie, (( notre unique vainqueur, c'est le froid, dont la rigueur prématurée a trompé les habitants eux-mêmes. Les contre-marches de Schwartzenberg- ont fait le reste ! Ainsi l'audace inouïe d'un incendiaire, un hiver surnaturel, de lâches intrigues, de sottes ambitions, quelques fautes, de la trahison peut-être, et de honteux mystères qu'on saura sans doute un jour, voilà ce qui nous ramène au point d'oi^i nous sommes partis ! Yit-on jamais plus de chances favorables dérangées par des contrariétés plus imprévues? La campagne de Russie n'en sera pas moins la plus glorieuse, la plus difficile et la plus honorable dont riiistoire moderne puisse faire mention! » C'est l'avis aussi de Joseph de Maistre. Depuis la campagne de 1812, on dit en Russie que ce n'est point le général Kutusow qui a tué ou dispersé les Français, c'est le général Morosow (la neige).
Nul homme, en ta marche hardie, N'a vaincu ton bras calme et fort; A Moscou, ce fut l'incendie ; A Waterloo, ce fut le sort.
Ainsi Victor Hugo prononce sur ce génie. Et, lorsqu'on demande au poète Déranger de consacrer quelques patriotiques strophes à cette bataille fatale de Waterloo,
De vieux soldats m'ont dit : a Grâce à ta muse, Le peuple enfin a des chants pour sa voix. Ris du laurier qu'un parti te refuse; Consacre encor des vers à nos exploits.
Chante ce jour qu'invoquaient des perfides. Ce dernier jour de gloire et de revers ))... — J'ai répondu, baissant des yeux humides : Son nom jamais n'attristera mes vers.
Nous avons, — notamment dans notre chapitre NEUVIÈME, — indiqué l'enchaînement des causes de ces guerres depuis la Révolution jusqu'en 1813 et montré que, si les deux invasions de 1814 et de 1815 triomphèrent, ce fut parce que la coalition européenne trouva, — dans Paris même, — ce puissant allié : la trahison. Napoléon eût victorieusement repoussé (1) la coalition, si la trahison n'eût deux fois livré la France et son chef. Dès lors est-ce le génie invaincu qui est coupable de ces désastres? Oa n'est-ce pas plutôt la trahison qu'il faut accuser?
Oui, le génie militaire de Napoléon demeure invincible et invaincu. Les lieutenants de l'Empereur, — ses « instruments » comme dit M. Fernand Giraudeau dans son Etude publiée par la Revue hebdomadaire, juin 1894, — furent malheureusement inférieurs parfois à l'œuvre entreprise, mais quelle œuvre !
(1) M. Marc-Dufraisse lui-même, si hostile et si inexact à l'égard de Napoléon !«'■ dans son Histoire du droit de Guerre et df> Paix, reconnaît que, sans la trahison des Chambres et même après Waterloo, Napoléon pouvait se défendre avec succès : « Après Waterloo, à Laon, Napoléon pouvait s'arrêter, rallier l'armée autour de lui et peut-être vaincre encore. Mais il quitte Tarmée et se hâte vers Paris pour se fortifier contre les Chambres. » C'est donc la trahison des députés qui rend victorieuse l'invasion des alliés. Dans tout son livre," d'ailleurs, lorsqu'il accuse l'ambition de Napoléon, c'est uniquement sur les Mémoir:?s de Miot de Melito, rédigés par un Allemand, que M. Marc-Dufraisse s'appuie t
Et de quel cœur Napoléon les aimait! A Mareng'o, la mort de Desaix lui fait oublier la victoire... Vers 10 heures du soir, — raconte M. de Ségur, — le Premier Consul, rentré dans son quartier général, y était sombre et silencieux. Son secrétaire lui demanda s'il n'était pas satisfait de sa victoire? « Oui, lui répondit Napoléon d'une voix oppressée et les yeux humides; mais Desaix! Ah! si j'avais pu l'embrasser après la bataille, que cette journée eût été belle! »
A Essling-, le maréchal Lannes est atteint mortellement par un boulet; on prolonge sa vie pendant quelques jours; et, malgré les soins qu'il donnait pour le nouveau passage du Danube, l'Empereur, venait, soir et matin, visiter son compagnon d'armes qui mourut, le 30 mai, au point du jour. « Peu d'instants après ce fatal événement, — raconte le général Marbot dans ses Mémoires, — l'Empereur arrivait pour sa visite du matin; je crus devoir aller au-devant de Sa Majesté pour lui annoncer la malheureuse catastrophe et l'engager à ne pas entrer dans l'appartement infesté de miasmes putrides. Mais Napoléon, m'écartant de la main, s'avança vers le corps du Maréchal, qu'il embrassa en le baignant de larmes, disant, à plusieurs reprises : Quelle perte pour la France et pour moiî — En vain le prince Berthier voulait éloigner l'Empereur de ce triste spectacle ; il résista pendant plus d'une heure... »
Et la mort de Duroc, atteint par un boulet, près de Dresde ! Au moment où cette nouvelle lui était apprise, — raconte le duc de Yicence dans ses Souvenirs, — Berthier lui annonce que les Russes
ont été repoussés et ajoute : « Sire quels ordres votre Majesté a-t-elle à donner? ». — « A demain tout, répond l'Empereur. Où a-t-on transporté Duroc? où est-il? comment est-il, Berthier? » — (( Sire, il est dans une maison de Makersdorf, Ivan et Larrey sont auprès de lui... il n'y a aucun espoir.. » — « Il faut que je le voie,., s'écrie l'Empereur; pauvre, pauvre Duroc! » — Dans la soirée, Berthier et moi, nous accompag-nâmes l'Empereur. Duroc, étendu sur un lit de camp, était en proie à d'atroces souffrances. Sa figure, affreusement décomposée, était méconnaissable. Quand nous entrâmes, il tourna la tête de notre côté; son regard s'attacha sur l'Empereur avec cette horrible fixité de f œil d'un mourant... Une faiblesse le prit; l'Empereur se rapprocha, le serra à plusieurs reprises dans ses bras; les médecins rentrèrent. — « N'y a-t-il donc aucun espoir? » demanda l'Empereur. — (( Aucun, )) répondirent-ils. L'infortuné, en reprenant sa connaissance, chercha des yeux l'Empereur, et lui demanda, « par pitié, de Fopium; » l'Empereur s'approcha, prit la main de Duroc, la pressa... et, saisissant mon bras, sortit en chancelant. — C'est horrible, horrible, disait-il, mon bon, mon cher Duroc! Ah! quelle perte! — Des larmes brûlantes coulaient de ses yeux et tombaient sur ses vêtements; nous revînmes silencieux au camp. A cinq heures du matin, Ivan entra chez l'Empereur, qui comprit que tout était accompli! — « Enfin, il ne souffre plus, dit-i], il est plus heureux que moi. » L'Empereur fit acheter un terrain à Makersdorf, ordonna l'érection d'un monument, et écrivit de sa main ce qui suit : — « Ici le général Duroc,
duc de Frioul, grand Maréchal du palais de V Empereur Napoléon, frappé glorieusement d'un boulet^ est mort entre les bras de V Empereur, son ami. » — Il remit ce papier à Berthier sans prononcer un mot...
Ecartons ces souvenirs de g"uerr3 et cessons d'étudier ce conquérant qui « portant de toutes parts le drapeau de la patrie, même dans ses désirs immodérés de conquête voulait moins subjuguer l'Europe qu'y répandre la France; » ce sont les belles paroles de Mauguin. Nous ne pourrions que nous répéter, d'ailleurs, en développant ce que M. Frédéric Masson, dans la Vie contemporaine, n*^ du 1^^ Février 1894, résume si bien en ces mots : « Toujours ce fut Napoléon qui fut attaqué (1). »
Un autre auteur que nous avons souvent cité, M. Arthur Lévy, dans son Napoléon intime,
(1) Sur les propositions de paix de Francfort, par exemple, que plusieurs reprochent à Napoléon de n'avoir pas acceptées, voici comment Louis Blanc répond à ces critiques dans l'introduction de son Histoire de Dix ans : « La paix ! Napoléon l'aurait voulue, mais glorieuse et forte. Lorsqu'au mois de novembre 1813, M. de Saint-Aignan lui apporta, telles que les alliés venaient de les poser à Francfort, les bases d'une pacification générale, est-ce qu'il ne consentit pas à faire taire son orgueil ? Elles étaient dures, pourtant, les conditions qu'on lui faisait ! Abandonner l'Espagne, la Hollande, l'Italie, l'Allemagne, c'était bien laisser subsister la France républicaine, mais anéantir la France impériale. N'importe: l'Empereur se résigne. Pour mieux rassurer les esprits, il remplace, au ministère des affaires étrangères, le duc de Bassano par le duc de Vicence, aimé du Gzar. Et quand ce sacrifice est accompli, quand le duc de Vicence a écrit aux alliés que Napoléon consent à acheter la paix au prix de tant de conquêtes perdues, les alliés reviennent sur ce qu'ils ont eux-mêmes proposé, et ils lancent sur la France trois grandes armées! Quel moment pour accuser Napoléon de tyrannie que celui où, de toutes parts, le territoire était envahi ! mais qui aurait pu alors arrêter le déchalnerqent des intérêts ? >>
conclut ainsi en ce qui concerne cet amour de la guerre que Ton reproche tant à Napoléon : « Bien qa on ait dit à satiété que l'Empereur, au cours de son règ-ne, a été l'instigateur de toutes les guerres européennes, la question, avant d'être tranchée, me paraît demander cependant un supplément d'enquête, — quand on considère qu'après huit ans de luttes permanentes avec l'Europe, sous la Révolution et sous le Directoire, les quatre premières années du pouvoir personnel de Napoléon furent une ère de reconstitution pacifique; quand on est obligé de constater que la théorie des guerres, commencée à la fin du siècle dernier, se continue à présent avec une régularité presque mathématique; quand on voit encore aujourd'hui les mêmes alliances se former, uu nord comme au midi, contre la France. L'histoire documentée des guerres de l'Empire n'est pas faite. Pour l'écrire véridiquement, il importera beaucoup plus de connaîfl'e à fond les archives des pays étrangers qu~e celles de la France. Le jour où l'on voudra déterminer si Napoléon a provoqué telle guerre de son plein gré, ou si, au contraire, il n'a fait que prévenir une agression imminente, la correspondance échangée entre les souverains, à la veille des coahtions, sera autrement édifiante que celle de l'Empereur avec ses agents (1). »
(i) M. Arthur Lévy ajoute : « Du rapprochement des résolutions de l'Empel-our et des combinaisons secrètes qui se tramaient, hors de Franri', aux heures décisives des conflits, naîtra, peut-être, un nouvel ouvrage cfui sera le compb'mient de cette étude intime du caractère de Napoléon. » — Nous espérons que Tauteur de Napoléon intini'^. ne tardera pas à publier ce nouvel ouvrage. Le public l'a certes encouragé par le grand et légitime succès du premier.
Ajoutons seulement l'observation deM. Lerminier, dans sa Philosophie du Droit : a Napoléon faisait la guerre pour amener les rois et les peuples à ses idées; il voulait les persuader; c'était son vœu le plus intime, son désir le plus cher. Ouvre-t-il une campagne, il a exposé à la
f)uissance qu'il attaque le but qu'il se propose, e changement qu'il veut apporter dans l'économie européenne. Il prie qu'on veuille bien entendre raison; mais il est forcé de livrer bataille; et quand il l'a gagnée, que veut-il? Signer la paix dans la capitale étrangère, content, enchanté, croyant avoir persuadé ceux qu'il a vaincus. »
Proudhon qui reproduit cette appréciation dans la guerre et la jxiix, ajoute : « Il est certain que chez Napoléon la passion de légiférer fut égale au moins à celle de batailler. » Nous verrons, après le soldat, l'œuvre même du législateur, mais continuons de juger l'homme.
Son ambition fut de rallier tous les bons Français. Dans sa Cour d'Empereur, les descendants des plus grandes familles (1) voyaient
(12) Ce n'est pas au dehors seulement que les représentants de l'ancien régime subissent le prestige du César français et s'inclinent avec respect devant ce souverain sans aïeux. Les descendants de nos plus vieilles familles forment sa cour et veulent entrer dans sa maison. Parmi les chambellans, on voit un Noailles, un Beauvau, un Brancas, un Montmorency, etc. Le grand maître de sa garde-robe est un Turenne ; son grand-chambellan, un Montesquiou. Les dames d'honneur de Joséphine se nomment Golbert, Talhouët, Montmorency, Mortemart, La Rochefoucauld, Chevreuse. Parmi les chambellans de la princesse Borghèse figurent M. de Forbin, M. de Villeneuve et M. de Clermont-Tonnerre, qui deviendra ministre de Louis XVIII; parmi les chambellans ou écuyers de Madame Mère, M. d'Arlincourt, M. de Beaumont et le duc de Ijrissac; parmi ses dames d'honneur, Mmes de Laborde. de Bressieux, de Rochefort. Son chevalier d'honneur est le vicomte Mathieu de Montmorency, — Fernand GmAUnEAr.
marcher de pair avec eux les enfants du peuple, ce maréchal Lefehvre, par exemple, que Napoléon plaçait en tète de la noblesse impériale, et dont la femme, Madame Sans Gêne, avait été blanchisseuse. La duchesse d'Abrantès raconte que, le jour oi^i M'"*^ Lefebvre se présenta aux Tuileries pour la première fois, en qualité de duchesse, tout enorgueillie de sa nouvelle importance, elle rudoyait quelque peu l'huissier qui la retenait dans l'antichambre, lorsque survint l'Impératrice. Celle-ci, apercevant la maréchale, lui dit avec un sourire gracieux : « Comment se porte madame la duchesse de Dantzig-? » La maréchale, au lieu de répondre, fît un petit signe d'intelligence, puis, se tournant aussitôt vers l'huissier qui était au moment de refermer la porte, elle lui dit : « Hein, mon fils, ça te la coupe! »
Dans Napoléon intime, M. Albert Lévy mul- , tiplie les anecdotes tirées de tous les Mémoires du temps, cite les prêts d'argent, les secours aux ouvriers, les encouragements^ les pensions, que Napoléon distribuait avec discernement, avec émotion, toutes les fois qu'une injuste misère lui était révélée. Empruntons seulement à ce Napoléon intime quelques exemples de la vigilance incessante de Napoléon à l'égard des humbles, exemples pris au hasard dans sa Correspo7idance quotidienne.
En 1802, il écrit : « Si le froid revenait,
comme en 1789, faire allumer du feu dans les églises et autres grands établissements pour
chauffer beaucoup de monde » En 1803, de
Lyon : « L'hiver sera rigoureux, citoyen ministre, la viande très chère. Il faut faire travailler à
Paris : faire continuer les travaux du canal de l'Ourcq; faire des travaux aux quais Desaix, d'Orsay; faire paver les nouvelles rues, etc., etc. » En 1807 : « Les choses devraient être établies de façon qu'on pût dire : Tout mendiant sera arrêté. Mais l'arrêter pour le mettre en prison serait barbare ou absurde. Il ne faut l'arrêter que pour lui apprendre à gagner sa vie par un travail. Il faut donc une ou plusieurs maisons
ou ateliers de charité par département »
En 1810 : « On m'assure que les ouvriers de Rotterdam et d'Amsterdam n'ont point de travail. Faites-moi connaître quelle espèce d'ouvriers c'est, et quels travaux on pourrait leur donner. » En 1811 : « Il y a beaucoup de chapeliers, de bonnetiers, de cordonniers, de tailleurs, de selliers qui sont sans ouvrage. Je désirerais que vous prissiez des mesures pour faire faire 500 paires de chaussures par jour..., etc., etc. » Quelques jours plus tard, c'est au ministre de la guerre qu'il dit : « Beaucoup d'ouvriers n'ont pas d'ouvrage à Paris. Comme je désire leur en donner, je vous prie : 1^ de faire une commande extraordinaire de harnais d'artillerie..., etc..» En même temps, il écrit au grand maréchal du palais : « Le faubourg. Saint- Antoine manque d'ouvrage; je désire lui en donner, surtout ce mois-ci qui précède les fêtes... Que l'on fasse une commande telle que, pendant les mois de mai et de juin, 2,000 ouvriers du faubourg Saint- Antoine qui font des chaises, des meubles, des commodes, des fauteuils, et qui sont sans ouvrage, en aient sur-le-champ... Que vos idées soient arrêtées demain et qu'on commence sans délai. »
Voilà riiomme! Et, avec cela, quel ordre imposé dans les dépenses, quelle régularité, quelle intégrité! Dès 1796, à peine arrivé à l'armée d'Italie, il ordonne l'arrestation d'un garde-magasin, coupable de fraude sur le poids des rations, et s'écrie : « Il est important qu'aucun fripon ne puisse s'échapper... Depuis assez longtemps, les soldats et les intérêts de la patrie sont la proie de la cupidité. » La vue des abus lui est intolérable. Empereur, il exerce la même vigilance. Fonctionnaires civils de tous ordres, fournisseurs de toutes catégories, personne n'échappe à son contrôle incessant. S'agit-il de banquiers qui vendent le quintal de blé vingt francs au lieu de dix francs : a On nous ruinerait », dit-il, et il ordonne d'arrêter les achats. S'occupe-t-il du bail de « la barrière de Saint-Cannat affermée 25,000 francs, au lieu de 43,000 qu'elle Fa été l'année dernière », Napoléon, pressentant une fraude, prescrit de lui faire un rapport sur cet objet. Est-il question de souliers de mauvaise qualité qui, à son avis, (( ne valent pas trente sous », il exige la punitfon des coupables avec la même ténacité qu'il met à faire rendre gorge à Ouvrard, accusé d'avoir extorqué quatre-vingt-dix millions au Trésor. C'est dans le Napoléon intime de M. . Arthur Lévy qu'il faut, à tous ces points de vue, étudier l'homme qui pouvait dire : « J'ai introduit un tel ordre, j'emploie de telles contre-épreuves, que je ne puis être volé de beaucoup. Si je le suis encore, je le laisse sur la conscience du coupable; il n'en sera pas étouffé; cela ne saurait être lourd. » — En sommes-nous là aujourd'hui?
Nous avons vu le membre de l'Institut partant pour l'Egypte; il écrivait au Directoire : « aimons les savants et protégeons les sciences. » Et il a fait comme il a dit; ce qui n'a pas empêché M. Edmond SchèreT* d'écrire : « Quel dédain de ce qui est esprit ! Il n'a connu que la force! » Napoléon lui-même avait répondu : « Croyez-vous que, parmi leurs officiers, ce soit le plus brave qui inspire le plus de considération aux soldats? Sans doute, ils mépriseraient celui dont ils suspecteraient le courage: mais ils mettent bien au-dessus du brave celui qu'ils croient le plus intelligent. Moi-même, croyez-vous que ce soit uniquement parce que je suis réputé un grand général que je commande à la France?... Non, c'est parce qu'on m'attribue les qualités de Thomme d'Etat et du magistrat. La France ne tolérera jamais le g-ouvernement du sabre. »
Et quel travailleur !. = . Un témoin, un collaborateur, un travailleur aussi, l'illustre Chaptal a écrit : « Bonaparte fait l'inverse de tous les gouvernements de nos jours. Ils s'entourent de ténèbres; et lui s'établit sur les lumières. Ils abrutissent; lui ennoblit et relève la dignité de riiomme à qui il commande. »
C'est au Conseil d'Etat surtout qu'on travaillait. Et voyez comme M. de Cormenin nous le dépeint : « Lorsque le général Bonaparte vint siéger au Conseil d'Etat dans son fauteuil de Premier Consul, il était encore tel qu'il apparut sur les champs de bataille de l'Italie; pâle, la face saillante, le sourcil proéminent, l'œil méditatif et retiré dans son orbite, portant déjà sur son front, comme au fond de son âme, ses
destins de législateur, d'Empereur et de conquérant. On ouvrait la séance et Bonaparte appelait les questions à Tordre du jour. Souvent, pendant leur appel, il tombait, sans s'en apercevoir, dans une profonde rêverie, et il poursuivait son idée de même qu'un chasseur ardent suit sa proie. Il se parlait comme à lui-même, tout haut, avec des exclamations., des sons entrecoupés et rompus, et quelquefois des larmes. Puis il se portait rapidement sur la question, pour s'en éloigner encore le moment d'après et y revenir. C'est dans le Conseil d'Etat qu'il ourdissait les fils de la centralisation gouvernementale et administrative, et que, les tenant réunis en sa main, il sentait le moindre tremblement de leur milieu et de leurs extrémités. C'est là qu'il les étendait sur tout le pays, et qu'il y plantait, comme sur une hauteur fortifiée, le pavillon de sa puissante unité. Il aimait son Conseil d'Etat, il s'y mettait à l'aise; il s'y accoudait; il y parlait confidentiellement, ainsi qu'on parle à des frères, à des amis; il s'y délassait avec eux de ses grandeurs officielles ; il y exhalait ses ressentiments; il y révélait, comme poussé par une force intérieure, Fétat de son âme, et l'on pouvait lire dans un sourire de sa bouche, dans un pli de son-front, le secret de ses longs desseins. L'ordre du jour n'était pas pour lui ce qui était écrit sur le rôle, mais ce qu'il préméditait dans l'agitation bouillonnante de ses pensées, soit qu'il les préparât de loin ou qu'elles lui accourussent en sursaut. C'est ainsi qu'il se jetait tout à coup hors de la question, quittait les routes battues et faisait des pointes sur toutes sortes de sujets; il y trai-
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tait de tout, de la paix, de la guerre, de ses systèmes administratifs ou philosophiques, de sa diplomatie, de sa politique; il y descendait familièrement aux moindres détails. Il admettait, dans le sein du Conseil d'Etat, des députations de l'Université, de l'Institut, du Commerce; il donnait la parole, il provoquait à la demander; il résumait les questions, il lui plaisait surtout de les poser; cela allait mieux à son impatience. Il dictait ses résolutions avec une abondance et une rapidité de verve que la plume ne pouvait pas suivre. C'était le lendemain, le jour même, quelques heures d'avance, qu'il lui fallait un projet de loi, un rapport, un exposé de motifs, un discours développé, mûri, étudié, approfondi, pour le Sénat ou pour le Corps législatif. »
C'est ce que M. Frédéric Masson. dans Napoléon chez lui, exprime avec force : « Pour l'Empereur, dit-il, le Conseil d'Etat était sa pensée en délihération comme les ministres étaient sa pensée en exécution. »
Puis, à sa mère lui disant qu'il travaille trop, il répond en riant : « Est-ce que je suis le fils de la poule blanche? » Et qua^id la mère, voyant qu'elle est sans influence sur son fils, a prié le docteur Corvisart de défendre à Napoléon de travailler si avant dans la nuit, celui-ci dit à son frère Lucien : « Pauvre Corvisart! Il ne rabâche que cela! mais je lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, qu'il faut bien que je prenne la nuit pour faire aller ma boutique, puisque le jour ne suffit pas... J'aimerais plus de repos: mais le bœuf est attelé, il faut qu'il laboure ».
Les distractions étaient rares pour un tel travailleur. Dans le livre de M. Frédéric Masson : Napoléon et les femmes, on suit cependant, grâce au charme et à la sûreté de l'écrivain, quelques aventures, quelques « conquêtes » du grand conquérant. Qu'on s'y reporte. Mais, avec deux femmes célèbres, il y eut brouille et guerre : en premier lieu, M"^^ de Staël, qui eût voulu dominer Napoléon à qui elle ne put jamais plaire; en second lieu. M'"® de Rémusat qui, dans des Mémoires tardifs, écrits en 1818,
f)eignit sous un jour peu flatteur le héros avec equel elle avait vécu, jeune femme de vingt ans, dans une intimité dont « Madame Bonaparte s'effaroucha » (1).
Laissons là ces féminines rancunes, et rappelons seulement, en passant, de quels tendres soins il ne cessa d'entourer « Madame Bonaparte », avant même qu'elle ne fût devenue l'Impératrice Joséphine. Ses lettres à celle-ci,
(1) Sur ces Mémoires de Mme de Rémusat, voyez le commentaire du Prince Napoléon dans le livre Napoléon et ses détracteurs. Des Mémon^es mêmes de Mme de Rémusat, le Prince extrait cet aveu delà jeune femme qui avait passé des semaines en tête à tête avec Napoléon au camp de Boulogne : « Je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes afl'ections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. )).A son retour de Boulogne, madame de Rémusat fut en butte aux commentaires malveillants de la Cour, et la jalousie de Joséphine en fut alarmée : « Les militaires de la maison, dit Mme de Rémusat, s'étonnaient quelquefois qu'une femme pût ainsi demeurer de longues heures avec leur maître, pour causer sur des matières toujours un peu sérieuses, ils en tirèrent des conclusions qui compromettaient ma conduite... Quand la Cour revint à Paris, les aides de camp s'amusèrent de nos tête-à-tête... Madame Bonaparte s'effaroucha des récits qu'on lui en fît. . . Je trouvai ma patronne un peu refroidie... Ma jeunesse et tous mes sentiments se révoltaient contre de semblables accusations. Cependant ce qu'on me disait m'expliquait la contrainte de madame Bonaparte à mon égard . »
lors des guerres d'Italie notamment, ont permis à M. Georges Thiébaudj dans sa belle conférence du boulevard des Capucines, de comparer Napoléon P^ à Roméo ! a Me voici loin de toi, — écrit Napoléon à Joséphine. — Il semble que ton absence me plonge dans les ténèbres. Il me faut les éclairs et la foudre que nous allons lancer. Tu pleurais quand je t'ai quittée. Va, calme-toi, Wurmser paiera cher les larmes que je t'ai vue répandre. »
EtM. Georges Thiébaud ajoute : « Ce général que M. Taine apparente aux Malatesta et aux Sforza, alors que dans la circonstance il est le cousin germain de Roméo, cet homme, dont Taine dira qu'il est insupportable avec les femmes, offrira à la sienne ce joli bouquet de victoires qui signale l'immortelle campagne de 96, Montenotte, Montebello, Millesimo, Mondovi, Arcole, Lodi ! Quelle femme n'en voudrait recevoir de pareils? Je crois bien que Wurmser a payé cher les larmes de Joséphine! Et aussi les larmes de cette autre femme que Napoléon n'a cessé d'aimer : la France. »
Et, quand vint le divorce, imposé par la politique, son cœur essaya de concilier tous ces devoirs. Dans sa réplique à M. Taine, le Prince Napoléon peut écrire, sans que la véritable histoire le démente : « J'aurais à montrer encore l'homme privé. Il était bon, sensible. Au milieu des horreurs de la guerre, il déplore et cherche à arrêter les cruautés. Après les reproches de Joséphine, dans les déchirements du divorce, il demeure des heures entières en proie à une silencieuse affliction. Pendant la grossesse de Marie-Louise, sa sollicitude est de tous les
LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON j.Sl
instants; pendant raccouchement, il veut qu'on sauve la mère avant Fenfant. Après la naissance du roi de Rome, il Fentoure des soins les plus attentifs. Au sortir de la solennité des audiences publiques qu'il veut imposantes, il se retrempe dans la vie de famille dont il a goûté la simplicité pendant son enfance^ »
Et le père!... Comme il fut frappé dans ses fibres saig-nantes, lui qui redoutait tant, pour son fds, le sort tragique d'Astyanax!
...Car les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père...
Comme il fut frappé aussi dans ses rêves de gloire héréditaire que le cœur formait et que les peuples de FEurope avaient un instant réalisés !
Mil huit cent onze ! — 0 temps, où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,
Que le ciel eût dit oui !
Sentaient trembler sous eux les Etats centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,
Gomme un mont Sinaï !
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître. Ils se disaient entre eux : — Quelqu'un de grand va naître î L'immense Empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain? —
Mais Favenir n'est à personne! Et cet homme plus grand que César, plus grand que Rome, c'est le Bonaparte d'Auxonne que M. le général Yung, dans son livre — si injuste, d'ailleurs,
dans ses appréciations, — sur Bonaparte et son temps, nous montre a occupant, en 1791 , une chambre presque nue, ayant pour tous meubles un mauvais lit sans rideaux, une table placée dans l'embrasure d'une fenêtre, chargée de livres et de papiers, et deux chaises! Son frère Louis couchait sur un mauvais matelas dans un cabinet voisin. »
Et, ce temps de misère, N«ç)oléon ne Foublia jamais. Un jour qu'il avait à se plaindre de sor> frère Louis, vingt ans après, le grand Empereur disait au duc de Yicence : « Ce Louis que j'ai fait élever sur ma solde de lieutenant. Dieu sait au prix de quelles privations! Je trouvais le moyen d'envoyer de l'argent pour payer la pension de mon jeune frère. Savez-vous comment j'y parvenais?... C'était en ne mettant jamais les pieds, ni au café, ni dans le monde; c'était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu'ils durassent plus longtemps propres. Pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours, toujours seul dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livr3s, pour me les procurer, par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetai-je cette jouissance! Quand, à force d'abstinence, j'avais amassé deux écus de six livres, je m'acheminais avec une joie d'enfant vers la boutique d'un libraire qui demeurait près de l'évêché. Souvent j'allais visiter ses rayons avec le péché d'envie; je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d'acheter! Telles ont été les joies et les débauches de ma jeunesse!... Tout petit garçon, j'ai été initié à la gêne et aux priva-
tiens d'une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours! Huit enfants!... »
Tel était le dévouement de Napoléon envers les siens; mais c'est là surtout l'homme privé. Or c'est surtout Fhomme d'Etat que nous étudions dans ce livre, l'homme séduisant qui rallie et concilie tous les combattants des luttes civiles de la veille.
Ecoutez Chateaubriand racontant sa première entrevue : « J'étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra. Il me frappa agréablement. Je ne Favais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau; son œil admirable. Il n'avait aucune charlatanerie dans le regard,
rien de théâtral et d'affecté Bonaparte
m'aborda avec simphcité, sans me faire de compliments. Sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla de l'Egypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous. »
Ecoutez Mollien, dans ses Mémoires d'un ministre du trésor public : « Napoléon portait jusqu'à l'excès la patience de tout entendre. Dans les entretiens particuliers où il voulut bien m' admettre, je retrouvai souvent cette simplicité, cette patience qui m'avaient séduit dans ma première entrevue, cette disposition à tout entendre qui encourage l'inférieur à tout dire. »
Ecoutez^le général Rapp : « Napoléon avait beau chercher à se montrer sévère, la nature était plus forte; sa bonté l'emportait toujours... Jamais homme ne fut plus enclin à l'indulgence et plus sensible à la voix de l'humanité. «
Ecoutez M"^^ Junot, duchesse cFAbrantès : « L'Empereur était vraiment paternel pour tous les besoins du peuple, et, à cet égard, il avait soin qu'il ne lui manquât rien, comme un père de famille soignerait ses enfants. »
Ecoutez enfin Napoléon lui-même disant : « Depuis que je suis à la tète du gouvernement, m'a-t-on jamais entendu demander ce qu'on était, ce qu'on avait été, ce qu'on avait dit, fait, écrit? On ne m'a jamais connu qu'une question : Voulez-vous être bon Français avec