‹ La république de NapoléonChapitre 19 sur 21 · NAPOLEON : L OEUVRE · texte numérisé non relu

NAPOLEON : L OEUVRE

(( Voulez-vous être bon Français avec moi? » Voilà ce que Napoléon P^' demandait à tous les combattants de ces luttes civiles que la Révolution avait nécessairement soulevées. Il disait aussi : « Gouverner par un parti, c'est se mettre tôt ou tard dans sa dépendance. On ne m'y prendra pas; je suis national. Je me sers de tous ceux qui ont de la capacité et la volonté de marcher avec moi. Voilà pourquoi j'ai composé mon Conseil d'Etat de constituants qu'on appelait modérés ou feuillants, comme Defermon, Rœderer, Régnier, Regnault; de royalistes, comme Devaines et Dufresne; enfin de jacobins, comme Brune, Real, Berlier. J'aime les honnêtes gens de toutes les couleurs. » C'est ainsi que son œuvre fut nationale, pacificatrice, durable. Tout le monde y travailla.

Certes, nous n'avons pas la prétention de l'esquisser ici. Sainte-Beuve la résume en ces termes : « Rien n'égale en beauté, comme création de génie majestueuse et bienfaisante, l'œuvre pacifique du Consulat, le Code civil, le Concordat, l'administration intérieure organisée dans toutes ses branches, la restauration du pouvoir dans tous les ordres; c'est un monde

qui renaît après le chaos. )) Et M. Mole, clans un de ses discours : « Si un homme du siècle des Médicis ou du siècle de Louis XIY revenait sur la terre, et qu'à la vue de tant de merveilles, il demandât combien de règnes glorieux, de siècles de paix il a fallu pour les produire, vous répondriez qu'il a suffi de douze années de guerre et d'un seul homme. »

En Nivôse An VIII, Bonaparte fonde la Banque de France; et qui dira tous les services qu'une telle institution rendit au pays? Quels progrès rapides elle facilitait, au sortir de cette époque, — alors récente, — où Ton entendait ce dialogue.: « cocher, combien la course? » — « mille livres, » répondait le cocher. En 1796^, à la Bourse, le louis d'or de 20 francs avait coûté, en assignats, cinq mille francs!

De l'An YIII aussi, date toute notre réorganisation administrative dont on a conservé jusqu'à ce jour tous les rouages, même ceux qui ont le plus vieilli. Aujourd'hui, avec notre société nouvelle, si profondément modifiée par les chemins de fer, les télégraphes, le téléphone, cette administration nonagénaire ne répond plus aux nécessités du temps. Et cependant chacun constate que les deux Restaurations, la monarchie de 1830, la seconde République, le -second Empire, et la troisième Répubhque n'ont encore eu la force de rien changer à cet organisme devenu vieux! Napoléon P'" aurait vite fait (1) de le transformer

(1) C'était en 1807 ; — il s'agissait de constituer le duché de Warsovie. La Diète envoie à Napoléon des délégués pour lui demander un délai de trois ans, afin d'assurer l'abolition du servage. «Trois ans ? reprend l'Empereur, je ne vous donne pas une heure. » Et, en effet, le Gode civil est

encore, de le rajeunir, « s'il était son petit-fils. » L'organisation judiciaire remonte là (Ventôse An YIII — mars 1800), et notre magistrature pinsi instituée fut longtemps respectable et respectée. Son souvenir est même respecté dans les provinces qui furent alors sous Fautorité française. Dans son Histoire de rAuti^iche, M. L. Léger rapporte que, d'après un historien Slovène : a La population avait un respect spécial pour la justice exacte, expéditive, des tribunaux français. La sécurité fut plus grande qu'à aucune époque. Les Slovènes ont encore un bon souvenir des gendarmes français. » Respecterait-on la justice « épurée » d'aujourd'hui (1)? L'institution a été corrompue, et nul n'a la force de la purifier, de la rajeunir; mais, en 1800, l'institution était neuve, pure, féconde.

aussitôt promulgué dans les provinces polonaises, et c'est ainsi que le servage a été aboli en Pologne cinquantequatre ans avant qu'ill'ait été en Russie. Napoléon était passé par là. — C'est M. Ernest Pascal qui citait cet exemple dans un discours de 1880. — « Supposez un Bonaparte surgissant et offrant à nos jeunes gens une image de la gloire, — a écrit M. Maurice Barres dans le- Figaro. — Soudain tout se transforme. Tel qui n'était qu'une bête de proie, un aventurier dangereux, deviendra un soldat intrépide ; tel simple honnête homme, sera l'un de ces commis prodigieux de qui Bonaparte sut tirer un fabuleux travail : et le rêveur, lui aussi, voudra agir, il éprouvera la secousse qu'eut M. de Ségur quand, jeune Werther provincial, il rencontra aux barrières de Paris la jeune gloire du premier consul et s'écria : « Moi aussi, je veux agir ! »

(1) Pour bien opposer les institutions de la République parlementaire actuelle aux principes démocratiques dont la République devrait s'inspirer, il faut lire les deux volumes publiés en 1888 (librairie Rousseau) par M. de Belleval sous ce titre : Sommes-nous en République'^ ^l. de Belleval était alors auditeur au Conseil d'Etat. Ces deux volumes professaient les doctrines les plus démocratiques, les plus républicaines, mais pas toujours conformes au Syllabus républicain du moment. On révoqua en 1888 M. de Belleval ; il fut élu député, en 1889.

Et le Gode! Napoléon n'y fut pour rien, disent quelques-uns! Il y fut pour tout. Le Tribunat retardait Fœuvre par ses chicanes. Napoléon se fâcha, imposa silence au Tribunat, et, — M. Eug"ène Pierre dans son Histoire des Assemblées politiques le constate, — « en deux ans, les trente-six lois du Gode civil sont présentées, rapportées, décrétées. ))

Dans sa belle étude sur Portahs, M. Hello, avocat général à la Gour de Gassation, disait en 1840 : « Le Gode civil, un peu plus tôt, un peu plus tard, aurait été impossible. »

Et voici comment M. Hello rappelle cette création du Gode civil : « Autour de Portails, de Tronchet, de Treilhard, se groupe le noble essaim des Préameneu, des Siméon, des Berlier, des Malleville. Mais, à leur tête, voyez cette figure pâle, illuminée par des yeux ardents, jetant par intervalles, dans le Gonseil, quelques paroles brèves, pleines de sens et de décision : c'est la Révolution couvant son œuvre: c'est la force assistant le droit, c'est Bonaparte. Gomme le Goncordat, le Gode civil n'a pu naître qu'à côté de son épée. Sa part dans le Gode est plus grande que celle de Justinien dans les Pandectes, et c'est à plus juste titre que son nom y resterait

attaché On faillit échouer au port! La plus

vive opposition au Gode vint d'où on l'attendait le moins. Plusieurs rejets prononcés par le Tribunat semblèrent menacer le Gode tout entier. La volonté forte de Bonaparte, aidée de l'éloquence de Portalis, fut le lien commun qui retint les trois éléments prêts à se désunir. Le premier Gonsul retira d'abord le projet; ce que Portahs appelait mettre le Tribunat à la diète, et, plus

tard, pour le rendre aux espérances de la nation, le premier Consul se crut obligé de faire de ce Corps (le Tribunat) ce qu'il faisait, à la guerre, de son ennemi; il finit par le supprimer. Si je ne craignais de blaspbémer, je rendrais grâces au despotisme politique de la liberté civile, car ce grand ouvrage eût été impossible sous la Cbarte; la pétulance de nos Chambres agite trop le germe qu'on leur donne à féconder; celui du Code fut resté stérile dans leur sein. Enfin il a été donné à la France ! Un bras inflexible l'a implanté sur son sol. ))

Contester à Napoléon cette gloire, c'est faire preuve de mauvaise foi ou d'ignorance. Lisez le remarquable discours d'un autre avocat général à la Cour de Cassation, M. Nicias-Gaillard (3 novembre 1855); lisez le bel ouvrage de M. Honoré Pérouse, Napoléon /®^ et les lois civiles du Consulat et de VEinpire; lisez la thèse de Doctorat de M. Amédée Madelin, publiée sous ce titre : Le premier Consul législateur, thèse couronnée par l'Académie de législation, et vous verrez que le grand Carnot, tout en protestant seul, en 1804, contre l'établissement de FEmpire, avait raison d'ajouter : « Ne dussionsnous à Bonaparte que le Code civil, son nom mériterait de passer à la postérité. »

Et le Concordat!... C'est Lacordaire qui parle : (( Il y avait alors, sur le trône de France, un homme supérieur à tous ses contemporains, non seulement par le génie de la guerre et de la législation, mais surtout par la profondeur de ses instincts religieux. Aussi grand par la conquête que Cyrus, Alexandre, César et Charlemagne, il avait eu le mérite de reporter sa

nation vers Dieu, et, bravant jusque dans ses généraux les derniers sifflements de l'incroyance populaire, on l'avait vu saisir d'une main courageuse et tenir ensemble, dans un même faisceau, Fépée, le sceptre et la croix de Jésus- Christ. Ce grand homme n'avait de haine contre rien : ni contre Dieu, parce que lui-même était puissant et le créateur d'un monde nouveau ; ni contre la noblesse, parce que lui-même descendait, en droite ligne, de tous les vieux héros; ni contre le peuple, parce que lui-même il en était l'enfant; ni contre le passé et l'avenir, parce qu'il se croyait aussi fort qu'eux. Homme social, il embrassait dans sa large poitrine, toutes les pensées honnêtes de l'humanité et n'y proscrivait rien que l'incapacité et la bassesse. Son armée, ses palais, ses Conseils, sa main, s'étaient ouverts à tous les débris épars de la société française; et l'on rencontrait chez lui le marquis de l'ancien régime à côté du baron de l'Empire, l'homme de la Convention à la gauche de l'émigré, le soldat de la dernière victoire avec un abbé de Saint- Sulpice. »

Reportons-nous, en effet, à Tépoque oii on le signa. Et relisons le jugement que le comte de Carné, dans ses Etudes sur les Fondateurs de Vunitè nationale en France avait la loyauté de porter en ces termes : « Lorsqu'il fallut reconstruire la société, l'homme de génie à qui le ciel avait départi cette mission retrouva le clergé décimé par la mort, Fépiscopat dans l'exil, tous les biens ecclésiastiques vendus, les temples démolis ou profanés, et, en face de toutes ces rumes, une Eglise constitutionnelle dont l'existence imposait à sa politique les plus grands

ménagements. Remettre la France en communion avec le centre de l'unité catholique fut le plus grand service qu'un gouvernement ait jamais rendu à un peuple. Et, lorsqu'on songe au déchaînement de tant de passions et de tant d'intérêts, aux fureurs de l'impiété naguère encore triomphante, il est impossihle de ne pas voir, dans le Concordat de 1801, une œuvre d'audace et de génie, sans précédent dans l'histoire. Il fallait plus de courage au premier Consul pour assister à une grand'messe dans l'église Notre-Dame que pour triompher à Marengo. »

En imposant ainsi à l'irréligion oflîcielle ce respect du culte catholique, Napoléon restauraitil l'ancien régime? Au contraire, le principe de l'ancien régime, c'était, pour l'Eglise, la liberté de se constituer à part, de se fortifier dans ses domaines de main-morte : c'était un « ordre » à part, un Etat dans l'Etat.

En 1789, l'ordre du clergé avait abdiqué luimême entre les mains de la nation, et celle-ci avait voulu assurer et protéger alors elle-même les intérêts religieux. Malheureusement elle avait tenté de le faire sans obtenir l'adhésion du chef de l'Eghse catholique; voilà pourquoi ses bonnes intentions avaient fmalement avorté.

Mais, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, la Révolution française avait entendu respecter et protéger le culte; c'est elle, c'est la Révolution, qui créa le budget des cultes que l'on maintint jusqu'en septembre 1794. Ceux qui aujourd'hui prétendent que le Révolution et la République ont établi le système d'une séparation entre l'Eglise et l'Etat, ne font donc

commencer la Révolution qu'en 1794 et ne découvrent la République qu'après Thermidor?

Oui, en signant avec le Pape Pie VII ce Concordat de 1801 qui sanctionna Faliénation des biens ecclésiastiques et la laïcité de FEtat, Napoléon ne fit que revenir à l'esprit de la Révolution française et à ses principes (1). Encore aujourd'hui, qu'a-t-on trouvé de mieux? Parfois les gouvernants violent ce Concordat, en méconnaissent l'idée de concorde. Est-ce vraiment respecter cette idée de concorde que transformer en instrument de combat ou de menace ce traité de paix rehgieuse?

Et l'Université! C'est en Floréal An X (mai 1802) que Napoléon s'en occupe (2) et tous

(1) L'abbé de Pradt n'a-t-il pas affirmé que Napoléon lui avait dit : « La plus grande faute de mon règne fut d'avoir fait le Concordat ! » L'Empereur Ta formellement nié. « Il ne s'est jamais repenti, a-t-ildit, d'avoir fait le Concordat de 1801, et tous les propos qu'on lui prête, à cette occasion, sont faux. Le Concordat était nécessaire à la religion, à la République, au gouvernement. »

Monseigneur Frayssinous disait, le 20 mai 1826 : « Après la chute du Directoire, un grand capitaine arrive à la tête des affaires. Sous sa main plus ferme et plue habile, laFrance respire et la religion conçoit des espérances. Cependant, à cette époque, beaucoup des églises paroissiales de Paris n'étaient pas ouvertes au culte catholique. Une s'exerçait que dans quelques églises particulières, et notamment dans cette église dont les murs sont teints encore du sang de deux cents prêtres qui y furent martyrisés ; il s'exerçait aussi dans plusieurs oratoires privés. Les jeunes gens qui arrivaient à Paris étaient en général dépourvus des secours efficaces de la religion etc. » Dans son livre sur l'Eglise romaine et ies négociations du Concordat, M. d'Haussonville s'est lourdement trompé en prétendant que le culte catholique était rétabli presque partout, avant le Concordat. Voir la savante Histoire du Concordat de 1801 par Augustin Theiner, préfet des Archives du Vatican, 1869.

(2) « Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance. L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour

les gouvernements qui suivirent en ont vécu. La République actuelle a même exagéré ce que le monopole universitaire avait cF excessif. M. Jules Ferry s'est montré plus « réactionnaire », plus autoritaire que Napoléon ! Les républicains aristocrates d'aujourd'hui n'ont retouché les institutions de ce prétendu despote que pour les rendre plus despotiques, ou, — comme la Légion d'honneur, par exemple (1), — pour les rendre plus corruptrices.

M. Ernest Pascal a bien résumé Tœuvre scolaire de Napoléon : « En parcourant les procèsverbaux des Conseils Généraux, il est facile de constater — dit-il, — que vers 1800 l'instruction publique était à peu près nulle en France. Eh bien, le décret de 1802 fait merveille. Les écoles primaires s'ouvrent dans toutes les communes, les écoles secondaires et les lycées voient affluer les élèves. Six mille bourses sont mises à la disposition du g-ouvernement ; et la population scolaire, qui était déjà de 75,000 élèves en 1806, dépasse un milhon, sept ans après. — Voilà le miracle du Premier

les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines. » Lettre de Bonaparte à Camus, septembre 1797. — En racontant dans la Revue des deux mondes, avril 1852, la visite que fît Napoléon !«' à l'Ecole normale en 1812, M. Villemain reproduit ce propos de l'Empereur: « Ma plus grande victoire, ce fut mon gouvernement civil. Sauf deux ou trois opiniâtres, je ne laissai rien en dehors, et j'enveloppai tout dans ma toge consulaire. »

(i) « Lacroix de la Légion d'honneur fut distribuée avec une telle prodigalité que l'on finit par regarder comme une marque d'honneur de ne pas porter ce ruban rouge, devenu si commun. » Voilà ce que sir Thomas Erskine May déclarait dans son Histoire de la Démocratie en Europe, pubUée en 1877. Que dirait-il aujourd'hui, en 1894 après plus de vingt ans de République parlementaire ?

Consul. C'est là l'éternelle histoire de ce qu'on pourrait appeler l'épopée civile du Consulat. La Révolution pose des principes et Napoléon en fait des réalités. La Révolution décrète l'abolition de l'ignorance, mais c'est Napoléon qui ouvre les écoles; la Révolution proclame l'égalité devant l'impôt; mais c'est Napoléon qui fait le cadastre. — Tout est là ».

L'agriculture, les travaux publics, tout se ressentit de cette puissante organisation du travail gouvernemental. Dans ses Idées Napoléoniennes, Napoléon III esquissait l'œuvre de son oncle sur tous ces points : « L'agriculture n'a cessé de faire de grands progrès sous l'Empire. C est par des comparaisons et des exemples, disait Napoléon, que l'agriculture, comme tous les autres arts, se p)erfectionne. Il ordonnait aux préfets de lui faire connaître les propriétaires cultivateurs qui se distingueraient soit par une culture mieux entendue et mieux raisonnée, soit par une éducation plus soignée des bestiaux et par l'amélioration des espèces. Dans les départements qui étaient arriérés pour la culture, on engageait les bons propriétaires à envoyer leurs enfants étudier la méthode usitée dans les départements où Fagriculture était florissante. Des éloges et des distinctions étaient décernés à ceux qui avaient le mieux profité. Le Code rural, projeté dès 1802, fut soumis en 1808 à des commissions consultatives, formées dans chaque ressort de Cour d'appel, et composées de juges, d'administrateurs et d'agriculteurs les plus distingués. Il ne put être achevé sous l'Empire... L'industrie non seulement fut encouragée, mais on peut

dire qu'elle fut en quelque sorte créée; elle atteignit en peu de temps un degré extraordinaire de prospérité. L'Empereur releva l'industrie en faisant concourir les sciences à son amélioration. SI Ion m eût laissé le temps, disait-il. bientôt il ny aurait plus eu de rnétiers en France; tous eussent été des arts. En effet, la chimie et la mécanique furent sous son règne employées à perfectionner toutes les branches d'industrie. Aussi que de machines furent créées, que dïnventions virent le jour, durant le régime impérial!... Les prix les plus élevés furent fondés pour encourager toutes les inventions. Une somme d'un million fut promise à rinventeur de la meilleure machine pour filer le lin; un premier prix de 40,000 francs et un second de 20,000, à l'auteur de la machine la plus propre à ouvrir, carder, peigner et filer la laine. Il créa des manufactures de coton, qui comportent le coton filé, le tissu, enfin l'impression. Avant l'Empire, Fart de filer le coton n'était pas pratiqué en France; les tissus nous venaient de l'étranger. Le coton fut cultivé avec avantage au midi de la France, en Corse, en Itahe; on évalua en 1810 la récolte à 100,000 kilogrammes, etc. Napoléon ordonna qu'on fit des fouilles pour chercher du granit, et c'est à cet ordre qu'on doit les carrières qu'on exploite aujourd'hui. Les produits européens remplacèrent les produits exotiques; le pastel suppléa à l'indigo; la betterave fut substituée à la canne à sucre, et la garance à la cochenille; les fabriques de soudes artificielles remplacèrent les soudes étrangères; et maintenant tous ces difi^érents produits sont, pour la

plupart, une source de richesses pour la France. La fabrication du sucre de betterave s'élève à 50 millions de kilogrammes par an... Les travaux publics, que TEmpereur fît exécuter sur une si grande échelle (1), furent non seulement une des causes principales de la prospérité intérieure, mais ils favorisèrent même un grand progrès social. En effet, ces travaux, en multipliant les communications, produisaient trois grands avantages : le premier, d'employer tous les bras oisifs et de soulager ainsi les classes pauvres; le second, de favoriser l'agriculture, Findustrie et le commerce, la création de nouvelles routes et de canaux augmentant la valeur des terres et facilitant l'écoulement de tous les produits; le troisième enfin était de détruire l'esprit de localité, et de faire disparaître les barrières qui séparent non seulement les provinces d'un Etat, mais les différentes nations, en facilitant tous les rapports des hommes entre eux, et en resserrant les liens qui doivent les unir ».

La Révolution a détruit la vieille forêt féodale, a creuse le sol, jeté la semence que Napoléon fait éclore et dont il protège le fruit. C'est à cette éclosion que son œuvre militaire dut

(1) Voir le Journal de l'architecte Vaudoyer, publié par l'ami des monuments parisiens. Le journal l'Eclair, 23 Mai 1894, en a publié quelques extraits et arrive à cette conclusion, sur l'époque du premier Empire: « On construit partout: Arc de triomphe de 1 Etoile, Arc de triomphe du Carrousel, Halle aux blés, portique du Louvre, la Bourse, la Banque installée ; l'hôtel Soubise donné aux Archives ; la Madeleine édifiée ; le pont St-Michel débarrassé de ses maisons, la colonne Vendôme établie... «Vaudoyer parle du « génie actif de l'Empereur Napoléon sur les monuments qu'il fait exécuter ». Son activité s'exerçait sur toutes choses.

servir (1); elle consista, — nous l'avons déjà montré, — à empêcher, pendant vingt ans, l'Europe jalouse de venir jeter au vent la semence et troubler la récolte.

(1) Dans une des conférences contradictoires données à Cognac, en 1893, au nom du parti ouvrier collectiviste, par M. Dumay, alors député de la Seine, nous fûmes invité à répondre. Les journaux locaux publièrent un compte-rendu de nos paroles dont voici, comme se rapportant à l'objet du présent livre, un passage :«... L"égalité, par exemple, n'est-ce pas un des éléments de la question sociale ? Or, notre grande Révolution française a mis peu à peu l'égalité dans les lois, non pas l'égalité dans les tailles, ni dans les tètes, ni dans les santés, ni dans les estomacs, ni dans les fortunes, ni dans le bonheur, mais dans les droits que chacun possède d'arriver à la fortune par son travail, par ses économies, par son intelligence. C'est la véritable et juste égalité. Un homme sortit de la Révolution, qui s'appelait Bonaparte. Cet homme avait pour mission de défendre, par les armes, contre l'Europe oligarchique et féodale, nos principes de 1789. Il promena victorieusement ces principes dans toutes les capitales de l'Europe, et les grava dans les Codes des nations. Connue nous en étions à la période héroïque, à l'enfantetement douloureux, Bonaparte fut surtout un guerrier. Dans le sac de chacun de ses soldats, sortis de l'atelier ou de la charrue, il mit un bâton de maréchal de France. L'égalité peut-elle aller plus loin ?... De même que Tillustre Hoche était le hls d'un cuisinier, de même ainsi d'un ouvrier maçon Napoléon lit le maréchal Augereau, duc de Castiglione ; d'un meunier Napoléon fit le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig ; d'un tonnelier — , comme le sont beaucoup d'entre vous, — Napoléon fit le maréchal Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, surnommé le Bi^ave des Braves ; d'un marchand de vin Napoléon fît le maréchal Masséna, duc de Rivoli, prince d'Essling ; d'un garçon d'écurie Napoléon fit le maréchal Lannes, duc de Montebello ; d'un perruquier Napoléon fit le maréchal Bessières, ducd'Istrie ; d'un typographe Napoléon fit le maréchal Brune ; d'un aubergiste Napoléon Empereur fit son beau-frère Murât maréchal d'Empire et Roi de Naples. Ouvriers qui m'écoutez, est-ce que le champion armé de notre grande Révolution, celui qui devait la défendre contre l'Europe sur les champs de bataille, pouvait faire mieux pour l'égalité sociale ? Et aujourd'hui encore, dans vos modestes foyers, n'êtes-vous pas fiers des souvenirs qu'un grand-père, un ancêtre de cette glorieuse épopée, vous a légués sous cette modeste médaille de Sainte-Hélène, par exemple, héritage de bravoure et d'honneur ?. . . »

Si cette conclusion semble à quelques-uns suspecte de partialité, lisez ce que M. Pierre Lefranc, qui siégea sur les bancs de la Montagne en 1848 comme représentant des Pyrénées-Orientales, écrivait, plus tard, dans son livre sur le Deuœ- Décembre 1851, après les luttes qui avaient amené le second Empire!

Eh bien! voici en quels termes M. Pierre Lefranc juge Tœuvre : « L'Europe féodale et monarchique se liguait contre le peuple libérateur des peuples. On ne semait que dans Forage. A quand la récolte? Epuisée, trahie, déchirée par des factions intestines, la France aurait peut-être succombé. Et, dans ce grand naufrage, qui sait ce qui aurait pu surnager des précieuses conquêtes de 1789? Un homme surgit. De ses frères d'armes (1), il était le plus glorieux, le plus heureux, le plus habile... Quelle fut son œuvre? Les historiens vous la raconteront en vingt volumes. Le paysan, qui n'est pas si subtil, vous la résumera en quelques mots. Saisissant d'une main sa plume, de

(1) « Là-bas, au camp, devant l'ennemi, les nobles idées générales, qui, entre les mains des démagogues parisiens, sont devenues des prostituées sanguinaires, restent des vierges pures dans l'imagination de l'olticier et du soldat. Liberté, égalité, droits de l'homme, avènement de laraison, toutes ces vagues et sublimes images flottent devant leurs yeux quand ils gravissent sous la mitraille les escarpements, bu quand ils hivernent, pieds nus, dans la neige. » Georges Thiébaud, conférences d'oct. 1887. — « Jamais le peuple ne vit de despote dans celui qui était surgi de ses rangs. La capote du sous-lieutenant couvrit jusqu'à la fin l'Empereur. D'ailleurs, la démocratie comprenait que cet homme était son soldat. Au milieu des conseils des rois, il était le seul qui fut là par la volonté et par l'élection du pays. L'Empire fut le moment où la Révolution traîna sur son char de triomphe, à travers toutes les capitales, une royauté laite de ses mains. » Edgar Quineï, Revue des Deux Mondes octobre 1836.

l'ciuire son (îpée, le grand honnne sig-na de son nom, puis olfrit à la propriété son Code, ses institutions, tandis que, le bras tendu vers la frontière, il contenait l'invasion des barbares suspendue sur la colonie naissante. Il y a du vrai, il y a du faux, dans ces appréciations. Mais, aux yeux du paysan, plus frappé des résultats matériels et positifs que des spéculations intellectuelles et morales, telle fut, sous ses deux faces et dans son ensemble, l'épopée de vingtcinq ans. Abrité contre l'invasion, le paysan défricha, cultiva, sema, planta... Viennent maintenant les barbares! Il est trop tard. L'arbre est planté; et, d'année en année, il a poussé si profondément ses racines, que le souffle de toutes les puissances infernales réunies ne l'ébranlerait pas. Que l'instrument inconscient de cette œuvre soit brisé ensuite, qu'importe? L'œuvre est accomplie. La terre est libre. La Révolution avait conquis le sol; l'Empire consolida la conquête et lui donna sa législation. Voilà pourquoi, dans les souvenirs du peuple, se confondent si intimement ces deux noms : la Révolution et Napoléon... »

Et voici comment le même auteur conclut : (( Pense-t-on que la France eût semé, de gaieté de cœur, deux millions d'hommes sur tous les champs de bataille de l'Europe dans l'unique but de poursuivre le fantôme de la gloire? Non, non, la France n'a pas été si folle. Le sangprodigué en Allemagne fertilisait les champs de laBeauce. Les victoires achetaient du temjjs. Marengo nous valut quatre ans; Austerlitz, le double. Il n'est pas jusqu'à Moscou, avec sa longue série de désastres, qui ne servît à la

consolidation de la propriété. Arrivez, maintenant, ô revenants des vieux âges ! Nous sommes chez nous, et tout en maugréant les uns contre les autres, c'est nous qui vous ferons les honneurs de la maison (1). Que si vous êtes assez imprudents pour remettre en question la légitimité des biens nationaux, un seul mot malsonnant à ce sujet vous ramènera de l'île d'Elbe, < sans coup férir, l'homme du 13 vendémiaire, et vous infligera une dernière leçon. Toute l'histoire des Cent-Jours, corollaire abrégé d'une histoire de vingt ans, est là. »

Et enfin voici comment ce Montagnard apprécie l'élection de Napoléon III en Décembre 1848 : « ... Mais, depuis lors, il a fallu payer en deux fois deux milliards de rançon; mais dans nos sillons, le soc de la charrue se heurte encore à des armures étrang-ères; mais le foyer de la patrie a été profané; mais Waterloo n'est pas vengé; mais la coalition n'est pas dissoute; mais la France a été mutilée par les traités de 1815, et ses frontières restent ouvertes; mais, d'un jour à l'autre, tout peut être remis en question. Alors, dans l'élan d'un sentiment national supérieur à tous les raisonnements de la politique et à toutes les manœuvres des partis, le paysan se lève et dit : Ombre de Napoléon, fille de la Révolution, protège-nous t

(1) « Eh, oui, Messieurs, c'est Napoléon qui a décidé du sort de la Révolution, c'est par son travail de législateur et par ses enjambées de capitaine que le campement législatif de la Constituante et de la Convention est devenu un édifice indestructible, contre lequel l'Europe est venue à vingt reprises se lieurter et se briser, jusqu'au jour où, victorieuse après tant d'efforts, elle n'a pu, en tout et pour tout, que changer le maître de la maison. » Georges Thiébaud. Conférence d'octobre 1887.

Oui, je l'affirme avec mon cœur contre ma raison : l'élection du 10 décembre 1848 fut nationale et révolutionnaire. Voilà son vrai sens. »

L'œuvre de la Révolution et de l'Empire se continue ainsi, à travers les formes gouvernementales diverses. République? Si vous voulez! C'est ce que le prisonnier de Ham, le futur Empereur écrivait en 1843 : « La République serait mon idéal, mais j'ignore si la France est^ républicaine. Je vois dans son histoire les deux éléments monarchique et républicain exister, se développer simultanément. Si le pays m'appelle un jour, je lui obéirai, j'aiderai le peuple à rentrer dans ses droits, à trouver la formule gouvernementale des principes de la Révolution. »

Et, dix ans plus tard, au lendemain de la naissance du Prince impérial. Napoléon III disait lui-même aux complimenteurs officiels : (( Cet enfant n'est pas le rejeton d'une famille. Aujourd'hui le souverain est Félu de la nation, le premier citoyen du pays. »

C'est le même esprit qui poussait le futur Napoléon III, en 1836, à écrire dans sa proclamation de Strasbourg : « Français! On vous trahit! vos intérêts politiques, vos intérêts commerciaux, votre honneur, votre gloire, sont vendus à l'étranger. Et par qui? par des hommes qui ont profité de votre belle Révolution et qui en renient tous les principes En

1830, on imposa un gouvernement à la France sans consulter ni le peuple de Paris, ni le peuple des provinces, ni l'armée française. Tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un Congrès national, élu par tous les citoyens, peut

6Ô2 LA RÉPUBLIQUE i>E NAPOLÉON

seul avoir le droit de choisir ce qui convient le

mieux à la France Il est temps qu'au milieu

du chaos des partis, une voix nationale se fasse entendre; il est temps qu'au cri de la liberté trahie, vous renversiez le joug honteux qui pèse sur notre belle France; ne voyez-vous pas que les hommes qui règlent nos destinées sont encore les traîtres de 1814 et de 1813, les bourreaux du maréchal Ney? Pouvez-vous avoir confiance en eux? Ils font tout pour complaire à la Sainte-Alliance! (1)... Fidèle aux maximes de l'Empereur, je ne connais d'intérêts que les vôtres, d'autre gloire que celle d'être utile à la France et à l'humanité. Sans haine, sans rancune, exempt de V esprit de parti, j'appelle sous l'aigle de l'Empereur tous ceux qui sentent un cœur français battre dans leur poitrine. J'ai voué mon existence à l'accomplissement d'une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène, un rayon du soleil mourant a passé dans mon âme. Je saurai garder ce feu sacré, je saurai vaincre ou mourir pour la cause du peuple, Hommes de 1789, hommes du 20 mars 181 o, hommes de 1830, levez-vous! Yoyez qui vous gouverne; voyez l'aigle, emblème de gloire, symbole de liberté : et choisissez! Vive la France! vive la liberté! »

(1) En 1873 M. Sadi Carnot, dans la préface de la traduction du petit livre de Stuart Mill sur /a Révolution de février, rappelait « le sentiment de révolte que soulevait, dans les âmes patriotes, le système de la paix a tout prix. » — Sous cette monarchie dé 1830, Berryer avait dit: « Cette main séchera avant de jeter dans Turne une boule qui dise que le ministère est jaloux de la dignité de la France. Jamais! Jamais! » — Le fils du Roi, le duc d'Orléans lui-même, s'était écrié : (( En avant! Mieux \aut tomber dans le Rhin que dans un ruisseau de la rue SL-Denis. »

C'est la mémo doctrine qui l'avait inspiré lorsqu'il écrivait (rArenemberg* en juin 1834 au docteur Coremans : -( ... Je suis convaincu que l'Empereur Napoléon a été utile à la cause de la liberté, et a sauvé la liberté en abolissant les formes légales, arbitraires et surannées, et en mettant les institutions de son pays en harmonie avec les progrès du siècle. Issu du peuple, il fallait qu'il favorisât la civilisation, tandis que Fautorité, qui n'est point basée surTélection populaire, est naturellement portée à en arrêter le progrès. C'est ce que le peuple a compris. Et, comme Napoléon faisait tout pour le peuple, le peuple, à son tour, faisait tout pour Napoléon. — Qui Fa élevé à la dignité de Consul? le peuple. Qui Fa proclamé Empereur par quatre millions de suffrages? le peuple. Qui l'a ramené en triomphe de l'île d'Elbe à Paris? le peuple. Quels étaient les ennemis de Napoléon? les oppresseurs du peuple. Yoilà pourquoi son nom était si cher à la masse du peuple, et pourquoi son portrait, qui se trouve dans chaque cabane, est un objet de vénération. Excusez-moi si je parle si longuement de mon oncle; mais j'adore Napoléon et la liberté. C'est là mon sentiment le plus ardent, et mon sentiment est inséparable de ma conviction. Je vous envoie les Mémoires de ma mère. Vous y verrez que moi aussi j'ai exposé ma vie pour la bonne cause. »

La cause! Elle est toujours la même. Devenu à son tour Président de la, République, Louis- Napoléon s'exprimait ainsi à Saint-Quentin : « Je recherche avec plaisir les occasions qui me mettent en contact avec ce grand et généreux peuple qui m'a élu; car, chaque jour me le

prouve, mes amis les plus sincères, les plus dévoués ne sont pas dans les palais, ils sont sous le chaume; ils ne sont pas sous les lambris dorés, ils sont dans les ateliers et dans les campagnes. Je sens, comme disait l'Empereur, que ma fibre répond à la vôtre, que nous avons les mêmes intérêts et les mêmes instincts. »

Au banquet qui suit cette inauguration, Louis- Napoléon prononce le discours suivant, qui montre avec quelle scrupuleuse fidélité le nouveau chef de l'Etat se conforme à la tradition napoléonienne : « La mission que j'ai à remplir aujourd'hui n'est pas nouvelle; on sait son origine et son but. Lorsque, il y a quarantehuit ans, le premier Consul vint en ces lieux inaugurer le canal de Saint-Quentin, comme aujourd'hui je viens inaugurer le chemin de fer, il vous disait : TranquiUisez-vous, les otmges sont jKissés. Les grandes vérités de notre Révolution, je les ferai triompher; mais je ré2:>riynerai avec une égale force les erreurs nouvelles et les préjugés anciens en ramenant la sécurité, en e7icourageant toutes les entreprises utiles. Je ferai naître de nouvelles industries pour enrichir nos champs et améliorer le sort du peuple. Il n'y a qu'à regarder autour de vous pour voir s'il a tenu parole. Eh bien! encore aujourd'hui ma tâche est la même, quoique plus facile. De la Révolution, il faut prendre les bons instincts et combattre hardiment les mauvais. Il faut enrichir le peuple par toutes les institutions de prévoyance et d'assistance que la raison approuve, et le bien convaincre que l'ordre est la source première de toute prospérité. Mais l'ordre, pour moi, n'est pas un mot

vide de sens, que t«ut le monde interprète à sa façon. Pour moi, l'ordre, c'est le maintien de ce qui a été librement élu et consenti par le peuple, c'est la volonté nationale triomphant de toutes les factions. Courage donc, habitants de Saint- Quentin! Continuez à faire honneur à notre nation par vos produits industriels. Croyez à mes efï'orts et à ceux du gouvernement pour protéger vos entreprises et pour améliorer le sort des travailleurs. »

A-t-il vraiment amélioré le sort des travailleurs? La situation de ceux-ci a-t-elle gagné en ces vingt dernières années, comme bien-être, comme dignité, comme sécurité, ce qu'elle gagna de 1852 a 1870? Dans sa prison de Ham, Napoléon III avait reçu cette lettre d'un certain nombre d'ouvriers de Paris : « L'écrit si remarquable que vous venez de publier sur le paupérisme a vivement excité notre reconnaissance; nous venons vous remercier, au nom de la classe ouvrière, de songer et de travailler à son bienêtre. U Empereur était notre roi à nous. Il nous aimait sincèrement, nous sommes heureux de voir son neveu nous continuer cet attachement. » Napoléon III fit plus que son oncle en ce sens. — « N'est-ce pas à Napoléon III que la classe ouvrière doit le complément de son émancipation, la suppression des entraves que la Révolution de 89 lui avait encore laissées? N'est-ce pas lui qui l'a placée sur le pied d'une entière égalité de droits avec les patrons? Et que n'a-t-il pas fait pour multipHer, encourager, soutenir ces associations coopératives et de secours, qui rendaient déjà tant de services aux véritables travailleurs! Ceux qui se sont laissé abuser par

les fausses doctrines des utopistes, dont l'unique but était d'exploiter la misère elles passions des masses, ne tarderont pas à reconnaître de quel côté se trouvait le véritable ami du peuple. Si Napoléon P"" a été la Révolution à cheval^ Napoléon III était la démocratie couronnée (1). »

M. Albert Duruy a pu ajouter : « Au lieu d'applaudir à ces généreux sentiments, les adversaires de rEmpire les ont transformés en calculs égoïstes; ils ont parlé de césarisme, de démagogie couronnée; et ces prétendus amis du peuple, rappelant le mot du haineux Juvénal : Paneni et circenses, montraient le suffrage universel se vendant pour une sportule. L'Empereur laissait dire et n'en continuait pas moins d'attaquer par tous les moyens le paupérisme, afin de resi^reindre de plus en plus le cercle fatal où la misère et le crime prélèvent pour la mort ou pour la honte leur dîme funèbre. Le budget des établissements généraux de bienfaisance fut doublé

(1) Dans son Histoire du second Empire, M. Spuller s'en plaint en ces termes : « L'unique souci, c'étaient les intérêts matériels qui permettaient d'assouvrir un besoin do jouissances grossières, tel que la France n'en avait jamais connu dans le cours de sa longue histoire. Tout était tourné au paraître, et l'administration publique s'appliquait à entraîner les villes dans cette voie des dépenses de luxe qui s'était emparée de tous les particuliers. Les grands travaux improductifs étaient entrepris sur tous les points du territoire, surtout à Paris, où ils devenaient, entre les mains d'un préfet actif et sans scrupules, le plus puissant moyen de gouvernement. Ces grands travaux déterminaient des crises terribles dans le commerce et l'industrie ordinaires ; la cherté des loyers devenait fabuleuse, et les denrées de première nécessité, souvent d'un prix inaccessible. Tout était poussé à outrance, et il semblait que notre nation eût pris pour devise dans sa vie la devise des grands, viveurs qui étaient à sa tête : Courte et bonne. » — Nous signalons aux observateurs d'aujourd'hui cette critique rétrospective.

et, pour certaines braiiclies du service, triplé; en dix-huit années, on ouvrit cent cinquantetrois établissements hospitaliers nouveaux; tout juste autant que les autres gouvernements en avaient fondé dans l'espace de soixante ans, de 1789 à 1850. Le traitement à domicile fut institué, bienfaisante innovation qui, laissant le malade au milieu des siens, donne plus de chances à la guérison, ou rend la mort moins affreuse. Les Asiles de Vincennes, du Vésinet, de Long'chêne s'ouvrirent pour recevoir les convalescents et prévenir des rechutes fatales. En quelques années, cent cinquante mille individus y trouvèrent la santé complète et la force nécessafre pour reprendre leurs travaux. La médecine cantonale gratuite n'existait que dans deux départements, elle fut établie dans cinquante, etc. » L'énumération de l'œuvre accomphe nous entraînerait trop loin. Mais, en signant les traités de commerce, par exemple, Napoléon III n'a-t-il pas été guidé encore par l'intérêt du plus grand nombre (1) et par le désir d'augmenter le iDien-

(1) « Avant le traité de commerce, qui souleva tant do colères et fit naître tant d'injustes préventions, le commerce spécial de la France avec les puissances étrangères ne s'élevait qu'à 1 milliard 900 millions. Ce commerce dépassait 3 milliards 200 millions en 1866. La richesse du pays, dans les dernières années du gouvernement impérial, a pris un accroissement constant :" c'est aujourd'hui un fait incontestable ; et nous ne craignons pas d'avancer que c'est à l'épargne accumubie sous l'Empire qu'est due la facilité avec laquelle nous avons pu supporter les charges énormes de la guerre et trouver les capitaux nécessaires à notre rançon. » Octave Noël, Revue de France, novembre 1874.

Rappelons les faits : « Pendant les dix-huit ans de règne de Napoléon IIl, les revenus annuels de notre agriculture se sont accrus de plus de deux milliards, et la valeur du sol de plus de vingt millianis. C'est aussi par milliards qu'il faut compter l'augmentation du nombre et la plus-value

être des masses? Aujourd'hui la République parlementaire nous a ramenés en arrière!

Pourquoi ne pas rendre hommage à la collaboration que M. Emile Ollivier prêta, sur ce terrain, à Napoléon III? Voici comment M. Emile Ollivier s'en explique : « Je suis allé vers Napoléon III, dès que j'ai été convaincu que, socialiste dans la saine acception du terme, il était prêt à réaliser toutes l'es améliorations démocratiques. Mon espérance n'a point été déçue. Ce souverain, d'une bonté inépuisable et d'un esprit ouvert et élevé, ne m'a refusé aucune des lois que, soit comme député, soit comme ministre, je lui ai demandées dans l'intérêt des classes laborieuses. C'est pourquoi j'ai voué à sa mémoire une fidélité affectueuse. On lui doit la liberté des grèves, des réunions, des sociétés anonymes, des associations coopératives, l'essor des sociétés de secours mutuels, la fondation des caisses de secours et de retraites, l'égahté du salarié et du patron devant la justice. Au moment où la tempête imprévue a fondu sur nous^ nous préparions une représentation du prolétariat, bien plus ample que celle octroyée par la République. »

Ce sont là des résultats connus, et peut-être

dos autres propriétés immobilières : maisons, usines, constructions de toutes sortes. L'industrie et le commerce ont prospéré plus rapidement et plus largement encore. Pendant ces dix-huit ans, leurs produits et leurs échanges se sont élevés de quatre à dix millicrds, et les valeurs mobilières : titres de rente, actions, obligations diverses, se sont accrues de quinze milliards. Nos chemins de fer comptaient en 1870, douze mille kilomètres de plus qu'en 1851. Nos canaux, nos routes, nos chemins de grande, de moyenne et de petite vicinalité, ont suivi la même progression, etc.

oubliés! Au dehors de la France on les constate, tout en attribuant à nous ne savons quelle République, l'initiative des idées, a Napoléon prit à la République quelques-unes de ses idées en les transformant pour les faire servir à ses fins. La classe ouvrière était devenue, pour l'Etat, un danger permanent; il résolut de l'associer à sa politique et à son ambition. Auguste disait avee orgueil qu'il avait trouvé à Rome une ville de briques et qu'il y laissait une ville de marbre; le César français résolut de rebâtir sa capitale d'après des plans dont rien ne peut rendre la magnificence. » C'est ainsi que, dans son Histoire de la Démocratie en Europe, sir Thomas Erskine May rend hommage à la pensée qui inspira Napoléon III. Mais l'aristocrate historien ne peut résister au plaisir de critiquer; et, après avoir esquissé l'œuvre populaire de Napoléon III, il ajoute : « On établit un vaste système d'ateliers nationaux qui reposait sur les plus mauvais principes du communisme. » L'aristocrate anglais se trahit là, tout en enregistrant l'œuvre accomplie. Pourquoi, comme tant d'autres, ne critique-t-il pas aussi l'emploi de la liste civile de Napoléon III (1)?

(1) La liste civile de Napoléon III était de vingt-cinq millions, à quoi il faut ajouter les revenus de la dotation de la couronne, 5 millions, soit 30 millions. Mais cette dotation de la couronne apportait plus de charges que de bénéfices : si les forêts donnaient un produit utile, le mobilier, les palais impériaux, les musées, les manufactures nationales coûtaient cher. Les grands travaux exécutés pour améliorer, agrandir, embellir tous ces biens et en augmenter la valeur, absorbaient annuellement une somme de douze millions, L'Empereur payait tous les serviteurs des palais impériaux. — M. Casimir Perier n'a qu'un palais, l'Elysée. Qui en paye le personnel ? — L'Empereur faisait au x membres de sa famille des pensions montant annuellement

D'ailleurs, au milieu de ce progrès social, le progrès intellectuel s'attardait-il? Dans un article sur M. Sully Prudhomme publié par le Journal des Débats, M. Paul Desjardins a dû avouer ceci : a II faut se souvenir quel était à ce moment-là, au milieu du règne de Napoléon III, le prestige de la science. Ce fut la vraie g-randeur de cet âg-e, et sa note dominante. Vers 1860, Le Yerrier avait org-anisé

à la somme de 1,300,000 fr. Sait-on pourquoi ? C'est que, par Farticl-e 14 du décret du 22 janvier 1852, il avait solennellement déclaré « qu'il renonçait à toute réclamation au sujet des confiscations prononcées en 1814 et 1815 contre la famille Bonaparte ». Or, il faut savoir que, sans tenir compte des reprises qu'avaient droit de faire tous les membres de la famille impériale, la reprise du seul domaine privé de l'empereur Napoléon l'"- montait à 117,195,120 fr. Tout fut abandonné à l'Etat par Napoléon III. 11 donnait 1,300,000 francs à ses parents, mais, par année, il donnait 6 millions aux autres : et c'était à y regarder, de l'argent bien employé. J'y vois 850,000 fr. de pensions accordées à d'anciens fonctionnaires, à d'anciens militaires, à des familles malheureuses : 40,000 fr. de subventions à des personnes qui attendent leur nomination à des bureaux de tabac : 100,000 fr. pour les cautionnements des militaires blessés nommés dans les finances : puis voici des orphelins des établissements religieux, des hospices ; voici inscrite pour 12,000 fr. cette Société de charité maternelle à qui à présent l'Etat retire toute subvention. Allocation à la société, coopérative de Paris ; 500.000 fr. Allocation pour la création de logements à bon marché et don de 41 maisons à une Société coopérative: 280.000 fr. Maisons d'ouvriers à Lille : 100.000 fr. Maisons d'ouvriers à Bayonne GO. 000 fr. Gela est par an, entendez bien. Et aux trappistes qui ont desséché les Bombes, 430,000 francs, pour douze lits aux Incurables 150,000 francs etc., etc.

Lorsqu'on entre dans le détail de ce qui a été fait par cette liste civile, on demeure absolument stupéfait. Pour s'en donner une idée, il faut lire le livre publié ^^(librairie Pion) par M. Alphonse Gautier, ancien Conseille d'Etat, ancien secrétaire général de la maison de l'Empereur. M. Gautier a tout vu, tout su, et il n'a rien eu à oublier. Il a tout dit en cette Etude isur la liste civile en France qu'il avait rédigée pour l'instruction du Prince Impérial. Il atout publié, car il ne craint point la lumière.

rObservaioire de Pai'is, cl roiidu aux questions d'astronomie mathématique une partie de la vitalité et du lustre qu'elles avaient eus au temps des g-rands inventeurs; Darwin venait de bouleverser l'histoire naturelle et de faire des classifications idéales une réalité; Wurtz allait professer de nouvelles théories chimiques; Berthelot introduire la synthèse de la chimie organique; Pasteur, étudier les fermentations et dissoudre le vieux mythe de la g-énération spontanée; Taine établissait rigoureusement la critique sur des principes presque mécaniques ; la philosophie essaimait d'Allemagne en France ; les habitudes de précision^ de rigueur analytique étaient répandues dans l'érudition par l'Ecole des Chartes, puis par la Revue critique que fondèrent des jeunes gens revenus d'Allemagne, puis par l'Ecole des Hautes Etudes, qui mit en application le même esprit. Voilà ce qu'il faut avoir présent quand on veut comprendre une jeunesse studieuse des environs de 1860. » C'est ce que, trente ans après, le Jour7ial des Débats reconnaît.

L'éloquence parlementaire (1) elle-même

(1) Sans parler du travail parlementaire liii-mérne. Un exemple. Prenons la session de 1864 : 197 projets de loi votés concernant : le contrôle et la surveillance des chemins de fer, — la construction et l'outillage de la manufacture d'armes de Saint-Etienne, — les coalitions, — les conseils de prud'hommes, — lo régime des sucres, — le reboisement des montagnes, — l'alignement des routes impériales et départementales, — les chemins vicinaux. — • l'extension aux officiers luinistériels de la loi de 52 sur la réhabilitation, — l'avancement dans l'armée navale, — les ouvriers des professions maritimes, — la création d'une ligne télégraphique entre la France et les Etats-Unis, — l'établissement thermal de Vichy, — les logements insalubres — la fabrication des nouvelles pièces d'argent, — les engagés

comptait, en face des orateurs de l'opposition, quelques ministres qui ont laissé une renommée dont nos ministres d'aujourd'hui seraient fiers. Les principes de la Révolution étaient défendus avec éloquence lorsque le ministre de Napoléon III, M. Billault, s'écriait en 1861 : « Si nous sommes les fils des croisés, nous sommes aussi les enfants de 89. (Yive adhésion). Nos pères, au prix de leur sang-, au prix des plus grandes souffrances et des plus grands travaux, ont contracté ces principes salutaires. Ces principes d'égalité, de liberté, de nationahté des gouvernements^ sur lesquels tendent à se baser de plus en plus toutes les sociétés civilisées, ces principes, qu'ils ont, avec leurs drapeaux victorieux, promenés sur toute l'Europe, y ont jeté des germes, développé de profondes racines; ils poussent, ici et là, plus ou moins heureux, plus ou moins compris, mais ils poussent; et ils font à la France une auréole de sympathie et de protection pour les idées généreuses, qui est une de nos grandes gloires et de nos plus grandes influences dans le monde. »

Et Gambetta faisait finalement, en avril 1870, le même aveu que nous avons déjà trouvé dans la bouche de Jules Favre; il disait : « L'Empire s'est élevé par le suffrage universel rétabli ; d l'a maintenu... Moi, je lui saurai gré d'avoir rendu cet hommage forcé au principe et d'avoir empêché la prescription du suffrage universel. »

C'était le moment où M. Ernest Picard, parvolontaires, — la Caisse des retraites pour la vieillesse, — le régime des douanes, — l'amélioration du port du Havre ctc , etc.. — Les sessions qui précèdent, celles qui suivent sont toutes aussi remplies.

LA RÉPUBLIQLTË DE NAPOLÉON iW'A

laiit sur le plébiscite, posait bien la question vn ces termes : « On nous dit : (Comment! Vous vous opposez à l'appel au peuple, vous ne voulez pas, vous qui êtes les mandataires du pays, que le peuple puisse ratifier ]es actes qui lui sont soumis? Mais n'existe-t-il pas, parmi vous, une école, qui est la plus pure école démocratique, qui admet que le peuple soit consulté directement et qui ne vous permet pas de condanmer en principe le plébiscite? » Et M. Ernest Picard répondait : « Entendons-nous, Messieurs, si vous admettez que le plébiscite soit précédé de la délibération des représentants du pays, non seulement nous l'acceptons, mais nous y applaudissons. ))

Telle était la doctrine de l'Empire; telle est la vraie doctrine républicaine, « dans la plus pure école démocratique. )) Mais où est-eJle aujourd'liui, cette pure école démocratique, si ce n'est parmi les fidèles de l'Appel au peuple?

Dans son discours du lu Août 1873, le Prince Impérial ne s'est pas dérobé à la doctrine : (( O^fii^t à moi, disait-il, dans l'exil et près de la tombe de l'Empereur, je médite les enseignements qu'il m'a laissés; je trouve dans Ffiéritage paternel le principe de la souveraineté nationale et le drapeau qui la consacre. Ce principe, le fondateur de notre dynastie l'a résumé dans cette parole à laquelle je serai fidèle : Tout pour le peuple el jxir le peuple. » Et, plus tard, le 16 mars 1874 : a Le plébiscite, c'est le salut et c'est le droit, la force rendue au pouvoir et l'ère des longues sécurités rouverte au pays, c'est un grand parti national, sans vainqueurs ni

vaincus, s' élevant au-dessus do tous pour les réconcilier. »

De sorte que, M. Georges Lachaud le constate, « le premier acte du fils de Napoléon III fut d'abandonner l'hérédité au profit de la souveraineté du peuple. C'est ce qui ressort, avec la plus grande évidence, de cette phrase du discours qu'il prononça, le jour de sa majorité : Quand l'heure sera venue, si un autre gouvernement réunit les suffrages du plus grand nombre, je ni inclinerai avec respect devant la décision du pays. Il est généralement admis, parmi les bonapartistes, que cette grave et décisive résolution fut adoptée par le prince lui-même, contre le gré de ses plus importants conseillers. Quoi qu'il en soit, lors même que ce jeune homme n'aurait pas eu l'initiative de cet acte hardi, il aurait du moins le mérite de l'avoir approuvé. Or, si l'on songe à l'éducation dynastique que reçut le prince impérial, à l'admiration qu'on lui inspira pour une Constitution qui le faisait Empereur, à ses relations constantes avec des souverains héréditaires, enfin au sentiment que tout homme porte au cœur et qui invite à respecter un principe dont on tire le titre de souverain, on éprouvera beaucoup de sympathie pour ce prince qui a débuté dans la vie en s'inclinant devant la logique et devant la raison ».

Ce jeune Prince meurt, devant l'ennemi (1), frappé de vingt blessures en pleine poitrine j et

(1) Voir la Mort du Prince Impérial, par Adrien Papillaud 1891 (librairie Savine) Voir aussi les livres de Fidus (Eugène Loudun), sur le Prince Impérial, la Révolution de Septembre, la Capitulation^ l'Essai loyal etc (même brairie.)

c'est le lils de Jérôme Bonaparte, le Prince Napoléon,, qui parle. Mais la doctrine n'a pas varié, puisque déjà, en octobre 1871, il avait écrit aux électeurs de la Corse : a Vous pouvez répondre hardiment à ceux (|ui nous accusent d'nitrigues, que nous sommes, non des prétendants à l'Empire, mais des prétendants à I'Appel AU PEUPLE ». En 1873, à une proposition de Pacte d'alliance entre républicains et bonapartistes pour défendre la souveraineté nationale, le Prince Napoléon avait répondu : « Le drapeau de la Révolution abrite seul, depuis près d'un siècle, le génie, la gloire et les douleurs de la France; c'est lui qui doit noue guider vers un avenir vraiment démocratique. Entre tous les défenseurs de la souveraineté du peuple, beaucoup diffèrent sur les moyens de l'appliquer; mais une entente commune, à l'heure actuelle, sur le principe même de cette souveraineté, est nécessaire et patriotique. Nous tous, citoyens de la société moderne, nous devons chercher à établir, par le suffrage universel, la vraie liberté, basée sur les réformes qui sont la condition du salut de la France. Oui, il faut oublier les dissentiments, les attaques, les luttes, les souffrances réciproques, les insultes même, pour affirmer le principe de la souveraineté nationale, en dehors duquel il n'y a que dangers, discorde et nouveaux désastres. Soyons unis pour déjouer des tentatives funestes, et formons ainsi la Sainte-Alliance des patriotes! »

Les d^cours du Prince Napoléon, ses Manifestes, dont l'un le fit enfermer dans la 'Tour Jules César de la Conciergerie (1), sont connus. (1) Au moment de cette arrestation du Prince Napoléon,

Voici ce qu'il dit, dans son testament, f'i son lils : (( qu'il s'inspire de Faniour profond et constant du peuple, de ceux qui souffrent surtout »...

Et, dans la conférence déjà citée, sur le livre Napoléon et ses détracteurs publié en 1887, voici comment M. Georges Thiébaud a résumé la triple étape de la conquête démocratique, telle que le Prince Napoléon la rêvait : (( Première étape, la Révolution qui engendre un premier Napoléon et que ce premier Napoléon défend, affirme, impose et organise. Deuxième étape, le suffrage universel qui engendre un deuxième

on Janvier 1883, une protestation fut publiée par trente déput('^s ; voici les conclusions et les signatures :

« Les députés de l'Appel au Peuple considèrent conuiic un devoir de renouveler la protestation déjà portée à la Iribune contre une arrestation dont Tillégalité flagrante révèle une menace et constitue un danger pour la liberté de chaque citoyen. Ils expriment au prince Napoléon, prisonnier et victime de l'arbitraire et de la violence, leur respectueuse sympathie. Hdèles au principe de la souveraineté nationale, ils affirment une fois de plus, avec le prince Napoléon, que l'Appel au Peuple peut seul, sans secousse et en respectant la dignité de tous, assurer le salut et l'avenir de la France. » Ont signé : MM. André, député de Barbezieux. Brierre, député de Pithiviers. Chevreau, député de Beauvais. Golbert-Laplace, (comte de), député de Lisieux. Delafosse, député de Vire. Dréolle, député de Blaye. Dufour, (baron) député de Gourdon. Eschassériaux (baron), député de Jonzac. Feltre (duc de), député de Guingamp. Gandin, député de Nantes. Gautier, député de Ruffec. Gavini, député de Bastia. Ginoux de Fermon (comte), député de Chateaubriand. Haentjens, député du Mans. Hamille, député de Montreuil. Janvier de la Motte, député de Bernay. Jolibois, député de Saintes. Labat, député de Bayonne."^ Laroche- Joubert, député d'Angouléme. Legrand (Arthur), député de Mortain. Le Roux, député de Fontenay-le-Comte. Levert, député de Saint-Omer, Murât, (comte), député de Cahors. Ornano (Cuneo d'), député de Cognac. Î^rax-Paris, député de Montaiiban. Rauline, député de Saint-Lô. Roy de Loulay, député de Saint-Jean-d'Angély. De Saint-Martin, député de La Châtre. Sarre tte, député de Villeneuved'Agen. De Valon, député de Cahors.

Napoléon^ et que ce deuxième Napoléon défend, affirme, impose et organise. Quelle est donc l'arrivée logique, on peut dire inéluctable, d'une démocratie émancipée et armée du suffrage universel, si ce n'est le régime électif et pour tout dire la République? La troisième étape serait donc l'organisation de la République par un Napoléon. Celui-ci en a défendu et affirmé le principe, imposé en quelque sorte l'accepta tion au parti impérialiste qui jusqu'à présenl s'y est montré réfractaire. En 1877 le Prince a affirmé et défendu la République, en prenant parti pour Gambetta contre M. le duc de Broglie. En 1879, à la mort du Prince impérial, le Prince a affirmé la République, en se refusant aux proclamations enfantines et aux investitures illusoires du parvis de saint Augustin. En 1883, en 1884, en 1885, toutes les manifestations du Prince portent le caractère d'une affirmation de la République, je veux dire du principe de la République, car je ne saclie pas que le Prince adore plus que nous la Constitution anti-républicaine de 1875. En 1886, proscrit par le parlementarisme issu de cette Constitution, le Prince, en prenant le chemin de l'exil, salue la République qui l'exile! En 1887, il écrit ce livre où le problème de l'organisation de la République est posé comme une conclusion de .l'œuvre napoléonienne ».

Ce livre : Napoléon et ses détracteurs, qui fut la dernière œuvre de feu le Prince Napoléon, contient une préface émue dont il faut citer cet adieu à son pays : « De la retraite où j'écris ces lignes, je vois les montagnes de cette Savoie que j'ai contribué à donner à mon pays. La mau-

vaise fortune rend les hommes oublieux. Je ne suis plus qu'un proscrit, proscrit comme dans mon enfance, sans avoir jamais conspiré contre le repos et la liberté de ma patrie. Je veux adoucir l'exil auquel je suis condamné, en ressuscitant ce passé dont le nom que je porte résume les gloires et dont les grandeurs évanouies doivent être pour notre patriotisme une force et une espérance. Défendre la mémoire de Napoléon, c'est encore servir la France ».

Le fils aîné, le prince Victor, exilé par la République on ne sait pourquoi, professe-t-il d'autres principes? Non. Dans ses adieux à la France en août 1886, il disait : a Ces principes sont les vôtres; ils ont été consacrés par les votes populaires. Aujourd'hui, comme au commencement du siècle, ils signifient : souveraineté de la Nation, stabilité et fermeté du pouvoir, égalité des droits, respect des croyances religieuses, paix entre les citoyens, démocratie organisée. Ayons bon courage. Messieurs! Le Peuple a déjà montré par d'éclatants exemples que les décisions des Assemblées et les lois de bannissement ne l'arrêtent pas lorsqu'il est résolu à faire prévaloir sa volonté. Je compte sur lui pour me rouvrir les portes de la France. Vienne l'heure des grandes crises, Dieu aidant, je ne faillirai pas aux devoirs que me tracera le patriotisme et que m'impose mon nom (1). »

(1) Le 21 septembre 1892, voici en quels termes ce prince exilé s'adressait aux comités plébiscitaires de France : « C'est Napoléon I" qui a sauvé et or^^anisé les conquêtes de 1789. C'est Napoléon III qui a rétabli dans son intégrité le suffrage universel mutilé. C'est lui qui, parla liberté des réunions et des coalitions, par le développement des sociétés de secours mutuels, par la création des caisses de retraite.

Le second (ils, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, aujourd'hui colonel de dragons en Russie (1), pense-t-il autrement? Non. Comme doctrine et comme patriotisme, c'est un Napoléon, fidèle à la France, fidèle au peuple.

Et le prince Roland Bonaparte, petit-fils du prince Lucien? Il descend de la Révolution et de la République, dont son grand-père présida les Assemblées. Son grand-père eût voulu que Napoléon P^" conservât la République, sans la modifier dans ses grandes lignes. Il proposait, en 1813, de la rétablir et de l'opposer encore à FEurope. Le petit-fils est un républicain studieux (2) qui s'en va parfois étudier dans la.

a inauguré cette transformation sociale que désormais il n'est plus au pouvoir de personne d'arrêter. Ne voit-on pas, chaque jour, ceux qui reprochaient avec le plus de véhémence à l'auteur couronné de l'Extinction du Paiipérisme d'être socialiste, se pavoiser de ce titre devant l'opinion publique, afin d'en obtenir quelque crédit ? Quelle que soit la destinée que Tavenir me réserve, je suivrai ces exemples. Gomme représentant de la tradition napoléonienne, je demande à mes amis de s'en inspirer sans cesse. Qu'en toute circonstance ils se rangent du côté des petits, des humbles, des malheureux, des affligés. Qu'ils les aiment, les assistent ; qu'ils secondent leurs légitimes revendications. Qu'ils ne s'irritent pas même de leurs erreurs, car ils souffrent et ils ignorent. D'où que viennent les projets d'amélioration sociale, qu'ils les soutiennent et s'efforcent de les faire triompher î »

(1) « Le Prince Louis Bonaparte a pris, même au point de vue patriotique, le meilleur parti qu'il pût prendre. Etant de ceux à qui la loi mterdit de servir dans l'armée de son pays, il a demandé, il a obtenu de servir dans l'armée russe, ce qui, de nos jours, est presque la même chose. Il a préféré être un Prince soldat, laisser aux autres la politique et se garder un coin pour voir de près la bataille, le jour où il faudra que l'Europe vide s€s vieilles querelles. » — Charles Laurent, dans le Matin, avril 1891.

(2) « Le prince Roland Bonaparte a dédaigné pour les sévères études les tumultueuses et stériles agitations de la politique. Ce jeune prince est un savant dont la bibliothèque forme la seule cour — n'est-ce pas aussi la plus fidèle ? En honorant

République Suisse le mouvement des Assemblées populaires rappelant les Assemblées primaires de la première République française, puisque la troisième République française oublie la vraie tradition républicaine.

L"idéal de la g^rande Révolution française, voilà ce dont les Bonaparte et les bonapartistes ont fidèlement entretenu la flamme, pieusement conservé le culte. Dans sa réplique à M. Taine, le prince Napoléon le répète de Napoléon F'' : ({ La Révolution éclate. Elle le saisit. Elle en fait un Français. Sa race, ses instincts, ses études, ses souffrances, ses passions, tout en lui est démocratie. Tout l'entraîne vers la Révolution. Il l'a attendue et espérée. Il la salue et Facclame. Pour elle, il abandonne ce que jusque là il a le mieux aimé : la Corse. Pour elle il est proscrit, et c'est elle qu'il défend dans ses premiers écrits. L'éducation qu'on lui a donnée Fa fait soldat de métier, et, déjà, il laisse échapper des jugements sur l'art militaire. Pas

la science, à laquelle il a apporté l'éclat d'un nom fameux, il s'est honoré lui-même et a donné un lustre nouveau au patrimoine de gloire que lui avaient légué ses aïeux. Petitlils, fils et parent de savants, il a porté sur l'Europe entière ses investigations et ses recherches. En Angleterre, il a étudié la vie universitaire ; en Hollande les questions coloniales; en Suède les cercles ouvriers; en Norvège l'industrie pèchière ; en Suisse l'organisation fédérale. Il est allé au Finmark relever l'histoire, l'ethnologie et l'anthropologie de la race Lapone ; il a visité la Corse pour le plus grand prolit de la géographie, et enlin, petit-neveu du grand Bonaparte, il a vérifié lui-même en Italie et en Allemagne l'histoire des guerres de la Révolution et de l'Empire. » Fernand Engerand. Dans une Etude sur les habitajits deSuriname àAmsterdam. Je Prince Roland Bonaparte a écrit ceci: « La vraie politique de l'avenir, basée sur des données purement scientiiiques, ne pourra plus être égoïste comme par le passé :. elle n'aura qu'un but, celui d'assurer et de développer la solidarité et la liberté humaines. »

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON 62i

un instant il n'hésite sur le parti à suivre. Entre la France et la royauté, il a choisi la France. Dans les armées de la Répuhlique, au premier rang, il y a des Corses. Quels sont les Corses — une famille exceptée — qui coml)attent dans les rang-s des émigrés? »

Dans son livre sur le Christianisme et la Révolution, Edgar Quinet l'indique : « ... Voyez conmient Falliance de la Révolution et de Napoléon s'accomplit dès le commencement. Le secret

de tout ce qui a suivi est dans ce berceau

Dans le fond, la Constituante, la Convention, Napoléon, marquent les différentes époques d'un môme principe. »

L'œuvre s'est répandue comme Ledru-Rollin tient à le dire : (( La Révolution laisse dans les lois civiles une si forte empreinte, que ses institutions, ses codes, ses souvenirs, promenés pendant, quinze ans dans toute l'Europe avec ses drap3aux par la dictature armée de l'Empire, ont dissous le camp de ses ennemis et lui ont créé des alliés par toute la terre. »

Et, parmi nos modernes académiciens, une voix sort de l'Université créée par Napoléon, celle de M. Ernest Lavisse, pour dire à son tour : (( La Révolution est en lui... Il est si bien la Révolution et le destructeur de Fancien régime, que sa chute est suivie d'un retour offensif de la vieille Europe. Le grand despote est salué dans sa captivité de Sainte-Hélène: il est vénéré, après sa mort, comme un libérateur. »

Napoléon l'avait prédit, dans ses dictées de Sainte-Hélène : a La contre-révolution, même en la laissant aller, doit inévitablement se noyer d'elle-même dans Ui Révolution. Il suffit à pré-

sent de l'atmosphère des jeunes idées pour étouffer les vieux féodalistes; car rien ne saurait désormais détruire ou effacer les grands principes de notre Révolution. Ces g-randes et belles vérités doivent demeurer à jamais, tant nous les avons entrelacées de lustre, de monuments, de prodig-es. Nous en avons noyé les premières souillures dans des flots de gloire; elles sont désormais immortelles. Sorties de la tribune française, cimentées du sang des batailles, décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamations des peuples, sanctionnées par les traités, les alliances des souverains, devenues familières aux oreilles comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus rétrograder Voilà le trépied d'où jaillira la lumière

du monde! Elles le régiront; elles seront la foi. la religion, la morale de tous les peuples. Et cette ère mémorable se rattachera, — quoi qu'on ait voulu dire, — à ma personne, parce qu'après tout j'ai fait briller le flambeau, consacré les principes, et qu'aujourd'hui la persécution achève de m'en rendre le messie. Amis et ennemis, tous m'en diront le premier soldat, le grand représentant. Aussi, même quand je ne serai plus, je demeurerai encore pour les peuples l'étoile de leurs droits, de leurs efforts, de leurs espérances; et mon nom sera leur devise. »

XXYITI

Page 1