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LE PLEBISCITE DES CENT JOURS ! LE RETOUR DE L ILE D ELBE

« Quand les trente millions de Français qui s'étaient habitués à l'ég-alité conquise en 1789. quand les paysans devenus propriétaires par l'achat des biens confisqués sur l'Eglise et sur les nobles, quand les bourgeois prétendant marcher de pair avec l'ancienne aristocratie, virent revenir au pouvoir les émigrés encore remplis de l'esprit de Fancien régime, et, en quelque sorte, le passé sortant de son tombeau et menaçant le présent, il se produisit dans l'immense majorité du pays un sentiment de répulsion irrésistible. Napoléon, échappé de l'île d'Elbe, n'eut qu'à débarquer en Provence : toute la France se donna à lui. Et Louis XYIII fut réduit à fuir précipitamment en Belgique. »

C'est M. Camille Pelletan qui, dans sa récente histoire de Mil huit cent quinze à nos jours, relate en ces termes cet élan spontané, jaillissant des masses, irrésistible, par lequel Napoléon fut encore porté au pouvoir en 1815. « Toute la France se donna à lui, » pour la seconde fois.

Etait-ce encore là, de la part de Napoléon, un crime? une usurpation? un Coup d'Etat? un viol quelconque?

Le Mémorial de Sainte-Hélène nous dit : « Napoléon prit la résolution de rentrer en France dès qu'il lui fut prouvé que le gouvernement royal ne voulait pas exécuter le traité de Fontainebleau; quïl voulait continuer la troisième dynastie et considérait comme illégitimes et usurpateurs les gouvernements de la République et de l'Empire. La conséquence rigoureuse de ce système était que, dès lors, les anciens évêques devraient réclamer leurs sièges supprimés par le concordat de 1801; le clergé exiger la restitution de ses biens ; FEglise catholique redevenir dominante dans l'Etat; les anciens seigneurs, les anciens privilégiés réclamer contre les spoliations de la République, et demander la restitution des privilèges et des biens qu'ils avaient perdus pour la cause de la légitimité. ))

En outre, la coalition des monarchies féodales de TEurope se préparait à ressaisir le souverain momentané de Tîle d'Elbe et à l'expatrier définitivement sur le rocher de Sainte-Hélène. Dès le 12 avril 1814, l'Empereur François P"" d'Autriche, aimable beau-père^ avait écrit à Metternich : « Plût à Dieu qu'on envoyât Napoléon bien loin... A l'île d'Elbe, Napoléon reste trop près de la France et de l'Europe. » En décembre Talleyrand écrivait à Louis XVHI : « ... La conclusion est : il faut se hâter de se débarrasser de l'homme de l'île d'Elbe et de Murât. Mon opinion fructifie, w — Joseph de Maistre écrivait de Saint-Pétersbourg le 21 février 1815 : (( J'espère que l'auguste Assemblée aura pourvu, avant de se séparer, à la transportation absolument nécessaire de Napoléon. Il faut Fanéan-

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tir moralement. » Tel était le projet du Congrès de Vienne, lorsque Napoléon, se sachant aijnsi d'avance condamné, tenta la fortune.

Ce retour de l'île d'Elbe est une féerie dont il faut lire tous les épisodes, tous les tableaux, tous les actes, dans le Mil huit cent quinze de M. Henri Houssaye. « Les monarques, les capitaines et les ministres ne sont pas les seuls personnages de l'Histoire. Le peuple et l'armée y jouent aussi leur rôle. A côté de la Cour et du Sénat il y a la place publique. Autour du quartier général, il y a le camp. » Aussi bien, dans son livre qui est moins un chapitre de la vie de FEmpereur que Fhistoire de la France pendant une année tragique, M. Henri Houssaye a fherché à « peindre les sentiments des Français de 1815 et à marquer leur action sur les événements. Napoléon, Louis XYHI, Talleyrand, Fouché, Ney, Davout, Carnot, restent au premier plan. Mais, non loin d'eux, on voit les paysans, les bourgeois, les ouvriers, les soldats, comme, dans le théâtre grec, on voit, près d'Ajax et d'Agamemnon, le chœur des vieillards et des guerriers. »

Et alors, — à part l'échec subi devant Antibes dont un compatriote corse, scrupuleusement attaché à son devoir militaire, refuse d'ouvrir les portes (1), — vous suivez cette marche

.(1) Voir à ce sujet M. Thiers, Histoire de l'Empire, t. xix. p. 71, et aussi le Mil huit cent quinze de M. Henri Houssaye et le n» de /« Revue bleue du 3 février 1894.

Dans une Notice, lue à l'Institut historique de France à la séance solennelle de 1863, M. Ernest Breton a raconté la carrière du colonel Cuneo d'Ornano: « Chacun de ses avancements avait été la récompense d'une action d'éclat. Il n'était que capitaine quand, en l'an ii, Desaix, juste appréciateur de

triomphale de Napoléon entraînant d'enthousiasme toutes les résistances, tous les obstacles, tous les serments, par la force de sa destinée et par le victorieux essor de son génie.

Au défdé de Laffray seulement Napoléon se trouve un instant en péril, face à face avec les soldats du 5*^ de ligne, qui ont ordre de faire feu sur lui. Un aide de camp de T Empereur, le capitaine d'artillerie Raoul, arrive devant le front de ces troupes et leur crie : « L'Empereur va marcher vers vous. Si vous faites feu, le pre-

sa valeur et de son mérite, lui confia le commandement d'un corps de 1.800 hommes, chargé de couvrir la retraite du camp de Nortweiler. En l'an vi, la, défense de Manheim, dont il avait le commandement supérieur, lui valut une épée d'honneur décernée par la ville. Malheureusement une grave blessure devait interrompre cette brillante carrière. En chargeant l'ennemi à la tête de sa demi-brigade, le colonel d'Ornano fut atteint d'une balle au cou, renversé de cheval et laissé pour mort sur le champ de bataille. Son domestique,, cherchant son corps pour lui rendre les derniers honneurs, le trouva respirant encore . Il fut transporté à Landau, où il reçut, dans la famille de Christen, des soins empressés qui le rappelèrent à la vie . Plus tard il paya sa dette de reconnaissance en épousant Mlle Joséphine de Christen. La guérison ne fut jamais assez complète pour permettre au colonel d'Ornano de reprendre le service actif. En 1815, il était commandant d'armes à Antibes, lorsque Napoléon débai^qua au golfe de Juan. Guneo d'Ornano était Corse, sa famille était alliée à celle de l'Empereur, vers lequel l'entraînaient toutes ses sympathies ; mais il était, avant tout, soldat et lié par son serment, et voulut rester fidèle à son devoir. Un seul échec attendait Napoléon dans sa marche triomphale sur Paris ; il le dut au colonel d'Ornano. Arrivé aux Tuileries, l'Empereur manda Cuneo d'Ornano et, loin de le blâmer, le nomma, malgré ses blessures qui lui interdisaient tout service actif, général commandant supérieur de la place de Valence. Louis XVIII ne ratifia pas cette nomination. — Voici ce que Desaix avait écrit, le 10 messidor An ii, au sujet de son aide de camp Cuneo d'Ornano: « Son intrépidité peu commune, ' ses talents militaires, les honorables blessures dont il est couvert, lui méritent l'estime de tous les bons citoyens et la confiance de tous ceux qui l'emploieront. »

inier coup de fusil sera pour lui. Vous en répondrez devant la France ».

(( Muets, immobiles comme une rangée de statues, les soldats paraissaient insensibles », raconte M. Henri Houssaye. « Et, seul, à la tête de ses vieux chasseurs portant l'arme basse, l'Empereur marcha vers le 5^ de lig-ne. — Le voilai... Feu! — s'écria, Iiors de lui, le capitaine Randon. Les malheureux soldats étaient livides. Leurs jambes vacillaient, les fusils tremblaient dans leurs mains crispées. A portée de pistolet. Napoléon s'arrêta. — « Soldats du 5^, dit-il d'une voix forte et calme, reconnaissezmoi! » Puis, avançant encore de deux ou trois pas et entrouvrant sa redingote : « — S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur, il peut le faire. Me voilà! »

L'épreuve est trop dure pour des soldats. Un grand cri de : Vive l'Empereur! si longtemps comprimé, jaillit de toutes les poitrines. « Les rangs sont rompus, — ajoute M. Henri Houssaye, — les cocardes blanches jonchent la route, les shakos sont agités à la pointe des baïonnettes, les soldats se précipitent vers leur Empereur, T entourent, l'acclament, s'agenouillent à ses pieds, et touchent en idolâtres ses bottes, son épée et les pans de sa reding-ote. Grâce au tumulte, le capitaine Randon, que son ordre de faire feu a désigné à la colère des troupes, éperonne son cheval et s'enfuit. »

Les soldats ayant repris leurs rangs, l'Empereur se plaça face au bataillon et dit : (( — Soldats, je viens à vous avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégi-

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time puisqu'il n'a pas été élevé par la nation. Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges et des droits féodaux... N'est-il pas vrai, citoyens? »

Oui! Oui! crièrent les paysans de La Mure, de Laffray et des villages voisins, que la curiosité et leurs sympathies pour Napoléon avaient amenés sur le terrain de la rencontre. Et les acclamations du peuple se mêlèrent à celles de la troupe.

A ce moment, un cavalier en tenue de capitaine de la garde nationale, avec une énorme cocarde tricolore, arriva au galop, et, mettant pied à terre, il dit à l'Empereur : a — Sire, je suis le gantier Jean Dumoulin. Je viens apporter à Votre Majesté cent mille francs et mon bras ». — a Remontez à cheval, dit l'Empereur en souriant. J'accepte vos services. »

La colonne, renforcée du bataillon du 5® de ligne qui demanda à former l'avant-garde, et des sapeurs du génie, se remit en marche. L'adjudant-major Laborde la précédait avec un peloton de lanciers et les fourriers de la garde. Il ne doutait plus de rien et comptait faire le logement à Grenoble avant l'arrivée de l'Empereur. Dans les villages que l'on traversait, les paysans criaient : Vive l'Empereur ! et nombre d'entre eux accompagnaient les soldats. Les habitants de Vizille se montrèrent particulièrement enthousiastes. « C'est ici qu'est née la Révolution, disaient-ils. C'est nous qui, les premiers, avons osé réclamer les droits des hommes. C'est encore ici que ressuscite la liberté et que la France recouvre son honneur ».

L'entrée de l'Empereur à Grenoble est aussi

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dramatique. Toute la garnison, entraînée par le colonel La Bedoyère, veut qu'on ouvre les portes à FEmpereur. En vain le g-énéral Marchand refuse les clefs. La population brise la porte de Bonne, par laquelle l'Empereur entre. (( A ses premiers pas dans Grenoble, l'Empereur manque d'être étouffé entre le double flot de soldats et de peuple qui se précipite à sa rencontre et qui se rue à sa suite. Napoléon est porté en triomphe à travers la ville soudain illuminée. Les habitants veulent le mener à la préfecture; ce n'est que sur ses ordres réitérés qu'ils le conduisent à l'hôtel des Trois-Dauphins, tenu par un de ses anciens guides de l'armée d'Italie. A peine y est-il entré qu'une grande clameur accompagnée d'applaudissements furieux retentit dans la rue Montorge. Un groupe d'ouvriers vient déposer, sous le balcon, les débris de la porte de Bonne.

(( — A défaut des clefs de ta bonne ville de Grenoble, disent-ils à l'Empereur, nous t'en apportons la porte. » ^

M. Henri Houssaye, à qui nous empruntons le récit de ces événements, raconte notamment que, pendant la revue qui eut lieu à Grenoble, le peuple massé sur la place Grenette accompagnait les batteries dp tambours par la Marseillaise et les cris : Vive l'Empereur! A bas les Bourbons ! Vive la liberté ! Tous les soldats portaient la cocarde tricolore, — de vieilles cocardes fanées et usées qu'ils avaient prises au fond de leurs havresacs et dans la coiffe de leurs shakos, — et, en défilant devant l'Empereur, ils criaient : « C'est celle d'Austerlitz!... C'est celle de Friedland ! . . . Je l'avais à Marengo » !

Mais il faut repartir vers Paris. Napoléon s'achemine donc vers Lyon, que le Maréchal Macdonald compte pouvoir conserver au Roi.

Suivons encore le récit de M. Henri Houssaye : a Résolu à faire prendre des fusils aux officiers de son état-major et à tirer lui-même le pre'mier coup de feu, Macdonald vint sur les quais du Rhône qu'occupaient les troupes. Arrivé vers deux heures près du pont de la Guillotière, il entendit im grand tumulte sur la rive g-auche. Les hussards de Napoléon débouchaient du faubourg-, précédés d'une foule de paysans e,t de canuts qui agitaient des mouchoirs au bout de grands bâtons en criant : Vive l'Empereur ! Vive la liberté ! Le pont était encombré par une colonne d'infanterie. Pour se porter plus facilement à la barricade, Macdonald mit pied à terre. Mais à peine avait-il franchi le quart du chemin que déjà la barricade était démolie par les canuts et les hussards avec l'aide des soldats de la g-arnison. Les deux troupes fraternisaient en poussant « des cris prodigieux de : Vive TEmpereur! » Macdonald n'eut que le temps de sauter en selle. Il s'enfuit au g-rand galop, poursuivi trois lieues durant par des hussards jaloux de l'amener à Napoléon. « J'ai quitté Lyon, — écrivit-il au ministre de la guerre, — ou plutôt je m'en suis échappé après avoir été témoin de la défection de toute la g-arnison qui a passé sous les drapeaux de Napoléon aux cris de : Vive l'Empereur! cris répétés du faubourg de la Guillotière aux quais de Lyon par la multitude de peuple qui se pressait sur les deux rives du Rhône. » La population et la troupe, espérant à tout instant voir

apparaître Napoléon, restèrent sur les quais jusqu'à la nuit. Vers neuf tieures, des acclamations qui s'élevèrent du faubourg' et qui gagnèrent de bouche en bouche les ponts et la rive droite du Rhône apprirent à tout Lyon l'arrivée de l'Empereur. Pour atteindre l'archevêché, oii il vint occuper les appartements quittés le matin par le frère du roi, il dut, dit un témoin oculaire, — le colonel Mathieu, — passer sur la foule. »

Mêmes scènes partout. Et l'on envoie toujours des troupes contre l'Empereur! Le 8*^ chasseurs à cheval traverse ainsi Dijon, le 11 mars, pour aller chasser a Fenvahisseur. » Les cavaliers, par pelotons, passent dans les rues... (( Six hommes, la cocarde tricolore au chapeau, se postent sur la place Saint-Étienne, adossés à la palissade d'un théâtre en construction. L'un de ces hommes, fils d'un forgeron et grand-prix de Rome, s'appelait François Rude. Quand le premier peloton passa, les frôlant presque dans son mouvement de conversion, ils crièrent : Vive l'Empereur ! Les chasseurs restèrent impassibles. Quand le deuxième peloton passa, ils crièrent : Vive l'Empereur! Les chasseurs continuèrent silencieusement leur marche. Le troisième peloton s'avançant, ils crièrent encore: Vive l'Empereur! Alors les cavaliers lancèrent le même 'cri qui se répercuta, du centre à la tête et à la queue de la colonne, comme l'écho du tonnerre dans les montagnes. »

C'est à Auxerre que le maréchal Ney rejoignit l'Empereur. Cette entrevue ne laissait pas d'être embarrassante pour le prince de la Moskowa. Napoléon le mit à son aise dès qu'il entra.

« — Embrassez-moi, mon cher maréchal, lui dit-il. Je suis heureux de vous voir et je n'ai besoin ni d'explications ni de justification. »

A Paris, les journaux changeaient de ton, à mesure que Napoléon approchait. Aux premières nouvelles ils disaient : « Bonaparte est débarqué au Golfe Jouan. » Quelques jours plus tard ; « Grenoble a ouvert ses portes au Général Bonaparte. » Puis : « Napoléon a fait son entrée à Lyon. )> Et, enfin, le 20 mars : « Sa Majesté V Empereur est arrivée au Palais des Tuileries . »

« Lorsqu'on apprit à Paris le retour de Bonaparte, j'étais dans mon cabinet de lecture au milieu de trente personnes ; toutes se levèrent spontanément en poussant un cri de joie, » raconte le poète Béranger.

Quant aux anciens conventionnels ou aux nouveaux parlementaires, M. Henri Houssaye retrace leurs impressions : « Fouché éprouvait un violent dépit mais Merlin faisait des vœux pour le triomphe de Napoléon. Tout en déclarant que Louis XVIII pourrait encore sauver la royauté s'il prenait un ministère franchement constitutionnel, Carnot sentait battre son cœur de soldat et de patriote à la nouvelle que les trois couleurs brillaient à Lyon. Barras converti au royalisme, Barras, le haineux contempteur de (( l'Empereur corse », avoue son émotion « en voyant s'avancer sans obstacle, devant la France stupéfaite d'admiration, le soldat de Toulon et de Vendémiaire, le général en chef des armées de la République ». Dans son vivant tableau d'une soirée chez M"^*^ de Rumford, à ces jours de trouble, Villemain montre Sismondi

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et François Arago réagissant contre le pessimisme de La Fayette, de Benjamin Constant, de Lemercier, de Lametli, de Maine de Biran, et proclamant que « le despotisme militaire avec l'indépendance de la patrie est encore préférable au protectorat étranger ».

Nous voici au 20 mars... L'aigle a volé, de clocher en clocher, jusqu'aux tours de Notre- Dame... Au Palais des Tuileries, d'où le roi Louis XVIII est parti le matin, ce sont les amis de l'Empereur qui, le soir, attendent, attendent... Bientôt l'impatience se change en ang-oisse. a Si la balle d'un fanatique ou d'un assassin soudoyé l'avait frappé dans son triomphe! Enfin, vers neuf heures, un bruit lointain de chevaux et de clameurs s'élève du côté des quais, s'approche, grandit, devient formidable. Une voiture de poste débouche au grand trot par le guichet, entourée d'un millier de cavaliers de toute arme et de tout grade, chevauchant en désordre, brandissant leurs sabres et vociférant des Vive l'Empereur!" pareils à des rugissements. Les officiers à la demi-solde qui remplissent la cour, les généraux qui stationnent sur le perron mettent l'épée à la main et se précipitent. Leur foule est si dense, leur élan si impétueux que les cavaliers reculent et que les postillons s'arrêtent à dix mètres du pavillon de Flore. On ouvre la portière. Napoléon enlevé, arraché de sa voiture, est porté de bras en bras jusque dans le vestibule où d'autres bras le soulèvent et l'entraînent sur les marches de Vescalier. Un délire furieux possède ces hommes. Ils ont, pour leur idole, des caresses de tigres^ jalouses et brutales. Pris entre le flot

qui ]e pousse et la cohue qui de Fétage supérieur s'élance à sa rencontre, Napoléon est dans le même danger qu'à son entrée à Grenoble, avec cette aggravation que l'espace est plus resserré : « — Au nom de Dieu! crie Caulaincourt à Lavallette, placez-vous devant lui ». Lavallette s'arrête, se retourne, se roidit contre Tavalanche et monte à reculons, précédant l'Empereur, à une marche de distance, et répétant sans cesse : (( C'est vous! C'est vous! C'est vous! » Lui semble ne rien voir ni ne rien entendre. Il se laisse porter, les bras en avant, les yeux fermés, un sourire fixe aux lèvres, comme en état de somnambulisme (1) ».

Eh bien ! C'est un usurpateur, ce « criminel » de Brumaire? Peut-on concevoir manifestation plus impérieuse de la volonté d'une nation? Y a-t-il doute?... Et que dites-vous de ce Coup d'Etat? L'unanime poussée populaire du retour d'Egypte et l'unanime poussée populaire du retour de l'île d'Elbe sont-elles une suffisante réponse à ces républicains aristocrates qui ne daignent reconnaître la souveraineté nationale que quand elle est « représentée » par un groupe de députés ou par une coterie de sénateurs?

Mais, laissez faire! Les « représentants » sont là aux aguets, avec leurs alliés Anglais, Autrichiens, Prussiens et Russes. Ils auront encore

(1) Henri Houssaye, Mil huit cent quinze. Détâchons-en aussi cet épisode : « Le drapeau tricolore flotte sur les Tuileries. A deux heures on l'arbore à l'Hôtel de Ville et au faîte de la colonne de la Grande Armée. — Le fils de Garnot, qui d'une lucarne du collège Louis-le-Grand aperçoit les trois couleurs, appelle ses camarades: l'étude est 'interrompue, on crie, on saute, on s'embrasse avec frénésie. »

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raison du peuple français et de son élu, au nom de la liberté toujours, la liberté anglaise et tudesque !

Cependant Napoléon, qui tient avant tout à sauver la patrie, offre d'accepter et d'admettre, lui aussi, ces fameuses libertés que Louis XYIII avait promis d'apporter d'Angleterre.

Cédant à Fidée d'un rapprochement avec les constitutionnels modérés, Napoléon a donc fait appeler, le 14 avril, aux Tuileries, Benjamin Constant. Dans cette entrevue, il ne déguisait ni sa pensée ni ses antipatliies. (( La nation, lui dit-il, s'est reposée douze ans de toute agitation politique, et, depuis une année, elle se repose de la guerre : ce double repos lui a rendu un besoin d'activité. Elle veut ou croit vouloir une tribune et des Assemblées : elle ne les a pas toujours voulues. Elle s'est jetée à mes pieds quand je suis arrivé au gouvernement. Vous devez vous en souvenir^ vous qui essayâtes de l'opposition. Où était votre appui, votre force? Nulle part. J'ai pris moins d'autorité que l'on ne m'invitait à en prendre... »

L'Empereur continue : « Aujourd'hui tout est changé : un gouvernement faible, contraire aux intérêts nationaux, a donné, à ces intérêts, l'habitude d'être en défense et de chicaner l'autorité; le goût des Constitutions, des débats, des harangues paraît revenu. Cependant ce n'est que la minorité qui le veut; ne vous y trompez pas. Le peuple, ou, si vous l'aimez mieux, la multitude ne veut que moi. Ne l'avezvous pas vue, cette multitude, se pressant sur mes pas, se précipitant du haut des montagnes, m' appelant, me cherchant, me saluant? A ma

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rentrée de Cannes ici, je n'ai pas conquis, j'ai administré... Je ne suis pas seulement, comme on l'a dit, T Empereur des soldats, je suis celui des paysans et des plébéiens... Aussi vous voyez le peuple revenir à moi; il y a sympathie entre nous. Ce n'est pas comme avec les privilégiés; la noblesse m'a servi, elle s'est lancée en foule dans mes antichambres, il n'y a pas de places qu'elle n'ait acceptées, demandées, sollicitée». J'ai eu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, des Beauveau, des Mortemart. Mais il n'y a jamais eu analogie. Le cheval faisait des courbettes, il était bien dressé, mais je le sentais frémir. Avec le peuple, c'est autre chose; la fibre populaire répond à la mienne; je suis sorti des rangs du peuple; ma voix ag-it sur lui. Voyez ces conscrits, ces fils de paysans : je ne les flattais pas, je les traitais durement; ils ne m'entouraient pas moins, ils n'en criaient pas lîioins : Vive l'Empereur! C'est qu'entre eux et moi il y a même nature. »

Et Benjamin Constant nous rapporte la conclusion de ce colloque : « Je suis Thomme du peuple, — ajoute l'Empereur. — Si le peuple veut réellement la liberté, je la lui dois. J'ai reconnu sa souveraineté : il faut que je prête l'oreille à ses volontés, même à ses caprices : je n'ai jamais voulu l'opprimer pour mon plaisir. J'avais de grands desseins ; le sort en a décidé : je ne suis plus un conquérant, je ne puis plus l'être. Je sais ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Je n'ai plus qu'une mission : relever la France et lui donner un gouvernement qui lui convienne... Je ne hais point la liberté : je l'ai écartée, lorsqu'elle obstruait ma route; mais je

la comprends, j'ai été nourri dans ses pensées Aussi bien, l'ouvrage de quinze années

est détruit; il ne peut se recommencer : il faudrait vingt ans, et deux millions d'hommes à

sacrifier D'ailleurs, je désire la paix et je

ne l'obtiendrai qu'à force de victoires »

Cela dit, Napoléon offre à Benjamin Constant le titre de Conseiller d'Etat et le nomme membre de la Commission chargée de rédiger TActe additionnel aux Constitutions de l'Empire.

Cet iVcte additionnel consacrait de grands résultats (1). La liberté religieuse était clairement reconnue et la liberté individuelle garantie; l'exil, cette peine hypocritement cruelle qui, en laissant la liberté, prive de la patrie, était enlevée au bon plaisir de Fautorité; pour la première fois, la liberté de la presse était placée sous la sauvegarde du jury, même pour les cas purement correctionnels; une sincère et inébranlable inviolabilité cimentait le pouvoir judiciaire; là compétence des tribunaux militaires se trouvait restreinte dans la limite des délits militaires; tous les autres délits, même commis par des membres de l'armée, ressortissaient des tribunaux civils; Finterprétation des lois n'appartenait plus au pouvoir exécutif, nul

(1) Sismondi, sincèrement rallié à l'Empereur, le démontra dans le Moniteur des 29 avril, 2, 6 et 8 mai, et dans la brochure : Examen de la Constitutioji. Mais il ne convainquit personne. Il suffisait que la défense de l'Acte additionnel parût dans le Moniteur pour qu'elle fût suspecte à l'opinion. Villemain {Souv.) et Lafayette (Mém.) reconnurent, une fois l'Empire tombé, les grands mérites de l'Acte additionnel. Mme de Staël agit différemment. Elle approuva, à sa publication, l'Acte additionnel (Lettre à Grawford. Notes de Lucien Mém. du roi Joseph. Grouchy à Davoust, Chambéry, 4 mai,) et le condamna plus tard dans les Considérations sur la Révolution. — Note de M. H. Houssaye.

agent coupable ne pouvait échapper à une responsabilité sérieuse. On plaçait ainsi dans la Constitution même, c'est-à-dire au-dessus du caprice législatif comme du caprice gouvernenlental, les libertés essentielles, les droits de l'homme, tandis que, sous la troisième République française, en 1894, ces droits de l'homme, ces droits du peuple, sont retombés dans le simple domaine des lois ordinaires, c'est-à-dire livrés à la discrétion et au bon plaisir des majorités parlementaires!

Au point de vue constituant, d'ailleurs, Napoléon ne se contentera jamais de la seule adhésion d'une majorité parlementaire. Fidèle aux principes de la Révolution, il veut que, fût-ce en bloc sur l'ensemble de la Constitution nouvelle, le peuple lui-même prononce. Et Ledru-Rollin, dans son discours sur la régence en 1842, n'a pas manqué de le rappeler aux députés de Louis-Philippe, en ces termes qu'il faut encore rappeler aux républicains aristocrates de 1894 :

(( Vous n'avez pas oublié, Messieurs, que, au milieu des immenses soucis qui l'accablaient de toutes parts, des préparatifs d'une guerre universelle, Napoléon fît un appel au peuple et lui proposa l'Acte additionnel. Vous dirai-je comment les adhésions de tous les citoyens furent demandées? Retracerai-je la grande et mémorable Assemblée du Champ de Mai? Rappellerai-je comment le Moniteur de Ga?id soutenait que l'Acte additionnel de Napoléon, n'ayant été revêtu que de quinze cent mille signatures, n'avait pas été suffisamment accepté, parce que la volonté nationale aurait dû être constatée

par liuit millions de votes? Nouvel hommage rendu à la sanction du peuple par le journal de l'étranger (1) ».

Le 1*^^ Juin 1815, dans cette cérémonie dite du Champ-de-Mai et dont parle Ledru-Rollin, voici l'Adresse qui est lue à l'Empereur : « Sire, le peuple français vous avait décerné la couronne : vous l'avez déposée sans son aveu; ses suffrages viennent de vous imposer le devoir de la reprendre. Un contrat nouveau s'est formé

(1) « Les électeurs allaient être appelés, suivant la tradition césarienne, à voter sur la Constitution; 1,300,000 électeurs l'acceptèrent ; 4,208 la repoussèrent. Pour la troisième fois, l'Empereur réunissait la presque unanimité des suffrages populaires. Les collèges électoraux ne lui témoignèrent pas la môme confiance. » Voilà comment M, Eugène Pierre s'exprime dans son Histoire des Assemblées politiques. Selon lui, la tradition des plébiscites, tradition ouverte par la République en 1792, est une tradition « césarienne. » Et Ledru Rollin, qui approuve cette tradition de la Convention nationale, n'est pas un aussi bon républicain sans doute que M. Eugène Pierre? D'ailleurs, M. Eugène Pierre a raison d'ajouter que les élections des députés ne témoignèrent pas au défenseur du pays la même confiance. L'habile Fouché avait préparé la chambre des représentants ! D'après Villemain, voici ce que Fouché disait : « Pendant que Napoléon fouille les arsenaux appauvris et qu'il bat le rappel, on lui prépare une Chambre des représentants où il y aura de tout, ma foi ! Je ne lui épargnerai pas même Barrère et Cambon, ni, comme vous le jugez bien, Lafayette; cela forme le caractère. »

Au surplus, les collèges électoraux, qui comprenaient 98,000 membres sur plus de cinq millions de Français ayant dépassé vingt-cinq ans, étaient bien loin d'être au comptel en 1815. En outre, il y eut plus de la moitié des électeurs qui s'abstinrent de voter. Six députés des Bouches-du-Rhône furent nommés par treize électeurs 1

Jomini {Camp, de 1815) a dit justement des Chambres nommées par le suffrage restreint en général et de la Chambre des Cent Jours en particulier : « Les Chambres sont loin d'être toujours la représentation fidèle du pays. Elles n'en représentent souvent qu'une mince fraction, et la fraction peut-être la plus égoïste et la moins nationale. » C'est ce qui fit le jeu de l'invasion.

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entre la nation et Votre Majesté. Rassemblés de tous les points de TEmpire autour des tables de la loi, où nous venons inscrire le vœu du peuple, ce vœu, seule source légitime du pouvoir, il nous est impossible de ne pas faire retentir la voix de la France dont nous sommes les organes immédiats, de ne pas dire, en présence de l'Europe, au chef auguste de la nation, ce qu'elle attend de lui, ce qu'il doit attendre d'elle. Nos paroles seront graves comme les circonstances qui les inspirent. Que veut la ligue des rois alliés avec cet appareil de guerre dont elle épouvante l'Europe et afflige l'humanité? Par quel acte, par quelle violation avonsnous provoqué leur vengeance, motivé leur agression? Avons-nous, depuis la paix, essayé de leur donner des lois? Nous voulons seulement faire suivre celles qui s'adaptent à nos mœurs. Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis. Et nous vou-* Ions celui dont ils ne veulent pas. »

Voici la réponse de Napoléon : « Empereur, Consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans la prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au Conseil, sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique et constant de mes pensées et de mes actions. Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple, dans Tespoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits. L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par 25 années de victoires, méconnus et perdus à jamais, le cri de l'honneur français flétri, les vœux de la nation m'ont ramené sur ce trône

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qui m'est cher parce qu'il est le palladium de l'indépendance, de l'honneur et des droits du peuple ».

Mais cet Empire ainsi relevé par la France unanime, FEurope ne l'admet pas (1).

Dès le 7 mars, M. de Jaucourt, ministre de Louis XVIII, adressait aux ambassadeurs des ennemis de la France cette requête : « Le roi est persuadé que les puissances, naguère alliées non contre la France mais contre Bonaparte, s'empresseraient au besoin de joindre leurs forces aux siennes pour réprimer et pour venger toute atteinte aux principes de la légitimité et de la justice ».

Or les forces de la France sont toutes passées de nouveau sous le commandement de Napoléon.

Les armées alliées seront seules à la disposition de Louis XVIIL

La déclaration de Vienne du 13 mars et une Note du 2S mars reforment, contre Napoléon et contre nous, la septième coalition de l'Europe.

(1) « Bientôt les puissances alliées, qui, cette fois du moins, ne purent pas dire que Napoléon leur déclarait la guerre, remirent en mouvement leurs armées. Elles s'avancèrent de tous les points de l'Europe, en files longues et noires, pour appréhender, garrotter et abattre celui qui avait déjoué, à l'île d'Elbe, les sinistres complots perpétrés contre lui. .^) Napoléon intime, par Arthur Lévy.

les origines de la seconde restauration l'invasion de 1815.

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! mome plaine !

Gomme une onde qui bout dans une urne trop pleine.

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France.

€hoc sanglant ! Des héros Dieu trompait l'espérance ;

Tu désertais, victoire, et le sort était las.

0 Waterloo! je pleure et je m'arrête, hélas!

Car ces derniers soldats de la dernière guerre

Furent grands; ik avaient vaincu toute la terre,

Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,

Et leur âme chantait dans les clairons d'airain !

Le soir tombait; la lutte était ardente et noire.

Il avait l'offensive et presque la victoire ;

11 tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! — C'était Blûcherî

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge, Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge; Gouffre où les régiments, comme des pans de murs, Tombaient ; où se couchaient comme des épis mûrs Les hauts tambours-majors aux panaches énormes; Où l'on entrevoyait des blessures difformes ! Carnage affreux ! moment fatal ! L'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée... — Allons! faites donner la garde! cria-t-il. — Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil. Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires. Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli, Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête. Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'Empereur! Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, La garde impériale entra dans la fournaise..

Hélas ! Par la trahison de Bourmont, -par le retard de Grouchy, ce fut la défaite! (1)

Mais, après Waterloo, tout n'était pas perdu.

(1) « Ce que peut la fatalité quand elle s'en mêle ! En trois jours, j'ai vu trois fois le destin delà France, celui du monde, échapper à mes combinaisons. D'abord, sans la trahison d'un général (Bourmont) qui sort de nos rangs et court avertir l'ennemi, je dispersais et détruisais toutes ces bandes sans qu'elles eussent pu se réunir en corps d'armée. Puis, sur ma gauche, sans les hésitations inaccoutumées de Ney, aux Quatre-Bras, j'anéantissais toute l'armée anglaise. Enfin, sur ma droite, les manœuvres inouïes de Grouchy, au lieu de me garantir une victoire certaine, ont consommé ma perte et précipité la France dans le gouffre. » Mémorial de Ste-flélène.

Napoléon avait dit aux députés, avant de partir pour combattre : a La crise où nous sommes engagés est forte. N'imitons pas l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous côtés par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites, au moment où le bélier brisait les portes de la ville ». Les députés ne l'écouteront pas!... (1) Et ce fut alors le désastre...

En apprenant nos revers, les députés se déclarent en permanence et font leur Coup d'Etat parlementaire devant l'ennemi!...

(( La nouvelle du désastre de Waterloo et le bruit du retour de l'Empereur, dit M. de Vaulabelle, Hl^towe de la Restauration, n'étaient arrivés aux habitants des quartiers populeux que dans les dernières heures de la matinée. Un nombre considérable de citoyens, appartenant à la classe moyenne et aux classes ouvrières, se rendirent immédiatement à l'Elysée pour solhciter des armes et demander à marcher contre l'ennemi. Les préoccupations de M. de Lafayette et de ses collègues étaient bien misérables auprès du sentiment qui inspirait cette foule; le patriotique instinct de ces braves gens ne les trompait pas. La France, après Waterloo, n'avait qu'un péril à conjurer : l'invasion; qu'un but à poursuivre, le maintien de son indépendance. Or un seul homme, dans la pensée du peuple et des soldats, pouvait

(1) « Quoique l'Empereur eût abdiqué l'avant-veille, Drouot essaya de ranimer le patriotisme public en exposant à la Chambre toutes les ressources qui restaient pour préserver la France d'un second envahissement de l'étranger. Sa voix se perdit dans le trouble et le découragement! Lacordaire. Oraison funèbre du général Drouot.

arrêter l'une et sauver l'autre. Aussi des acclamations frénétiques venaient-elles saluer Napoléon chaque fois que, dans sa promenade avec son frère, il paraissait à l'extrémité de l'une des principales allées du jardin. Il avait longtemps marché en silence. Enfin, Lucien lui dit : (( Vous entendez ces cris? On vous demande des armes. On veut que vous dirigiez, toutes les forces r^ationales. Il en est ainsi par tout l'Empire. » Lucien ne se trompait pas. « Suis-je plus qu'un homme^ — lui répondit Napoléon en s'arrêtant et en répondant par un salut de la main aux cris enthousiastes de cette foule à qui un seul geste, un seul mot de lui auraient suffi pour emporter les deux Chambres, — suis-je plus qu'un homme pour ramener à l'union, qui peut seule sauver la France, cinq cents députés égarés? » (1)

(1) Voici comment, dans son Histoire des assemblées politiques, M. Eugène Pierre expose l'attitude des deux Chambres devant l'invasion : un petit groupe, conduit par Fouché, duc d'Otrante, travaillait silencieusement à rétablir Louis XVIII ; il avait la minorité dans l'assemblée et dans le pays, mais l'arrivée prochaine de Blucher et de Wellington devait lui faire une majorité.

« Travaillée par tant d'intrigues, la Chambre des représentants ne put organiser une résistance efficace. Chacun ne songea qu'à se défendre contre l'Empereur, afin de garder entières les chances de son parti. On vota à l'unanimité une proposition de Lafayette qui impliquait l'abandon du gouvernement. La Chambre se déclara permanente. Les ministres furent invités à se rendre à sa barre pour recevoir ses ordres. Le ministre de l'intérieur fut chargé d'armer les gardes nationales pour assurer l'inviolabilité des représentants. Toute tentative faite pour dissoudre la Chambre fut déclarée crime de haute trahison. L'Empereur était passé sous silence. Saisie de cette résolution, la Chambre des pairs l'adopta avec des modifications de détail qui n'en altéraient par le caractère.

» Devant ces votes. Napoléon se sentit plus complètement perdu que sur le champ de bataille rie Waterloo. Il fît néan-

Dans le même volume^ le même historien rapporte une conversation qui eut lieu, dans la soirée du 21 juin, à FÉlysée, entre l'Empereur et Benjamin Constant. <( L'Empereur, — ajoute M. de Vaulabelle, — parcourut rapidement le& conséquences possibles de la dissolution des Chambres... En supposant même que l'armée pût se diviser, la portion qui lui demeurerait fidèle se grossirait, disait-il, de cette classe véhémente et nombreuse, toujours prête aux g-rands sacrifices, qui vit des travaux des champs et peuple l'atelier des villes. » Et, comme si le hasard eût voulu fortifier Napoléon dans le sentiment des ressources que lui promettait cette résolution énergique, des cris frénétiques de : Vive l'Empereur ! retentissaient dans toute la longueur de l'avenue Marigny. La foule, bien qu'il fût nuit close, n'avait pas quitté les abords de l'Elysée. A la vue de Napoléon qui, dans sa promenade avec Benjamin Constant, s'était rapproché du mur de clôture, la masse d'hommes alors réunie autour du jardin, et qui, à cette heure de la soirée, appartenait, en grande majorité, à la classe ouvrière, avait été saisie d'un indicible enthousiasme. Eux aussi pourtant, connaissaient la défaite de Waterloo. Mais ce revers, au lieu d'abattre leur courage, exaltait leur patriotisme, et, debout sur les parties les plus élevées de l'avenue, montés sur les murs du jardin, afin

moins une dernière tentative, et envoya Lucien Bonaparte porter aux représentants un message, etc. »

On voit que l'invasion fut surtout favorisée *par les deux Chambres qui, au lieu d'aider Napoléon à repousser et vaincre l'armée ennemie, ne songèrent qu'à se défendre contre l'armée française !

«de mieux voir le glorieux vaincu, tous le saluaient de leurs acclamations, tous offraient de mourir pour la France et pour lui. Ces cris, poussés jadis au milieu des fêtes, se mêlant tout à coup à cet entretien sur l'abdication, formaient un contraste qui pénétra B. Constant d'une émotion profonde. Napoléon promena quelque temps ses regards sur cette multitude passionnée. « Vous le voyez, dit-il à son ancien ■adversaire, ce ne sont pas ceux-là que j'ai €omblés d'honneurs et de richesses! Que me doivent-ils? Je les ai trouvés pauvres, et je les ai laissés pauvres. Mais l'instinct de la nationalité les éclaire, la voix du pays parle par leur bouche, et, si je le veux, si je le permets, dans une heure la Chambre rebelle n'existera plus.,. Mais non, je ne suis pas revenu de l'île d'Elbe pour que Paris soit inondé de sang, w Pendant ce temps, les Prussiens sont arrivés sous Paris où Napoléon peut les couper du reste de l'armée alliée... (1) Mais déjà les députés ont

(1) Dans la réplique de 1887 à M. Taine, voici comment le prince Napoléon rapporte cette offre de l'Empereur :

« Pendant que tant de généraux et de ministres ne songeaient qu'à sauver leur fortune et leurs dignités en négociant avec les Bourbons et l'ennemi, seul Napoléon pense encore à la patrie.

)) Au bruit du canon prussien attaquant Aubervilliers, son génie s'émeut encore. Les Prussiens de Blûcher se sont aventurés à soixante lieues de leur base d'opération ; l'armée anglaise est à deux journées de marche derrière eux... Napoléon, retiré à la Malmaison, offre de se mettre à la tète de l'armée comme général, de fondre sur les Prussiens qui ont à peine soixante mille hommes à opposer à soixante-quinze mille Français de Davoust, et promet, après les avoir châtiés de leur témérité, de se rendre aux Etats-Unis pour y accomplir sa destinée. Il fait seller ses chevaux, endosse son uniforme, mande auprès de lui le général Becker, engage sa parole de soldat de ne pas garder le commandement une heure açrès la victoire certaine. Et le général Becker va transmettre à la

dépossédé Napoléon du pouvoir que la nation lui avait remis!

Napoléon offre de combattre, comme simple général, et d'écraser les Prussiens de Blûcher

On peut encore triompher. On peut repousser l'invasion et commencer par écraser les Prussiens sous Paris; Napoléon le démontre. .

Ecraser les Prussiens? Mais ce sont les sauveurs que précisément l'on attend (1) pour restaurer toutes ces libertés qui, paraît-il, préfèrent

commission executive cette suprême inspiration du patriotisme et du génie.

» Le général Becker fut reçu par Fouché, qui prit seul la parole et répondit au nom de ses collègues silencieux.

» Si Napoléon au lieu de s'attarder à vouloir combattre encore, fût parti sans perdre un instant sur une des deux frégates françaises qui l'attendaient à Rochefort, il eût traversé la croisière anglaise qui n'avait pas encore resserré son blocus, il eût évité Sainte-Hélène. C'est ainsi qu'il sacrifiait la France à sa personnalité ! »

(1) « Tous ces scandales devaient être couverts par le grand scandale de la seconde entrée des alFiés dans Paris. Pour le coup,, il n'y eut ni combat livré, ni sang répandu. Paris necapitulait pas, il s'offrait. Les complices de l'étranger n'avaient pas agi dans l'ombre, cette fois, mais en plein soleil, à la face de tous, dans le palais consacré aux délibérations publiques. Comment peindrel'aspect de Paris durant ces jourshorribles ! L'orgueil de la France s'était réfugié dans le sein de ses enfants les plus malheureux ; les prolétaires furent toute la patrie ; mais que pouvaient-ils ? C'est tout au plus si, au détour des rues désertes, aux angles des carrefours, on rencontrait quelques vieux soldats murmurant des paroles de malédiction. Et, pendant que, le long des voies splendides des boulevards étincelants, les étrangers défilaient par milliers, portant sur le front, non plus, comme en 1814, la surprise et l'admiration, mais la colère, le dédain et l'insulte, une foule de femmes élégantes, attirées aux fenêtres, saluaient avec des cris le passage des vainqueurs, et agitaient des écharpes en signe d'allégresse ; les riches préparaient leurs appartements les plus somptueux pour y recevoir les officiersanglais ou prussiens ; et les marchands, dans l'ivresse d'une joie cupide, étalaient à l'envi ce qu'ils avaient de plus précieux. » Louis Blanc, Histoire de Dix ans. Introduction.

la royauté de Louis XYIII à la République de Napoléon !

Les Prussiens de Bliicher entrent donc, sans combat, dans leur bonne ville de Paris.

En dépit des Prussiens et de leurs amis, Victor Hug"0 a proclamé que c'est la contrerévolution qui a triomphé à Waterloo... (4)

L'Europe victorieuse imposera-t-elle encore à la France Louis XYIII, ou un Prince d'Orléans? C'est la seule question qu'on agite alors, parmi les chefs de la coalition, car l'idée de proclamer Napoléon II, bien qu'agitée dans les Chambres, comme on le verra dans le chapitre suivant, n'est pas même appuyée par l'Autriche.

(1) Dans la Revue des Deux Mondes d'octobre 1836, Edgar Quinet a écrit : « Si l'on pouvait encoi*e douter que la cause de la démocratie ait été représentée par Napoléon, il suffirait de voir ce que la première est devenue quand le second est tombé!... Le peuple ne perdit-il pas sa couronne, le jour où le despote perdit la sienne ? Ne lui fallut-il pas rendre son épée aux gentisliommes et cacher son drapeau devant le drapeau du droit divin ?... Ne devient-il pas de la dernière évidence que le peuple et le chef relevaient d"un même principe ? »

Citons aussi ce fragment de l'éloquente conférence faite, en octobre 1877, par M. Georges Thiébaud :

« Voulez-vous pénétrer, d'un seul coup, jusqu'au nœud vital, toute' la raison d'être de Napoléon et le secret de cette épopée militaire de vingt années, que des philosophes superficiels imputent a l'ambition, à l'égoïsme et à la violence d'un homme ? G"est facile. Ajoutez à Brunswick, Wurmser, Beaulieu, Alvinz3% l'archiduc Charles, Mêlas, Schwarzenberg, Kutusof et Bagràtion, Nelson, Wellington, Blûcher, tous le^ exécuteurs militaires au service de l'Angleterre et de l'Autriche, de Pitt et de Metternich, et vous avez la vérité sur cette époque, la vérité sur l'apostolat militaire de Napoléon, obligé d'interposer incessamment la force des armes et les calculs de la politique entre la Révolution française menacée et la vieille Europe inplaeable, cette vieille Europe solidaire des traités de Westphalie qui n'a mis bas les armes qu'après 1815, lorsque la Royauté a repris possession de la France au prix de son invasion ! »

Détail à retenir encore ! Parmi les souverains alliés, c'est la libérale Angleterre qui s'obstine à imposer à la France le roi de droit divin, tandis que le Czar incline toujours à laisser au peuple français, fût-ce même par un plébiscite, la liberté de ses choix !

Dans la correspondance de Pozzo di Borgo, nous remarquons notamment cette lettre : (( Mettre Bonaparte hors de toute possibilité de régner en France, voilà, pour le Cabinet russe, l'objet de la guerre. Ce but atteint, la France sera maîtresse de ses actes. Si le Roi retrouvait son trône, comme on le souhaitait à Saint- Pétersbourg, c'est à ses droits réels qu'il le devrait. La France se replacerait-elle sous le régime de la Charte?... Ne conviendrait-il pas de reconnaître en principe le droit qu'a la nation de se donner un acte constitutionnel? C'était, on le voit, une sorte de plébiscite qu'on rêvait à Saint-Pétersbourg. »

Mais l'Angleterre s'y était opposée, et n'avait voulu ni consulter la nation, ni laisser réélire les députés. c( Ni appel au peuple, ni revision de la Constitution, c'était là son dernier mot. » Et le Czar avait fini par laisser l'Angleterre disposer encore de la couronne en France.

Or l'Angleterre écartait non-seulement toute régence napoléonienne, mais encore toute monarchie constitutionnelle. « Un jour, en plein Congrès, — raconte M. Louis Blanc dans la Préface de son Histoire de Dix ans, — le Czar posa tout à coup la question de la sorte : Ne serait-il pas dans l'intérêt de l'Europe que la couronne de France fût placée sur la tête du duc d'Orléans? A cette proposition inattendue,

d68 LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON

chacun demeura frappé de stupeur. Mais les Cent-Jours n'étaient-ils pas venus prouver la nullité politique des Bourbons aînés? Entre un 21 janvier et un 20 mars, quelle place resterait pour la tranquillité de l'Europe et la sécurité des rois? On penchait déjà pour le duc d'Orléans^ quand l'opposition de lord Glancarty fit échouer le projet. »

M. Henri Houssaye, dans Mil huit cent quinze, nous rapporte la même tentative. L'Empereur de Russie s'en était ouvert à l'ambassadeur d'Ang-leterre, lord Glancarty. « — L'Europe, lui dit-il, ne peut être tranquille tant que la France ne le sera pas, et la France ne le sera qu'avec un g-ouvernement qui lui convienne. Le duc d'Orléans concilierait tout. Il est Français, il est Bourbon; il a servi, étant jeune, la cause constitutionnelle; il a porté la cocarde tricolore que Ton n'aurait jamais dû quitter. Il réunirait tous les partis, w Les Cours de Londres et de Vienne, oii l'on reg-ardait la reconnaissance de tout g-ouvernement autre que le gouvernement légitime comme une concession au jacobinisme, étaient peu disposées à adopter ces idées. Castlereagh et Metternich admettaient bien que telle ciconstance pût surgir qui les contraignît à accepter une substitution de la branche cadette à la branche aînée, mais ils n'envisageaient cette conjoncture qu'avec regret. Le Gzar, se voyant seul de son avis^ finit par y renoncer. »

Malgré l'appui officiel que les représentants de l'Angleterre donnaient ainsi à la monarchie de droit divin et à la Charte octroyée, il s'en faut toutefois que l'opinion pubhque en Angleterre

fût unanime sur ce point. Dès le retour de l'île d'Elbe, les démocrates anglais s'étaient demandé pourquoi recommencer la g-uerre puisque Napoléon voulait la paix? Le Morning Chronicle avait même osé écrire ceci : « Napoléon a reconquis en quinze jours le trône dont il n'avait pu être renversé par toute l'Europe qu'après un si grand nombre d'années. Il n'est rien de pareil dans Fliistoire. L'attention du Parlement sera certainement attirée par la politique condamnable qui tend à renouveler la g-uerre. Il n'est d'aucune importance qu'un Bonaparte ou un Bourbon soit sur le trône de France. » Et le Morning Chronicle, dût-il contredire Lafayette et les libéraux, avait ajouté : a Les patriotes anglais pensent que les potentats du continent s'unissent moins contre Bonaparte que contre l'esprit de liberté, w

En exhumant ces vieilles impressions, M. Henri Houssaye a aussi rappelé l'opposition qui s'était élevée alors au Parlement anglais contre le rôle de l'Angleterre dans les intrigues de la coalition. (( La politique de non-intervention eut d'ardents défenseurs parmi les pairs et les députés que Dudley appelait les wdiigs napoléonistes et qui regardaient Bonaparte comme l'héritier de la Révolution et le g-ardien des principes d'égalité. Dès le 16 mars, Whitbread, un des leaders^ du parti, avait protesté d'avance contre toute mesure qui pourrait impliquer l'Angieterre dans la guerre civile, « commencée sans doute en France » . Le 3 avril, il déclara que le manifeste des Puissances, du 13 mars, devait être apocryphe puisque l'on y sanctionnait la doctrine de l'assassinat. « — Pour l'honneur de mon

170 LA RÉPUBLIQUE DE IvAPOLÉOX ,

pays, s'écriait-il, j'espère qu'aucun Anglais n'a signé une pareille pièce. » Quelques jours plus tard, de graves débats s'engagèrent au sujet du Message par lequel le prince régent informait le Parlement qu'il avait donné des ordres de mobilisation et qu'il était entré en communication avec les alliés de FAngleterre pour garantir la sécurité européenne. A la Gb ambre des Lords, le marquis de Lansdown, le marquis de Wellesley, frère de Wellington, lord Stanhope dénoncèrent ces menaces de guerre comme une atteinte à la liberté des peuples. A la Chambre des Communes, les wbigs parlèrent au nom du même principe. « — Il est impossible de justifier cette guerre, dit sir Francis Burdett. L'honorable lord Castlereagh appelle le débarquement de Bonaparte : u?îe i?ivasion! xA.-t-on jamais vu trente millions d'âmes envahies par un seul homme? Bonaparte a été reçu comme un libérateur. Le peuple français déteste l'ancien ordre de choses : il craignait de le voir rétablir par un roi qui se disposait à violer ses engagements. Les Bourbons ont perdu le trône par leurs propres fautes. Ce serait une mesure monstrueuse de faire la guerre à une nation pour lui imposer un souverain dont elle ne veut pas. Laissons les Français arranger leurs affaires eux-mêmes. »

Les ministres avaient aisément triomphé de ces résistances. Le 23 mai, quand ils avaient communiqué à la Chambre-haute le traité signé à Vienne le 25 mars entre tous les alliés, lord Guy, se prononçant avec énergie contre (( une guerre entreprise pour proscrire l'homme que le peuple, autant que l'armée, avait choisi

LA RÉPUBLIQUE DE NAPOLÉON ili

comme le maître de ses destinées, et pour le remplacer par Louis XVIII », émit la proposition d'une Adresse pacifique. Mais sa motion ne réunit que quarante-trois voix, sur cent cinquante-six votants. Parmi ces quarante-trois était lord Byron (1).

Quoi qu'il en soit, le gouvernement anglais avait marché d'accord avec la coalition et avait même désig-né, — à Fexclusion d'une r^^ence napoléonienne ou d'une monarchie libérale, — le roi qui convenait à la France.

En vain, d'ailleurs, le 29 juin 1815, la Chambre des représentants avait-elle à son tour cherché à sauver les principes de la Révolution, en

(1) M. Henri Houssaye, dont nous utilisons pour le récit de ces faits les récents ouvrages Mil huit cent quatorze et Mil huit cent quinze, ajoute quelques souvenirs curieux.

Ainsi c'est au cours de ces débats que Castlereag, pour entraîner un vote favorable en prouvant la duplicité de Napoléon, produisit une prétendue dépêche de Bassano à Gaulaincourt, datée du 19 mars 1814 et portant : « Quand même l'Empereur signerait la cession des places de guerre, Anvers, Mayence et Alexandrie, son intention n'est cependant pas de les livrer. » Or, Bassano protesta, dans le Moniteur du 13 mai, contre la publication de ce document qu'il argua de faux. Le faux, en effet, sautait aux yeux, car cette prétendue dépêche, dont il existe une copie aux Arch. Aff. étr. {France, 668), contient des expressions étrangères, le protocole final y manque ; enfin elle est datée de Paris, 19 mars, alors que, le 19 mars, Bassano était avec l'Empereur à Fère-Champenoise. Lord Gastlereagh, qui usait sans scrupule de toutes les armes, produisit aussi des lettres adressées par Napoléon à Murât en 1813, mais dont un faussaire, l'abbé Fleuriel, employé au cabinet de Blacas, avait changé la date et quelques phrases. Ces falsifications leur donnaient une toute autre signification que celle qu'elles avaient réellement.

Ces souvenirs historiques ne sont-ils pas intéressants si l'on se rappelle le mystère récent des papiers Norton, aussi de provenance anglaise et qui ont donné lieu à ce fameux débat entre MM. "Develle, Burdeau. Deroulède, Clemenceau et Millevoye, sur l'affaire Cornélius Herz ?

stipulant que la Constitution de la monarchie restaurée devrait être soumise à la ratification des citoyens réunis dans les Assemblées primaires .

En vain, le 5 juillet, avait-elle rédigé une déclaration de principes dont voici l'article 1^^ : « Article 1*^^ Tous les pouvoirs émanent du peuple; la souveraineté du peuple se compose de la réunion des droits de tous les citoyens ; » et dont voici l'article 13 : a Le prince, soit héréditaire, soit appelé par élection, ne montera sur le trône de France qu'après avoir prêté et signé le serment d'observer et de faire observer la présente déclaration. »

En vain la Chambre des Pairs, au moment oii de nouveau les baïonnettes étrangères revenaient, avait-elle proclamé (c qu'un monarque ne peut offrir de garanties réelles s'il ne jure d'observer une Constitution délibérée par la représentation nationale et acceptée par le peuple, » ce furent de vains efforts, que le Roi restauré et ses puissants aUiés écartèrent finalement avec une égale résolution (1).

Cependant Ledru-Rollin, dans son discours

(1) La mère de Napoléon III, la reine Hortense, se renferma chez elle, dans un recueillement profond ; c'est là, le 20 juin, qu'elle apprit la funeste nouvelle de Waterloo. Le lendemain, l'Empereur revenait à Paris, essayant de réorganiser les forces de la France, et ne désespérant pas encore..

Mais la reine ne se faisait pas d'illusion. « Tout est fini pour l'Empereur, — disait-elle, — c'est à la France qu'il faut songer ! On l'accueillait avec acclamations ; on avait besoin de son puissant génie ; c'étaient des triomphes qu'on attendait ; il a été malheureux, tout le monde l'abandonne. Il n'y a plus d'illusion à se faire sur le sort qui l'attend ; trop heureux si nous pouvons le décider à se soustraire à tout ce qui va le menacer ! »

Et elle répétait au général Bertrand, qui n'admettait pas la trahison, et qui ne croyait pas que la France pût séparer ses intérêts des intérêts de l'Empereur : « Oh ! ceux

(le 1842, a voulu rappeler ces derniers efforts : t( Paris était trahi, Fennemi triomphant défilait dans nos rues; il allait assaillir le temple des délibérations... Que déclaraient les représentants d'alors, parmi lesquels je trouve les noms des Dupont de l'Eure et des Laffîtte? Ils déclaraient que la Constitution qu'ils votaient, et qui sauvait les droits de l'humanité et de la civilisation, ne vaudrait qu'autant qu'elle serait soumise aux suffrages du peuple français. » Nous voyons ainsi en quoi nos pères faisaient consister les principes de la Révolution, même quand celle-ci succombait sous l'invasion étrangère.

C'étaient les débats de l'agonie. Les événements étaient supérieurs aux déclarations. — Les Alliés ramenèrent dans Paris le dogme de la légitimité, le droit divin, le droit du Roi, maître de la France et recouvrant sa propriété personnelle (1). Depuis cette date, les principes de la Révolution, ainsi évoqués par Ledru-Rollin

qui croient que c'est à l'Empereur seulement qu'on en veut, et qui s'imaginent qu'en se séparant de lui on obtiendra de meilleures conditions, ont bien tort. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils en veulent plus encore à la puissance de la France qu'à la gloire du chef. Au lieu de se serrer en faisfeeau autour de lui, au lieu d'imiter les peuples anciens dont le courage se montrait plus grand le lendemain d'une défaite, on discutera sur des idées, sur des principes... Et tout sera perdu. »

Gomme ces paroles étaient prophétiques ! Et comme elles s'appliquent aussi bien à ce qui suivit Waterloo qu'à ce qui suivit Sedan ! Renverser le gouvernement du pays en présence de l'invasion, n'est-ce pas trahir son pays, au profit de l'invasion ?

(1) « Plus de tyran, plus de guerre ! dit le comte d'Artois : plus de conscription, ni de droits réunis !» — « Les puissances alliées, dit le duc d'Angoulême, convaincues qu'il n'y a de repos pour la France et leurs peuples que dans une monarchie tempérée, ouvrent les voies du trône au fils de Saint-Louis... Je proclame au nom du roi qu'il n'y aura

en ce qui concerne l'appel au peuple constituant^ n'ont repris vigueur ni sous la seconde République, ni sous la troisième!

Nous ne dirons rien ici de l'administration qui alors s'imposa, ni de la Terreur blanche frappant à la fois, républicains et bonapartistes, tous les enfants de la Révolution. Nous évitons, autant qu'il se peut, de réveiller les souvenirs douloureux entre Français qui également croyaient représenter alors la justice et la vérité. Chacun sait, d'ailleurs, comment les libéraux de la Restauration firent oublier le despotisme impérial! (1)

plus de conscription ni d'impôts odieux ! » — Inutile de dire que conscription et droits réunis ne firent que changer de noms. Mais il est intéressant de rappeler que, par ordonnance du comte d'Artois et de LOuis XVIII, des 17 avril et 9 mai, furent maintenues pour cette année 1814 toutes les contributions ordinaires et extraordinaires que Napoléon avait décrétées dictatorialement.

(1) « Ce n'étaient que dénonciations, visites domiciliaires, invasions dans les domiciles privés, soupçons et menaces. Les plus humbles, dans les pays les plus tranquilles, étaient frappés comme les plus connus. Le mal s'abattait sur les campagnes comme sur les villes. Paul-Louis Courier a raconté les scènes de son village : quarante gendarmes venant, la nuit, arrêter dans un hameau dix paysans, des .vignerons, un sabotier. Voilà un détail du tableau que présentait alors la France. Quinze mois après la rentrée de Louis XVIII, on voyait encore des condamnations à mort prononcées contre des hommes qui avaient combattu le royalisme . — Telle fut l'énorme durée de l'implacable esprit de revanche que le régime nouveau rapportait en France. » Camille Pelletan. De 1815 à nos jours.

« Qu'avait donc produit cette longue série de fluctuations et d'atermoiements, qui fut le règne de Louis XVIII? Sur la. scène politique, des discordes sans fin ; et au-dessous, des conspirations, des provocations, des guet-apents, des exécutions militaires, voilà ce qui s'était vu. L'orage avait été partout : dans le parlement, dans la presse, à la Cour, dans les villes, dans les campagnes. Didier, Tolleron, Berton Bories, quels souvenirs ! Ah ! il me semble que, dans cetto molle politique de Louis XVIII, le bourreau avait pu manœuvrer à l'aise ! » Louis Blanc, Histoire de Dix ans.

Mais, au point de vue des orig-ines de cette Restauration royale en France, et sans plus insister sur la volonté des souverains alliés, qui écartèrent finalement tout choix du gouvernement par un plébiscite selon les idées de notre Révolution française, et qui écartèrent aussi tout choix par une Assemblée (selon la mode anglaise à laquelle la troisième République française s'est ralliée en 1875), n'est-il pas vrai que, de Sainte-Hélène, Napoléon avait le droit de demander : « Pourquoi Louis XVIII règne-t-il? » Et de se répondre à lui-même : « Est-ce comme le plus brave? le plus habile? comme choisi par la majorité de la nation? Non, mais comme le plus noble. Dès lors se trouve proclamée la supériorité de la naissance. »

C'était la constatation brutale à laquelle les amis de la liberté en France nous avaient ramenés, comme vers un progrès démocratique ! On créait une école anglaise qui prenait à Londres ses modèles, et dont M. de Cormenin disait : « M. de Serre était l'orateur de l'école anglaise dont M. Royer-G ollard était le pontife. Ils avaient tous deux, pour principe, la souveraineté de la raison, pour moyen, la hiérarchie des pouvoirs, pour but, la monarchie parlementaire. »

De ce parlementarisme anglais, voici ce que M. de Cormenin écrivait : « Importation étiolée d'outre-mer qui ne s'acclimatera jamais en France ^ trinité incompréhensible de personnes inégales par leur pouvoir, diverses par leur origine, contraires par leur volonté; Constitution bizarre où Ton prétend trouver l'élément dans l'amalgame, l'harmonie dans l'antagonisme, la

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vérité dans la fiction, le mouvement dans la résistance et la vie dans la mort; systématique division en hiérarchies, en castes, en monopoles, en privilèges, d'une société comme la nôtre qui tend sans cesse à Tagg-lomération et à l'unité; œuvre anti-française et contre nature, que nos tempéraments, nos mœurs, notre logique et notre égalité repoussent, qui met les fers aux

Sieds du gouvernement au lieu de lui donner es ailes, qui ne lui communique ni de force au dedans, ni grandeur au dehors ». Le jugement est sévère, mais les événements l'ont confirmé. Pour évoluer dans cette machine anglaise, toute idée de souveraineté du peuple devait être reniée (1). Et alors, après avoir vu tomber (non pas sous la volonté de la France, mais sous le canon prussien et sous la trahison de quelques revenants), cet Acte additiomiel qu'on avait même appelé '< la Benjamine », voici comment Benjamin Constant se défendait, d'après M. de Cormeniu : « Il n'admettait pas — ou plus — la souveraineté du peuple, mais une sorte de souveraineté de la justice, fort approchante de la souveraineté de la raison des doctrinaires et aussi indéfinissable, aussi incompréhensible, aussi inapplicable qu'elle. »

Et M. de Gormenin répond à Benjamin Constant : « Est-ce que la souveraineté du peuple, telle que nous l'entendons, n'implique pas nécessairement la souveraineté du droit, de la justice, de la raison? Je ne sache presque pas

(1) Joseph de Maistre écrivait, le 13 octobre 1816 : «Je crois en mon âme et conscience que la souveraineté européenne, victorieuse de la France, avait le droit et le pouvoir des juger Bonaparte, et d'arracher la racine révolutionnaire en détruisant les fortunes révolutionnaires. »

une seule question politique ou sociale que la souveraineté du peuple ne résolve. Politiquement, la souveraineté du peuple est la lumière qui luit dans les ténèbres de la dispute humaine. C'est à sa lueur seule que les logiciens peuvent marcher. Hors d'elle, il n'y a qu'arbitraire, iniquité, contradictions, chaos. Faute de ce pilote si sûr, si infaillible, le plus grand publiciste de la Restauration alla s'échouer, tête baissée, comme un naufragé vulgaire, sur les écueils de la révolution de juillet. Il ne comprit pas qu'aucune puissance ne peut prescrire ni prévaloir contre le droit éternel des nations, de se donner le gouvernement qui leur plaît. »

Tant et si bien que, un jour de juillet, les pavés de Paris, — de ce Paris que le premier Empire avait gouverné sans garnison, sans fortifications et presque sans police, — se soulevèrent d'eux-mêmes.

Le drapeau tricolore avait subi, lui aussi, la proscription de la gloire! Et Béranger s'était vu frappé par les « libéraux » du temps, lorsqu'il le chantait!

De mes vieux compagnons de gloire, Je viens de me voir entouré,

faisait-il dire par quelque survivant d'Arcole ou d'Iéna, dans le Vieux Drapeau, vers 1820; mais on n'ose alors l'arborer, ce haillon sacré des grands combats!

Tl est caché sous l'humble paille Où je dors, pauvre et mutilé, Lui qui, sûr de vaincre, a volé,

Chargé de lauriers et de fleurs, Il brilla sur l'Europe entière

Hélas! faudra-t-il désormais le cacher toujours? Le poète-soldat espère et, interrogeant Tavenir, murmure :

Quand secouerai-je la poussière Qui ternit ses nobles couleurs?...

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