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AUTRES COUPS D ETAT DU DIRECTOIRE : FLOREAL AN VT, PRAIRIAL AN VU

En Vendémiaire, Bonaparte avait défendu la Convention, la République, contre l'assaut des royalistes, de sorte que, plus tard, en 1831, Godefroy Cavaignac pouvait s'écrier : « La Convention s'est retirée triomphante, au bruit du canon de Vendémiaire. »

Lors du Coup d'Etat de Fructidor, Bonaparte est resté sur ses champs de bataille d'Italie.

Après ce Coup d'Etat du Directoire, Bonaparte arrive à Paris, dans les premiers jours de décembre 1797.

Le héros d'Arcole et de Rivoli est salué par des manifestations inouïes. Le Directoire et la nation rivalisent d'ardeur et de zèle en son honneur.

Sir Thomas Erskine May, dans son Histoire de la Démocratie, le constate : « Revenant • d'Italie à ce moment, Bonaparte fut reçu avec tous les. honneurs que les Romains accordaient aux triomphateurs. Un enthousiasme tenant du délire éclata sur son passage. » Bonaparte est même élu membre de Unstitut, en remplacement de Carnot que la République venait

d'exiler. Et le nouvel académicien s'empresse de siéger parmi ses savants collègues.

Quant à la municipalité républicaine de Paris, elle décide, par arrêté du 31 décembre, que la rue Chantereine, habitée par Bonaparte, s'appellera désormais rue de la Victoire.

L'élan populaire allait si loin que c( la singularité de cette situation fut visible à tous. Bonaparte dépassait en capacité, en gloire et en popularité tous les pouvoirs existants (1). » Le Directoire ne pût éviter de lui offrir, au Palais du Luxembourg, oii Ton avait élevé un autel de la patrie, une réception officielle, d'un éclat inusité, une apothéose!

Bonaparte n'a qu'à étendre la main pour atteindre un pouvoir que la nation lui offre, que le gouvernement lui livre. Mais non! Bonaparte préfère aller atteindre, en Egypte, l'Angleterre; il part

Et bientôt les croisières anglaises interrompent toute communication entre la France et lui.

Si c'était Bonaparte qui vraiment provoquait la guerre au dehors et les Coups d'Etat à l'intérieur, au moins n'aurons-nous plus ni Coups d'Etat, ni guerres, jusqu'à son retour? Encore une fois, il ne reste aux deux Conseils législatifs qu'à légiférer et au Directoire qu'à gouverner.

(1) (c Cette anomalie était si frappante que le Directoire, malgré ses alarmes et sa jalousie, ne put se dispenser de lui faire une réception triomphale. La solennité eut lieu le 10 décembre, dans la grande cour du Luxembourg, où l'on avait élevé un autel de la patrie. Napoléon y parut simple et calme, et fut harangué par Talleyrand et Barras, avec des formes de langage qui rappelaient les félicitations adressées aux souverains. » Hipp. Castiile. Napoléon /•='".

Si, au contraire, les Coups d'Etat se multiplient en France, et^ si une deuxième coalition se forme contre la France, la faute en est-elle à Bonaparte? Et à qui la faute, si le gouvernement ne peut pas même gouverner?...

Proscrits, Barthélémy et Carnot ont bien été remplacés au Directoire par François de Neufcliâteau et Merlin de Douai. Et « l'épuration » des deux Conseils s'est faite largement, afin d'empêcher toute obstruction.

Puis, en Vendémiaire An YI, on édicté une loi nouvelle contre les nobles, loi qui, — d'après Duvergier de Hauranne, — crée, « sur le sol affranchi de la France, une classe d'ilotes politiques. » On réveille, contre le royalisme mitraillé en Vendémiaire An V et proscrit en Fructidor An VI, toutes les mesures de la Terreur, sauf la guillotine qu'on remplace par la (( guillotine sèche », par la déportation à Sinnamari.

Tant et si bien que, comme un homme ivre qui tombe à gauche quand on le relève à droite, le Parlement et le Directoire, après avoir passé une année à redouter des élections royalistes, passent maintenant une autre année à redouter des élections démagogiques!

Et le nombre des mécontents croissait toujours! La réduction de la Rente en tie/^s consolidé venait de combler la mesure, par une sorte de banqueroute envers les rentiers. Comment empêcher la nation de renverser cet impopulaire régime? Par les Coups d'Etat encore et toujours!

C'est ce que M. Paul Janet, dans son Ilistmre de la Révolution française, appelle des

(( petits Coups d'Etat. » On fait ce qu'on peut!

Ainsi, après les Coups d'Etat parlementaires, de la Convention, après le Coup d'Etat de Fructidor grâce auquel le Directoire mutila les Assemblées, voici ce que M. Paul Janet, Histoire de la Révolution française, rapporte,, d'un style sobre : « d'autres petits Coups d'Etat, — le 22 Floréal et le 30 Prairial, — donnèrent au pays l'babitude de voir et de supporter ce nouveau mode de solution politique qui commençait à remplacer les insurrections. »

Précisément, le complot socialiste de Babeuf, avec sa république des égaux, vient d'être surpris et frappé; et l'on joue du a spectre rouge » pour aider les gouvernants à gouverner, a Ce fut le premier gouvernement qui fit entrer sciemment la peur d'un spectre dans l'esprit de la nation française, » constate Edgar Quinet. Encore une origine bien retrouvée : l'origine du spectre rouge. Nous retrouvons les origines de toiit, dès ces premiers temps, bien avant l'Empire.

Et le Directoire, toujours pour sauver la République, n'a que cette réponse : le Coup d^Etdt.

Voici ce que M. Eugène Pierre rappelle, dans son Histoire des Assemblées : «. Si les Conseils s'étaient senti quelques racines dans le pays, ils auraient peut-être essayé de triompher légalement et de conquérir des suffrages en faisant de la bonne politique. Abandonnés et certains de la défaite, ils ne songèrent qu'à violer encore une fois le pacte constitutionnel, pour écliapper aux conséquences des élections. Cependant un

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Coup d'Etat militaire n'était plus possible; l'armée, qui avait marché contre les royalistes., eût refusé sans doute, à cette époque, de marcher contre les démocrates. Pour s'éparg-ner la peine de chasser les futurs élus, la majorité pensa u'il était prudent de ne pas les laisser entrer e plein droit dans le Corps législatif. Considérant comme une erreur politique la loi du 30 floréal an VI, qui aduiettait les députés nouvellement nommés à participer à la vérification des pouvoirs, les Conseils décrétèrent que, dès que les assemblées électorales auraient terminé leurs opérations, elles devraient faire parvenir leurs procès-verbaux au gouvernement; le Directoire était chargé de les examiner, de les annoter et de les transmettre au Corps législatif pour qu'il fût statué sur la validité des élections, sans le concours ni la présence des intéressés. »

Les élections seront validées, si elles plaisent au gouvernement et à l'ancienne majorité. Mais (( elles ne représentent pas la volonté réelle du peuple, » quand elles déplaisent à l'ancienne majorité et au gouvernement. Et Ton en a prévenu d'avance les électeurs! Dans une de ses nombreuses proclamations, le gouvernement avait dit : « Citoyens, combien vous seriez coupables si vous trompiez notre attente en introduisant dans les Conseils législatifs les ennemis de la Constitution de l'an III, des hommes avides de changement! Ils ne parviendraient pas, à la vérité, à renverser cette Constitution; l'énergie constante des législateurs fidèles, celle du Directoire exécutif, dont les intentions sont aussi inébranlables que

pures, préserveraient encore une fois la République. )) Est-ce assez clair? On a prévenu lesélecteurs !

Mais ceux-ci n'obéissent pas! Alors voici l'un des « petits Coups d'Etat » annoncés par M. Paul Janet : « Les choix faits par la majorité des assemblées électorales furent annulés dans quatorze départements, et l'on déclara valables les pouvoirs des élus de la minorité. Trente-quatre élections qui n'avaient donné lieu à aucune scission furent cassées. Enfin les votes de sept départements furent considérés comme non avenus. On renvoya chez eux les représentants invalidés, en leur payant une inclemnité de route. » Tel est le simple récit de M. Eugène Pierre, dans son Histoire de^t Assemblées; ce Coup d'Etat estdu22FloréalAnVI(llmail798).

Ajoutons que le rapport qui avait déterminé le vote de cet excellent Conseil des Cinq-Cents^ était plus hardi encore que la loi : « On dira que cette mesure est arbitraire? Citoyens, craignez d'être victimes d'une fausse délicatesse. Peut-on accuser d'arbitraire une mesure dictée par la sagesse? On se demande comment les choix d'une même députation peuvent être bons et mauvais, légaux et illégaux tout à la fois; r objection se résout par les faits : les républicains peuvent obtenir un candidat, tandis que les royalistes ou les anarchistes en obtiennent un autre. Quoi de mieux alors que d'admettre le premier et de rejeter le second? La loi que nous vous proposons sera une époque marquante dans l'histoire des Assemblées représentatives. Après de si longues agitations, on passe enfin de Fabstraction à la réalité. »

Sur ce, Edg-ar Quiiiet conclut : « Harassée de Coups d'Etat, ne sachant plus de quel côté se tourner, condamnée, frappée dans chacun de ses mouvements, n'osant regarder ni à droite ni à gauche, effarée de tant de spectres qu'on faisait surgir à l'horizon, n'espérant plus rien de ses maîtres, n'osant ni leur désobéir ni les renverser, ne pouvant plus prendre au sérieux ses élections, ses votes, ses lois, la nation française, de 1798 à 1799, se retire de son gouvernement, de ses Assemblées, de sa Constitution. »

Bonaparte y est-il pour quelque chose? Point. Il s'est occupé de conquérir Malte, et poursuit sa route vers l'Egypte.

Ce qui n empêche Edgar Quinet de dire déjà : « Khabitude de gouverner par des Coupa d'Etat usait le gouvernement plus encore que la nation. » L'habitude des Coups d'Etat en France, — entendez-vous? ri>abitude! — tandis que Bonaparte, en Egypte, général de la Répubhque, gagne la bataille des Pyramides!

Il est partout! — An Nil je le retrouve encore. L'Egypte resplendit des feux de son aurore; Son astre impérial se lève à l'Orient.

Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges, i'rodige, il étonna la terre des prodiges. Les vieux scheiks vénéraient l'émir jeune et prudent ; Le peuple redoutait ses armes inouïes ; Sublime, il apparut aux tribus éblouies Gomme un Mahomet d'Occident.

Leur féerie a déjà réclamé son histoire. La tente de TArabe est pleine de sa gloire.

Tout Bédouin libre était son hardi compagnon ; Les petits enfants, l'œil tourné vers nos rivages, Sur un tambour français règlent leurs pas sauvages, Et les ardents chevaux hennissent à son nom.

Parfois il vient, porté sur l'ouragan numide. Prenant pour piédestal la grande pyramide. Contempler les déserts, sablonneux océans ; Là, son ombre, éveillant le sépulcre sonore, Gomme pour la bataille, y ressuscite encore Les cfuarante siècles géants.

En France, nous le répétons, pendant que Bonaparte est là-bas, la série des Coups d'Etat continue.

En remplacement de François de Neufchàteau qui gène, on renforce le Directoire pai^ l'élection de Treilhard, sans attendre l'année constitutionnelle. Qu'importe Farticle 136 de la Constitution ! « Les pouvoirs publics ne représentaient plus la France, » constate M. Eugène Pierre. « La cause républicaine avait perdu les affections du pays », déclare-t-il ailleurs.

Cependant la période électorale de l'an YIl se passe assez régulièrement. Le parti démocratique l'emporte, en l'an VII, comme en Fan VI. On s'y résig-ne. « C'est la première fois que la Constitution de l'an III fonctionnait librement », ajoute M. Eugène Pierre. Et la deuxième coalition <le l'Europe arme contre la France de la Révolution !

Mais alors, les élections étant respectées, gare aux représailles du parti républicain, gare à Treilbard dont la nouvelle majorité va se venger! On nomme, en remplacement de Rewbell, Sieyès qui conseille de casser rétroactive-

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ment rélccliou (la Treilliard que l'on remplace par Gohier. M. Eugène Pierre convient que ce n'était « pas très correct. )>

Et la majorité des Conseils est bieil plus incorrecte encore quand elle oblige Merlin de Douai et La Réveillère-Lépeaux à se démettre. Voici, en effet, comment, du liant de la tribune parlementaire, on traitait ces deux membres du Directoire : « Merlin est un bomme à petites idées, à petites passions, à petites baines; c'est un procureur brouillon et tracassier, digne à peine d'être le garde des sceaux de Louis XL La Réveillère, plus nonnête que Merlin, mais fanatique absurde, est prêt à tout sacrifier pour faire réussir la religion qu'il a inventée. Depuis longtemps, ils ont perdu l'un et l'autre la confiance des patriotes. Et, s'il leur restait quelques sentiments honorables, ils auraient déjà donné leur démission. Mais Topiniâtreté de ces misérables nous forcera peut-être à un Coup d'Etat. »

En d'autres temps, les bommes si cruellement insultés auraient essayé de se défendre, — explique M. Eugène Pierre qui ajoute : « Mais la complicité de Sieyès, la neutralité de Gohier, l'indifférence de Barras paralysaient leurs moyens d'action. Le 30 prairial an Vil (18 juin 1799), Merlin et La Réveillère-Lépeaux se résignèrent à donner leur démission. Bonaparte inscrivit avec raison cette date à côté de celle du 18 fructidor et du Tl floréar: on s'était joué, une fois de plus, du pacte constitutionnel. »

Ainsi ces Coups d'État annuels de Fructidor An V, de Floréal An VI, de Prairial An Vil,

amènent le Coup d'Etat de Brumaire An VIII^ pour en finir avec les Coups d'Etat.

Comment les moralistes sévères qui ont approuvé le Coup d'Etat de Fructidor, par exemple, que la majorité du pays n'approuvait certainement pas (Ij, feront-ils pour qualifier de criminel celui de Brumaire que le g-ouvernement lui-même va charger Bonaparte d'achever et que la majorité du pays approuve?

(1) « Le Directoire se vit forcé de faire le Coup d'Etat du 18 Fructidor An V, contre la légalité (issurément, contre le di^oit du peuple ou des électeurs, mais pour conserver la République. » P. Laffîtte, professeur au Collège de France^ nommé par M. Léon Bourgeois. '^

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