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DERNIER COUP D ETAT DU DIRECTOIRE : BRUMAIRE AN VIII

Suivons le récit de M. Eugène Pierre dans son Histoire des Assemblées politiques : «... Après avoir été successivement en conflit avec les collèges électoraux et avec le gouvernement, les Conseils allaient se trouver en conflit entre eux. Le parti jacobin dominait les Cinq-Cents beaucoup plus complètement que les Anciens. La majorité des Cinq-Cents voulait recommencer une terreur contre les royalistes, gouverner avec les clubs et reprendre les traditions du comité de salut public. Les Anciens estimaient que le temps des procédés révolutionnaires était passé et que, pour tirer la France de l'anarchie, pour sauver même les conquêtes de 89, il était urgent de pratiquer une politique d'ordre et de tolérance. Sieyès se tenait entre les Conseils, sans prendre ouvertement parti. »

En effet, Sieyès était revenu de son ambasisade, sorte d'exil volontaire. « Il avait refusé de présider la Convention, — rapporte M. Emile Ollivier, — puis d'entrer au Directoire et il s'était réfugié dans T ambassade de Berlin. Sentant l'approche de la royauté, il comprit que le an ornent de se montrer et d'agir était venu. Il

revint à Paris, se fit nommer Directeur. Comme Lafayette et comme tous les esprits attentifs, il était convaincu a qu'une opération trancliante était nécessaire et qu'il n'y avait nul scrupule à se faire pour la dissolution -de ces Goijseils élus d'après des règlements exclusifs- d'un tiers de la France, et tellement mutilés eux-mêmes qu'ils n'étaient qu'une représentation nominale. » Plus que personne il comprenait que l'opération trancliante ne pouvait être pratiquée que par un général, qu'un général seul pouvait barrer la route au roi. »

Sieyès va donc prendre ouvertement parti. Et c'est le Conseil des Anciens, ou Sénat, qui, avec lui, va agir.

Quant au Directoire, composé de cinq membres, il ne peut délibérer valablement, au terme de la Constitution, que si trois membres sont d'accord. Deux membres seulement, Moulins et Gohier, étant tiostiles à ce Coup d'Etat, on les tiendra sous clefs, à la garde du général Moreau,dans leur appartement du Luxembourg.

Et le Conseil des Anciens, qui en a constitutionnellement le droit, décide que le Corps Législatif se réunira dans l'orangerie de Saint- Cloud, le 18 Brumaire (9 novembre 1799) à sept beures du malin. Rien de plus constitutionnel encore (1). On se réunit, pour s'ajourner au lendemain, midi.

Que faire?... comment le Conseil des Anciens et le Directoire constitueront-ils un souver-

(1) Le Conseil des Anciens pouvait clianger la résidence du Corps législatif; jl devait, dans ce cas. indiquer un nouveau lieu et l'époque à laquelle les deux Conseils seraient tenus de s'y rendre. Le décret du Conseil des Anciens sur cet objet

nement nouveau? L'opinion publique et la Constitution s'y prêteront-elles jusqu'au bout?

La France en était arrivée à une situation que feu le duc de Brogiie dépeignait ainsi : « Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque ne sauraient se faire une idée du profond décourag'ement où la France était tombée dans l'intervalle qui s'écoula entre le 18 fructidor et le 18 brumaire. En rentrant à pleines voiles sous le régime de la Terreur, elle y entrait sans consolation et sans espérance; la gloire de ses armes était flétrie, tous les efforts des honnêtes gens pour user régulièrement de leurs droits avaient été écrasés par la violence; on n'avait devant soi que le retour d'une anarchie sanglante dont il était impossible de prévoir ni la durée, ni le terme, ni le remède. »

Au point de vue des intérêts matériels, « il n'y avait presque plus de capital en réserve; et le travail, qui peut le reformer, était presque partout suspendu. Les industries françaises, autrefois les plus prospères, avaient peine à conserver quelques restes de vie. Cela n'avait pas lieu d'étonner pour les fabrications de luxe, telles que les dentelles de l'Orne, du Calvados et du Nord; mais il en était de même pour les objets de première nécessité, les papiers de la Charente, les draps de l'Eure, les toiles de Bretagne. A Lyon, au lieu des 14,777 métiers pour les étoffes de soie, qui existaient en 1788,

«Hait irrévocable. Le jour môme de ce décret, ni l'un ni l'autre des Conseils ne pouvait plus délibérer dans la commune où ils avaient résidé jusqu'alors. Les membres qui y auraient continué leurs fonctions se seraient rendus coupables <1 'attentat contre la sûreté de la République.

il n'y en avait plus en l'An VIII que mille en activité (1). »

L'historien anglais Seeley, dans son Histoire de Napoléon 7*^^ si hostile à l'Empereur français, résume ainsi la situation : « Après sept années de misère, la France, à l'automne de 1799, était peut-être plus misérable que jamais, w

Au point de vue des libertés à défendre, voici ce qu'un autre historien anglais (2), constate à son tour : « Pendant toute la période révolutionnaire, il n'y eut pas même un semblant de liberté. Les partis qui se succédaient ne se soutenaient que par le tumulte, la violence, la terreur, la guillotine, les insurrections armées. Le Directoire avait violé la Constitution et contre les royalistes et contre les jacobins. Nul n'avait hésité à recourir à la force pour acquérir ou g-arder le pouvoir. »

La loi des otages, la loi de l'emprunt forcé sont un cynique retour vers la Terreur, (( Mêmes cris, mêmes hurlements dans les clubs, au Corps Législatif, qu'en 1793; mêmes bourreaux,* mêmes victimes, plus de liberté, plus de propriété, plus de sûreté pour les citoyens; plus de finances, plus de crédit pour l'Etat; l'Europe presque entière déchaînée contre nous; des arnfîées en déroute, l'Italie perdue, le territoire français presque envahi. » Cette description est complétée par ces lig-nes d'un autre auteur

(1) Peyre, Napoléon /«■■. Voir aussi la Tendeur sous le Directoire, par Victor Pierre. Voir surtout, pour l'origine et les développements du gouvernement napoléonien, le livre si instructif et si complet de M. Amédée Edmond-Blanc, Napoléon /«% ses institutions civiles et administratives, Paris, 1880.

(2) Sir Thomas Erskine May, Histoire de la Démocratie en Europe, traduction H. Fargues.

disant : « Depuis la banqueroute de la dette publique remboursée pour les trois quarts en éons qui perdent quatre-vingt-dix-sept pour cent sur la place, la circulation est arrêtée, les effets publics n'ont plus cours, l'industrie est morte, les capitaux ont disparu, les changes se dégradent de jour en jour, Fagriculture, écrasée à son tour, commence à gémir comme le commerce... Le gouvernement a consomnïé, dans l'année qui expire, douze cents millions en numéraire, a suspendu la moitié des payements publics soit aux rentiers, soit aux pensionnaires, soit aux fonctionnaires publics; après avoir spolié les hôpitaux, il les laisse dans la plus horrible misère, ne pourvoit même pas aux besoins des prisonniers (l). w

Au point de vue extérieur, la victoire de Zurich venait bien d'éloigner un danger. « La France était sauvée d'un péril immense et prochain. Mais sa situation n'en restait pas moins déplorable. L'édifice qu'elle avait élevé à Campo-Formio était renversé : elle était expulsée de l'Italie et menacée de perdre ses conquêtes sur la rive gauche du Rhin. L'attitude de la Prusse continuait de l'inquiéter; cette ■couronne persistait dans la résolution d'occuper les duchés de Clèves et de Gueldre; et ses troupes restaient cantonnées dans le voisinage du Rhin, n'attendant qu'un ordre de Rerlin pour franchir le fleuve et envahir le territoire français (2). »

(1) Journal de Paris du 19 Brumaire An IX. — Mallet du Pan, Correspondance inédite avec la Cour de Vieiine.

(2) A. Lefebvre, Histoire des Cabinets de l'Europe pendant le Consulat et VEmpire. — Bientôt, Championnet perd la bataille de Genola (4 nov.) amenant les Autrichiens sur le Var.

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De sorte que Sieyès et Talleyrand cherchaient un sauveur, une épée. On avait successivement compté sur Moreau, sur Jouhert (l), sur Macdonald, sur Jourdan. Mais qu'eussent-ils fait^ le lendemain?

Faut-il plutôt attendre Bonaparte? C'est Tanglais Seeley qui le dit : « Avant le retour d'Egypte, d'autres généraux avaient été sondés au sujet d'un changement dans la Constitution > Si Bonaparte avait été retenu, un peu plus longtemps, de l'autre côté de la Méditerranée, ou s'il eût été capturé par un croiseur anglais, on ne peut s'empêcher d'admettre qu'une révolution semblable à celle de Brumaire se serail néanmoins accomplie. »

C'est l'historien anti-napoléonien Jules Barni qui en convient : « Sieyès croyait trouver, dans son alliance avec Bonaparte, le meilleur moyen d'arriver enfin à réaliser la Constitution qu'il rêvait. )> Et, plus loin : « Sieyès espérait atteindre ainsi le but de son orgueil, c'est-à-dire l'adoption de la Constitution issue de son cerveau. »

C'est l'historien anti-napoléonien Lanfrey qui le répète : « L'auteur de la Constitution de l'An Vlll, Sieyès, a coopéré au Coup d'Etat de Brumaire avec autant d'ardeur et d'initiative que Bonaparte lui-même et en a conçu le plan avant son collègue. » Nous sommes, en efïet, à l'aurore du 18 Brumaire. Nous avons vu agir Sieyès, agir Talleyrand, agir le Conseil des

(1) « A tout événement, peu de jours après le 30 Prairial;. le plébéien Joubert était marié aristocratiquement, richement, et nommé commandant en chef de l'armée d'Italie, afin de préparer en lui le général du Coup d'Etat. » — Marc Duiraisse, Histoire du Droit de guerre et de pair.

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Anciens. Quant à Bonaparte, rentré (rEg-ypte(i) à Paris le 16 octobre dans son petit hôtel de la rue Je la Victoire, il n'est rien en ce momentlà : rien qu'officier sans troupes.

Après avoir très légalement décidé, comme nous l'avons vu, que le Corps Législatif siég-erait à Saint-Cloud, le Conseil des Anciens et le Directoire nomment enfin le général Bonaparte commandant en chef de la garde du Corps Législatif, de la garde nationale et des troupes de la division militaire de Paris. C'est ce qui dicte à l'Anglais Seeley cette remarque : « On doit remarquer avec soin que Bonaparte n'agit pas contre TAssemblée par sa propre initiative, comme fit Cromwell, mais qu'il est nommé par l'Assemblée pour agir en son nom. »

Donc le Conseil des iVnciens, ou Sénat, dirigeait le Coup d'Etat contre le Conseil des Cinq- Cents, ou Chambre des députés. C'était un duel entre deux Assemblées. Suivons, ici encore, le récit de M. Eugène Pierre : « Le 19 brumaire, à midi, l'orangerie de Saint-Cloud n'était pas encore prête à recevoir les Cinq-Cents. Deux heures s'écoulèrent pendant lesquelles les membres du parti jacobin organisèrent une majorité et arrêtèrent un plan de résistance. Ils n'avaient pas beaucoup plus d'attachement que leurs adversaires pour la Constitution, mais ils résolurent de s'abriter derrière elle. »

Pour défendre, avec aussi peu de conviction, cet abri tant de fois violé, cette Constitution de l'An IIÏ pour laquelle ses défenseurs eux-mêmes

(1) « Ce n'était pas, comme on l'a dit, une lâche désertion ; car il laissait une armée victorieuse, pour aller braver des dangers de tous genres, et le plus horrible de tous, celui d'aller porter des fers à Londres. » Thiers.

n'avaient guère plus d'attachement que ses adversaires, Bertrand du Calvados monte à la tribune du Conseil des Cinq-Cents et propose de retirer au général Bonaparte le commandement que le Conseil des Anciens et la majorité du Directoire lui ont donné. Lucien Bonaparte, qui préside, refuse de mettre aux voix cette motion irrégulière. Le général Bonaparte se montre alors et veut parler... Mais les députés refusent de Fentendre, l'interpellent, et se livrent à un tumulte tel que le Président Lucien, levant la séance, va chercher la garde dont il requiert l'intervention en ces termes : « Le Président du Conseil des Cinq-Cents vous invite à délivrer la majorité de ce Conseil qui est, en ce moment, sous la terreur de quelques représentants à stylets. Soldats, vous ne reconnaîtrez pour dépuiés de la France que ceux qui se rendent avec leur Président au miheu de vous. Quant à ceux qui persisteraient à rester dans Torangerie, que la force les expulse ! >

(( Ces brèves paroles entraînèrent les soldats, — ajoute M. Eugène Pierre: — et Lucien, toujours prévoyant, chargea le beau-frère des Bonaparte, le général Leclerc, du soin de chasser les Cinq-Cents de l'Orangerie.. . La résistance ne fut pas longue; ou plutôt il n'y eut pas de résistance. A la vue des grenadiers qui pénétraient dans- la salle, la baïonnette en avant, les députés firent une protestation étouffée sous les roulements du tambour et se sauvèrent par les fenêtres (1). »

(1) Eugène Pierre, Histoire des Assemblées poUfiques. — « Bonaparte lui-même avait reculé devant les protestations furieuses qui le repoussaient du sanctuaire des lois, v Ernest Bertin, La Société du Co7isulat et de l'Empire, 1890. — Ce

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Ainsi M. Eugène Pierre peut dire : « Le triste lionneur de la journée du 19 brumaire n'appartient pas à celui qui Fa recueilli. Sieyès et Lucien ont seuls conduit l'aventure jusqu'à son dénoûment. »

Et voici la réflexion par laquelle, dans son Histoire des Assemblées politiques, M. Eugène Pierre résume, en ce point, le passé : « Tous les Coups d'Etat qui, de l'An V à YIII, ont attristé le pays, se sont accomplis avec la connivence des Conseils. Au 18 fructidor An V, la minorité a aidé le Directoire à décimer la majorité. Au 22 floréal An VI, la minorité a repoussé les députés régulièrement nommés par les collèges électoraux. Au 30 prairial An VU, la majorité a chassé du Luxembourg trois directeurs. Enfin, au mois de brumaire An YIII, le Conseil des Anciens tout entier s'est coalisé avec Sieyès contre le Conseil des Cinq-Cents. » Ce sont là, on le voit, des Coups d'Etat parlementaires, comme ceux du 31 mai et du 9 Thermidor.

sanctuaire avait été déjà bien autrement profané t — Le costume des Cinq-Cents se composait d'une longue robe blanche, d'un manteau écarlate, et d'une toque de velours bleu. Miot de Melito, dans ses Mémoires, raconte cette dispersion des députés : « Embarrassés dans leurs toges, leurs toques à la main, ils se dispersent dans les bois, où plusieurs d'entre eux, pour se dérober à la poursuite des soldats, laissent ces tristes marques d'une dignité à jamais éclipsée : spectacle à la fois ridicule et douloureux, affront ineffaçable qui fut le signal de l'anéantissement pour longtemps d'une véritable représentation nationale. » — Sur ce même épisode, M. Louis Combes, dans ses Episodes et Cinnosités révolutionnaires, ajoute que : «... Un dernier cri de : Vive la République ! retentit, appel désespéré de la liberté mourante. » De quelle liberté mourante M. Combes veut-il parler ? Pour que la liberté ait pu mourir alors, il faudrait qu'elle eût existé.

A Faurore de l'année 1800, la Révolution a dévoré tous ses enfants, comme Saturne, selon la prédiction girondine.

Dès 1789, Malouet disait : (( J'ai la tète épuisée et le cœur flétri. » Mirabeau s'écriait : « Oh! que je suis las et découragé! ))

Dès 1792, Lafayette avoue sa lassitude.

A la même époque, Barnave, qui disparaît de la scène, regrette d'avoir quitté son foyer. Verg-niaud se dit « las. » Charlotte Corday (( désespère. » M'^^ Roland jette à la hherté son mélancolique adieu. Danton estime « qu'il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes; » il se laisse mener à l'échafaud en disant : « L'humanité m'ennuie. » Robespierre se déclare « fatigué par quatre ans de révolution. » Barrère est « saoul des hommes. »

On est arrivé ainsi, par la Terreur, à la République du Directoire (1). Etait-ce là le gouvernement appelé par les principes de 89?

Guerres partout, (2) à l'intérieur et à l'exté-

(1) « Quant à Hérault de Scchelles, on sait avec quelle insouciante résolution il mourut, résolution qui annonçait moins de courage, d.ins cet homme rassasié de rêves, que de lassitude et de dégoût. » Oscar Pinard, Le Barreau au XIX^ siècle.

(2) Dans son livre sur la Décadence de V Angleterre, Ledru RoUin montre les intrigues anglaises qui empêcheront l'Europe et la France de vivre en paix :

« Nos victoires en Italie avaient condamné l'Autriche à la paix, nous avaient valu le traité^ de Campo-Formio . Pitt ne garda ni trêve ni cesse qu'il n'eût troublé le grand congrès régulateur, celui de Radstadt. Et nos plénipotentiaires, Jean Debry, Bonnier et Robergeot, furent assassinés par l'Autriche, aux applaudissements de l'Angleterre.

» Kléber, après avoir consenti l'évacuation de l'Egypte, se voyant trahi par les Anglais, avait cliàtié leur mauvaise foi à Héliopolis et relevé l'inlluence française en Orient ; Kléber

rieur! Coups d'Etat toujours, et toujours stériles ! Le principe plébiscitaire proclamé, mais aussitôt méconnu! Voilà ce que Bonaparte trouve, sur le terrain politique, en entrant en scène, le 19 Brumaire, derrière le Sénat du Directoire, comme il était entré en scène, le 13 Vendémiaire, derrière la Convention nationale.

Sera-t-il plus heureux que ses devanciers? Donnera-t-il à la Révolution française un g-ouvernement?

S'il remet en vigueur le principe plébiscitaire que la Convention avait ^proclamé et sans lequel la souveraineté des Assemblées escamote la souveraineté nationale; s'il met un terme à la périodicité de ces Coups d'Etat dont les Assemblées ont tant abusé qu'elles en meurent; s'il substitue à la guerre civile la paix sociale, à l'anarchie l'ordre, à la misère pubhque le travail fécond, conviendra-t-on que la Révolution française triomphe enfin plutôt en lui que dans la corruption du Directoire ou dans le régime révolutionnaire de la Terreur?

Et que conclure, en droit ou en morale, pour répondre à ceux qui qualifient de « crime » le

fut assassiné par un fanatique . Quelle main dirigeait le poignard ?... Ce que je puis dire, c'est que l'Egypte, perdue pour la France, devint la proie de l'Angleterre.

» La Seconde coiUTioN, qui s'était formée contre la France derrière la victoire d'Aboukir, menaçait de se dissoudre, sous l'heureux effort de nos armées en Italie. Et Bonaparte, nommé Consul, conviait l'Autriche, la Russie, '.'Angleterre elle-même à cesser cette affreuse boucherie d'hommes qui, depuis sept ans, désolait l'Europe.

» Pitt refusa tout accord. Et, pour répondre à la bataille de Marengo qui avait accablé l'Autriche, il lança Georges Cadoudal et sa machine du 3 Nivôse sur les pas du premier Consul. »

LA RÉPUBLIQUK DE NAPOLÉOX

Coup d'Etat do Brumaire, — tandis qu'ils ont approuvétous les Coups d'Etat précédents ou toutes les fameuses « journées, » — si ce n'est que tout Coup d'Etat est bien un crime, lorsqu'il viole une Constitution à laquelle la nation est attachée, mais n'est plus qu'un acte de délivrance lorsque la nation,^ seule souveraine, — réclame cette délivrance? Tel est le critérium moral en ces matières. Il y a viol lorsqu'il n'y a pas consentement. En ce qui touche le choix de son g-ouvernement, la nation a toujours le droit pour elle; ce qu'elle approuve est légitime.

Le Coup d'Etat parlementaire du 21 janvier 1793 était-il dans le vœu de la nation? Non. Alors il y a crime. Et celui du 2 juin était-il dans le vœu de la nation? Non. Alors il y a crime. Et celui du 9 Thermidor? Peut-être. Alors il y a doute. Et celui du 18 Fructidor An Y? Peut-être. Il y a doute. Et celui de Floréal An VI? Et celui de Prairial An VII? Vous doutez? Doutons encore; et laissons la sentence aux disputes des historiens philosophes.

En Brumaire, a-t-on violé la volonté nationale? Ou plutôt a-t-on fait ce que l'immense majorité du pays voulait, ce qu'elle appelait de ses vœux? Y a-t-il, en fait, pour l'historien sérieux, l'ombre d'un doute?

En droit et en morale, que conclure alors, si, à la difïérence de ses prédécesseurs, Bonaparte est porté au pouvoir, non point par la violence ou la force, ni dans le sang versé de ses concitoyens, mais par l'évidente acclamation de tous, par une poussée nationale unanime qui ne coûta pas une goutte de sang et par le seul effet de son retour d'Egypte ? :

LES ORIGINES ÎDU CONSULAT : LE RETOUR D EGYPTE ET LE PLÉBISCITE DE l'aN VIII.

'(( Tout paysan que je rencontrais dans les champs, — raconte Fiévée — m'abordait pour me demander si Ton avait des nouvelles du général Bonaparte et pourquoi il ne revenait pas en France? » L'imagination populaire s'était emparée de cette grande aventure de Fexpédition d'Egypte. « Elle en avait fait, — ajoute un historien peu suspect de bonapartisme, M. Lanfrey, — une légende selon laquelle Bonaparte et l'armée d'Italie avaient été déportés en Egypte par un gouvernement jaloux de leur gloire. Le mot exil de Bonaparte était une formule consacrée dans la plupart des motions populaires. »

Lorsque, tout à coup, dans les premiers jours d'octobre 1799, on avait appris que le général Bonaparte venait de débarquer à Fréjus et de traverser miraculeusement les croisières anglaises, « la France entière fut dans l'attente », rapporte Le Gouteulx de Canteleu.

Dans l'attente de quoi? En apprenant cette

nouvelle, le député Baudin s'était écrié : « Je meurs tranquille; la Révolution est sauvée! » Le Gouteulx de Canteleu ajoute : « La marche

de Bonaparte à travers les départements eut Tair d'un triomphe. » Dans ses 3Iémoires, le duc de Rovigo dit aussi : (( Bonaparte serait tombé du ciel que son apparition n'aurait pas produit plus d'étonnement et d'enthousiasme. »

A Paris, le soir où cette nouvelle arriva, elle avait été proclamée dans les théâtres et accueillie par les plus vives acclamations. «Dans les deux Conseils, lorsque fut, lue la nouvelle, au nom de Bonaparte des cris de joie interrompirent la lecture. Tout le monde se leva spontanément, comme frappé d'une étincelle électrique (1). »

Dans le 3Io?iiteur du 14 octobre, on lisait l'article suivant : « Le convoi sur lequel est venu Bonaparte était composé de deux frégates et d'un vaisseau de transport. Jl voulait débarquer à Toulon; mais, étant chassé par les Anglais^ qui l'avaient rencontré plusieurs fois dans ce trajet, il aborda à Fréjus après une traversée de quarante-sept jours. En débarquant, lui et tous les Français qui l'accompag-naient baisèrent le sol libre de la France., Une foule immense de citoyens se rassembla sur le port et ne voulut pas souffrir la moindre quarantaine. Le soir, la ville fut illuminée. Des bals, des chants populaires, des concerts marquèrent la joie publique. Un gendarme partit aussitôt en courrier. Le Directoire vient de faire prévenir la citoyenne Bonaparte, qui est partie avec Joseph et Lucien Bonaparte pour aller rejoindre l'illustre voyageur et l'emmener à Paris. » C'est ainsi que la France avait appris officiellement la rentrée de Bonaparte.

(i) Le prince Lucien Bonaparte et sa famille, Plon. 1889.

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M. de Barante, lui aussi, dans ses Souvenirs, rappelle l'enthousiasme universel : « Sur la route au delà de Briare, je rencontrai la voiture du général Bonaparte qui revenait d'Egypte. Il est difficile de se faire une idée de l'enthousiasme universel' que produisait son retour. Il a dit que les acclamations qui l'avaient accueilli sur son passage lui avaient donné la mission de sauver la France. C'était la vérité. Sans savoir €e qu'il voudrait faire, sans prévoir ce qu'il allait advenir, chacun, dans toutes les classes, eut la conscience qu'il ne tarderait pas à mettre fin à l'agonie oii périssait la France. On s'emhrassait dans les rues, on se précipitait sur son passage, on tâchait de l'apercevoir. »

Tous les contemporains sont d'accord. Voici ce que dit M. de Ségur, dans ses Mémoires : <i A la grande nouvelle de son retour, répandue par les télégraphes, toutes les cloches avaient été mises en branle et des feux de joie allumés. Annoncée sur les théâtres, les représentations avaient été suspendues par des cris, des transports extraordinaires et des chants patriotiques. Dans d'autres lieux on avait vu la foule s'amasser, les citoyens se serrer les mains et se jeter dans les bras Tun de l'autre, en pleurant de joie et d'enthousiasme. Dans le Conseil même des Cinq-Cents, son frère Lucien avait été porté par acclamation à la Présidence. Enfin, une grande nation entière était passée subitement, d'un morne désespoir, à une ivresse orgueilleuse et triomphante! »

Aussi M. Thureau-Dangin, dans son livre intitulé : Royalistes et Républicains, a-t-il pu conclure : « On ne voit plus que lui de Fréjus

à Paris. Son retour est un triomphe. Voilà F homme que la foule attend. » A Lyon, on lui a demandé la grâce de plusieurs condamnés. Le , peuple entrevoit le terme de ses souffrances. Mais le jeune général cédera-il à ce vœu, obéira-t-il à cet ordre de la nation tout entière?

Bonaparte n'était rien qu'un simple général, nous l'avons dit : un officier sans troupes. Aucun plébiscite ne l'avait encore investi. Les républicains aristocrates, qui redoutent l'élection du Président de la République par le peuple comme engendrant les Coups d'Etat, feront bien d'apprendre et de retenir que Bonaparte n'est rion, en ces premiers jours de Brumaire, ni Président de la République, ni premier Consul^ ni chef d'armée; il n'est rien.

Mais, (( arrivée au milieu de l'année 1799, la nation a le sentiment qu'elle ne peut attendre plus longtemps. On avait eu jusqu'alors un gouvernement désordonné; il semble qu'il n'y ait plus de gouvernement. Les impôts qui rentraient mal ne rentrent pas du tout. Les conscrits ne répondent pas à l'appel. L'anarchie atteint un degré inconnu. Des bandes arrêtent les diligences et pillent les caisses publiques. Les partie sont à la fois impuissants et agités. » Ce que dit M. Thureau-Dangin, écrivain hostile à Bonaparte et que nous citons d'autant plus volontiers, tous les contemporains le proclament, tous leshistoriens le répètent.

Et la majorité du Directoire, ainsi que là majorité du Conseil des Anciens, c'est-à-dire les^ principaux chefs du gouvernement de la France avaient dû compter eux-mêmes sur Bonaparte pour sauver le pays.

Dans une conversation à Morfontaine avec Joseph Bonaparte, Miot de Mélito avait été avisé de ce retour d'Eg-ypte : « Il m'apprit qu'on avait trouvé les moyens de faire passer au général im avis sur la situation de la France, et même un ordre de revenir, qu'on avait fait signer au Directoire, avec d'autres papiers, sans qu'il s'en doutât... Je ne pouvais répondre à cette confidence que par des vœux pour le succès. Je regardais en ce moment le retour de Bonaparte comme l'événement le plus heureux pour ma patrie. Lui seul me paraissait en état de la sauver. »

Plus loin Miot donne une autre version du même fait : « Ce fut Merlin, membre du Directoire, qui, le 30 prairial An VII, avait proposé de rappeler Bonaparte, alors en Egypte. L'arrêté même avait été pris sur sa proposition, mais il n'avait pas été envoyé. Ce n'est qu'une ampliation de cet arrêté que la famille parvint à se procurer, et qu'elle fit passer en Egypte. »

Quoi qu'it en soit, nous avons vu que, le 16 octobre, Bonaparte était arrivé à Paris, rue de la Victoire, puisque c'est le nom que déjà la municipalité de Paris avait donné à la rue Ghantereine, qu'il habitait.

Vite Fopinion s'impatiente. « Comment! voilà quinze jours que le général est arrivé, et tout n'est pas encore fini? »

Est-ce que vraiment la France de la Révolution serait condamnée à reculer vers l'ancien régime, pour trouver un gouvernement, puisque le Directoire abdique? C'est ce que Lafayette a redouté lorsqu'il écrivait, le 2 octobre : « Il est impossible que l'état actuel des choses se pro-

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longe; et ceux qui parlent de ménag-ements et de délais me paraissent être en démence. Si on perd du temps, les institutions nouvelles, de plus en plus méconnues et haïes, achèveront de se dissoudre et feront place au plus honteux retour de l'ancien régime. »

Mais, ainsi appelé par la France entière, ainsi réclamé par les événements eux-mêmes, Bonaparte a-t-il aussitôt cédé à cette poussée unanime? Pas même. « 11 se tient en arrière de la scène politique, » constate M, Eugène Pierre.

Dans son Histoire des Assemblées politiques M. Eugène Pierre trouve même que Bonaparte se ménage beaucoup et que sa réserve ressemble à de l'affectation : « Rentré à Paris, Bonaparte eut soin de ménager son prestige; il se tint en arrière de la scène politique, dans cette ombre qui grandit un acteur et le désigne au public commente personnage chargé du dénouement. Il ne se donna à aucun parti, afin que tous les partis se donnassent à lui (1); il parla peu du gouvernement et affecta de se montrer uniquement soucieux de la gloire des armes, afin de n'éveiller aucune jalousie dans le monde parlementaire sur lequel il voulait conquérir le pouvoir. Sieyès était assez connaisseur en hommes pour se défier de l'ambition du général qui avait su quitter la France et y rentrer avec tant d'à-propos; mais il voyait la nation poursuivre Bonaparte de ses espérances, et il ne croyait pas possible d'accomplir le grand changement qu'il

(1) Le 49 brumaire, Bonaparte disait, au Conseil des Anciens : « Les dilîorentes factions sont venues sonner à ma porte ; je ne les ai point écoutées, parce que je ne suis d'aucune coterie. »

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méditait, sans le patronage du vainqueur de l'Italie et de l'Eg-ypte. Il comptait, d'ailleurs, ne donner à son allié que la seconde place dans sa Constitution, et^ surmontant ses répug^nances, il ouvrit des négociations avec Bonaparte, par l'intermédiaire de Talleyrand. « Vous voulez du pouvoir, — dit Talleyrand à Bonaparte, — et Sieyès veut une nouvelle Constitution? Unissezvous pour détruire ce qui est, puisque ce qui est est un obstacle pour tous deux ».

Bonaparte est Je moins pressé de tous. Comme après Vendémiaire, comme après Fructidor, comme après sa campagne d'Italie, se déroberat-il encore à l'appel du pays? Son neveu le prince Napoléon, dans l'éloquente réfutation de M. Taine, s'explique en ces termes sur ce point: (( Comme en Vendémiaire, il délibère. Là encore, l'alternative est terrible. Il faut, pour le salut d'un peuple, jeter bas une machine légale, — faussée, il est vrai, déjà pourrie, mais encore debout. Il faut sortir de la légalité, une légalité viciée par trois Coups d'Etat. Il faut périr avec ce létiche de Constitution, ou le renverser pour vivre. Les hommes les plus considérables, ceux qui comptent par leur patriotisme et leurs talents, et qui ne sont pas encore proscrits, deux Directeurs, une partie du Conseil des Cinq-Cents, la majorité des Anciens, ■appellent, implorent, supplient le général d'agir. L'armée entière et le peuple entier sont avec lui. . . »

Jusqu'à Bourrienne qui, dans ses 3Iémoires tardifs, rédigés après la trahison, est obligé d'avouer ceci : « On peut dire que ce fut tout le monde en France qui abrégea pour Bonaparte le chemin qui le conduisit au pouvoir. »

Devons-nous indéfiniment continuer la série de ces témoignages?... Non. Nous avons raconté la journée du 18 Brumaire, où trois Directeurs sur cinq s'en sont remis au Conseil des Anciens qui a constitutionnellement transporté à Saint- Cloud le lieu de réunion du Corps Législatif et donné au général Bonaparte le commandement en chef des troupes de Paris. Celui-ci a été ainsi obligé d'entrer personnellement en scène.

Il a débuté par un vif exorde, certes ! S'adressant aux Inspecteurs du Conseil des Anciens : (( Qu'avez-vous fait, — s'est-il écrié, — qu'avezvous fait de cette France que je vous ai laissée si florissante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre. Je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers. Je vous ai laissé les millions de l'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu'avez-vou& fait de cent mille Français que je connaissais,, tous mes compagnons de gloire? ils sont morts! Cet état de choses ne peut durer; avant trois ans, il nous mènerait au despotisme. Mais nous voulons la République, la République assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique. Avec une bonne administration, tous les individus oublieront les factions dont on les fît membres, pour leur permettre d'être Français. Il est temps enfîn que l'on -rende, aux défenseurs de la patrie, la confiance à laquelle ils ont tant de droits. A entendre quelques factieux, bientôt nous serions tous des ennemis de la République, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage ! Nous ne voulons pas de gens plus patriotes.

que les braves qui ont été mutilés au service de la patrie (1). »

Aux troupes de Paris, dont il a pris alors le commandement, Bonaparte a tenu ce petit discours : « Soldats! Le Conseil des Anciens m'a remis le commandement de la ville et de l'armée; je Fai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre, et qui sont toutes en faveur du peuple. La République est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait fin à tant de maux; vous l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je remplis; vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté et • la confiance que j'ai toujours vues en vous. La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. Vive la République! »

En achevant ces paroles, Bonaparte a ordonné aux quarante-huit adjudants de faire battre la générale, et de proclamer le décret dans tout

(1) Ce ton révèle l'état des esprits. On n'avait rien à cacher. C'était l'opinion publique qui commandait et Bonaparte exécutait. « Le Directoire était discrédité, la France, lasse de cette dictature de l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup xle Brumaire, Augereau, Bernadette ou Moreau l'eussent essayé. Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et valeureux : Lannes, Murât, Berthier, Marmont, puis des légistes, inclinant la jurisprudence devant la force, comme Cambacérès ; des pécheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères, Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui; Lucien surtout, qui était membre des Cinq-Cents. Le complot s'organisa sans grandes précautions. Tout le monde en était, ou à peu près. » Edmond Lepelletier, dans le Radical, Mars 1894.

Paris. Il est monté à cheval, s'est rendu au Conseil des Anciens : « La République périssait, vous l'avez su; et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre! je les arrêterai, aidé des généraux Berthier, Lefebvre et de tous nos compagnons d'armes. Qu'on ne cherche pas, dans le passé, des exemples qui pourraient retarder votre marche! Rien dans l'histoire ne ressemble à la fin du xvm® siècle; rien, dans la fin du xvni® siècle, ne ressemble au moment actuel. Votre sagôsse a rendu ce décret; nos bras sauront Texécuter. Nous voulons une République fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale. Nous l'aurons; je le jure, je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d^ armes. »

C'est là qu'il a su que le Conseil des Cinq- Cents, réuni à l'Orangerie, s'opposait à toute modification de la Constitution de l'An III. Alors il a dit : « Hier, j'étais tranquille à Paris, lorsque vous m'avez appelé pour me notifier le^ décret de translation et me charger de l'exécuter. Aussitôt j'ai rassemblé mes camarades et j'ai volé à votre secours....» Si j'avais voulu usurper l'autorité suprême, je n'aurais pas eu besoin de recevoir du Sénat cette autorité. Plus d'une fois, et dans des circonstances extrêmement favorables, j'ai été appelé par le vœu de la nation, par le vœu de mes camarades, par le vœu de ces soldats qu'on a tant maltraités

depuis qu'ils ne sont plus sous mes ordres

Le Conseil des Anciens est investi d'un grand pouvoir; mais il est encore animé d'une plus grande sagesse. Ne consultez qu'elle Pré-

venez les déchirements : évitons de perdre ces deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liherté et V égalité. »

Quelqu'un interrompant pour invoquer la Constitution de l'An III... « La Constitution de l'An III, — a repris Bonaparte, — vous l'avez violée au 18 fructidor, quand le gouvernement a attenté à Tindépendance du Corps Législatif; vous l'avez violée au 30 prairial, quand le Corps Législatif a attenté à l'indépendance du gouvernement; vous Favez violée au 22 floréal, quand, par un décret sacrilège, le gouvernement et le Corps législatif ont attenté à la souveraineté du peuple, en cassant les élections faites par lui. La Constitution violée, il faut un nouveau pacte, de nouvelles garanties... Nous fonderons, malgré vous, la liberté et la République. Aussitôt que les dangers qui m'ont fait conférer des pouvoirs extraordinaires seront passés, j'abdiquerai ces pouvoirs. »

— (( Et quels sont ces dangers?... Que Bonaparte s'explique! » criaient quelques-uns.

« S'il faut s'expliquer tout à fait, — riposte Bonaparte, — s'il faut nommer les hommes, je les nommerai. Je dirai que les Directeurs Barras et Moulins m'ont proposé eux-mêmes de renverser le gouvernement. Je n'ai compté que sur le Conseil des Anciens; je n'ai point compté sur le Conseil des Cinq-Cents, oii se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre la Convention, les échafauds, les comités

révolutionnaires Je vais m'y rendre. Et, si

quelque orateur payé par l'étranger parlait de me mettre ho?'s la loi, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même. S'il parlait de

me mettre hors la lois j'en appelle à vous, mes braves compagnons d'armes: à vous, mes braves soldats, que j'ai menés tant de fois à la victoire; à vous, braves défenseurs de la République, avec lesquels j'ai partagé tant de périls pour affermir la liberté et l'égalité : je m'en remettrai, mes vrais amis, à votre courage et à ma fortune. »

Au Conseil des Cinq-Cents, oii Bonaparte s'était ensuite rendu, la résistance avait été organisée, nous l'avons dit. Et nous avons raconté le dénouement qui se produisit, alors, le 19 Brumaire, à la séance de l'après-midi.

Yers 9 heures du soir, la séance de nuit commença. Lucien reprit le fauteuil et demanda la formation d'une Commission de neuf membres chargée de proposer les moyens d'améliorer la situation de la République. Cette Commission ayant été aussitôt élue, son rapporteur, Boulay de la Meurthe, proposa le décret dont voici quelques articles :

(( Art. 1®^. Il n'y a plus de Directoire. Ne sont plus membres de la représentation nationale, pour les excès et attentats auxquels se sont constamment portés le plus grand nombre d'entre eux, notamment dans la séance de ce matin, les individus ci-après nommés (suivent soixante-deux noms). — Art. 2. Le Corps Législatif crée provisoirement une Commission consulaire executive, composée des citoyens Sieyès, Roger-Ducos et Bonaparte, général; ils porteront le nom de Consuls de la Républigue française. — Art. 3. Cette Commission est investie de la plénitude du pouvoir directorial, et spécialement chargée d'organiser l'ordre

dans toutes les parties de l'administration, de rétablir la tranquillité intérieure et de procurer une paix honorable et solide. — Art. 5. Le Corps Législatif s'ajourne au i^^ ventôse prochain; il se réunira de plein droit, à cette époque, dans son palais. »

Les autres articles disposaient que chaque Conseil, avant de se séparer, nommerait une Commission de ving-t-cinq membres chargée de statuer, — avec la proposition formelle et nécessaire de la Commission consulaire executive^, — sur tous les objets urgents de police, de lég-islation et de fmances, et de préparer les chang-ements à apporter aux dispositions organiques dont Fexpérience fait sentir les vices et les inconvénients, lesdits changements ne pouvant avoir pour but' que de consolider, garantir et consacrer inviolablement la souveraineté du peuple français, la République une et indivisible, la liberté, Fégalité, la sûreté et la propriété. La Commission des Cinq-Cents exercera Tinitiative; la Commission des Anciens l'approbation. Les deux Commissions étaient, en outre, chargées de préparer un Code civil.

Ces résolutions furent unanimement adoptées après les discours de quelques orateurs.

« A minuit, — rapporte Lucien, — je dus suspendre la séance en attendant la décision des iVnciens. A une heure, un message des Anciens nous annonce l'adoption de notre projet. Sur la motion du général Frége ville, on arrête que les trois Consuls seront appelés dans le sein des Conseils, pour y prêter serment. On procède, en les attendant, au scrutin des vingt-cinq députés qui doivent composer la

Commission législative. A deux heures, le tambour battant aux champs annonce l'arrivée des trois Consuls. Ils se placent debout en face du bureau. » Et ils prêtent serment, au cri de : Yive la République!

Voici comment, d'après Lucien Bonaparte, se termina cette journée du 19 Brumaire :

(( Nous entrâmes dans Paris. Sieyès et moi, ainsi que le général Gardanne, nous étions dans le carrosse de Bonaparte. Roger-Ducos nous avait précédés. Paris était illuminé. La nouvelle de la défaite des jacobins avait été reçue avec des transports de joie par toutes les classes, non-seulement dans la ville, mais dans les faubourgs. En nous séparant, Bonaparte nous dit : — « A demain ! Nous avons détruit. Il nous faut maintenant reconstruire, et reconstruire solidement. »

Le lendemain, les trois Consuls s'établirent au Luxembourg. Les directeurs Gohier et Moulins Favaient quitté la veille, et Barras était à sa terre de Grosbois.

Napoléon a voulu juger lui-même l'acte^ auquel il avait participé en Brumaire; et voici ce qu'il en pensait à Sainte-Hélène :

(( Jamais plus grande révolution ne causa moins d'embarras, tant elle était désirée. Aussi se trouva-t-elle couverte des applaudissements universels. Pour mon propre compte, toute ma part dans le complot d'exécution se borna à réunir, à une heure fixée, la foule de mes visiteurs, et à marcher à leur tête pour saisir la puissance. Ce fut du seuil de ma porte, du haut de mon perron, et sans qu'ils en eussent été prévenus d'avance, que je les conduisis à cette

conquête. Ce fut ^u milieu de leur brillant cortège, de leur vive allégresse, de leur ardeur unanime, que je me présentai à la barre des Anciens pour les remercier de la dictature dont ils m'investissaient. On a discuté métaphysiquement, et l'on discutera longte|pps encore si nous ne violâmes pas les lois, si nous ne fûmes pas criminels. Mais ce sont autant d'abstractions bonnes tout au plus pour les livres et les tribunes, et qui doivent disparaître devant rimpérieuse nécessité; autant vaudrait accuser de dégât le marin qui coupe ses mâts pour ne pas sombrer. Le fait est que la patrie, sans nous, était perdue, et que nous la sauvâmes. Aussi les auteurs, les grands acteurs de ce mémorable Coup d'Etat, au lieu de dénégations et de justifications, doivent-ils, à l'exemple de ce Romain, se contenter de répondre avec fierté à leurs accusateurs : a Nous protestons que nous avons sauvé notre pays, venez avec nous en rendre grâces aux dieux. »

Et Napoléon ajoutait : — « Certes, tous ceux qui dans le temps faisaient partie du tourbillon politique ont pu d'autant moins se récrier avec justice, que tous convenaient qu'un changement était indispensable, que tous le voulaient, et que chacun cherchait à F opérer de son côté. Je fis le mien à l'aide des modérés; la fin subite de l'anarchie, le retour immédiat de l'ordre, de l'union, de la force, de la gloire, furent ses résultats. Ceux à^s, jacobins ou ceux des immoraux auraient-ils été supérieurs? Il est permis de croire que non. »

En revanche, un des principaux historiens de l'aristocratie républicaine moderne, M. Jules

Barni, qui approuve le Coup d'Etat de Fructidor, flétrit celui de Brumaire. Voici pourquoi : « Bonaparte feint d'oublier la différence qui sépare le 18 Fructidor du 18 Brumaire; le premier destiné à sauver la République (1) réellement menacée par les partisans de l'ancien régime, le second n'ayant d'autre but que la domination d'un seul homme. » Donc, d'après. M. Barni, la fin justifie les moyens. L'acte est le même, le but diffère; cela suffit. Si l'on fait un Coup d'Etat pour sauver la République de M. Barni, c'est bien. Si l'on fait un Coup d'Etat pour donner à la France le g-ouvernement qu'elle veut, c'est mal (2).

Qu'est-ce que la France voulait? Voulait-elle

(J) Est-ce le coup d'Etat de Thermidor qui a sauvé la République en jetant à l'échafaud Robespierre et St-Just f Est-ce le coup d'Etat de Fructidor qui a sauvé la République en jetant à la guillotine sèche tant de députés et de journalistes ? La vérité, c'est que « chaque parti abattu croyait que sa chute entraînerait celle ^e la République... » Déjà Camille Desmoulins avait écrit à Lucile : « Nous pouvons nous rendre ce témoignage que nous périssons les derniers des républicains. » Quelques mois plus tard, Robespierre poussait le même cri : « La République ! elle est perdue. Les brigands triomphent ! » I^n prairial An III, on dira que la République disparaît avec les derniers Montagnards. Dans son livre intitulé Esprit de la Révolution française, M. Edme Champion relate ces naturelles illusions des vaincus.

(2) Dans sa réplique à M. Taine, le prince Napoléon écrit : « Le gouvernement conspirait contre lui-même, des pactes étaient conclus avec la Royauté, la réaction menaçante en face du jacobinisme réveillé. Le 18 brumaire, Bonaparte délivra la France de la conspiration royaliste et de la terreur jacobine, en sortant d'une légalité faussée par trois coups d'Etat. »

Citons aussi cette appréciation de M. Legouvé : « C'est le Deux-Décembre qui a incriminé le Dix-huit Brumaire. Par une sorte de réversibilité rétroactive, le sang versé par le second coup d'Etat a rejailli sur le premier, qui n'en a pas versé. »

la République telle que M. Barni la conçoit? Ou voulait-elle la République de Napoléon? Là est le droit.

Tout le monde s'empresse de collaborer à l'œuvre. L'acte constitutionnel du 13 décembre 1799, 22 frimaire An YIII, fut délibéré par les commissions législatives (1). Ces commissions se composaient de cinquante membres des Anciens et des Cinq-Cents. Leur mission fut de délibérer avec le général Bonaparte. « Quelques-uns de ces membres, — dit la mordante ironie de M"^^ de Staël, — qui avaient, la veille, sauté par la fenêtre pour échapper aux baïonnettes, traitaient sérieusement les questions abstraites des lois nouvelles, comme si on avait pu supposer encore que leur autorité serait respectée. Ce sang-froid aurait été beau, s'il eût été joint à de l'énergie. »

Malgré ce persiflage, M*"® de Staël elle-même eût bien voulu collaborer à l'œuvre du Premier Consul; car, ainsi que le dit M. Edouard Goumy dans la France du Cente?iaire : « S'il avait été possible de concevoir quelques doutes sur la légitimité du Coup d'Etat de Brumaire avant qu'il fût accompli, il fut difficile d'en garder après. Jamais peut-être révolution ne rencontra

(1) « La Constitution du 22 frimaire An VIII fut soumise à un plébiscite et obtint 3.011.007 voix. Le nombre des opposants ne fut que de 1.562. » Eug. Pierre. Traité de droit parlementaire.

« La Constitution de l'An VIII n'édictait plus de déclaration de droits ni de garanties. ^) Ed. Bonnal, Manuel et son temps, 1877. — Ce fut un tort, car les lois constitutionnelles ont surtout pour objet de placer au-dessus du caprice du pouvoir exécutif ou des Assemblées les droits de Thomme et du citoyen. Mais c'est précisément ce que les constituants de notre troisième République ont oublié en 1875.

un tel concours d'adhésions et l'appui d'une aussi universelle complicité. Comment en eût-il été autrement? La France démocratique tout entière, militaire et civile, se trouvait, tout d'un coup, portée au comble de ses vœux. Ces vœux pouvaient se résumer en une formule bien simple : l'ordre, sans l'ancien régime. Le lendemain de Brumaire, la France était aussi sûre d'avoir retrouvé l'un que d'être à jamais délivrée de l'autre. »

Dans ses Méviioires, le feu duc de Broglie juge ces événements en des termes que nous avons déjà cités et dont voici la conclusion : « Le remède, ce fut le 18 Brumaire. »

Lisez aussi la suite, lorsque le même historien apprécie les quatre années de République consulaire qui ouvrirent le siècle : « Le 18 Brumaire fut une délivrance; et les quatre années qui le suivirent furent une série de triomphes, au dehors sur les ennemis, au dedans sur les principes de désordre et d'anarchie. Ces quatre années sont les meilleures, la plus noble partie de l'histoire de France. » Et M. Guizot, en reproduisant ces lignes, se sent obligé de les ratifier; car le Concordat, qui rétablit la paix religieuse, le Code Napoléon, qui rétablit la paix civile, le traité d'Amiens, qui rétablit la paix des armes, toutes les institutions enfin de la France moderne datent de cette République-là.

C'était le despotisme, dira-t-on? Voici ce que l'historien anglais Seeley répond : « Depuis 1793, c'était le despotisme d'une dictature militaire, justifié au début par le danger imminent que faisait courir au pays l'invasion d'une coalition, et pesant principalement sur l'armée dont

trois chefs, Houcliard, Gustine et BeauharnaiSy étaient morts sur i'édiafaud. Juste avant Brumaire, le danger imminent de 1793 avait reparu; car, après une longue série de victoires, la République venait de subir des revers. En 1799, la France était pour la seconde fois menacée d'invasion. Ce fut alors que le sceptre de fer, forg-é au foyer de la Révolution, tomba aux mains de Bonaparte, w

Bonaparte n'inventa rien, si ce n'est démettre un peu d'ordre dans la France issue de la Révolution, et de rassurer enfin le crédit national, de sorte que Talleyrand, interrogé plus tard sur l'orig-ine justement suspecte de ses grandes richesses, répondait à l'Empereur : « Sire, j'ai acheté de la rente le 17 Brumaire, et je l'ai revendue le 19. »

M"^^ de Staël, si haineuse envers le général Bonaparte, dit dans ses Co7isidérations sur la Révolution : « La majorité des honnêtes g-ens souhaitait que le général Bonaparte eût l'avantage. » M. Mignet écrit dans son Histoii^e de la Révolution française : « Le 18 Brumaire eut une popularité immense. » Tous les historiens sérieux en conviennent. L'illustre Lafayette lui-même écrivait, de son château de Lagrange, le 1^^ Prairial An X, ceci : « Le 18 Brumaire sauva la France. »

En 184S, le prince Louis-Napoléon pouvait répondre à Lamartine : a Le Consulat a sauvé la République et l'avenir de la Révolution d'une ruine complète. Et ce fait, tous les républicains consciencieux, tels que Carnot, Thibaudeau, Cormenin, Carrel, Font reconnu. Dire le contraire, c/est nier l'évidence. » Et, vers la même

époque, un député libéral, Camille Paganel, publiant à Bruxelles un livre sur Najjoléon, posait cette question : « Devant Toulon, en 1793, si la balle d'un soldat anglais eût frappé à mort un jeune officier d'artillerie, Corse ignoré, au teint pâle, au front méditatif, au regard d'aigle, que serait-il advenu des destinées humaines? Comment eût marché le génie de la Révolution française? L'Europe lui eût-elle dit : Recule? Eût-il dit à l'Europe : A genoux?... Nulle limite aux conjectures. »

Enfin M. Taine lui-même, qui a tenté de déboulonner la colonne napoléonienne, a dû écrire sur cette époque : c( Le corps social est dissous. Pour ses millions d'atomes désagrégés, il ne reste plus un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination stable. Impossible à la France civile de se reconstruire elle-même ; cela lui est aussi impossible que de bâtir Notre-Dame de Paris ou Saint-Pierre de Rome avec la boue des rues et la poussière des chemins. )> Cependant on reconstruira.

Mais le despotisme? Mais la dictature? s'écrient les apologistes de la Terreur et les inventeurs des premiers Coups d'Etat. Prionsles de relire ce qu'un des leurs, M. A. Peyrat, a écrit pour excuser le Comité de salut public : « La violence causa de grandes douleurs, mais la dictature assura le succès. Avant tout, il fallait que la Révolution triomphât de tous ses ennemis, intérieurs et extérieurs. En eût-elle triomphé si, aux moyens indignes par lesquels elle fut attaquée, il eût tout simplement opposé les procédés doux et lents de la légalité ordinaire? »

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Le Comité de salut public est ainsi justifié par un historien qui regrette la chute do Robespierre et qui le dit : « Ceux qui approuvent le 9 Thermidor n'ont pas le droit de blâmer le 18 Brumaire, car le 9 Thermidor a produit le 18 Brumaire, comme la cause produit l'effet. »

Renversa-t-on la Constitution de l'An III, déjà foulée aux pieds le 18 fructidor, le 22 floréal, le 30 prairial? Mais Boulay de la Meurthe répond : « De cette Constitution tant de fois impunément violée il n'existe plus depuis longtemps que le cadavre et l'ombre. »

Malgré ses appréhensions à l'égard de tout ce qui est vraiment démocratique et sa haine anglaise contre Napoléon, Sir Thomas Erskine May, dans son Histoire de la Démocratie en Eu7^ope,, est obligé de dire : « Ennemis des royalistes et des partis de désordre, les nouveaux propriétaires du sol saluèrent avec joie un gouvernement basé sur les principes de la Révolution et soutenu par l'armée... Supérieur à tous les partis et indépendant de chacun d'eux, Bonaparte n'eut d'autre but que d'enrôler au service de l'Etat les hommes les meilleurs. »

Son premier ministre de la guerre fut Carnot. Son premier ministre de l'intérieur fut le savant Laplace, son collègue de Tlnstitut, qui tint d'abord ce portefeuille, jusqu'au 24 frimaire An YIII, date de la promulgation de la Constitution de l'An YIII, et qui présida au plébiscite du 22 frimaire An YIII (13 décembre 1799) oîj trois millions de citoyens votants ratifièrent, selon la formule de la Convention nationale, un régime que quinze cents seulement repoussaient. « L'usage des plébiscites était établi

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depuis 1793; Bonaparte n'avait garde d'y déroger, )) constate M. Eugène Pierre, qui, tout en qualifiant de césarien (1) l'usage des plébiscites, a été obligé de constater que c'est la Convention nationale qui a ouvert l'ère des plébiscites en France.

Bonaparte est ainsi nommé premier Consul par la volonté nationale directement consultée. Mais les pouvoirs qui lui sont octroyés paraissent au peuple lui-même trop précaires^ (( Depuis quelque temps, — dit M. Tliiers, — on se demandait si on ne donnerait pas un grand témoignage de gratitude nationale à l'homme qui, en deux années et demie, avait tiré la France du chaos et T avait réconciliée avec TEurope, avec elle-même, et déjà presque complètement organisée. Ce sentiment de reconnaissance était universel et mérité. » Le Tribunal et le Sénat proposent donc de proroger les pouvoirs du premier Consul.

Fidèle à la doctrine de la Révolution, Bonaparte ne veut rien recevoir que du peuple. « Le suffrage du peuple, dit-il dans son message du 19 floréal An X, m'a investi de la suprême magistrature; je ne me croirais pas assuré de sa confiance si Tacte qui m'y retiendrait n'était pas sanctionné par son suffrage. »

Le peuple est alors consulté, conformément à l'arrêté consulaire du 10 mai 1802, ainsi conçu : « Les Consuls de la République, considérant que la résolution du premier Consul est un hommage rendu à la souveraineté du peuple,

(1) Appeler « césafiens » les plébiscites, c'est ignorer que, au contraire, les plébiscites à Rome datent de la République et disparurent sous les Césars.

etc., arrêtent : Le peuple français sera consulté sur cette question : Napoléon Bonaparte sera-t-il Consul à vie? »

Le peuple se prononce par plus de 3 millions et demi de suffrages affirmatifs. Et le premier Consul, constant dans ses principes, heureux de voir qu'il est toujours en parfaite harmonie avec le peuple, répond à la députation du Sénat : « Le peuple français veut que ma vie tout entière lui soit consacrée, j'obéis à sa volonté. » Tel est le langage de ce tyran.

Entre le plébiscite de l'An VIII et ce plébiscite de l'An X, il s'est fondé de grands édifices que nous exposerons plus loin. Ici, nous n'exposons que LES ORIGINES sur lesquelles, dans sa Chartreuse de Parme, Stendhal nous montre bien l'opinion des contemporains de l'époque : ce Ascanio del Dongo avait huit ans, raconte-t-il, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte que tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit le mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan. Ce moment est unique dans l'histoire. Figurez-vous tout un peuple amoureux fou! Peu de jours après. Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à dire; Fivresse des Milanais fut au comble De retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la Révolution à l'intérieur, comme il l'avait sauvée à Marengo contre les étrangers. » Oui, — Stendhal dit bien, — Bonaparte sauvait la Révolution française.

En attendant que les antidémocrates, en favorisant l'invasion de 1814, trouvent leur revanche, et que la contre-révolution l'emporte

sur Napoléon, « le peuple immense » va librement vers son élu à qui Victor Hug'O dira bientôt, clans ses strophes :

Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom. Et qui flotte, ébloui, du jeune Bonaparte Au vieux Napoléon !

LES ORIGINES DU PREMIER EMPIRE : LE PLÉBISCITE DE l'AN XII.

Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte. Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, Et du Premier Consul déjà, par maint endçoit, Le front de l'Empereur brisait le masque étroit.

Etait-ce un chaiigement?... Et qu'est-ce qu'un Empereur? Renverse-t-on la République?

Dans son livre sur Rome, Michelet dit de nos précurseuFs romains : « L'établissement de l'Empire était une révolution populaire exécutée par la main d'un tribun. L'Empereur était un tribun élu pour protéger le peuple, w

C'est ce que Portails rappelle dans l'exposé de& motifs du sénatus-consulte de l'An XII : « Le titre d'Empereur a été indiqué par la voix publique et adopté pour le projet de sénatusconsulte. Ce titre n'est pas plus étranger aux Républiques qu'aux monarchies; il ne s'est jamais lié à des idées de pouvoir absolu dans le prince, ni à des idées de servage dans les citoyens. Ainsi l'ancienne Rome avait ses Empereurs. Le titre d'Empereur est donné au chef du corps germanique qui est une République de rois. »

iOO LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON

Sollicité par le Sénat comme par la nation. Napoléon répond : « Le peuple français n'a rien à ajouter aux honneurs et à la gloire dont il m'a environné; mais le devoir le plus sacré pour moi, comme le plus cher à mon cœur, est d'assurer à ses enfants les avantages qu'ils ont acquis par cette Révolution qui lui a tant coûté. »

Napoléon ajoute : « Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas, mon esprit ne serait plus avec ma postérité le jour oii elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de la grande nation. »

Dans son message au Sénat, Napoléon dit encore : « Nous avons été constamment guidés par cette grande vérité : que la souveraineté réside dans le peuple français, en ce sens que tout, tout sans exception, doit être fait pour son intérêt, pour son bonheur et pour sa gloire. »

Présenté au peuple et ratifié par trois millions et demi de suffrages contre deux mille cinq cents voix hostiles, le sénatus-consulte du 28 floréal An XII (18 mai 1804) est ainsi promulgué : « Napoléon, par la grâce de Dieu et />ar les Constitutions de la République, Empereur des Français, à tous présents et à venir, salut : Art. P^ Le gouvernement de la République EST CONFIÉ A UN Empereur... )) Et Ics républicaius les plus sages continuent à servir la République ainsi transformée.

Et, sur les pièces de monnaie, on lit cet exergue : république française, napoléon empe-

REUR. Car l'Empire est-il autre chose qu'une République démocratique, l'hérédité inscrite sur le papier par ses Constitutions n'étant ellemême qu'une désignation toujours révocable par la nation souveraine?

Le Premier Consul de la République française devient ainsi FEmpereur de la République française (1).

L'Empereur!... Oui, certes, nous examinerons les guerres de ce temps et les principes de cette époque. Mais, si nous y relevons des abus et des fautes, pourquoi le cœur des masses était-il là? Pourquoi, en haut et en bas de l'échelle sociale, (sauf dans quelques coteries d'aristocrates), la France fut-elle avec son Empereur?

(( Le droit est le souverain du monde », avait dit Mirabeau. Le droit de la France était bien de choisir directement elle-même son gouvernement et son élu, n'est-ce pas? C'est le droit proclamé par notre grande Révolution française; c'est ce qui sacre et consacre les origines. La prétendue « souveraineté de la raison » de certains doctrinaires peut-elle se dire supérieure à la souveraineté de tous? En politique, elle ne favorise que les escamotages parlementaires, au profit de quelques meneurs.

(1) Beethoven venait de terminer sa Symphonie héroïque, qu'il avait composée en pensant au général Bonaparte et qu'il comptait lui dédier, lorsqu'un de ses amis vint lui annoncer que Bonaparte s'était fait nommer Empereur. — « C'est donc un ambitieux comme les autres! » s'écria le grand artiste. Il conserva son titre à la Symphonie héroïque, mais il. y introduisit la Marche funèbre sur la mort d'un héros qui forme son adagio actuel. Quant à la sublime Marche triomphale qu'elle contenait, elle servit plus tard de final à la Symphonie en ut dièze mineur.

En théorie, en philosophie, en httérature, en physique, en chimie, assurément tel savant est supérieur à un peuple. Mais, pour choisir le gouvernement national et le chef de TEtat, la souveraineté revient à tous les citoyens ég-alement. Au lieu de se battre, on se compte. Là est le droit.

Issu du plébiscite, acclamé directement par le peuple constituant, Napoléon remettait donc en honneur le principe plébiscitaire issu de la Révolution française et que les Coups d'Etat parlementaires avaient tenté d'étouffer. Il avait pour lui « le cœur des masses )> reconnaissantes et fidèles.

Un des plus illustres adversaires de l'Empire, Edg-ar Quinet, le confesse : « Une autre chose servit à conserver jusqu'au bout à Napoléon le cœur des masses : il ne connut pas la distinction impie de la bourgeoisie et du peuple. Jamais ridée ne lui vint de partager le pays en riches et en pauvres, de se donner aux uns, de se défier des autres. Appliquant à la société son principe de tactique, il fît de tous les enfants de la France une seule masse, la grande nation, la grande armée, qui respirait, il est vrai, sous la mitraille, mais qui n'avait qu'un foyer, un drapeau, une âme. Y avait-il un pays légal et un pays illégal, des bourgeois et des prolétaires, à Marengo, à Austerlitz, à léna? Non; il y avait des hommes qui tous ensemble ont conquis, pour eux et pour leurs descendants, le droit de cité. »

« Je n'épouse aucun parti que celui de la masse », disait Napoléon. Et son neveu, qui fut Empereur aussi, insiste sur ce point : « Le

système napoléonien consiste à faire marcher la civilisation sans discorde et sans excès, à donner l'élan aux idées, tout en développant les intérêts matériels, à discipliner les masses (t) ».

Et c'est ce qui engendre la pacification féconde, comme Augustin Thierry, dans ses Récits mérovingiens, tient à le constater, lui aussi : « Tel fut son grand principe, F esprit et le but de sa politique. Consul temporaire, Consul à vie, Empereur, il porte ce détachement absolu de tout esprit de parti dans les phases successives de sa glorieuse destinée; c'est le point fixe de son caractère, la règle dont il ne dévia jamais au milieu des égarements de la puissance. »

« La France avait fait comme Jean-Bon- Saint- André. Elle avait accepté l'Empire; elle n'avait pas renié la Révolution. » C'est M. Edme Champion, dans son Esprit de la Révolution française, qui le reconnaît. Et le grand orateur libéral, le général Foy, a pu dire : « Avec Napoléon, on ne connaissait ni les vexations des subalternes, ni l'intolérance des castes, ni l'intolérable domination des partis. La loi était forte, souvent dure, mais égale pour tous ».

On organisait la Révolution. La plupart des républicains le crurent si bien, qu'ils se rallièrent au Premier Consul, même quand il fut

(1) Dans ses Idées napoléoniennes, Napoléon III cite cet exemple entre mille : « Un jour que l'Empereur Napoléon I" visitait le Prytanée de Saint-Gyr, il fut choqué de la différence qui existait dans l'habillemenl des élèves. Les uns avaient un costume recherché ; les vêtements des autres^ étaient en lambeaux. L'Empereur déclara qu'il ne voulait pas de distinction parmi les élèves ; que l'égalité devait être le premier élément de l'éducation ; et il lit donner à tous 1& même uniforme. »

élu Empereur. Sieyès devint président du Sénat de l'Empire, de même que François de Neufchâteau. Treilhard, Roger-Ducos, Garât, Barthélémy, Dubois-Dubays, Cabanis, etc., furent sénateurs de l'Empire. Boulay de la Meurthe, Quinette, Lanjuinais, Boissy d'Angias, Daunou, Gohier, Letourneur, Lamarque, Chazal, Lebrun, Régnier, Grégoire, Garnier, Fouché, Français, Berlier, Tallien, Fréron, M.-J. Ghénier, Thibaudeau, Real, Albitte, etc., etc., sollicitèrent ou obtinrent des fonctions de l'Empire.

En somme, — c'est M. Edouard Goumy, dans la France du Centenaire, qui nous donne cette statistique, — ce des 361 conventionnels régicides, 49 étaient morts de mort violente avant le 18 Brumaire; mais 121 devaient prendre place parmi les hauts fonctionnaires impériaux et fournir à Bonaparte deux ministres, quatre sénateurs, douze législateurs ou tribuns, deux Conseillers d'Etat, sept Conseillers de Cassation, dix Conseillers d'appel, dix préfets. » Un de ces conventionnels nommés Préfets de FEmpire était Jean-Baptiste Cavaignac (1).

Faut-il citer d'autres exemples de ce ralliement unanime de tous les républicains démo-

(1) Un de ces conventionnels, Jean-Baptiste Cavaignac de Lalande, qui avait épousé Mlle de Gorancez, dame d'atours de Caroline Bonaparte, — fut sous-préfet et préfet de l'Empire. L'Empereur l'avait créé baron. Sur la recommandation de la reine Caroline, Murât le prit à Naples, pendant sa royauté, comme Conseiller d'Etat et le créa comte. Garnof l'avait présenté à l'Empereur, pendant les Cent-Jours, pour une préfecture, avec cette recommandation : « Recommandé pour une préfecture de second ordre » ; on le nomma dans la Somme. Il eut deux fils, Godefroy Cavaignac, qui mourut en 1845^ et le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif de la seconde République, dont le fils est actuellement député de la Sarthe.

crates à la République de Napoléon? M. Arthur Lévy, dans son livre, si nourri de faits, intitulé Naj^oléon intime et auquel nous empruntons tant de souvenirs, abonde en ce sens. Il publie les noms, les adhésions, les serments, les hommages.

Parmi les répubhcains qui auraient été, pa'raît-il, persécutés, on cite Marie-Joseph Ghénier, lequel cependant, malgré ses écrits contre l'Empereur, fut inspecteur général de l'Université impériale; Napoléon lui paya ses dettes et lui fît une pension. Charles Nodier ne dédaigna pas de porter la livrée impériale, en acceptant la place de gouverneur général de Flllyrie. Mentionnons encore, à côté d'eux, M. Dufresne qui, malgré ses attaches connues avec les Bourbons, fut le premier ministre des finances de Bonaparte.

Lisez surtout, dans ce Napoléon intime de M. Arthur Lévy, l'histoire de Bernadotte!

Quant à Gohier, qui fut un des deux Directeurs que Moreau s'était chargé de tenir sous clés au Palais du Luxembourg en Brumaire, voici ce que, malgré sa rancune personnelle, il expose lui-même dans ses Mémoires : « Environ deux ans après le 18 Brumaire, Joséphine me fît sortir de ma retraite et nommer Consul

général de France en Hollande J'ai fait,

ainsi que je le devais, tout ce que mon zèle me permettait pour faire respecter le gouvernement de Napoléon. »

Et Carnot, le grand Carnot? Il vota contre l'Empire en 1804. Mais l'historien Lanfrey, parlant plus tard des Mémoires sur 6'«r/^o^ publiés par son fîls Hippolyte Carnot, lance à ce dernier,

qui fut ministre de la République en 1848, ce reproche rétrospectif : « La manière dont M. Hippolyte Carnot présente et apprécie le 18 Brumaire est une nouvelle preuve des incompatibilités qui existent, selon nous, entre les sentiments du fils et les devoirs de Fliistorien. Il n'est pas douteux pour nous que M. Hippolyte Carnot ne réprouve très sincèrement et très énerg-iquement le 18 Brumaire, bien qu'on ne s'en aperçoive guère en lisant son livre. Comment serait-il à l'aise pour le flétrir lorsqu'il a à raconter la part que ,son père a prise au gouvernement qui s'établit à la suite de ce Coup d'Etat? Comment blâmerait-il le premier Consul^, sans blâmer son père qui en fut le ministre? ».

En critiquant ainsi M. Hippolyte Carnot, fds du grand Carnot et père du Président de la troisième République, M. Lanfrey néglige, d'ailleurs, au sujet du premier Carnot, certains détails qui appartiennent à l'histoire et qui montrent à quel point nos pères de la Révolution, les fondateurs de la République en France, ont pu compter sur l'Empereur.

Après avoir été le premier ministre de la guerre du Consulat malgré les objections des principaux collaborateurs du Coup d'Etat, Carnot, en 1809, se trouva endetté. « Il m'adressa, dit Meneval, par l'intermédiaire d'un M. CoUignon, son parent, une lettre pour demander à l'Empereur le prêt d'une somme dont il avait besoin pour arranger ses affaires ». Même demande fut faite par l'entremise du ministre de la guerre, ainsi que le prouvent les extraits de la réponse suivante adressée au ministre de la guerre par l'Empereur et datée de Schœnbrunn,

17 juin 1809 : (( Je réponds à votre lettre relative au sieur Carnot, et la connaissance qu'il vous a donnée de l'état fâcheux de ses affaires... Il aura toujours des droits à ma reconnaissance et à mon intérêt... Je ne ferai point de difficulté de remployer selon son désir. Enfin, faites-moi connaître la nature de son embarras et ce qu'il faudrait faire pour l'en tirer entièrement. — Napoléon. »

Et l'Empereur poussa la délicatesse au point de faire payer à Carnot l'arriéré de ses appointements de général, ce qui produisit une somme supérieure à ses besoins. De plus, Carnot reçut une pension de dix mille francs, comme ancien ministre.

Il convient de dire^ à Thonneur de Carnot, que sa reconnaissance ne se démentit jamais. En 1814, à Anvers, sa conduite fut admirable. Nous le retrouvons, en 1813, comte et dernier ministre de l'intérieur de Napoléon, de même qu'il fut le dernier défenseur de l'Empire, alors que seul il proposa de rallier l'armée derrière la Loire (1).

(1) Extrait du compte rendu officiel de la séance du 24 novembre 1888, à la Chambre des députés :

« M. Cuneo d'Ornano... Vous avez parlé des conquêtes de la République, de ses principes et de ses victoires ; mais ne savez-vous plus qu'un homme sortit de la Révolution, un général de la République (exclamations ironiques à gauche)... qui promena derrière ses aigles les principes de la Révolution dans toutes les capitales de l'Europe ?...

M. Lafont (Seine). Et qui assassina la République !

M. Cuneo cVOrnano. Et tous les républicains marchèrent avec lui dans sa gloire, entendez-vous bien? Oui, les savants les plus célèbres, les diplomates les plus avisés, tous marchèrent derrière cet homme qui s'appelait Napoléon et qui incarna la Révolution française.. .

M, Lucien de la Perrière. Et ils devinrent ses ministres, à commencer par Carnot lui-même !

Et, tandis qu'il recherchait ainsi les hommes de la Révolution, Bonaparte oubliait-il ses propres origines? S'était-il grisé de ce titre impérial? Voici comment il en parlait, en 1814, à l'île d'Elbe : a Les souverains qui, après m'avoir envoyé respectueusement des ambassades solennelles; qui, après avoir mis dans mon lit une fdle de leur race, après m'avoir appelé leur frère, m'ont ensuite appelé usurpateur, se sont craché à la figure en voulant cracher sur moi... Qu'est-ce, au surplus, que le nom d'Empereur? Un mot comme un autre. Si je n'avais d'autres titres que celui là pour me présenter devant la postérité, elle me rirait au nez. Mes institutions, mes victoires, voilà mes véritables titres de gloire. Qu'on m'appelle Corse, usurpateur, etc., peu m'importe!... »

Lucien Bonaparte s'explique dans le même sens : « Si mon frère put changer si facilement qu'il le fît sa glorieuse et invincible épée répu-

M. Cuneo d'Ornano... Et, devant l'Europe féodale, il représenta victorieusement, pendant quinze années, ceci : la Révolution. Et Victor Hugo a proclamé que, lorsque le grand vainqueur succomba, ce fut la contre-révolution qui triompha dans les plaines attristées de Waterloo. (Très bien ! à droite).

Et vous protestiez tout à l'heure contre ce titre de comte de l'Empire que Carnot avait accepté au jour des revers?.

A nos yeux, c'est là ce qui complète sa gloire. Carnot, qui n'avait pas pris part aux joies des périodes triomphales, vint de lui-même auprès de l'Empereur, au jour de l'invasion.. Carnot était resté à l'écart des Tuileries pendant les heures, prospères; mais, au jour des désastres, il ne fit pas attendre son adhésion, il n'attendit pas qu'on la sollicitât, il tint à mettre set poitrine à côté de celle de l'Empereur, devant l'ennemi. (Très bien! à droite).

On le nomma comte de l'Empire. Il accepta l'honneur comme le péril, parce qu'il avait pour principe, et moi je l'en honore, de placer sa patrie au-dessus de tout, quand l'invasion heurtait la frontière. » — Journal Officiel du 25 nov. 1888.

blicaine en sceptre souverain, c'est que l'on dût croire et l'on crut, en effet, qu'il ne pourrait point et que surtout il ne voudrait point s'écarter des idées vraiment libérales manifestées par le premier Consul. Non, la couronne décernée au général Bonaparte, et qui alors constitua une véritable légitimité, ne fut point le signe de l'esclavage auquel avait voulu se soumettre un peuple, régénéré au cri de liberté de la Révolution de 1789. Elle fut, au contraire, une révélation de la puissance de ce peuple, puisqu'elle émanait de sa volonté souveraine. »

Tel était le vrai tempérament de Napoléon P^ Les erreurs et les fautes du gouvernement impérial, nous les apprécierons; mais les événements ont dominé le grand liomme. Et c'est Louis Blanc qui ajoute : « Il ne fut pas donné à Napoléon lui-même d'être Empereur à sa manière. » Et c'est, à Sainte-Hélène, Napoléon encore qui conclut : « Je n'ai point usurpé la couronne, je l'ai relevée dans le ruisseau; le peuple Fa mise sur ma tête : qu'on respecte ses actes! »

La liberté politique manqua? Comme elle avait manqué avant Napoléon. Dans son dis cours d'Ajaccio, le neveu de Bonaparte, le prince Napoléon, pouvait plus tard constater au moins ceci : (( La liberté a fait défaut à TEmpire pendant dix ans, mais les principes démocratiques ont été sauvés; ils nous sont acquis aujourd'iiui; le triomphe en était douteux et contesté par les récents excès mêmes de notre Révolution et par l'opposition de l'Europe soumise encore à l'ancien régime. Ces principes, ce sont ceux de nos codes : l'irrévocabilité de la vente des

bieiîs nationaux, la tolérance relig-ieuse^ l'égalité devant la loi, la destruction du régime féodal, la souveraineté du peuple. Et ces principes, Napoléon les a tellement enracinés que, malgré nos malheurs, nos défaites, malgré les étrangers et la dynastie qu'ils nous ont imposée, ils sont restés debout. N'est-ce donc rien? Nous n'avons pas eu la liberté politique, mais tout ce qui la rend possible a été préparé, et l'édifice était vraiment prêt pour le couronnement de 1815 )>.

Et, lorsque, en 1814, Lafayette reprochait à Napoléon d'avoir fait trop forte la part du pouvoir exécutif dans la Constitution de l'An YIII, Napoléon s'en excusait : « Vous savez que Sieyès n'avait mis partout que des ombres? Ombre de pouvoir législatif, ombre de pouvoir judiciaire, ombre de gouvernement. Il fallait bien de la substance quelque part... Ma foi! je l'ai mise là. »

Malgré tout, la coalition obstinée des monarchies féodales de l'Europe triomphe de l'Empereur français, à la fin d'une série de guerres que l'Angleterre a provoquées et soudoyées, depuis Toulon en 1793 jusqu'à Waterloo en 1813(1).

Oui, tandis que certains historiens français rendent Napoléon P^' responsable de ces vingt années de guerres continentales, un adversaire de Napoléon, un exilé, Ledru-Rollin en 1851

(1) M. Babaiul-Laribière, dans son Histoire de l'Asi,emblée nationale de 1848, rapporte que (c rAngieterre, pour fomenter une coalition impie contre la Révolution française, avait réalisé et (lépens('^ plusieurs milliards. » San^ cesse renouvelée pendant vini^l-ili",i\ années, cette coalition coûta certes à rAngieterre plusieurs milliards : ce qui représentait, à l'époque, un ciiitfre inouï.

déclarait plus impartialement ceci : « Toutes les

grandes guerres que nous avons eu à subir, (( parce que nous voulions être libres et maîtres c( chez nous, c'est à l'Angleterre que nous les « devons. Elle les a toutes fomentées, servies « et payées. Et c'est à elle que revient le compte « des torrents de sang répandus sur les champs (( de bataille, et des lourdes charges qui, depuis (( ce temps, ont épuisé tous les peuples de « l'Europe . »

Rien de plus vrai. L'Angleterre soudoie aussi en France la trahison intérieure; elle tient fîna- Tement à sa disposition Talleyrand et Fouché. Ne pouvant être vaincu sur les champs de bataille, Napoléon succombe à la trahison.

Voici 1814 : Napoléon est interné à l'île d'Elbe.

Il en reviendra.

Mais les origines de son gouvernement étaient-elles dans l'usurpation? Sa légitimité démocratique, respectueuse des principes constituants de notre grande Révolution, était-elle contestable?

Et, si le roi Louis XYIII, — à qui la France appartenait, on le sait, en toute propriété, — a pu voir en Bonaparte un « usurpateur ,«, quel est le démocrate, quel est le républicain, quel est le patriote français qui peut encore se refuser à dire que, comme l'avouera en 1840 M. de Rémusat au nom même du g-ouvernement de Louis-Philippe, « Napoléon fut le souverain légitime de notre pays? w

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