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LES ORIGINES DES COUPS D ETAT : LA SOUVERAINETE PARLEMENTAIRE

Donc, la Convention avait solennellement proclamé le principe fondamental de toute République : le plébiscite.

C'était trop beau!

La Convention est un Parlement. Et, avant d'avoir le temps de rédiger ses doctrines constitutionnelles, avant de pouvoir les soumettre à la ratification plébiscitaire du peuple, elle est seule pour gouverner! Et elle inaugure ainsi fatalement, en l'absence de toute Constitution, le régime de l'omnipotence des Assemblées.

Contre le principe plébiscitaire, encore théorique, s'élèvent les premiers Coups d'Etat parlementaires; contre le droit, le fait.

Constatons ici déjà que ce n'est pas Bonaparte, et ce ne sont pas les amis de Bonaparte ou bonapartistes, qui ont inventé le plébiscite.

Constatons aussi que ce n'est pas Bonaparte et ce ne sont pas les bonapartistes qui ont inventé les Coups d'Etat.

Entrons au Palais des Tuileries où siège la Convention nationale, vers la fin de 1792. Nous y trouvons des députés qui, confondant en eux tous les pouvoirs, se transforment en juges, en

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liaute-Cour sénatoriale de justice. Un Parlen^ent omnipotent s'érige en tribunal révolutionnaire pour juger cet adversaire politique : le Roi.

Ce Roi demande à être jugé par les juges de droit commun, s'il est jugé comme citoyen pour des crimes de droit commun. Et, si on le juge comme souverain pour quelque crime politique, n'a t-il pas le droit d'en appeler à ce seul juge politique, à ce souverain à qui l'on vient de donner sa couronne : le peuple?

Les députés, les parlementaires, transformés en haute-Cour sénatoriale de justice, refuseront-ils? .

Contre le Coup d'Etat parlementaire que la majorité d'entre eux veut accomplir, c'est le champion de l'appel au peuple, Vergniaud, qui alors se dresse, avocat de la raison et du droit éternels.

Dans ses discours du 31 décembre 1792 et du 2 janvier 1793, Vergniaud réclame, comme juridiction suprême, l'appel au peuple. Invoquant le principe de souveraineté nationale, base de toute Répubhque démocratique, il démontre que le peuple conserve, comme un droit inhérent à sa souveraineté, le droit d'approuver ou d'improuver ses délégués, ses commissaires.

A ces conventionnels, qui viennent d'affirmer la souveraineté plébiscitaire de la nation^ Yergniaud explique le principe : « Vous avez distingué entre l'acte constitutionnel et les actes purement législatifs, réglementaires ou de sûreté générale, — dit-il. L'acte constitutionnel étant la base de l'organisation sociale.

ie pacte qui unit les citoyens entre eux, vous avez pensé avec raison qu'il devait être soumis à l'acceptation formelle de tous les membres du €orps social. Quant aux actes purement législatifs ou réglementaires, comme ils sont nécessairement très multipliés, qu'ils varient suivant les lieux, les temps, les circonstances, comme il serait contraire à la nature du gouvernement représentatif de les soumettre à la délibération du peuple qui ne clioisit des représentants que parce que la trop vaste étendue de son territoire ou d'autres causes ne lui permettent pas d'exercer la souveraineté par lui-même, vous avez aussi pensé avec raison que c'était assez de les soumettre à une ratification tacite, c'està-dire qu'il suffisait, pour les "faire exécuter, qu'il n'y eût pas de réclamation du peuple, auquel reste, dans tous les temps, le droit de manifester son vœu. »

Vergniaud réduit ces diverses propositions à une seule : « Tout acte émané des représentants du peuple est un acte de tyrannie, — ajoute-t-il, — une usurpation de la souveraineté, s'il n'est pas soumis ou à la ratification formelle ou à la ratification tacite du peuple; donc le jugement que vous rendrez sur Louis doit être soumis à l'une de ces deux ratifications. Dirait-on que, même après son exécution, votre jugement sera soumis à la ratification tacite? Ce serait là outrager le peuple avec la plus haute impudence. Il n'y a de ratification tacite, le silence ne peut être regardé comme une approbation, que lorsque celui qui se tait a la faculté de se faire entendre avec quelque fruit. Or il est évident que. si votre jugement était exécuté, le peuple

n'aurait à présenter que des réclamations stériles. »

S'attachant plus spécialement à la critique du rôle judiciaire que ce sénat politique va usurper, Vergniaud poursuit en ces termes : (( Ce n'est pas seulement comme juges d'un individu et chargés uniquement d'appliquer les dispositions d'une loi existante à des délits particuliers, c'est comme représentants du souverain, comme délégués par lui pour pourvoir à ce que peut exiger le salut public, que vous allez prononcer sur le sort de Louis. Devez-vous soumettre votre détermination à la sanction du peuple? Je le crois non-seulement utile, mais nécessaire. Je pense que la rigueur des principes et l'intérêt de tous, votre respect pour la souveraineté nationale et la fermeté que vous devez opposer aux factions qui vous environnent, vous en imposent le devoir. Il est incontestable que la volonté ne se délègue pas. et que la souveraineté du peuple serait violée si, dans le plan de Constitution que nous allons présenter à la République, il n'existait pas, dans le peuple lui-même et par lui, des moyens d'arrêt contre la volonté particulière de ses délégués ; si le peuple ne conservait pas le droit imprescriptible de censurer ou d'approuver les résolutions que ses représentants prennent en son nom; car alors il n'aurait pas seulement délégué Fexercice de sa souveraineté, il l'aurait aliénée. Sans doute il ne faut pas que cette censure du peuple, sur les résolutions importantes de ses représentants, puisse nuire à l'action du gouvernement et détourner trop souvent les citoyens de leurs travaux; mais il

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est possible de l'org-aniser par un mode simple et facile, qui conserve au peuple l'intégrité de ses droits, écarte tous les inconvénients, et, en arrêtant à leur naissance les abus du gouvernement, puisse lui donner de la force et de l'énergie. Ainsi, toutes les lois générales, toutes les résolutions importantes des représentants du peuple doivent être sanctionnées par lui et soumises à sa censure. »

Répliquant enfm plus particulièrement à Robespierre, qui préfère réserver à la Convention, érigée en Haute-Cour, le droit de juger sans appel, Vergniaud prévoit qu'on ne va pas s'en tenir là, et que, après avoir jugé le Roi, on jugera d'autres adversaires. C'est la fameuse prédiction de Saturne dévorant tous ses enfants !

a Oui, — s'écrie Vergniaud, — il m'est impossible de me le dissimuler aujourd'hui : il existe un parti, une faction, qui veut évidemment attenter à la souveraineté du peuple et se rendre l'arbitre de ses destinées; qui se livre à la coupable ambition de dominer par la terreur la Convention nationale, et par la Convention nationale la République entière. C'est cette faction que je vois s'élever avec le plus de fureur contre l'appel au peuple. Elle sent bien que le plus sûr moyen de déjouer ses efforts, c'est de donner au peuple la conscience de sa force et de ses (Jroits, c'est de l'affectionner par la jouissance à l'exercice de cette souveraineté qu'on cherchera toujours à lui ravir, mais qui est le plus précieux de tous les biens et la source de tous les autres. Robespierre nous a dit que ce recours au souverain serait la cause d'une guerre civile. La guerre civile!... Certes, le

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|)lus sûr moyen de la prévenir, lorsque Tesprit de parti se réveille, lorqu'une agitation violente fait craindre le choc des opinions partielles, c'est de constater l'expression de la volonté générale; car alors toutes les divisions doivent cesser, tous les hommes de bonne foi, tous les vrais républicains se rallieront à elle ; et la tyrannie ou la révolte sera partout où on osera la méconnaître ou la violer. Mais, dites-vous •encore, on peut donc faire le procès à la Révolution? Expliquez-vous, Robespierre! Cette phrase est obscure. Est-ce donc ailleurs que 'devant le peuple que cette question doit être .portée? Est-ce pour lui ou contre lui que s'est faite cette Révolution? Youlcz-vous vous soueiettre à ses lois, ou doit-il obéir aux vôtres? ■Quand vous aurez persuadé au peuple que, pour son intérêt, il ne doit pas se mêler de ses propres affaires, vous finirez par lui conseiller de jeter les yeux sur cette miîiorité •vertueuse, et vous l'engagerez à se décharger sur elle du fardeau de sa Souveraineté? » Ainsi l'orateur de l'appel au peuple, Yergniaud, lutte contre l'orateur de Tomnipotence parlementaire, Robespierre, à qui il décoche aussi ce trait : i( Robespierre vous a dit, avec une naïveté prévcieuse, çue le peuple devait être moins j aloux (T exercer ses droits que de les confier à des hommes qui en feront bon usage. L'apologie du despotisme a toujours commencé par cette *phrase-là. » Et cet autre : a L'amour de la liberté a aussi son hypocrisie et son culte, ses eafarcfs et ses cagots! »

Dans une dernière interrogation prophétique, Vergniaud conclut : « Il est temps de signaler

cette faction à la nation entière; c'est elle qui règne aux Jacobins de Paris, et ses principaux chefs siègent parmi nous. Eh bien! s'ils ne forment pas une faction dangereuse, je leur demanderai pourquoi ils s'opposent à ce que le peuple puisse enfin exercer ses droits? Que veulent-ils? quel peut être leur but? Quel étrang-e despotisme nous menace? Et quelle espèce de gouvernement se propose-t-on de donner à la France? w

Hélas! Non. Il n'est même plus temps de signaler à la nation les partisans de l'usurpation parlementaire. On passe aux voix, dans ce singulier tribunal « où l'on livrait des hommes politiques à des hommes politiques leurs ennemis, et où la condamnation était assurée d'avance (1). »

En vain Louis. XVI lui-même écrivit -il, le 18 janvier : « Je déclare que j'interjette appel à la nation du jugement de ses représentants. » L'appel au peuple fut repoussé. Le duc d'Orléans, cousin du Roi, vota contre l'appel au peuple (2).

Cette sentence d'une assemblée politique, s'érigeant en haute-Cour de justice pour pronon-

(1) Paroles de M. Clemenceau, sur la Haute-Cour sénatoriale de 1889 qui, ayant pour juges d'instruction les sénateurs Gazot, Trarieux, etc, condamna le général Boulanger; et le condamna sans même avoir pu invoquer un attentat quelconque.

(2) Malesherbes disait : « L'Assemblée ne prétend pas être la nation. . , La nation consiste dans 25 millions d'individus, qui peuvent avoir un sentiment très prononcé sur une question simple comme celle-ci: Faut-il un roi en France?

Qu'on leur pose la question ! » — Voir la remarquable brochure intitulée: M. de Malesherbes et la sauver aiiieté nationale, par M. Dubois de Jancigny. On ne saurait trop en. recommander la lecture.

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cer des condamnations à mort,, sans admettre aucun recours au peuple souverain, ne constitue-t-elle pas un Coup d'Etat parlementaire?

D'ailleurs, sur cette voie fatale des Coups d'Etat, on ne s'arrêtera pas vite! La journée du 31 mai 1793 provoque bientôt un nouveau Coup d'Etat parlementaire. Vingt-deux députés^ parmi lesquels Vergniaud, Gensonné, Guadet. Pétion, sont décrétés d'accusation par leurs collègues (1), et bientôt menés à Téchafaud...

Michelet le déclare : « La loi ainsi tuée de la main du législateur le fut pour toujours. Cette flagrante illégalité allait fonder Fillégalité éternelle. Que prévoir si ce n'est une succession monstrueuse de Coups d'Etat alternatifs? La France ne sentant plus le droit, n'ayant plus nulle prise où s'arrêter, alla roulant comme roule un corps mort sur la vague dont ne veut ni la mer, ni la terre, et qui flotte éternellement. »

Ajoutons que ces actes de l'Assemblée souveraine ont excité les craintes de l'Europe dont la PREMIÈRE COALITION vicut alors battre nos frontières.

Remarquez déjà ce numérotage de l'histoire : les coalitions de l'Europe contre la France de la Révolution vont, en effet, prendre des numéros et commencent là (2).

(1) « La majorité de la Convention était saine, comme le disait sous la Restauration M. de Serres rendant hommage à la vérité, et cependant, en s'emparant du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire, à quels excès de tyrannie la Convention n'est-elle pas descendue? ». — Ed. Laboulaye.

(2) « L'idée constante de l'Europe, depuis 1792, c'était do refouler la France dans ses anciennes limites... On peut dire des campagnes de la République ce que M. Vandal dit très

Certes, aucun plébiscite n'en fut cause. Au contraire, les plébiscites obéis eussent tout pacifié. L'appel au peuple eût tout réglé.

Mais ainsi se forme, contre la France de la Révolution, la première coalition de l'Europe, dont l'invasion s'avance.

Ainsi les premiers Coups d'Etat se produisent entre Girondins et Jacobins, dans l'enceinte de l'Assemblée omnipotente.

Guerre, invasion et Coups d'État, Napoléon n'y est pour rien.

En ce temps-là, le capitaine Bonaparte dirigeait une expédition contre l'île de la Maddalena et se préparait à mener victorieusement, au nom de la République une et indivisible, — contre l'invasion insolente qui va nous menacer encore, de coalition en coalition, jusqu'en 18 lo, — le siège de Toulon.

justement des campagnes de Napoléon : « Chacune de ces campagnes n'est pas une action distincte et séparée, après laquelle il eût pu poser les bornes de sa domination et fermer l'ère sanglante ; ce sont les parties indissolublement unies d'un seul tout, d'une guerre unique. » Albert Sorel, ' Lectures histo nques .

Dans la Guerre et la Paix, P.-J. Proudhon constate en ces termes la nécessité des guerres de la Révolution et de l'Empire : « Grotius écrit son traité Du Droit de la Guerre et de la Paix. Mais déjà les événements débordent : la Révolution arrive, et l'affreux concert s'élève à un diapason jusqu'alors inconnu. Ici, arrêtons-nous un instant. Qu'était, ou que devait être la Révolution ? Comme le Christianisme, comme le pacte de Charlemagne, comme la Réforme, la Révolution devait être la fin des guerres, la fraternité des nations, préparée par trois siècles de philosophie, de littérature et d'art ! La Révolution, c'était comme qui aurait dit l'insurrection de la raison contre la force, du droit contre la conquête, des travaux de la paix contre les brutalités de la guerre. Mais, à peine la Révolution s'est nommée que la guerre reprend son essor, Jamais le monde n'avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d'hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants. »

LES PLEBISCITES DE LA CONVENTION I LES ORIGINES'- DU DIRECTOIRE ET LE 13 VENDÉMIAIRE AN IV.

Enfin, « la Convention ouvrit l'ère des plébiscites; )) c'est ce que, dans leur Traité de Droit jKu^lemeîit aire, MM. Poudra et Pierre se résig-nent à reconnaître, reconnaissant ainsi que le plébiscite est le principe même de toute République, aux yeux des fondateurs de la République en France.

Après avoir rappelé le vote théorique du 21 septembre 1792, proclamant le principe plébiscitaire, MM. Poudra et Pierre ajoutent : « Ce principe nouveau fut appliqué, pour la première fois, à la Constitution du 24 juin 1793. Un décret des 27-28 juin décida que l'acte constitutionnel serait présenté à l'acceptation du peuple français. Le recensement des suffrages donna 1,801,918 pour et 11,610 contre. »

Dans ses Etudes sur la Révolution, si pleines d'hypothèses fondées sur des efforts d'imagination créatrice, M. Taine s'est attaché à démontrer que ce vote plébiscitaire ne fut pas libre. Les élections étaient-elles plus libres?' Sont-elles toujours libres aujourd'hui?

Mais, — comme l'indique fort bien le savant docteur g-enevois M. Charles Borg-eaud, — « un*

précédent avait été créé qui devait exercer une influence indéniable sur le développement du droit constitutionnel de la France, » conforme alors en ce point au droit constitutionnel de la République américaine et de la République helvétique (1).

Cette Constitution de HOS, — ainsi soumise à la sanction directe du peuple, et qui était la première Constitution de la République française, c'est-à-dire le premier acte par lequel la garantie des droits de l'homme et du citoyen était placée au-dessus des Assemblées et des lois (2) — avait été élaborée par Condorcet, Gensonné, Barbaroux," Pétion, Yergniaud, Thomas Payne, Barrère et Sieyès.

Le projet de Condorcet et de ses collègues contenait plus de trois cents articles. L'idée principale était indiquée en ces termes :

(( L'étendue de la République ne permet de proposer qu'une Constitution représentative. Impossibilité du gouvernement direct. Mais Fobéissance provisoire exigée pour les lois faites par des représentants ne doit-elle avoir, contre leurs erreurs, d'autre remède que le prompt changement de ces représentants? Ou plutôt faut-il que, pour toutes les lois, il soit ouvert au

(1) Charles "èov^edMà. Etablissement et revision des Constitutions en Amérique et en Europe (ouvrage couronné par la Faculté de Droit de Paris.) Prix Rossi, 1892. Voir, pour l'antiquité, l'Histoire du plébiscite, du même auteur.

(2) La Constitution doit être placée au dessus des lois, audessus du pouvoir législatif; sinon, ce n'est pas une Constitution. La Constitution, c'est la loi aue le peuple dicte à ses mandataires. Déjà l'Assemblée Constituante avait dit : (( Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est par assurée n'a pas de Constitution. » (art. 16 de la Loi des 13-14 septembre 1791.)

peuple un moyen légal de réclamation qui nécessite un nouvel examen de la loi? »

Et Condorcet répondait lui-même à ces questions : (( Le peuple n'a véritablement délégué que la fonction de rédiger la Constitution, fonction qu'il ne peut exercer. Le refus, comme l'acceptation, exprime ensuite son véritable vœu. »

Le Coup d'Etat du 31 mai et du 2 juin contre les Girondins ayant fait disparaître les prin- ■cipaux auteurs du projet de Constitution, ce fut Hérault de Séchelles qui reprit le projet, le modifia dans plusieurs parties, de sorte qu'il s'attira ce reprocbe de Condorcet : « Vous apercevrez que tout ce qui est bon dans le second projet est copié du premier. On n'a fait que pervertir et corrompre ce qu'on a voulu corriger. » '

Malgré ce reproche, l'œuvre de Condorcet se retrouve dans celle d'Hérault de Séchelles, qui fut déposée sur le bureau de la Convention, le 10 juin, et adoptée le 24 (1). On y retrouve surtout l'idée plébiscitaire puisque la Constitution distribue le peuple, pour l'exercice de sa souveraineté, en assemblées primaires qui peuvent voter directement sur les lois, comme cela se passe notamment dans la République helvétique, grâce au référendum national.

(1) « Le rapport d'Hérault-Scclielles fut déposé le 10 juin. Le 24, la discussion était achevée, et la Convention adoptait le texte définitif de la constitution. Aucun article ne portait qu'elle serait soumise au peuple. Mais cela allait sans dire. La Convention se fût reniée elle-même, si elle eût soustrait son œuvre au verdict des assemblées primaires. Le plébiscite eut lieu, et le résultat, proclamé le 9 août, fut l'acceptation par 1, 801, 918 oui, contre 11, 610 non. » Ch. Borgeaud, .'Etablissement et révision des Constitutions.

2i LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON

Type incontesté des Constitutions démocratiques, cette Constitution est naturellement critiquée par les adversaires du gouvernement populaire, M. Eug-ène Pierre la condamne : (( Elle n'était applicable — dit-il (1) — ni au temps dans lequel elle était décrétée, ni au peuple pour lequel elle était faite. Elle supposait chez l'universalité des citoyens une perfection de lumières qui ne s'y rencontrera sans doute jamais, et une oisiveté qui n'est pas compatible avec Torganisation des sociétés modernes. Tous, les électeurs peuvent se trouver aptes à désigner celui de leurs concitoyens qui leur paraît digne de confiance; mais il est difficile que tous soient capables de délibérer sur les lois. Pour que le

(i) Le journal le Temps, dans son n» du 20 octobre 1890^ s'attache à critiquer ce qu'il appelle « des artifices plébiscitaires. » Voici un extrait de cette critique :

« ... Les électeurs ont mis à la hotte tous ces artifices plébiscitaires, dit-il. — M. Guneo d'Ornano a ramassé courageusement les débris fqui lui paraissaient les moins disloqués et il écrit à un de nos confrères pour indiquer que sa République, à lui, naîtra parfaite, acceptable et durable de l'institution du « référendum ». A ce prix, M. Guneo d'Ornano et ses amis se résigneront enfin; et le député de la Charente se croit certain que les Napoléon ou les d'Orléansn'hésiteront pas à imiter l'exemple de leurs fidèles. Tout cela, n'est pas très inédit. M. Guneo d'Ornano, à défaut d'invention, renouvelle le procédé en cherchant des garants et desmodèles dans l'histoire de la Révolution. Il les trouve en 1793. L'organisation du référendum telle qu'il la demande,, c'est la Constitution de 1793, qui fut approuvée par un plébiscite et n'a jamais été appliquée. G'est la Constitution de Condorcet. On aura, dans trois ans, une belle occasion de la mettre en vigueur : ce sera Tannée des élections et du centenaire de l'année de la Terreur. Le moment sera propice, de toutes façons. Ainsi pense et parle M. Guneo d'Ornano,' etc. »

Nous ne citons ici cette critique, qui est réfutée dans tout le cours du livre, — que pour établir, en passant, que nous sommes fidèles, nous, plébiscitaires, aux principes de la Révolution française, et qu'on ne peut éviter d'en convenir^

peuple intervienne quotidiennement dans les affaires publiques, il faut qu'il soit dispensé de l'obligation de g-ag-ner sa vie; la politique est mauvaise compagne du travail, et, quand on prend trop souvent la route qui mène au scrutin^ on oublie celle qui conduit à l'atelier. Dans les. républiques grecques, Tesclavage nourrissait les. citoyens actifs, et c'est par là surtout que ces républiques ont péri. Pour qu'une nation soit prospère, il est indispensable que chacun exerce librement le métier qui lui est propre; il n'est as nécessaire que tout le monde veuille faire e même métier, celui de gouverner (1). »

Toutes ces objections frappent le système électif lui-même et n'ont arrêté les républicains, ni aux Etats-Unis, ni en Suisse. C'est ce que^ dans son journal \ Intransigeant, M. Henri Rochefort, s'inspirant des vrais principes, tenait récemment à constater :

« Nos adversaires opportunistes et radicaux^ écrit M. Rochefort, nous accusaient, aux dernières élections, d'être des bonapartistes, parce que nous réclamions le référendum. Chose étrange! des républicains (se prétendant, par

(1) « Le peuple n'a pas le temps!.,. C'est possible ; mais ce n'est pas une raison pour que je m'en rapporte à Robespierre. Je veux traiter moi-même, vous dis-je ; et, puisque législation il y a, être mon propre législatateur. » P. J. Prou- BHON. Idée générale de la Révolution.

« Sans doute nous ne sommes pas, comme les Athéniens et les Romains, un peuple d'oisifs, servi par des esclaves, et qui n'a rien de mieux à faire qu'à écouter chaque jour le vain bruit de l'agora ou du forum: mais, si nous ne voyons pas que les affaires publiques sont les nôtres, et que, si nous n'y mettons pas la main, on nous ruinera, il ne faut parler ni de République, ni même de monarchie constitutionnelle : nous ne sommes pas faits pour la liberté. » Ed. Laboulaye.

conséquent, les partisans d'un gouvernement basé sur le suffrage universel et sur la souveraineté du peuple) n'admettent pas que celui-ci soit consulté dans tous les cas où une question grave est à résoudre! La Constitution de 1793, rédigée cependant par de bons républicains, établissait et réglementait l'appel au peuple. Ce référendum, tant honni, tant conspué, et qui n'est que l'application même du principe démocratique, vient de fonctionner dimanche en Suisse, dans le canton du Tessin. A la suite des derniers troubles, et pour mettre fin aux querelles de parti, les électeurs ont été consultés et ils se sont prononcés pour ou contre la revision de la Constitution. Cette question^ qui avait provoqué des divisions regrettables et des désordres dans le pays, a été ainsi résolue par le peuple lui-même. Il est vrai qu'en Suisse la République n'est pas une vaine étiquette, mais une réalité. »

En France, dans les premières années de la Révolution, tous les républicains se croyaient liés par leurs principes. Or le premier principe de la République, c'est le plébiscite.

Examinant ce premier plébiscite, un professeur d'histoire de la Révolution à la Sorbonne, — historien, d'ailleurs, très distingué — M. Aulard, s'est posé la question que voici : « Faire plébisciter la République, tout remettre en question, risquer l'anarchie, la guerre civile? » Et il semblait rétrospectivement inquiet du

résultat Pour certains républicains, le mot

de République est plus précieux que la chose : et ils mériteraient d'entendre Gambetta leur redire sa citation :

Propter vitam^ vivendi perdere causas!

Heureusement, un autre écrivain qui éprouvait la même frayeur rétrospective, M. Eugène Lautier, dans le Temps du 2 septembre 1893, a répondu à M. Aulard : «... Sans doute, mais le plébiscite, — qui n'avait pas encore fait ses preuves — jouissait d'une bonne renommée républicaine. On avait pris l'habitude de le considérer comme nécessaire, et (ferons-nous remarquer à M. Aulard) dans le mandat politique des députés de Paris, cité plus haut, il y a une promesse formelle de référendum : Sanctw7i ou revision populaire de tous les décrets constitutionnels de la Convention. On ne pouvait s'y tromper. »

Gomment ifaire alors pour ne rien risquer et, en même temps, pour exécuter le mandat juré?

Vous allez voir! M. Lautier révèle la tactique : (( Quoique député de Paris, Danton n'allait pas commettre l'immense faute de s'en tenir à la lettre de son mandat. Il sut trouver l'interprétation ing-énieuse et salutaire que les circonstances commandaient : La Constitution sera présentée en masse, en totalité, à l'acceptation du peuple. A quoi bon faire ratifier spécialement par le peuple le principe de la République? C'est inutile^ car déjà le peuple, l'armée, et le génie de la liberté lui-même ont sanctionné la République. »

En effet, M. Lautier cite la conclusion de Danton : n Faisons une Constitution d'après ce principe ; et, quand vous Faurez décrétée, quand, par la solennité de vos discussions, vous aurez, pour ainsi dire, décrété l'opinion publique, vous

aurez une acceptation rapide. Et la concordance de toutes les parties de votre gouvernement en garantira la stabilité. »

Et M. Lautier tient à en louer Danton, qui ne peut plus se défendre, et dont il dit : « Ainsi parle, non pas un servile et inepte adorateur des mandats impératifs, mais un homme d'Etat qui n'abdique pas sa raison. »

Ce dialogue entre MM. Aulard et Lautier ne montre-t-il pas que Dupont de Nemours s'écriant : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe », serait mal vu par les inventeurs ou les avocats officieux de la Charte de 1873 et du pouvoir constituant des députés?

Quoi qu'il en soit, nos pères de la Convention soumirent au peuple souverain la Constitution de 1793, qui fut acceptée par 1,801,918 oui, contre 11,610 non. Le résultat de ce plébiscite fut proclamé le 9 août. Et, si la guerre étrangère et la guerre civile obligèrent nos pères de la Convention à ajourner cette Constitution et à gouverner révolutionnairement pour sauver la patrie, ils préparèrent, après le Coup d'Etat du 9 Thermidor, — encore un Coup d'Etat parlementaire, en effet, par lequel Robespierre et Saint-Just subirent à leur tour le sort de Vergniaud et de Danton, — la Constitution de l'An III qu'ils vont alors aussi soumettre au plébiscite.

Usée par les assauts du dehors et du dedans ; assaillie par les sections des faubourgs populaires de Paris qui l'envahissent en réclamant : Du jmin et la Constitution de 93^ dans cette journée du 12 Germinal An III (l^'" avril 93) qui provoqua la déportation de Barrère, Collot

d'Herbois, Billaud-Varennes, et le rappel de 73 conventionnels proscrits; assaillie encore, le l^'^ Prairial An III (20 mai 95) par les amis des derniers Montagnards tentant le suprême effort du parti jacobin contre la réaction thermidorienne; défendue enfin contre ces assauts par la garde nationale des quartiers ou sections aristocratiques et royalistes du centre de Paris, la Convention va mourir, veut mourir.

Elle redoute à la fois et les jacobins qui l'ont attaquée et les muscadins qui viennent de la défendre.

Ceux qui l'ont attaquée voudraient revenir au régime de la Terreur.

Ceux qui Font défendue, — muscadins et jeunesse dorée, — appellent le Roi; car, à défaut d'autre horizon, les adversaires du jacobinisme terroriste ne voient plus de salut que dans une restauration royale dont les consultations électorales montrent la possibilité menaçante.

On se hâte d'achever la Constitution nouvelle qui instituera le Directoire.

Cette Constitution de FAn III était attendue avec une impatience unanime, et surtout par les royalistes puisqu'elle nécessitait des élections nouvelles. Or le mouvement royaliste s'accentuait... Des élections générales n'allaientelles pas substituer à la majorité républicaine une majorité royaliste?

La Convention inquiète décida que les élections se feraient annuellement par tiers; mais elle ajouta, par une usurpation parlementaire (décrets des S ^t 13 Fructidor), que ses propres membres figureraient de droit dans le nouveau Parlement, jusqu'à concurrence des deux, tiers,

le peuple n'ayant d'alDord à élire qu'un tiers de députés nouveaux !

Encore un Coup d'Etat ! Car une Assemblée qui se prolonge ainsi n'usurpe-t-elle pas? Michelet en convient et Fexcuse : « Quelle occasion de l'accuser, — ■ ajoute-t-il, — de dire qu'elle voulait s'éterniser, qu'elle dépassait son droit! Eh bien, la situation commandait. On ne pouvait faire autre chose. Est-ce au 2;iom de la politique que nous la justifions? C'est au nom de l'humanité, c'est au nom du sang- humain. S'il coulait dans le Midi, dans l'Ouest, malgré la Convention, que serait-il arrivé, si sa disparition totale, si la réaction subite d'une nouvelle Assemblée, novice, molle, rétrograde, eût ôté les dernières barrières, un moment supprimé l'autorité publique? »

Excusant ainsi ce dernier Coup d'Etat de la Convention, Michelet approuve la Constitution nouvelle : « La Constitution de 1793, dit-il,, avait donné une déclaration des droits. Celle de 1795 donna une Déclaration des devoirs. Elle écartait ainsi l'idée absurde, trop souvent reproduite, que le Souverain, le peuple, est au-dessus de tout, sans responsabilité, a des droits, point de devoirs. » D'ailleurs, on soumit au peuple, par voie plébiscitaire, non seulement la Constitution elle-même, mais aussi les décrets additionnels des 5 et 13 Fructidor qui maintenaient au nouveau Parlement, composé d'un Conseil des anciens et d'un Conseil des cinq cents, les deux tiers des conventionnels sortants.

Dans son Histoire de V Etablissement et de la revision des Constitutions, M. Ch. Borgeaud déplore cette seconde mesure : « La Con-

vention ne put se résoudre à abdiquer! Elle décréta que les deux tiers de ses membres devraient faire partie de la législature nouvelle. La mesure était contraire à l'esprit de la Constitution. C'était un acte arbitraire, digne du régime auquel on prétendait mettre fin. On pensa qu'il serait bon d'obtenir des assemblées primaires un bill d'indemnité, et il fut décidé qu'on leur soumettrait les Décrets de réélection des deux tiers. Pour faire avaler la pilule au peuple français, on lui présenta les décrets, en même temps que la Constitution, sans même lui demander expressément son vote à leur égard, et sans l'avertir que l'absence de mention a ce sujet, dans le procès- verbal, serait interprétée à Taide du proverbe : Qui ne dit mot consent, La Convention, proclamant le résultat du plébiscite, déclara que les décrets avaient été acceptés. A Paris, on les avait repoussés à l'unanimité; et l'on savait qu'il en avait été de même en province, dans boii nombre de villes. On accusa la Convention d'avoir falsifié les chiffres du scrutin. Les sections se soulevèrent. Ce fut le signal de la fameuse insurrection

de Vendémiaire La Convention publia un

tableau du dépouillement et du recensement des votes , d'où il ressort que les décrets des S et 13 fructidor auraient été acceptés par 203,498 suffrages contre 108,784 suffrages. ))

Le résultat de ce plébiscite fut proclamé le 1®^ Vendémiaire An IV (23 septembre 1795). Michelet, dans son Histoire du XIX^ siècle, tire de ce plébiscite cette conclusion : « En réalité, quel que fût le sentiment de Paris, la Cpnvention

avait une haute légitimité clans l'appui d'un très gTand peuple des départements. »

De son côté, M. Charles Borgeaud dit ceci : « La Constitution de l'an III fut soumise au peuple et acceptée par 1, 007,390 suffrages contre 49,977. Cette fois, le vote fut libre. Aucune pression n'était nécessaire pour faire accepter l'acte constitutionnel. IJ remplaçait le gouvernement révolutionnaire par une autorité légale, et paraissait devoir mettre un terme à la dictature de la Convention. C'était assez pour lui attirer les suffrages du pays, heureux d'avoir été délivré des terroristes, et qui ne redoutait rien tant que le despotisme de l'Assemblée et de ses comités. Les monarchistes eux-mêmes acceptaient la Constitution comme l'unique moyen de rentrer enfin sous le règne de la loi. w Mais les décrets des 5 et 13 Fructidor, qui avaient été soumis au plébiscite en même temps que la Constitution, avaient-ils vraiment obtenu la majorité?... -

Quoi qu'il en soit, les royalistes n'acceptèrent pas, au moins sur ce dernier point, ce plébiscite. Déjà depuis longtemps ils se montraient menaçants. Les plus audacieux batailleurs de la jeunesse dorée assiégaient avec leurs gourdins la porte de l'Assemblée, hurlant telle ou telle injure, lorsque tel député entrait. Un jour même, ils entourèrent Cambon, l'homme le plus respecté de la Convention. Il raconta la chose en y entrant, avec l'exagération colérique qui était dans son caractère. « Nous étions, dit-il, dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave général d'artillerie Bonaparte nous

ouvrit Je passage en se mettant h Ja tète de cinquante g-renadiers. »

Ces premières escarmouches préparaient la journée du 13 Vendémiaire.

On s'arme de nouveau. Tandis que les jacobins des faubourgs semblent satisfaits ou découragés, les sections royalistes du centre, constituées en garde nationale, se préparent à la lutte : « Que désirait réellement la grande majorité de ceux qui armèrent alors? — demande Michelet. — Des places, dit M"^^ de Staël. C'est vrai pour les journalistes; mais tous les autres, en agissant, représentaient un sentiment plus général, fort général à Paris. C'est qu'on voulait en finir avec la Convention, qui avait duré trois ans, trois siècles ! On était las, excédé de cette tragique Assemblée, si orageuse, liée à tant de funèbres souvenirs. Le monde voulait du nouveau. »

L'auteur de Y Histoire de la Démocratie en Europe, sir Thomas Erskine May, apprécie en ces termes l'état d'esprit des conjurés : « Les prêtres et les nobles redemandaient l'ancien régime avec tous ses privilèges ; la bourgeoisie désirait une Constitution monarchique avec des institutions libres. Leur entente était parfaite dans leur inimitié contre la République. »

L'insurrection royaliste contre le plébiscite se prépare ainsi dans Paris sous la direction du général Danican, lequel, d'après Hoche, « était un très mauvais sujet qui avait fait du gixondinisme et du royalisme à Rouen. » Les sections royalistes disposent de 30,000 hommes. Pour défendre la Convention, le général Menou n'a que 5,000 soldats. Il s'engage dans le

quartier Yivienne d'où il ne ramène que difficilement ses troupes, qui reculent et se déconcertent, tandis que les royalistes marchent

sur les Tuileries, où la Convention siège encore.

Indécis, le général Menou va tout perdre. On le destitue. Et la Convention remet le commandement des troupes et le soin de sa défense au député Barras.

Dans ce pressant et suprême péril, Barras cherche, pour diriger les troupes sous ses ordres, un général. Carnot lui indique Brune, Yerdières, ou Bonaparte. Surtout, Barras veut un général d'artillerie; Fréron lui en amène un à qui Barras expose la situation et dit, le 13 Vendémiaire, à une heure du matin : « Je vous donne trois minutes pour réfléchir. »

LE COUP d'État du i8 fructidor an

Le plébiscite du 20 Fructidor An III (6 septembre 179o) dont la Convention mourante a proclamé les résultats, qui ratifient la Constitution nouvelle et les décrets additionnels, ce plébiscite est menacé par la force...

Qui va le défendre?...

Les trois minutes offertes par Barras avaient suffi pour que le jeune général d'artillerie, à qui la Convention remettait la défense des principes de la Révolution, se décidât...

Tous les contemporains constatent que l'insurrection des sections royalistes contre le plébiscite de la Convention paraissait assurée de la victoire.

Ecoutez maintenant Edg-ar Quinet : « Aussitôt tout chang-e. La Convention se hérisse d'artillerie. Au centre du vaste carré qui la couvre est un homme de bronze. Ses colonnes militaires, précédées des patriotes, débouchent des Tuileries dans tous les sens. Elles prennent audacieusement l'offensive. De loin elles canonnent, sur le quai Malaquais, les sections du faubourg- Saint-Germain. Sur la rive droite, même impétuosité. L'artillerie balaye la rue Saint-Honoré

et le perron de Saint-Rocli. Le reste des insurgés, est enveloppé. On ne vit là rien du tâtonnement ordinaire des guerres civiles. »

Edg-ard Quinet ajoute : « La stratégie qui devait être employée, plus tard, contre les Autrichiens et les Russes, éclate sur ce premier échiquier comme dans les plaines de Marengo et d'Austerlitz. Ni hésitation, ni colère, ni haine, ni pitié, mais le seul élan de Tesprit militaire. Les comhats de rue sont régis avec la sûreté de plan qui préside à une bataille en rase campagne. A ces premiers coups foudroyants, connaissez Bonaparte. »

Bonaparte sauve ainsi la Convention (1). Le

(1) Dans le Mémorial de Ste-Hélène ces faits sont ainsi rappelés :

«... Une guerre à mort éclatait entre la Convention et Paris. Etait-il sage de se déclarer, de parler au nom de toute la France ? Qui oserait descendre seul dans l'arène pour se faire le champion de la Convention ? La victoire même aurait quelque chose d'odieux, tandis que la défaite vouerait pour jamais à l'exécration des races futures. Comment se dévouer ainsi à être le bouc émissaire de tant de crimes auxquels on fut étranger ? Pourquoi s'exposer bénévolement à aller grossir en peu d'heures le nombre de ces noms qu'on ne prononce qu'avec horreur ? Mais, d'un autre côté, si la Convention succombe, que deviennent les grandes vérités de notre Révolution? Nos nombreuses victoires, notre sang si souvent versé ne sont plus que des actions honteuses. L'étranger, que nous avons tant vaincu, triomphe et nous

accable de son mépris Les hommes que nous avons

chassés reparaissent au milieu d'un entourage insolent, nous reprochent nos « crimes, » exercent leurs vengeances, ^t nous gouvernent en ilotes par la main de l'étranger. Ainsi la défaite de la Convention ceindrait le front de l'étranger, €t scellerait la honte et l'esclavage de la patrie ! Ce sentiment, vingt-cinq ans, la confiance en ses forces, sa destinée !... Il se décida. » De son côté, le neveu de Bonaparte, le prince Napoléon, dans sa réplique de 1887 à M. Taine s'exprime ainsi : « L'unité de la France et son intégrité étaient en jeu. En face d'un général déserteur pour commander les sections, c'était toute la Révolution remise en question. La réaction

plébiscite, qui ratifie à la fois la Constitution de l'An III et les décrets additionnels, représente désormais, non seulement le droit, mais la force. La Convention peut se retirer librement, et le Directoire peut venir. - '

La République sauvée n'a plus besoin que d'être g-ouvernée.

On nomme membres du gouvernement Directorial : La Réveillère-Lépeaux, Letourneur (de la Manche), Rewbell, Barras et Sieyès. Ce dernier refuse : on le remplace par Carnot. Le Directoire n'a plus qu'à g-ouverner...

Quant au sauveur de la Convention, il n'a demandé qu'à continuer de défendre, en soldat, contre les ennemis du deliors, la République, la patrie. Et l'on sait comme il s'en acquitte! Il va réaliser les merveilles de ces campagnes d'Italie, sur lesquelles nous reviendrons en examinant les guerres (i). Montenotte, Millesimo, Dego,

triomphait ! Et Bonaparte savait ffuelle justice lesl citoyens et les soldats devaient attendre des royalistes. En' quelques minutes, la réaction fut domptée. Bonaparte avait ainsi sauvé la Révolution. »

(1) Dans son Histoire de Napoléon premiey\ l'historien anglais Seeley, professeur à l'Université de Cambridge, reconnaît que les guerres de la Révolution et de l'Empire constituent , selon" le mot de M. Albert Vandal, « une guerre unique ». Tout se commande et se tient. Napoléon n'est que le soldat de la Révolution. Voici comment l'historien anglais, tr^s hostile à TEmpereur français, s'explique dès le début :

« La guerre sévissait avec violence, depuis quatre ans. cjuand Bonaparte prit pour la première fois le commandement d'une armée. C'est pendant ce temps, et sans l'aide de Bonaparte, qu'en France s'était développée une puissance militaire sans rivale, qu'un nouveau système de recrutement avait été imaginé, et qu'une nouvelle période de gloire militaire avait été inaugun^e. Toute cette merveilleuse révolution avait (Hé accomplie avant son apparition ; le pouvoir militaire devenait déjà maitre, etc.... Tout cela aussi- avait

Mondovi, Lodi, Lonato, Castiglione, voilà lesétapes glorieuses des armées de la République commandées par Bonaparte!

Aussi, dès la victoire de Millesimo, le général Hoche écrit-il à son camarade : « Honneur aux héros de Millesimo ! Honneur au brave chef qui les commande! Le Directoire a transmis, à l'armée que j'ai l'honneur de commander, Féclatante victoire que celle d'Italie a remportée sur les ennemis de la République. Acceptez, mon cher général, le témoignage de la joie vive et pure que vos éclatants succès ont produite en nos cœurs. Vous continuerez, brave général, à nous causer de semblables sensations, et, en mon particulier, je m'applaudis de vous avoir connu. »

Après la victoire de Gastiglione, Hoche écrit aux administrateurs du département de la Drôme : « J'ai, reçu, avec votre lettre du 27 du mois dernier, les six exemplaires de la réimpression que vous avez fait faire de celle que j'avais adressée, le 12 du même mois, au ministre de de la police générale, sur les atrocités débitées contre Bonaparte. Il est, citoyens, des se-rvices qui portent avec eux leur récompense; tel est celui que je rendais au jeune héros, vainqueur d'une grande partie de Fltalie. Il était indignement calomnié; j'ai dû prendre sa défense, et je Fai fait d'une manière d'autant

ou lieu avant que Bonaparte parvînt à la direction des affaires. »

Voir aussi le n" de la Revue bleue du 26 septembre 1891, et le décret de la Convention (9 vendémiaire, 30 septembre 1795), qui réunit à notre territoire la Belgique et la rive i,^auche du Rbin. C'est rencbaînement fatal des coalitions de riLurope contre la France justiu'en 1815.

plus satisfaisante, pour moi et pour tous les bons républicains, que, clans le monrient même oi^i il était attaqué par ses ennemis de l'intérieur, et que je cberchais à le défendre, il combattait victorieusement ceux de la patrie. Quel plus beau triompbe pour lui! Quelle récompense flatteuse pour moi (1) ! »

En eff*et, Bonaparte répond par les victoires de Roveredo, Bassano, Arcole, Rivoli, Mantoue, et va devancer bientôt, à Leoben, presque en vue de Vienne, Hocbe lui-même qui commande l'armée de Sambre-et-Meuse.

Pendant ce temps, que devenait la République Française?

Dès le lendemain de Quiberon et de Vendémiaire, la contre -révolution était entrée menaçante aux Assemblées et s'approchait du pouvoir par les élections. Dans son étude sur Hoche et BoJiajKirte, M. Henri Martin s'en inquiète en ces termes : « Le peuple n'avait pas encore la pleine conscience de ses droits et de ses intérêts politiques. Il votait peu et laissait des minorités disposer de son sort. Les Assemblées (Anciens et Cinq-Cents), non pas royalistes en majorité, comme on Fa dit, mais aveuglément réactionnaires, semblaient marcher à la contre-révolution. Celb qui aurait dû être, par son mode d'élection, la plus démocratique des deux, les Cinq-Cents, avait été

(1) Voir ces lettres du général Hoche dans le livre publi(;^ en 1893, librairie Diunaine, par M. Ernest Guneo d'Ornano,. capitaine d'Etat-major, sous ce titre : « Hoche, sa vie, sa correspondancp . » La correspondance de Hoche, éditée en l'an VI, n'existait plus en librairie ;. M. Ernest Cuneo d'Ornano l'a rééditée et complétée par la publication de lettres inédites.

jusqu'à élire pour président le général Pi- •cheg-ru, le plus perfide ennemi de la République! »

Edg-ar Quinet nous montre lui-même que le pouvoir exécutif fléchissait comme le pouvoir législatif : a Un des directeurs étant à élire, les modérés choisissent Barthélémy (26 mai 1797.) La Révolution lui inspirait tant d'horreur qu'il refusait de s'asseoir à côté de RcAvbell et de ses autres collègues! Partout s'établissait légalement l'ennemi dans la place. Le Conseil des Cinq-Cents se fait présider par Pichegru: belle occasion pour lui de couvrir ses trames et de tenir loyalement sa parole au prince de Condé. Barras le devance, il correspond avec Louis XYIIL La contre-révolution entrait dans le pouvoir exécutif, tenait dans sa main le pouvoir législatif, régnait dans le pouvoir judiciaire. Restait Tarmée, c'est-à-dire, après un peu de temps, le despotisme militaire. »

Instruit de ce mouvement qui menaçait les principes de la Révolution, Bonaparte avait adressé à ses troupes, alors au repos, cette proclamation significative : « Soldats! je vois que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la patrie; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des montagnes nous séparent de la France : vous les franchiriez avec la rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la Constitution, pour défendre la liberté, protéger le gouvernement et les répubhcains. Soldats, le gouvernement veille sur le dépôt qui lui est confié. Les roya-

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON 4t

listes, dès Finstaiit qu'ils se montreront, auront vécu (1). »

Les divisions Masséna, Joubert, Aug-ereau^ suivirent ce mouvement. Cette dernière disait dans son Adresse : « 0 conspirateurs, tremblez! De FAdig-e et du Rliin à la Seine, il n'y a qu'un

pas. Tremblez! Vos iniquités sont comptées. Et Je prix en est au bout de nos baïonnettes. » S'adressant au Directoire, les soldats ajoutaient : (( Parlez! Aussitôt les conspirateurs qui souillent le sol de la liberté n'existeront plus. )) Et le Moniteur du 12 août avait reproduit ces protestations militaires ! . . .

L'anniversaire de la journée du 10 août est fêté à l'armée de Sambre-et-Meuse, comme dans celle d'Italie, par des manifestations militaires dont la vivacité rendra plus aig-re encore la lutte qui se continue à Paris, entre la majorité du Directoire et la majorité des Assemblées. Ainsi c'est un véritable discours politique que, le 23 tbermidor an V (10 août 1797), Hoche adresse « aux citoyens soldats » auxquels il rappelle les souvenirs de la journée du 10 août 1792, (( avec laquelle finit le règne des rois. » Hoche leur dit : « Amis, je ne dois pas vous le dissimuler; vous ne devez pas encore vous dessaisir de^ces armes terribles avec lesquelles vous avez.

(1) Cette manière haute et résolue de relever le défi despartis et de prendre en main la cause du gouvernement et de la patrie lit une profonde sensation et donna fort à penser à tout le monde. « Ce fut, dit un contemporain, uneétoile llamboyante, une comète toute de menace que cette proclamation inattendue. » Barras en demeura stupéfait : La. Revellière la trouvait admirable ; Barras lui dit : « Ne comprends-tu pas que nous n'avons rien à ajouter? Cet hommemonte sur nos épaules, w

tant de fois fixé la victoire. Avant de le faire, peut-être aurons-nous à assurer la tranquillité intérieure, que des fanatiques et des rebelles aux lois républicaines essayent de troubler. Combien ils s'abusent, ces perfides ennemis!... Ils seront vaincus. » Et ce discours fig-urait au Moniteur du 23 août!

Et c'est au général Hoche que Rewbell, La Réveillère-Lépeaux et Barras confient d'abord leur projet de Coup d'Etat. Ils le nomment, à cet effet, ministre de la guerre.

M. Henri Martin, dans son étude sur Hoche et Bonaparte, explique et juge cette adhésion : « L'esprit de parti repoussait, comme des calomnies jacobines, — dit-il, — les bruits trop fondés qui couraient sur la trahison de Pichegru. Hoche, lui, connaissait trop bien cet homme pour douter de son crime. Il crut la contrerévolution imminente, si l'on ne prévenait les projets d'une faction dont il s'exagérait la force. Voilà ce qui explique comment cet homme, si ami des lois, si ennemi de la violence, a pu être entraîné jusqu'à approuver ce que la majorité du Directoire préparait alors contre la majorité des Assemblées, le mouvement du 18 fructidor. Il approuva donc, et ce fut une faute. »

Hoche approuva, certes ! Et toute sa correspondance en témoigne. Mais il n'avait pas l'âge constitutionnel pour accepter le poste de ministre de la guerre. Quelques-uns de ses escadrons, trop avancés vers Paris, donnèrent lieu à de furieuses attaques parlementaires contre lui.

D'ailleurs, au sujet de cette nomination de

LA RÉPUBLIQUE DK NAPOLÉON 4.*î

Hoche comme ministre de la guerre du Coup d'Etat, Miclielet expose toutes les intrig-ues de ce temps : « Le moment était court. Il fallait le saisir. Le grand enchanteur Bonaparte, affaibli devant l'armée par Léoben, mais relevé par les folles attaques des royalistes, ne pouvait pas tarder à reprendre sa fascination. La Réveillère, grandi, fortifié d'un élan de civisme, osa proposer aux deux autres la chose qui devait le plus déplaire à Bonaparte et à Carnot : de nommer Hoche ministre de la guerre. Carnot a toujours dit avec raison que, le premier, il avait protégé Hoche. Mais Hoche Fa toujours cru son ennemi, pensant que sa prison lui était venue, non de la haine seule de Saint-Just, mais de la liberté qu'il avait prise de vaincre malgré le fameux Comité et contre les plans de Carnot. Leur antipathie mutuelle n'était un mystère pour personne. Aussi, ce choix, impossible d'après la trop grande jeunesse de Hoche, n'en était pas moins significatif. Il disait aux armées, à tous, que la majorité du Directoire s'était affranchie de la royauté de Carnot. C'est ce qui donna un si terrible effet aux adresses anti-royalistes de l'armée d'Italie et de l'armée de Sambre-et- Meuse. Ayant fait cette chose de grand courage, les Directeurs se hasardèrent à faire un pas de plus. La police était dans les mains de Cochon, l'homme de Carnot. C'est-à-dire que le Directoire ne savait que par lui sa vraie situation, l'état de sûreté ou de péril où il était^ et, en réalité, vivait dans les ténèbres. A ce Cochon, qui pour les royalistes avait peu de secrets, ils substituèrent Sotin, un homme à eux, sûr et fidèle. Et dès lors, comme éveillés en sursaut, ils virent

avec terreur que déjà ils étaient enveloppés dans un filet, avec un abîme dessous. »

Le filet dans lequel les royalistes enveloppaient peu à peu la République se fût bientôt refermé sur la majorité du Directoire. Yoici comment, dans son livre intitulé Gouvernement y Ministh^es et Constitutions de la France,, M. LéonMuel dépeint la pente que descendait la France, en cette fin du mois d'août 1797 :

(( Une conspiration, encouragée et payée par l'Ang-leterre, s'était formée, dans le but de placer Louis XYIII sur le trône de France „ Les agents principaux de cette conspiration étaient : le général Picliegru, commandant l'armée de Rhin-et-Moselle (i), dont le général Moreau avait saisi la correspondance secrète dans le fourgon d'un général ennemi ; le comte d'Entraigues dans le portefeuille de qui le général Bonaparte avait trouvé à Venise un manuscrit qu'il avait envoyé au Directoire et qui établissait clairement le plan de la conspiration royaliste; l'abbé Brottier (et ses deux collègues, Duverne de Prestes et de Lavilbeurnoy); et Imbert-Colomès, principal agent de Louis XYIII à Lyon, dont les correspondances furent saisies. Les élections de l'an Y (mai 1797) pour le renouvellement du tiers du Corps législatif, avaient amené dans les deux Conseils une majorité décidée à appuyer la contre-révolution. Picbegru avait été nommé Président du Con-

(1) « La dignité de maréchal de France et le gouvernement de l'Alsace, le cordon rouge, le château de Ghambord avec son parc, un million comptant, une rente de 200.000 livres et un hôtel à Paris, voilà quelles furent les offres faites à Pichcgru qui les accepta. » — Vaulabelle. — L'Empire et les deux Restaurations.

seil (les Cinq-Cents. Les conspirateurs avaient des complices jusque dans le sein du Directoire. Carnot savait Fexistence de la conspiration, mais il en ig-norait le but. Barthélémy était mieux instruit; les royalistes pouvaient compter sur son concours. »

Les trois autres membres du Directoire, La Réveillère-Lépeaux, Rewbell et Barras, sentaient cette conspiration autour d'eux. Ilsavaient donc appelé Hoche pour se protéger. Puis, ils avaient prié Bonaparte de leur envoyer Augereau, qui venait d'arriver et d'être nommécommandant militaire de Paris le 9 goût, lorsqu'on acquit la conviction (1) que si la majorité du Directoire ne se décidait pas à frapper la majorité des Conseils, la majorité des Conseils, allait frapper la majorité du Directoire.

Le 17 fructidor, veille de la date adoptée des deux côtés pour le Coup d'Etat, « chacun savait qu'un grand coup allait être frappé; — raconte'- M'^*^ de Staël; — car, en France, on conspire toujours sur la place publique, ou plutôt on ne conspire pas, on s'excite les uns les autres, et qui sait écouter ce qu'on dit, saura çl' avance ce qu'on va faire. Le soir qui précéda l'entrée du général Augereau dans les Conseils, la frayeur était telle, que la plupart des personnes connues quittèrent leurs maisons, dans la crainte d'y être arrêtées. Un de mes amis me fit trouver un asile dans une petite chambre, dont la vue donnait sur le pont Louis XVL J'y passai la

(1) Le Directoire avait appris ce secret, le 17 fructidor air soir, de la bouche du prince de Garency, fils aîné du duc de Lavauguyon, alors premier ministre de Louis XVIII. — Vaulabelle. — L Empire et les deux Restaurations,

nuit à regarder les préparatifs de la terrible scène qui devait avoir lieu dans peu d'heures. On ne voyait dans les rues que des soldats; tous les citoyens étaient renfermés chez eux. Les canons qu'on amenait autour du palais où se rassemblait le Corps législatif roulaient sur le pavé. Hors ce bruit, tout était silence. On, n'apercevait nulle part un rassemblement hostile, et l'on ne savait contre qui tous ces moyens étaient dirigés. »

C'est donc le général Augereau qui est chargé de ce Coup d'Etat que M. Pierre Laffitte (1) explique et justifie en ces termes : « Vu l'esprit de la masse de la population, les élections annuelles furent de plus en plus royalistes, ce qui devint si menaçant pour le nouvel ordre de choses que le Directoire se vit forcé de faire le Coup d'Etat du 18 fructidor an Y, contre la légalité assurément, contre le droit du peuple ou des électeurs dont la majorité voulait la monarchie, mais pour sauver la France des fureurs de la réaction et pour conserver la République. »

Les détails ont quelque intérêt encore (2). Ainsi, dès le 18 juin, le Corps Législatif avait entendu la PROPOSITION DES QUESTEURS tcudaiit à donner à ceux-ci le commandement de la garde du Palais. Mais, tandis que le Parlement rêvait de se fortifier, ses amis avaient plutôt ri des projets qu'on attribuait aux « triumvirs » Revs^bell,

(1) Nommé, en 1892, professeur au Collège de France par M. Léon Bourgeois.

(2) Dans notre chapitre dix-neuvième, relatant la lutte d'une autre assemblée et du pouvoir exécutif, en 1851, on retrouve les mêmes incidents.

La Réveillère et Barras. On cliantait d'avance le Coup d'Etat annoncé :

Barras s'en va-t-en guerre, Juste ciel, mon cœur tremble et se serre;

Barras s'en va-t-en guerre,

Rewbell y va-t-aussi,

Rewbell j va-t-aussi,

Et puis La Réveillère...

Juste ciel, mon cœur tremble et se serre;

Et puis La Réveillère !

Dieu nous fasse merci!

Le 18 fructidor, à cinq heures du matin, les troupes d!Aug'ereau investissent les salles des Conseils, pendant que Paris s'éveille en lisant les proclamations adressées au peuple par la majorité du Directoire (1).

L'une de ces proclamations révèle la trahison de PichegTu et ses négociations avec le prince -lie Condé, avec Louis XYIII, ainsi qu'avec les Cours de Vienne et de Londres. Augereau mande le commandant de la garde du Palais, r adjudant g-énéral Ramel, et le fait arrêter. Les grenadiers du Corps Législatif fraternisent avec les soldats d'Augereau.

En vain, une centaine de représentants viennent-ils, Président en tête et revêtus de leurs insignes, sommer la troupe de les laisser péné-

(1) « Des placards furent immédiatement affichés dans Paris pour justifier l'attentat qui se commettait et persuader le peuple que les trois Directeurs agissaient dans le seul but de sauver la République menacée par des intrigues royalistes. La .précaution n'était pas nécessaire; nul ne songeait -à protester contre le Coup d'Etat. »

Eug. Pierre. Histoire des assemblées politiques.

trer... Ils se heurtent à la discipline et s'en vont suivis des plaisanteries de la foule.

Empruntons encore à M. Léon Muel son récit : * ... Le général Augereau fait ensuite arrêter les principaux conspirateurs, entre autres le g-énéral Pichegru, Barthélémy, directeur, et un grand nombre de députés qu'il fait conduire au Temple, et fait fermer le lieu de séance des deux Conseils. Le Directoire convoque d'urgence les deux Conseils qui se réunissent : le Conseil des Cinq-Cents au théâtre de l'Odéon, et le Conseil des Anciens à l'Ecole de médecine. Ils reçoivent du Directoire communication des pièces établissant la trahison de Pichegru et les preuves morales et matérielles de la vaste conspiration royaliste. Le Conseil des Cinq-Cents nomme aussitôt une commission de cinq membres qui, sur les instances pressantes du Directoire et sur un rapport de Boulay (de la Meurthe), propose d'urgence, entre autres, les mesures suivantes de salut public : Annulation comme ilMgitimes des opérations électorales faites en prairial dans 48 départements; — interdiction des droits électoraux pour tous les parents ou alliés des émigrés; — déportation, comme auteurs ou complices de la conspiration royaliste, de 42 membres du Conseil des Cinq-Cents, 11 du Conseil des Anciens, de Carnot et de Barthélémy, membres du Directoire, de 42 directeurs ou rédacteurs do journaux, etc. »

Toutes ces résolutions, adoptées par les deux Conseils, sont comprises dans la loi du 19 fructidor qui donne au Directoire exécutif les pouvoirs nécessaires « pour étouffer la conspiration royaliste et prévenir la guerre civile et

reffusion générale de sang qui allaient en être la suite inévitable (1). »

Ainsi s'accomplit ce Coup d'Etat du 18 fructidor An V que M. Pierre Laffitte approuve, et que l'historien Mignet juge en ces termes : « on peut dire que, au 18 fructidor, il fallait que le Directoire triomphât de la contre-révolution en décimant les Conseils, ou que les Conseils^ triomphassent de la République en renversant le Directoire. »

Quant à M. Edgar Quinet, voici comment il parle de ce Coup d'Etat : « Le Conseil des Cinq-Cents en vint au point d'ôter au Directoire les fonds nécessaires aux dépenses les plus, urgentes! C'était l'insulter et le désarmer à la fois. A tant de provocations, le Directoire répond par le 18 fructidor, c'est-à-dire par la proscription de ses adversaires. Carnot et Barthélémy proscrits, les deux assemblées investies ^ cinquante représentants arrêtés, tramés sur des charrettes à travers toute la France transie de peur; ces représentants, déportés sur les plages de Cayenne où un grand nombre devaient mourir et illustrer de leur agonie les solitudes de Sinnamari; les soldats maîtres des Conseils, les journalistes exilés, la presse muette, le peuple indifférent ou terrifié; l'épée à la place de la loi : voilà cette journée de Fructidor, qui

(1) « Ces proscriptions qui frappaient sur les premiers pouvoirs de la République, furent l'affaire de quelques heures ; personne ne résista ; pas un coup de fusil ne fut tiré. » — Vaulabelle. L'Empire et les deux Restaurations.

« Lorsque Napoléon eut connaissance de la loi du 19 fructidor, il fut profondément affligé et témoigna hautement son mécontentement. 11 reprocha aux trois directeurs de n'avoir pas su vaincre avec modération. » Mémorial de Ste- Hélène.

ouvre la porte toute grande au 18 brumaire et à l'Empire. Augereau en est le héros; mais, derrière Augereau, apparaît au loin Napoléon. »

Cependant Napoléon n'y était pas. Il n'avait pas quitté cette Italie où il préparait, en pesant de tout son génie diplomatique et de tout son prestige militaire sur les représentants^ de l'Autriche vaincue, le traité de paix de Campo- Formio.

Le gouvernement de la République eût voulu que Bonaparte continuât la guerre, tandis que Bonaparte voulait la paix.

Le gouvernement de la République venait de se maintenir par un Coup d'Etat, tandis que Bonaparte (1) avait refusé de s'y associer direcment.

(1) « Un parti puissant engageait Napoléon à renverser le Directoire et à s'emparer des rênes du gouvernement. L'enthousiasme que la conquête d'Italie avait excité en Frarice et le dévouement de l'armée qu'il venait de couvrir de tant de lauriers semblaient aplanir tous les obstacles. Si l'ambition eût été le guide de sa vie, il n'eût point hésité ; ce qu'il a fait au 18 brumaire, il l'eut fait au 18 fructidor ; mais alors, comme toujours, l'indépendance, la puissance et le bonheur de la France étaient sa première pensée. Vainqueur d'Arcole et de Rivoli, il ne croyait pas plus qu'il fût en son pouvoir dans ce moment de réaliser ce grand œuvre, qu'il ne l'a cru depuis, à Paris, après ses désastres, du moment où les chambres législatives l'eurent abandonné. En 1797, comme en 1815, l'exaltation des idées révolutionnaires égarait les meneurs et l'imagination des masses ; les mêmes hommes qui avaient renversé le trône de Louis XVI dominaient l'opinion et se croyaient destinés à sauver la Révolution. Napoléon se décida à soutenir le Directoire, et, à cet efl'et, il envoya le général Augereau à Paris ; mais, si contre son attente, les conjurés l'eussent emporté, tout était disposé

Eour qu'il fît son entrée dans Lyon, à la tête de 15,000 ommes, cinq jours après qu'il aurait appris leur victoire, et de là, marchant sur Paris, et ralliant tous les républicains, tous les intérêts de la Révolution, il eût, comme César, passé le Rubicon à la tête du parti populaire, >y Mémorial de Ste-Hélène.

Et c'était le vertueux Hoclie ([ui, d'abord nommé ministre de la guerre du Coup d'Etat, se réjouissant ensuite du succès de Barras, de La Réveillère et de Rewbell, écrivait le 26 fructidor, à un ami : « Votre lettre ne me donne aucun détail sur ce qui s'est passé; et les papiers qui y étaient joints ne m'en apprennent guère plus que je n'en savais. Barras m'a donné, en •quatre lignes, d'excellents détails; il y avait 'dans sa lettre une liste d'hommes arrêtés, au nombre de seize. Vous me dites dans votre lettre que le Conseil des Anciens a approuvé la résolution relative aux déportés; mais quels sont-ils? Voilà ce dont vous ne me parlez pas. La République a été sauvée, j'en demeure d'accord; je sais que vous avez rendu de grands services; mais comment la République a-t-elle été sauvée? Quels ont été vos coopérateurs? Quelle marche a-t-on suivie? Quels sont les hommes destinés à remplacer les Directeurs? »

Après toutes ces questions inquiètes. Hoche donnait des avis : « En politique, ainsi qu'en guerre, c'est peu de gagner une bataille; il faut en assurer le succès par sa conduite ultérieure. S'endormir à côté de la victoire, c'est vouloir qu'elle vous fuie. Songez donc, mon cher, qu'elle est femme et veut des soins. Qu'a fait Vendémiaire à la République? Rien, ou, au moins, peu de chose. Si, après cette affaire, on eût cassé les élections chouannes, nous n'aurions pas vécu deux années dans Fanxiété la plus cruelle. »

Laissez faire ! Qn n'a pas « cassé les élections •chouannes » après Vendémiaire; mais on va -casser bien d'autres élections après Fructidor.

Le Directoire n en a pas fini avec les Coups d'Etat, ni avec l'invasion qui de nouveau va menacer notre sol.

Et, s'il disparaît dans son Coup d'Etat de Brumaire., c'est le Directoire même qui l'aura voulu, — dût il supplier Bonaparte de mettre ainsi, pour longtemps, un terme aux Coups d'Etat et à l'invasion.

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