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LES ORIGINES DE LA PREMIERE RESTAURATION ! LES GUERRES

DE LA RÉVOLUTION ET DE l'eMPIRE ;

l'invasion DE 1814.

« Banquier de la guerre civile », Pitt avait été aussi le banquier de la guerre étrangère. C'était l'Angleterre qui avait suscité et tenu à sa solde, — depuis Toulon d'où Bonaparte l'avait chassée, — les sept coalitions que l'Europe avait successivement formées contre la France* de la Révolution et de l'Empire. Cette série de guerres avait été, en somme, (( une guerre unique. » Les souverains des monarchies anciennes avaient voulu, en écrasant la France, écraser la Révolution ; ils réussissaient en 1814 Mais Napoléon, pendant vingt ans, les avait tenus à la porte et s'était même donné la satisfaction d'aller leur répondre dans leurs capitales.

Comme ces guerres de la Révolution et de l'Empire ont finalement amené l'invasion de 1814, origine de la Restauration monarchique, jugeons-en brièvement ici les causes. Et d'abord est-ce à Napoléon P^' que nous devons l'invasion de 1814 et nos échecs?

Quand Bonaparte avait commencé vraiment à commander, c'était au siège de Toulon. Il

avait à reconquérir, sur l'invasion qui venait d'y faire son entrée, cetle importante forteresse française. Depuis cette époque, l'Angleterre avait-elle laissé librement se développer la Révolution et l'Empire? Avait-elle permis la paix? Non.

Les éloquents débats de Pitt. Fox, Burke, Shéridan, ont éclairé ce duel de Taristocratique Angleterre contre la France démocratique. L'expédition de Quiberon (1), les complots de Georges Cadoudal (2), Tassassinat de l'Empereur de Russie Paul P^ (3), le bombardement

(1) « Le rôle des Anglais en cette sanglante aventure fut sévèrement jugé, même en Angleterre. Pitt voulut s'excuser en disant que le sang anglais n'avait pas coulé. — « Oui, répondit Shéridan, le sang anglais n'a pas coulé, msais l'honneur anglais a coulé par tous les pores. » Quant à la patrie française, c'était son plus précieux sang qui avait inondé ce rivage, de part et d'autre. Quelques mois plus tard, quand, préparant son expédition d'Irlande, Hoche demandera à f'amiral Villaret-Joyeuse ce que sont devenus^ant de vaillants officiers de marine qui avaient servi sous les Suffren et sous les d'Estaing, l'amiral pourra répondre : « Perdus pour la France ! Morts à Quiberon. » — Ernest Guneo d'Ornano, capitaine d'Etat-major. Hoche, sa vie, sa correspondance, 1892. (Librairie Dumaine Baudouin.)

(2) « Les conspirateurs étaient sûrs de trouver un appui à l'étranger. Le cabinet anglais applaudissait à ces complots. Bien plus, il soudoyait des assassins ! C'est avec de fargent anglais que Georges Cadoudal, réfugié dans le Morbihan, avait pu organiser le complot de la machine infernale et diriger des bandes de brigands pour piller les diligences. » Roger Peyre, Napoléon /" et son temps.

« Dans une séance de la Chambre des lords, le duc de Bedford avoua, — ce que l'histoire prouve aujourd'hui incontestablement, — que c'était aux conspirateurs, aux cabinets étrangers, et surtout au ministère anglais qu'il fallait attribuer le régime de la Terreur. » A. Peyrat.

(3) Relire la lettre si amicale que le czar Paul P^ venait d'écrire en septembre 1800, au premier consul Bonaparte ! La voici : « Citoyen Premier Consul, je ne vous écris point pour entrer en discussion sur les droits de l'homme et du citoyen; chaque pays se gouverne comme il l'entend. Par-

de Copenhag^ue sans déclaration de guerre, avaient montré comment le gouvernement anglais s'y prenait pour tenir la Constitution anglaise à l'abri des idées de notre grande Révolution. Le gouvernement ang-lais (sinon r Angleterre car Fox et d'autres avaient su résister au courant), voulait, devait rompre avec la France (1). L'Angleterre officielle rompit et

tout où je vois, à la tête d'un pays, un homme qui sait gouverner et se battre, mon cœur se'porte vers lui. Je vous écris pour vous faire connaître le mécontentement que j'ai contre l'Angleterre, qui viole tous les droits des nations et qui n'est jamais guidée que par son égoïsme et son intérêt. Je veux m'unir avec vous pour mettre un terme aux injustices de ce gouvernement. » Paul le^,

(1) L'historien anglais Alison, qui est le principal historien de ce temps, nous dit pourquoi l'Angleterre voulait la guerre :

«... Les motifs donnés par notre gouvernement n'étaient pas les seuls qui le déterminassent à faire fa guerre. Il y avait, en Angleterre même, un danger qu'il redoutait bien plus que les conquêtes des républicains. Il ne craignait pas que l'étranger vînt s'emparer de notre pays ; ce qu"il craignait, c'était une révolution intérieure ; et il sentait que cette révolution était imminente s'il ne se hâtait de rompre avec la France.... L'esprit public était excité; les passions démocratiques commençaient à s'agiter ; le désir du pouvoir, sous le nom de réforme, s'était répandu parmi les classes moyennes, et les institutions de notre pays étaient menacées d'un choc aussi violent que celui qui venait de bouleverser la monarchie en France. Le seul moyen qu'on eût d'éviter ce malheur était d'engager le pays dans une guerre étrangère. »

Un membre du gouvernement, Jenkinson, depuis lord Liverpool (mort en 1828) disait à la Chambre des Communes, parlant de ceux qui attaquaient le système anglais : <■(. Ce parti ne peut sagiter et causer quelque trouble qu'en temps de paix. Il devra rester calme en temps de guerre. Toute communication avec la France devra cesser car elle sera un acte de haute trahison, puni par les lois. »

Burke se brouilla avec Fox, plutôt que de demeurer impartial envers la France. « Burke n'était que l'organe de l'immense majorité de ses concitoyens, prêts à tous les saciillces pour défendre la Constitution anglaise. C'était le digne prélude d"une guerre soutenue pendant vingt ans avec la dernière vigueur. », — François de Bourgoing. Hist. diplom. de l'Europe pendmii la Révolution française.

prit, de gré ou de force, l'Europe à sa solde, de Copenhag-ue à Lisbonne.

Un instant peut-être notre grande Révolution eût pu faire définitivement la paix avec l'Ang-leterre, avec l'Europe. Dans son Histoire du droit de guerre et de paix, M. Marc Dufraisse écrit : « La Révolution fit la guerre parcequ'elle fut réduite à la nécessité de se défendre. » C'est vrai. Il ajoute : « La Révolution fut contrainte par la nécessité à prendre Finitiative de la guerre. Cette nécessité vient de l'Europe; et l'Europe doit en rester responsable devant riiistoire. w C'est vrai encore; et c'est encore plus vrai pour Napoléon (1). Mais il est vrai

(1) Dès sa nomination aux fonctions de Premier Consul de la République, Bonaparte écrivait au roi d'Angleterre, Georges III, ceci : « La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde, doit-elle être éternelle? n'est-il donc aucun moyen de s'entendre? Gomment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur, le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins, comme la première des gloires? Ges sentiments ne peuvent pas être étrangers à Votre Majesté, qui gouverne une nation libre, et dans le seul but de la rendre heureuse. Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification générale, par une démarche prompte toute de confiance et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour d(?guiser la dépendance des Etats faibles, ne décèlent dans les Etats forts que le désir mutuel de se tromper. La France et l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder l'épuisement; mais j'ose le dire, le sort de toutes les nations .civilisées est attaché à une guerre qui embrase le monde entier. » Bonaparte. Il écrivit à l'Empereur d'Allemagne François II : « De retour en Europe après dix-huit mois d'absence, je retrouve la guerre allumée entre la Rcpubhque française et Votre Majesté. La nation française m'appelle à occuper la première magistrature. Etranger à tout sentiment de vaine gloire, le premier de mes vœux est d'ar-

aussi que, un moment, la Révolution s'était vue en position de faire avec l'Angleterre et TEurope une paix durable.

En l'An Ifl cela s'était décidé par l'orientation de notre politique extérieure. Longtemps le gouvernement de la République avait délibéré sur la question de savoir si la France nouvelle ferait des conquêtes, ou se renfermerait dans son vieux territoire : on avait repris F éternel débat de « nos frontières naturelles. » Au Rbin! Au Rliin! Et c'était Boissy d'Anglas qui, en janvier 1793, avait tranché le débat, dans son Rapport : « Les dangers auxquels nous venons d'échapper, le désir d'en rendre le retour impossible, nous obligent à couvrir nos frontières par leurs limites naturelles. De grands fleuves, de hautes montagnes et l'Océan pourront seuls nous garantir de tout envahissement. » Soit! mais c'était la guerre jusqu'en 1813.

En effet, « les conquêtes de la Convention, — écrit M. Alfred Rambaud dans la Revue bleue du 16 septembre 1893, — ont amené logiquement celles du Directoire, et celui-ci léguait à Napoléon une France qui avait pour annexes la Hollande, la Suisse, la Ligurie, des amis à venger en Italie, des clients à soutenir en Allemagne. D dut se croire obligé à défendre cet héritage de gloire, à la fois contre l'Angleterre et contre l'Europe continentale. C'est cela qui nous appa-

rèter reffusion du sang qui va couler. Tout fait prévoir que dans la. campagne prochaine, des armées nombreuses et habilement dirigées tripleront le nombre des victimes que la reprise des hostilités a déjà faites. Le caractère connu de Votre Majesté ne me laisse aucun doute sur le vœu de son cœur. Si ce vœu est seul écouté, j'entrevois la possibilité de concilier les intérêts des deux nations, etc. » Bonaparte.

raît aujourd'hui comme l'impossible? Le prodigieux est qu'il soit presque parvenu à réaliser et à fixer cette impossibilité. »

Cependant, après Mareng-o et Hohenlinden, Bonaparte avait imposé à rAutriche la paix de Lunéville (1), en février 1801, donnant pour limites à la France le Rhin et FAdige; puis obtenu de FAngleterre la paix d'Amiens en mars 1802 obligeant les Anglais à rendre nos colonies, l'Egypte et Malte. Eh bien! était-ce Napoléon qui avait rompu cette paix d'Amiens, ou qui avait refusé de l'exécuter?

L'Angleterre avait refusé d'évacuer l'Egypte et Malte. Et, le 18 février 1803, Bonaparte ayant dit à lord Withworth : « J'aimerais mieux vous voir en possession des hauteurs de Montmartre que de l'île de Malte; voulez-vous la paix ou la guerre? » lord Withwortli avait demandé aussitôt ses passe-ports. Et, même avant de notifier la rupture, l'Angietïîrre avait lancé sur nous ses escadres et capturé plus de 1,200 bâtiments français (2)!

L'historien anglais Seeley n'hésite pas à

(1) Le traité de Lunéville, en nous rattachant à la fois Anvers et Milan, provoquait à la fois l'Angleterre et l'Autriche, 'qui entraîneraient la Russie et la Prusse. Il fallait abandonner Anvers ou Milan! — « Le vainqueur de Marengo aurait-il pu, sans compromettre sa popularité et sa fortune, sans soulever contre lui les clameurs de la Franco entière, signer à Lunéville l'abandon de cette Italie ciue son épée avait deux fois conquise? Il est permis d'en douter. Et ce doute l'absout de presque tous les torts tant reprochés à son ambition. » A. Lefebvre, Revue des Deux Mondes, avril 1838.

(2) Il faut consulter, d'une part, les débats du parlement anglais ; d'autre part, le rapport sur les pièces relatives au traité d'Amiens et à sa rupture, rapport fait au Tribunal par M. Daru, organe d'une Commission spéciale, (.et exposé des démêlés des deux puissances aurait été vraiment digne d'une assemblée libre. La question est complètement débattue;

signaler ce début qui avait ainsi précipité l'Europe et la France dans l'engTenage des guerres successives : « Nous remarquons un fait de première importance, c'est que la guerre contre l'Angleterre commença dès 1803, quoique la paix n'eût été signée que l'année précédente, et qu'elle éclata avec les marques d'une irritation violente de la part de Bonaparte, tandis que la guerre contre les puissances du Continent subit encore un délai de deux années, et que ce fut, selon toute apparence, une guerre imposée non par Bonaparte, mais par les puissances continentales elles-mêmes. Il ne fit prendre à ses armées la direction de l'Allemagne que quand il fut convaincu de l'impossibilité d'envahir TAngleterre, et alors même il ne marcha contre ces nouveaux adversaires que pour repousser une invasion imminente. »

Plus loin, le même historien ajoute, sur la rupture de cette paix d'Amiens : « Napoléon comprit que l'Angleterre garderait probablement Malte. C'était trop pour lui de voir son entreprise favorite se terminer non seulement par un résultat nul, mais par l'abandon aux mains de l'ennemi d'une des plus fortes positions du monde. La rupture de la paix d'Amiens ne fut pas, autant qu'on le pense, le commencement

tout ce qui peut être dit en faveur de la France est dit d'une façon concluante. (Séance du 3 prairial. An XI.) Que penser maintenant des divagations de M. Marc Dufraisse, s'appuyant uniquement, pour critiquer l'Empereur, dans ?,on Histoire du droit de guerre et de paix, sur les Mémoires de Miot de Metito, qui furent rédigés par un Allemand ? — Voir à ce sujet Napoléon et ses détracteurs par le prince Napoléon : Toingine de ces Mémoii^es de Miot y est clairement indiquée. Et toute la base de M. Marc Dufraisse s'écroule, et ses critiques contre Napoléon I^r s'effondrent.

réfléchi d'une nouvelle ère pour Napoléon. Ce ne fut que la déclaration du renouvellement d'une guerre qui n'avait jamais cessé en réalité. »

En Angleterre, Pitt avait dû quitter le pouvoir, mais pas pour longtemps, car, — c'est M. Ledru-Rollin qui le constate dans son livre sur la Décadence de V Angleterre : — « les intrigues, les manœuvres, les insultes du gouvernement anglais ne furent pas interrompues. Et, Bonaparte ayant formé son armée de Boulogne tant pour répondre à toutes ces provocations que pour forcer l'Angleterre à rendre Tîle de Malte.-— qu'elle retenait et qu'elle a gardée depuis, malgré les traités, — on rappela aux affaires l'embaucheur des Gadoudal et 'des Puisaie, le ministre et le caissier de la contrerévolution depuis 1792. Pitt redevint premier ministre. Et le duel recommença plus terrible, plus acharné, jusqu'en 1815, année fatale du dénouement. Ainsi, en 1806, Pitt, avant de mounr, organise et lance une troisième coalition contre nous. »

On Fa vu, Pitt avait noué contre nous les trois premières coalitions. Après lui, l'Angleterre avait continué à organiser la quatrième COALITION, que Napoléon brisait sur les Prussiens à léna et sur les Russes à Eylau et à Friedland; la CINQUIÈME COALITION quc Napoléou , brisait sur les Autrichiens à Essling et à Wagram; la SIXIÈME COALITION qui avait obligé Napoléon à la poursuivre jusqu'au Kremlin de Moscou, mais qui, grâce à (( l'âpre hiver fondant en avalanches », avait ramené nos armées, par Lutzen, Bautzen, Leipzig, Hanau, Champaubert, Mont-

loirail, Montereau, jusque sous les murs do Paris !

Après chacune de ces batailles, Napoléon, qui défendait riiéritage de la Révolution, avait-il u, mieux que la Révolution elle-même, faire a paix définitive? Non (1).

Le professeur anglais Seeley, que nous avons déjà cité, commence par avouer ceci : « Lorsque Bonaparte commença son règne, la guerre contre l'xlngleterre durait, sans interruption, depuis 1793, et contre certaines puissances du Continent, presque sans interruption, depuis 1792; tandis que, dès qu'il fut le maître, et aussitôt que la conclusion de la paix fut possible,

(1) « Les ministres anglais sacrifièrent la malheureuse Autriche en 1805, uniquement pour échapper à l'invasion dont je les menaçais. Ils la sacrifièrent encore en 1809, seulement pour se mettre plus à l'aise sur la péninsule espagnole. Ils sacrifièrent la Prusse en 4806, dans l'espoir de recouvrer le Hanovre, etc. » Mémorial de Sainte-Hélène.

Hamilton raconte qu'arrivé à l'improviste à la fin d'un repas des autorités anglaises d'une ville manufacturière, il entendit avec stupéfaction ce toast : « A une bonne et sanglante guerre sur le continent ! » C'étaient des fabricants d'engins de destruction qui chômaient et s'appauvrissaient depuis la paix.

L'historien anglais Seele}^ s'explique sur cette reprise de la guerre générale : « Cinq années s'étaient écoulées sans que Napoléon entrât en campagne, lorsque commença la seconde période de sa carrière militaire. Il fait maintenant la guerre en souverain qui dispose de ressources illimitées. Pendant cinq années, de 1805 à ,1809, il prend régulièrement les armes, et c'est dans ces cinq campagnes qu'il fonde le grand Empire napoléonien. Par la première, il brise le système germanique et rattache à la France les petits Etats allemands : par la seconde, il accable la Prusse ; par la troisième, il oblige la Russie à entrer dans son alliance; par la quatrième, il soumet l'Espagne ; par la cinquième, il. abat l'Autriche. Alors survient une seconde pause ; pendant trois années l'épée de Napoléon reste dans le fourreau ; il cesse d'être soldat pour redevenir chef d'Etat. Remarquons qu'il marche au combat sans dessein arrêté de conquêtes, mais simplement pour se défendre contre la coalition. »

le Continent fut tranquille pendant plus de quatre années; et l'interminable lutte entre la France et l'Angleterre cessa pendant un an. Alors même que commença la période de ses conquêtes illimitées, à partir de 1805, Napoléon ne fut pas aussi incessamment en guerre que le nombre de ses batailles et de ses victoires pourrait le faire supposer. Il ne fit de campagne ni en 1810, ni en 1811 et, pendant ces deux années, la paix régna sur tout le Continent, sauf dans la péninsule espagnole. De fait, il ne fut pas le moins du monde plus agressif que la République de fructidor, et longtemps il le fut même beaucoup moins. Pendant le Consulat, il eut la renommée de grand pacificateur, d'ami de la civilisation, et fut considéré comme seul capable de guérir les haines enfantées par le jacobinisme. »

Le fils de Jérôme Bonaparte, le Prince Napoléon, répliquant en 1887 à M. Taine, résume cette politique extérieure en quelques lignes que voici : C( Si Napoléon P^ s'est trompé en cherchant, dans l'Autriche vaincue par ses armes et relevée par sa générosité, une alliée fidèle, s'il a cru consolider à jamais cette alliance en acceptant dans son lit cette fille d'Empereur pour laquelle on mendiait ses regards, n'était-ce point la meilleure preuve qu'il pût donner de son désir sincère 'd'établir la paix en Europe? Qui donc a voulu la guerre en 1812? Napoléon ou Alexandre? Lorsque la Russie achetait d'un employé infidèle les états de situation de l'armée française, lorsqu'elle poussait ses armements, lorsqu'elle rappelait son armée d'Orient, lorsqu'elle méconnaissait les conventions de Tilsitt

et d'Erfurtli, lorsque l'influence anglaise dominait ouvertement à Saint-Pétersbourg-, était-ce la paix que voulait Alexandre? Qu'on se reporte à la lettre que, de Vilna, le i*^*" juillet 1812, Napoléon écrivit à Alexandre! Jamais griefs n'ont été plus évidents, jamais déclaration n'a été plus nette, jamais le droit n'a été plus manifeste ».

Et, là encore, c'est rAiigleterre qui avait voulu la guerre, toujours l'Angleterre ! Le prince Napoléon continue : « Après les quatre coalitions, après la Prusse, après l'Espagne, après l'Autriche, la haine de l'Angleterre obtint de la Russie ce dernier effort. Il fallut encore combattre. Pourquoi, à Moscou, TEmpereur s'est-il attardé? Parce qu'il espérait signer la paix. Voilà donc cette gigantesque ambition, cette soif de la domination, cette passion sanguinaire? La paix, il l'offre, il la demande dès qu'il a vaincu. La paix en 1805, la paix en 1807, la paix en 1809, la paix en 1812, la paix en 1813, qui donc la désire sinon lui? Est-il abattu lorsqu'il offre la paix? Non ! c'est au lendemain de ses victoires, et toujours c'est la coalition qui refuse : tant que Napoléon reste debout, la Révolution n'est pas vaincue. A partir de Moscou, Napoléon n'est pour ainsi dire plus Empereur, il n'est plus que général d'armée. Il lutte pied à pied, victorieux partout où il se présente, vaincu partout où sont ses lieutenants (1). La trahison

(1) Les lieutenants étaient fatigues ! Dans une étude sur les Mémoires du général baron de Marbot, le vicomte de Vogue constate cette fatigue ; « Les pairs de Ghaiiemagne sont fourbus, usés parce qu'ils sont comblés. Nous les avions vus partir au matin, pleins de vigueur et de confiance, bûcherons joyeux qui' sortaient, la hache à la ceinture, pour

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le cerne; elle est dans son armée où ses alliés l'abandonnent au milieu du combat; elle est dans les villes où les bourboniens appellent l'étranger; elle est dans ses Conseils où les ministres d'hier s'apprêtent à le vendre. La lassitude envahit le cœur de ses généraux. Lui seul, portant en lui les destinées de la France, il lutte jusqu'au boni ! »

Jusqu'au bout ! Et Napoléon eût triomphé sans la trahison. Car Paris pouvait se défendre en 1814 (1) et, d'ailleurs, être ensuite délivré.

abattre la vieille forêt féodale sur tout le sol de l'Europe. Le soir est venu, la forêt est abattue ; les bûcherons rentrent au logis d'un pas traînant, enrichis, mais fatigués, courbés^ sous leurs fagots de bois mort, n'aspirant plus qu'au repos... » Lire aussi, dans la Revue hebdomadaire de juin 1894, les intéressants articles de M. Fernand Giraudeau sur « les mstruments de Napoléon. » Rien de plus éditiant et de plus, documente.

(1) Napoléon pr ne pouvait certes pas accepter les propositions de paix de Chatillon-sur-Seine, en admettant qu'elles fussent sincères. « Car jamais, — dit Louis Blanc dans l'introduction de son Histoire de Dix ans, — jamais ce soldat inévitable ne s'était montré si terrible. Les alliés écrasés à Champaubert, à Montmirail, à Montereau, à Craonne, c'était assez pour que Napoléon eût le droit de dire en parlant des. envahisseurs de la patrie : « Je suis plus près de Munich qu'ils ne le sont de Paris. » Mais dans cette ville dont les femmes, comme celles de Sparte, n'avaient pas vu depuis bien des siècles la fumée d'un camp ennemi, il j avait une bourgeoisie ardente à la paix ; il y avait des banquiers rêvant emprunts au bruit des victoires. Des industriels, des commerçants, tous ceux qui souffraient du duel à mort engagé entre Napoléon et l'Angleterre, tels furent les chefs véritables de la défection qui ouvrit aux étrangers les portes de Paris. »

Paris, en 1814, pouvait-il se défendre, ne fût-ce que deux jours de plus? — Oui, répond Louis Blanc avec des documents et des chiffres décisifs. Voici, sur ce point, la conclusion de cet historien : « Que la capitale eût été en état de soutenir , un long siège, rien de plus douteux, j'en conviens ; mais pour sauver la fortune de la France, que fallait-il ? Résister deux jours de plus; car, le soir de la bataille, l'ennemi, séparé de ses parcs, avait épuisé ses munitions, et l'Empereur appro-

A Fontainebleau, en effet, alors que Marmont livrait aux alliés le 6*^ corps d'armée, Napoléon avait encore autour de lui 25,000 hommes de sa garde, rien ne s'opposait à ce qu'il ralliât les 25,000 homnjes de l'armée de Lyon, les 18,000 hommes que le général Grenier ramenait d'Italie, les 15,000 du maréchal Suchet, les 40,000 du maréchal Soult, et reparût sur le champ de bataille à la tête de plus de 100,000 combattants. Il était maître de toutes les places fortes de France et d'Italie. Il aurait long-temps encore entretenu la guerre, et bien des chances de succès s'offraient aux calculs. « Mais, — ajoute le Mémorial de Sainte-Hélène, — ses ennemis déclaraient à l'Europe qu'il était le seul obstacle à la paix! Il n'hésita pas sur le sacrifice qui semblait lui être demandé dans l'intérêt de la France. Après avoir tout fait pendant vingt ans pour le bonheur et la gloire du peuple français, il se livra volontairement, et remit à la nation la couronne qu'il avait reçue d'elle. »

Napoléon s'était-il fait illusion sur ses forces? Les chiffres sont là. Et le génie du soldat de Champaubert n'était pas devenu inférieur àcelui du vainqueur d'Iéna. Un écrivain anglais, Robert Wilson, l'a constaté : « Si la trahison ne fût venue à leur secours, les alliés se trouvaient dans un cercle vicieux d'où il leur était

cliait. Malheureusement, et j'insiste sur ce point, la chute de Napoléon était préparée à Paris de longue main. Le peuple des faubourgs avait inutilement crié aux armes ; les hommes qui occupaient alors la scène politique . firent distribuer, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, des fusils sans cartouches, et sur celle de la Révolution, des cartouches sans fusils. ]\apoléon eut contre lui, en 1814, la bourgeoisie, qui pouvait tout, et pour lui la population des faubourgs, qui ne pouvait rien. Il tomba pour n'avoir pas voulu être le bras de la démocratie. »

impossible de se tirer. La trahison fut consommée au moment où les succès de Napoléon semblaient hors du pouvoir de Ir. fortune. Et le mouvement de Saint-Dizier (1), qui devait lui assurer l'Empire, lui fit perdre la couronne ! »

Oui, sans la trahison, le soldat de la Révolution française eût triomphé en 1814. Mais la haute-Banque et le royalisme attendaient à Paris les Prussiens libérateurs.' On les attendait à l'Opéra. Cette entrée des alliés dans Paris humilie et attriste l'historien patriote... Il faut lire ces récits de deuil dans le Mil

(1) Pozzo di Borgo disait aux généraux qui l'entouraient • « Le but de la guerre est Paris. Tant que vous livrerez des batailles, vous risquerez d'être battus, parce que Napoléon est plus fort que vous . . . C'est politiquement et non militairement qu'il faut chercher à finir la guerre. Et pour cela, dès qu'il se fera un jour quelconque entre les armées belligérantes, allez toucher du doigt Paris, et le colosse sera renversé. )) C'est à la suite de cet avis que, au lieu de se retourner vers Napoléon qui était sur leurs derrières, les alliés sachant qu'ils trouveraient l'appui des traîtres dans Paris marchèrent délibérément sur la capitale.

Dans son Histoire du X[X<' siècle, si passionnée, Michelet vieilli semble sans cesse craindre le succès de Napoléon pr. Pariant de ce mouvement hardi de Napoléon vers St-Dizier, Michelet se rassure en disant : « L'ennemi, si nombreux, n'};prit garde, s'avança toujours vers Paris, selon le très sage conseil de Pozzo di Borgo. »

Plifs tard il raconte que Napoléon pouvait et voulait de Fontainebleau attaquer les alliés dans Paris. Michelet s'écrie : « Heureusement, ses généraux se refusèrent à ce grand crime. »

M. Jules Barni a osé écrire que le succès de Napoléon contre l'Angleterre eût été « pour le monde, un malheur incalculable. » Certains Français faisaient alors, comme les émigrés, passer leurs haines politiques avant l'indépendance de leur pays.

Combien plus digne d'éloges le royaliste Berryer qui, dans un débat, osait s'écrier; « Je remercie la Convention d'avoir sauvé l'indépendance de la France ! »

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON i'Él

huit cent quatorze de M. Henri Houssaye (i) qui douloureusement s'écrie :

(( Ecoutez, paysans de France, errants autour de vos villages en ruines; écoutez, veuves, orphelines, mères vêtues de deuil; écoutez, vétérans, Maries-Louis es, g-ardes nationaux, écoutez, soldats mutilés, écoutez, soldats vaincus! Et vous, cadavres de la Rothière, de Craonne, d'Arcis-sur-Aube, de Fère- Champenoise, entendez, sous la terre trempée de sang- où vous a couchés la mitraille, entendez le chant triomphal de l'Opéra de Paris :

Vivent Giiilîaume Et ses guerriers vaillants!... »

— « Sire, vous êtes roi de France », s'écriait M. de Maisonfort annonçant alors à Louis XVIII, en Angleterre, l'entrée des alliés dans Paris. — (( Ai-je jamais cessé de l'être? » répondait tranquillement l'exilé.

Le Sénat de 1814 voulait c( élire » Louis XVIII qui, au contraire, repoussant les prétentions des Sénateurs et des députés, disait : ce Je reviens à la voix du pays; mais je reviens roi de France. » Et M. Guizot, rapportant ces réponses, approuve et ajoute : « Le Sénat

(1) « Dans ce récit, où nous avons vu avant tout la France, la grande blessée, nous n'avons pu ne pas tressaillir de pitié et de colère. Sans prendre parti pour l'Empire, nous nous sommes réjoui des victoires de l'Empereur et nous avons souffert de ses défaites. En 1814, Napoléon n'est plus le souverain. Il est le général ; il est le premier des soldats français. Nous nous sommes rallié à son drapeau en disant comme le vieux paysan de Godefroy Cavaignac : « Il ne s'agit plus de Bonaparte. Le sol est envahi. Allons nous battre. y> Henri Houssaye.

méconnaissait le droit monarchique, et pratiquait le droit républicain, en proclamant la monarchie. ))

Napoléon étant vaincu, la Révolution étaitelle vaincue?

Le droit démocratique, le droit de la nation, disparaissait devant le ce droit divin )), le « droit du Roi, )) comme ensuite il disparaîtra devant le (( droit des Assemblées », qui n'est pas plus un droit que celui du Roi. Le droit proclamé en politique par la Révolution et par l'Empire, c'est le droit du peuple, la Souveraineté nationale.

Mais la Révolution était vaincue? Le Sénat tenta d'en sauver le principe, ainsi que Ledru- Rollia l'indiquait dans son discours déjà cité de 1842 : « Le Sénat de 1814 décréta une Constitution et déclara, par l'article 29, qu'ello serait soumise aux suffrages du peuple français, qu'elle ne pourrait pas être acceptée si elle ne recevait pas le vœu du peuple, légalement exprimé d'après les Constitutions antérieures. Voilà la Constitution faite en 1814, par le Sénat,, au milieu des baïonnettes étrangères. »

Ce fut même l'Empereur Alexandre, le Czar de toutes les Russies, qui insista le plus pour que Louis XVIII acceptât les conditions du Sénat et reconnût le droit constituant du peuple français! Mais le monarque, vieilli dans l'exil, tenait à dater de la dix-neuvième année do son règne!

Et, seul pour maintenir le droit du peuple français, dont les Fouché et les Talleyrand se souciaient peu, et dont les sénateurs finirent aussi par faire commerce au profit de leurs

LV RÉPUBLIOLE DE NAPOLÉOX 129

propres privilèges, rEmpereur de Russie ne fut pas suivi en ce point : et ce fut « le droit du Roi » qui triompha (1).

Le Corps Législatif avait voté la déchéance de Napoléon, comme le Sénat. Dans son 3filhuit-Ccnt-Quatorze, M. Henri Houssaye rapporte cette douhle séance d'enregistrement.

Voici d'abord pour le Sénat : a II fallait que la déchéance de Napoléon et de sa famille fût solennellement déclarée. Le Sénat fut convoqué à cet effet par le gouvernement provisoire dans la soirée du 2 avril. Barthélémy présidait. Dès l'ouverture de la séance, Lambrecht émit une proposition de déchéance. Plusieurs sénateurs appuyèrent la motion, qui aussitôt mise aux voix fut adoptée sans discussion. On demanda seulement que l'acte de déchéance fût précédé de considérants. L'assemblée chargea Lambrecht de les rédiger et s'ajourna au lendemain midi, pour la lecture... Le lendemain, 3 avril, Lambrecht donna lecture des considérants. C'était un acte d'accusation : Napoléon avait violé son serment et attenté aux droits du peuple, etc., etc. Après une courte délibération, le décret de déchéance fut voté à l'unanimité. Dans ce Sénat qui pendant dix ans s'était, selon l'énergique expression de Taine,

(1) Voici en quels termes, dès le mois- de Janvier 1814, les journaux étrangers, VEvening Stanr, le Times, le Courier, l'Observateur allemand, etc, prédisaient le retour de Louis XVIII : « La restauration de la monarchie s'impose... Il n'y a pas à négocier. avec Bonaparte, successeur des Robespierre, des Marat- et autres bouchers. »

En parlant du Roi qui allait rentrer, un bel esprit dépeignait bien la situation dans cette formule ingénieuse : « Tout ira bien s'il vient chez nous : tout ira mal s"il vient chez lui. » Victor du Bled, Orateurs et tribuns.

(( prostitué clans FobéissaDce avec une servilité byzantine », pas un homme de bon sens ne songea à faire remarquer que, si le rapport 1 était la condamnation de Napoléon, c'était aussi j la condamnation du Sénat. Ces abus de pouvoir, ces attentats aux droits du peuple, ces violations de la Constitution, n'en était-il pas le complice, ce Sénat que Napoléon allait marquer d'un mot indélébile : a Un signe était un ordre pour le Sénat qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui. » Les contemporains jugeaient le Sénat de l'Empire comme l'a jugé la postérité. Talleyrand n'ignorait pas combien cette assemblée était décriée et méprisée. Pour donner plus d'autorité à la déchéance, il s'avisa de la faire prononcer aussi par le Corps Législatif, à qui ses tardives velléités d'indépendance, en décembre 1813, avaient concilié l'estime de la classe bourgeoise. »

Yoici maintenant la séance de ce Corps Législatif : « Une centaine de députés se trouvaient à Paris. Soixante-dix-neuf se réunirent le 3 avril sur l'invitation du gouvernement provisoire. Le Corps Législatif montra plus de dignité que le Sénat. Il lui était loisible de rappeler, dans son arrêté, les fautes et les abus de pouvoir de l'Empereur. Il se contenta de prononcer la déchéance avec le seul considérant que Napoléon avait violé le pacte constitutionnel. Encore le vice-Président, Henri de Montesquiou, s'abstint de signer le procèsverbal. Il avait refusé de prendre le fauteuil, en l'absence du duc de JVIassa, président, qui s'était rendu à Blois avec l'Impératrice. Le second vice-président, Félix Falcon, dirigea

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les débats ». Ainsi soixaiite-dix-iieuf. députés livraient la France!

Le Roi s'en tenait d'abord à cette déclaration de Saint-Ouen (2 mai) datée de la dix-neuvième année de son règne : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc,. Après avoir lu attentivement le plan de Constitution proposé par le Sénat dans la séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les bases en étaient bonnes, ma^'s qu'un grand nombre d'articles, portant l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ne peuvent devenir dans leur forme actuelle loi fondamentale de l'Etat »

Puis Sa Majesté daignant promettre de donner une Constitution, convoquait, à cet effet, le Sénat et le Corps Législatif.

Le 4 juin, le Corps Législatif et le Sénat, réunis au palais Bourbon, reçurent communication de la Charte royale.

Cette Constitution, contrairement aux précédentes, ne fut ni discutée, ni votée, ni soumise à l'acceptation de la nation. Son origine était l'octroi roval. On reculait au delà même des idées de 89 !

Son préambule contenait ces mots : ce Nous avons considéré que, bien que l'autorité tout entière résidât en France dans la personne du Roi, nos prédécesseurs n'avaient point hésité à en modifier l'exercice, suivant la différence des temps; que c'est ainsi que les communes ont dû leur affranchissement à Louis le Gros, la confirmation et l'extension de leurs droits à saint Louis et à Philippe le Bel; que l'ordre judiciaire a été établi et développé par les lois

de Louis XI, de Henri II et de Charles IX; enfin, que Louis XIV a réglé presque toutes les parties de l'adminislration publique par différentes ordonnances dont rien encore n'avait surpassé la sag-esse. •>

Plus loin, le préambule renfermait ce passage : (( Nous avons espéré qu'instruits par l'expérience, nos peuples seraient convaincus que l'autorité suprême peut seule donner aux institutions qu'elle établit la force, la permanence et la majesté dont elle est elle-même revêtue; qu'ainsi, lorsque la sagesse des rois s'accorde librement avec le vœu des peuples, une Charte constitutionnelle peut être de longue durée, mais que, quand la violence arrache des concessions à la faiblesse des gouvernements, la liberté publique n'est pas moins en danger

que le trône A ces causes, nous avons,

volontairement et par le libre exercice de notre volonté royale, accordé et accordons, fait concession et octroi à nos sujets, tant pour nous que pour nos successeurs, et à toujours, de la Charte constitutionnelle. »

« Presque aussitôt, — constate ironiquement l'historien allemand, M. de Rochau, dans son IIistoi?^e de la Restauration, — la charte fut jurée par les Pairs et par les députés présents. Aucun d'eux n'hésita à s'engager par serment, en son nom et au nom du peuple français, envers un pacte que la majorité des deux Chambres avait à peine eu le temps de parcourir ». Ajoutons cependant, — avec M. Ernest Daudet, Histoire de la Restauration, — que « des voix s'élevèrent à la Chambre des députés pour se plaindre de ce que le roi avait octroyé la Charte,

uu lieu de se résoudre à la recevoir toute faite des représentants de la nation ». Mais ce ne fut que le cri d'une minorité débordée par les événements.

Tandis que les Assemblées s'étaient ainsi conduites, quelques meneurs royalistes avaient organisé les manifestations de la rue, mais avec moins de succès.

On s'en était pris même à la colonne Yendôme!... De sorte que M. Henri Houssaye, dans son Mil-huit-cent-quatorze, nous rapporte notamment ceci : « Le vicomte Sosthène de la Rocbefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilsbommes pensèrent à jeter bas, aux pieds de Fennemi vainqueur, la statue du grand soldat d'Austerlitz. Les verres de vin et les pièces de cent sous suffirent à recruter des travailleurs de bonne volonté qui forcèrent la porte du piédestal, malgré Fopposition de quelques individus. Au faîte du monument, on frappait à coups de masse les tenons de la statue; sur la place, on tirait les cordes passées autour du cou et du torse. La figure pencha légèrement en avant; la statuette de la Victoire tomba de sa main. Nouvelles rasades, nouveaux efforts. Napoléon resta debout. Alors im misérable se hissa sur les épaules de la statue et

souffleta deux fois la face de bronze Il fallut

que les Russes vinssent rappeler Paris à la pudeur. Un bataillon du régiment Semenow, envoyé par le Gzar, fit évacuer la place Yendôme et s'y établit w.

On avait, d'ailleurs, fêté comme il convient la défection de Marmont, duc de Raguse, sans qui les alliés n'eussent pas eu Paris, et que

l'on traitait, ce jour là, en triomphateur. Hélas! (( le triomphe fut d'un jour; l'expiation dura plus de trente années. » Comme Marmont luimême le dit à une heure de douloureux emportement, il g-arda « du 1814 sur son uniforme ». Dans le peuple, dans l'armée, à la Cour, aucune injure, aucun outrage ne fut épargné au duc de Raguse. « Sous la première Restauration, on disait ragusade pour trahison, et l'on appelait la compagnie de gardes du corps que commandait Marmont : la compagnie de Judas (1). »

De Fontainebleau, où il avait abdiqué, — puisque Paris n'avait pas attendu son arrivée et puisque les (( représentants du pays » l'abandonnaient (2), — Napoléon était parti pour l'île

(1) H. Hoiissaye, Mil huit cent quatorze. M. Henri Hoiissaye ajoute : « En 1815, Napoléon llétrit comme traître son ancien compagnon d'armes et le radia de la liste des maréchaux. En 1830, le duc d'Angoulême dit du commandant malheureux de l'armée de Paris : « Il nous a trahi comme il a trahi l'autre ! » La clameur de la conscience publique poursuivit Marmont jusque dans l'exil. A Venise, quand le vieux maréchal, songeant à la France où il aurait voulu aller mourir, passait tristement sur la riva dei Schiavoni, les enfants du peuple le montraient au doigt et criaient : « Ecco colii^ga tradi Napoléon \ Voici celui qui a trahi Napoléon ! »

(2) « En 1814, les revers essuyés par nos armées amènent l'invasion de la France : Napoléon est forcé d'abdiquer. Ce n'est pas le peuple qui le renverse ; la guerre ne laissait pas d'excédent de population ; le paupérisme dans les masses était peu sensible ; aussi la chute de l'Empire ne parut-elle jamais suffisamment motivée aux yeux du peuple. Mais, si la misère se faisait médiocrement sentir en France à la multitude, il n'en était pas de même de la bourgeoisie industrieuse et commerçante que ruinait le blocus continental ; il n'en était pas de même des sénateurs et de tous les hauts personnages dont la guerre compromettait la position. » P. J. Proudhon, La Guerre et la Paix.

— Voir sur les adieux de Fontainebleau notamment et sur cette période : Marie-Louise et l'[nvasion de 1814, par M.-Imh(>rt fie Saint-Aman (1 .

d'Elbe, après avoir adressé à sa garde ces adieux : « Soldats, vous, mes vieux compagnons d'armes que j'ai toujours trouvés sur le chemin de l'honneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus longtemps au milieu de vous, mais il aurait fallu prolonger une lutte cruelle, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et je n'ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France. Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux. Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c'est pour la remplir que je consens à vivre : c'est de raconter à la postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je voudrais vous serrerions dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce drapeau qui vous représente... »

Alors, attirant à lui le général Petit, qui tenait en mains le drapeau de la vieille garde, il avait embrassé le drapeau et le général, au milieu des sanglots de tous ses soldats.

« Cette scène mémorable des adieux de Fontainebleau, — ajoute M. de Norvins, — eut quelque chose de déchirant par l'émotion qui, pour la première fois, attendrit devant ses compagnons d'armes le visage de Napoléon. Il pleurait; ils pleurèrent aussi. Cette douleur commune des premiers soldats et du premier capitaine de l'Europe fut sublime ».

L'Empereur étant ainsi parti pour l'île d'Elbe, il ne reste au roi de France qu'à gouverner sa France reconquise, et à la faire jouir de ces précieuses libertés que l'on préférait désormais à l'indépendance même de la patrie. La Charte anglaise dont le peuple français venait d'être

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doté va produire ses bienfaits, n'est-ce pas? Les parlementaires y comptaient, mais le peuple s'en doute peu encore.

Le 11 mai, une foule d'ouvriers se portait jusque sous les fenêtres des Tuileries, poussant des cris de Vive Fempereur! « Pour le moment, écrivait le duc de X... au comte d'Artois, la masse de la nation donne des regrets au gouvernement d'une régence, et l'armée est toute à Napoléon ». — « Les campagnes et une grande partie des villes sont en opposition avec les amis du roi » , écrivait au général Dupont le général Boudin. — ce Au moins la moitié du peuple, surtout dans les campagnes, écrivait à Beugnot un président de collège cantonal, est contraire au rétablissement des Bourbons et ne veut pas se détacher de Bonaparte. Il ne veut pas croire à la réalité et encore moins à la stabilité de cette révolution ». A Toulon, le 4 mai, on collait des aigles sur les fleurs de lys des affiches administratives. A Dole, le 9 juin., on apposait ce placard : a Vive le roi pour trois jours! vive Bonaparte pour toujours! » En Alsace, en Champagne, en Lorraine, en Franche-Comté, en Dauphiné, dans Saône-et- Loire, dans la Côte-d'Or, les Charentes, la Corrèze, le Lot, le Loiret, l'Allier, la Nièvre, on lacérait les proclamations officielles, on enlevait des clochers les nouveaux drapeaux, on maltraitait les gens portant la cocarde blanche. II faut lire, dans le Mi/ huit cent quatorze de M. Henri Houssaye, la résistance du peuple en ce temps-là.

Et la revanche des émigrés s'accentuait aussi de plus en plus. « Des cérémonies funèbres

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furent solennellement célébrées pour Moreau, pour PichegTu, pour Gadoudal. Tous ceux qui avaient conspiré ou combattu contre la République étaient glorifiés. Le roi paya les irais du service de Georges à l'église Saint-Paul. Les journaux ne manquèrent pas de le faire savoir. Les royalistes vantèrent à la fois la générosité de Louis XVIII et sa haute justice! Mais le public ne fut qu'a demi édifié, — ajoute M. Henri Houssaye, — car, aux yeux de beaucoup de Français, a Georges n'était qu'un assassin et un dévaliseur de voitures publiques ».

Dans son Etude sur ie Général Foy, M. de Cormenin constate que les fameuses libertés constitutionnelles sont, pour la France, une maigre compensation, au lendemain de tels souvenirs de gloire, et en présence de semblables provocations. « k\x commencement de la Restauration, — dit-il, — le public ne comprenait guère les importations de la Charte anglaise de 1814, avec la fiction métaphysique de sa trinité, sa double Chambre, la vaine responsabilité de ses ministres et la balaîice menteuse de ses pouvoirs. Les doctrinaires ne commençaient à faire du bruit que dans le sanctuaire de leur petite église. La haine de Tétranger, dont l'insupportable joug pesait sur notre territoire, et la haine de la vieille aristocratie qui froissait l'amour-propre de la bourgeoisie et qui inquiétait les intérêts nouveaux de la Révolution; voilà les sentiments les plus généraux qui dominaient dans la nation ».

Nous dirons ailleurs en quoi consistèrent ces libertés tant promises et si la compensation d'une tribune relevée pouvait suffire. Quoi qu'il

en soit, « le 30 décembre, les Chambres furent prorogées pour quatre mois. Ce gouvernement, qui avait supprimé la liberté de la presse, n'était pas, fâché de n'avoir plus à compter, pendant quelque temps, avec la liberté de la tribune ».

Déjà!

Encore une fois, comment gouverner? La Charte anglaise octroyée était-elle faite pour nous?

Les plus chauds amis de la Royauté en doutent eux-mêmes, dès le début! « Tous les partis semblent s'accorder clans ce refrain : Cela ne peut pas durer », écrit M. d'Hauterive à Talleyrand le 25 septembre. « Tout le monde est mécontent et prêt à saisir l'occasion de faire n'importe quel changement », écrit Wellington à Castlereagh, le 4 octobre. « L'opinion n'a jamais été si mauvaise qu'en ce moment. On entend partout répéter : Les Bourbons ne tiendront pas deux mois ». Rapport de police du 9 novembre. — « Tout le monde disait : ceJa ne peut pas durer, » rapporte M"^^ de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution.

Souvenez-vous du retour d'Egypte et de cette poussée nationale, spontanée, unanime, qui devança même le plébiscite de l'An VIII! La même nation va faire au même homme, comme par un même plébiscite national, spontané, unanime, le même accueil enthousiaste, à son retour de l'île d'Elbe...

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