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CHAPITRE IV

Le mouvement des partis politiques depuis 1870.

SouMAiRE : Les partis à la chute de l'Empire : monarchistes constitutionnels, républicains, bonapartistes. — Accord des monarchistes. — Division des républicains en deux groupes : oligarchistes avec Thiers, démocrates avec Gambetta. — Rapprochement des deux groupes républicains après le 16 mai. — La Constitution de 1875 et la politique de Gambetta : compromis entre les principes oligarchiques et les principes démocratiques. — Nouvelle division des républicains : opportunistes et radicaux. — Boulangisme. — Socialistes, radicaux, modérés. — Alliances de socialistes et de modérés avec les monarchistes. — Disparition des anciens partis. — Les partis nouveaux. — Les conservateurs et les progressistes ne représentent que des tempéraments politiques et non des partis. — Régime représentatif et oligarchistes. — Gouvernement direct et démocrates.

Au moment de la chute de l'Empire, deux grands partis se trouvent en présence sur ses ruines : Tun formé par les monarchistes constitutionnels et les royalistes, l'autre constitué par les républicains; tous les deux puissants par les forces parlementaires qu'ils représentent, mais ne comptant, en fait, dans le pays, que des minorités plus remuantes

que considérables. Les grandes masses électorales qui, pendant dix-huit ans, soutinrent TEmpire de leurs votes dans les élections et dans les plébiscites, sont désemparées par la chute de Tempereur et par Taccumulation de défaites et de hontes sous lesquelles le régime de leur cœur vient de s'écrouler; elles n'écoutent plus les chefs bonapartistes et sont prêtes à se jeter dans les bras du parti qui leur rendra la tranquillité en relevant les affaires du pays. C'est en pensant à elles que M. Thiers, s'adressant aux deux partis rappelés plus haut, prononçait ce mot si souvent reproduit : « La victoire sera au plus sage. »

Les monarchistes montrèrent sinon de la sagesse, du moins une incontestable habileté, en se mettant d'accord pour offrir la couronne au représentant de la branche aînée des Bourbons. Légitimistes et orléanistes surent, en cette circonstance, faire de grands sacrifices d'amour-propre et oublier des haines que le temps n'avait pas encore apaisées. La monarchie eût été fondée par leur accord, si le descendant des Bourbons n'avait pas répudié le drapeau tricolore qui flottait le 21 janvier 1793 audessus de l'échafaud où tomba la tête de Louis XVI.

Tandis que les monarchistes opéraient entre eux un rapprochement que la mort du comte de Chambord devait rendre définitif, le parti républicain se divisait en deux groupes représentés par deux hommes qui ont joué dane le pays un rôle consi-

dérable. Dans l'un entraient, sous la conduite de M. Thiers, tous ceux, républicains de raison ou monarchistes désabusés qui rêvaient d'appliquer, sous Tétiquette républicaine, les principes oligarchiques de la Charte de 1830 et la politique suivie pendant les dix-huit années du règne de Louis-Philippe. Les autres se donnèrent pour chef Gambetta : ils aspiraient à fonder, avec le célèbre programme de 1869, une république dont le caractère eût été plus ou moins conventionnaliste et jacobin, suivant que tels ou tels leaders du parti en auraient eu la direction, mais dont les tendances générales étaient nettement démocratiques.

Sous rinfluence du puissant tribun dont certains rêvaient en secret la dictature, — ce qui lui donnait une force très grande auprès des masses non dégoûtées du césarisme, — la portion la plus ardente de la jeunesse instruite et les masses ouvrières formèrent bientôt, en face des oligarchistes qui détenaient le gouvernement avec M. Thiers, sous l'étiquette de « modérés » et de <c centre-gauchers », une opposition démocratique dont la force s'accrut à mesure que l'existence de la République se prolongeait.

C'est pour arrêter les progrès de ce parti, avec lequel le pouvoir exécutif était obligé de compter et auquel il devait faire d'incessantes concessions, que les monarchistes renversèrent M. Thiers, en 1873, et le remplacèrent par le maréchal de Mac-

Mahon, sur lequel ils pensaient pouvoir compter pour enrayer le « radicalisme » de Gambetta et, au besoin, pour faire disparaître la République. Le seul résultat définilif de leurs manœuvres fut le rapprochement des deux fractions du parti républicain et leur union dans le vote de la Constitution de 1875. Menacés de la restauration de la monarchie ou de rétablissement d'une dictature militaire et cléricale, les plus jacobins et les plus démocrates d'entre les républicains consentirent à voter la Constitution, malgré l'esprit très fortement oligarchique dont elle était imbue. Elle avail, à leurs yeux, l'avantage de consacrer ofliciellement l'existence delà République et elle permettait aux démocrates d'espérer qu'ils pourraient un jour s'élever au pouvoir et modifier les lois constitutionnelles conformément à leurs principes.

C'est pour atteindre ce but que Gambetta prend, à partir de 1875, avec une résolution dont il fut loué ou blâmé avec la même énergie, l'attitude qu'il conserva jusqu'à sa mort. Sa politique ne fut pas, en réalité, autre chose qu'une tentative consciente ou inconsciente de compromis entre les principes oligarchiques de la Constitution et les principes démocratiques sur lesquels il avait fondé sa popularité. Ceux qui jusqu'alors l'avaient rejeté comme « radical » se rapprochèrent de lui, et M. Thiers le désignait bientôt à ses amis comme son successeur dans la lutte que la République sou-

tenait autour de son lit de mort contre les auteurs du coup d'État de 4877.

Après l'échec de cette tentative et la démission du maréchal de Mac-Mahon, Gambetla devint, en effet, tout naturellement, Je chef de la majorité gouvernementale, et il était porté par elle à la présidence de la Chambre en même temps que Grévy était élu président de la République. La République est alors victorieuse et définitivement installée en France, la « période héroïque est close », on entre dans la phase des réformes et de la réorganisation, le parti fondé par Gambetta depuis 1875 arrive au pouvoir qu'il conservera pendant de longues années, soit qu'il détienne lui-même tous les portefeuilles, soit qu'il en abandonne, dans les Cabinets dits de concentration, une partie plus ou moins considérable à d'autres éléments.

Le parti républicain se divise alors de nouveau en deux groupes distincts et très hostiles : l'un composé de tous ceux qui croient utile d'incliner les principes devant les nécessités quotidiennes du gouvernement et de ne procéder à la réalisation du programme de 1869 qu'avec une lenteur réglée sur l'esprit des membres les plus modérés du parti; l'autre, qui réclame l'exécution intégrale et immédiate de ce même programme, ne veut faire aucune concession aux retardataires et n'en fit, en effet, jamais suffisamment pour conquérir ou garder le pouvoir. A ceux-ci restait attachée l'étiquette de

« radicaux », tandis qu'ils prétendaient flétrir leurs adversaires de celle « d'opportunistes »,

Il s'en fallait, d'ailleurs, de beaucoup que les deux groupes fussent homogènes. Dans l'un comme dans l'autre, il était aisé de constater, dès 4877, l'existence de deux tendances intellectuelles et de deux directions politiques très différentes. Dans l'un comme dans l'autre, il y avait des autoritaires et des libéraux, des centralisateurs et des décentralisateurs, des démocrates et des oligarchistes, et ces distinctions devaient survivre à toutes les transformations et à toutes les subdivisions que subirent les groupes; elles subsistent encore au-dessous des variables étiquettes qui leur ont été attribuées.

Le groupe radical atteint à son apogée aux élections de 1883 et il arrive au pouvoir avec Floquet en 1888, au moment même où les monarchistes font une troisième tentative pour s'emparer de la République. La combinaison du parlementarisme de Louis-Philippe avec la centralisation de Napoléon P' avait produit déjà une partie des fruits annoncés dès 1869 par Jules Ferry : Timpuissance législative de la Chambre et l'instabilité du gouvernement avaient réveillé dans le pays les instincts césariens dont les masses électorales rie sont pas encore débarrassées, et le boulangisme faillit emporter la République avec la Liberté.

Ce nouveau danger amène un rapprochement des groupes républicains analogue à celui qui

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s'était produit de 1873 à d877; mais, comme le premier, il prend fin avec les périls qui Tavaient fait naître. Seulement, après la fuite du général Boulanger et la ruine de la monstrueuse coalition qui s'était faite autour de lui, les groupes républicains apparaissent avec des programmes et des étiquettes nouvelles. , .

L'ancien groupe radical a fait place au groupe socialiste : les troupes radicales sont devenues les troupes du socialisme. Les questions de politique pure qui passionnaient autrefois les masses radicales sont dédaignées : on n'entend plus guère parler, dans lés réunions populaires, ni de la séparation des Eglises et de TÉtal, ni d'élection de la magistrature, ni de l'abolition des armées permanentes, ni de la suppression des congrégations religieuses, ni de l'abrogation du Concordat, etc., qui de 1870 à 1889 passionnaient tous les républicains d'opposiUon et constituaient les bases du programme radical. Les questions sociales ont pris la place des questions politiques; il faut être ou se dire « socialiste » pour être considéré comme « radical ».

Il est arrivé à l'ancien parti radical, ce qui arrivera toujours dans ce pays aux partis d'opposition : il a été débordé, puis absorbé par sa fraction la plus violente. En vertu de cet esprit français que Strabon définissait, il y a deux siècles, si justement : « Irritable, fou de guerre, simple et sans

malignité, qu*on attire au combat quand oa veut, où Ton veut et par n'importe quels motifs », toute la partie encore « simple et sans malignité » de la nation, c'est-à-dire toute celle dont rinstruction n'a pas encore suffisamment ouvert la raison et qui souffre sans savoir analyser les causes de sa souffrance ni rechercher les moyens pratiques de la faire cesser, s'est jetée avidement, dans les villes surtout, à la suite de toutes les nouveautés. En 1888, elle se laissait enrôler dans la coalition boulangiste par lassitude des abus du parlementarisme ; depuis, elle est allé aux doctrines collectivistes et aux hommes qui les propagent, espérant trouver dans les nouvelles formules les illusions qui permettent aux malheureux d'oublier leurs misères. Actuellement et jusqu'à ce que l'anarchisme démolisseur qui déjà surgit à l'horizon, ou quelque aspirant dictateur, socialiste comme Louis Napoléon affectait de l'être en 1848, aient pris sa place, c'est le collectiviste révolutionnaire qui a le privilège de séduire et d'entraîner la foule « simple et sans malignité ». A côté de lui, le « radicalisme » le plus « socialiste » n'est plus qu'un pâle fantôme sans voix et sans figure, un de ces soleils voilés qui n'échauffent ni le cœur ni le cerveau. Ses leaders en ont le sentiment, et c'est pour cela qu'ils cèdent d'ordinaire la parole aux orateurs socialistes qui sont plus remuants et plus conscients d'être en harmonie avec la foule.

L'ancien parti radical a-t-il gagné dans les autres portions de la masse électorale des sympathies suffisantes pour compenser celles qui, l'abandonnant, sont allées au collectivisme révolutionnaire? Les faits répondent négativement. Les partisans qu'il compte dans le pays sont encore très nombreux, mais ils ne sont plus, dans la majeure partie des circonscriptions électorales, en quantité suffisante pour contre-balancer, soit l'influence des socialistes, soit celle des modérés. Ce que l'ancien parti radical a perdu vers sa gauche, il ne Ta pas gagné du côté de sa droite.

Cela tient à ce que, n'étant plus le parti d'opposition systématique et violente qu'il fut à ses débuts, et ayant été remplacé dans ce rôle, il n'a pas su établir d'une manière suffisamment précise la démarcation entre son programme et celui des socialistes plus ou moins collectivistes. Il s'est aussi, trop souvent, montré à la remorque de ces derniers, soit par faiblesse de tempérament et peur des attaques de l'intransigeance, soit par recherche de la popularité bruyante, soit parce qu'il n'a pas encore suffisamment conscience des nécessités gouvernementales. Peut-être, aussi, les éléments qui le composent ne sont-ils pas assez homogèiK's pour constituer un parti de gouvernement.

Tandis que l'ancien groupe radical subisîiait l'évolution que je viens de rappeler, le parti gouvernemental fondé par Gatnbotla était l'objet de

transformations non moins profondes. Après récliec (lu boulangisme, une visible désespérance de renverser la République s'empara d'un grand nombre de monarchistes et fut suivie de Tinauguration d'une lactique nouvelle : il s'agissait de s'emparer du gouvernement que l'on n'avait pas pu détruire. Pour cela il fallait d'abord se déclarer partisan de la République. C'est ce que firent vers 1889, un petit nombre de parlementaires, en mettant pour condition à leur acceptation de la forme gouvernementale, l'abrogation des lois sur la neutralité de l'enseignement de l'État et sur le service militaire. Dans les premiers temps, leur exemple ne fut que peu suivi : le mouvement de ralliement à la République dont ils avaient donné le signal ne s'accentua qu'à partir du jour où Léon XIII le prescrivit aux catholiques « dans l'intérêt de l'Eglise ». L'introduction des ralliés parmi les majorités gouvernementales ne tarda pas à déterminer dans l'ancien parti opportuniste, dans celui qui jusqu'alors s'était recommandé de Gambetta, un mouvement très manifeste de recul. Tandis que la masse des troupes radicales, se portant davantage à gauche, allait former l'armée du socialisme, du collectivisme et du révolutionnarisme, une portion notable des anciens « opportunistes » opérait une conversion à droite et fusionnait avec les ralliés, puis avec les monarchistes, dans le but apparent de défendre la société contre les ennemis de la

propriété individuelle, mais, en réalité, afin de proléger les institutions oligarchiques menacées par le flot montant de la démocratie.

Kligiise, toujours à Taffût des occasions de se hisser à la domination politique dont elle caresse le rêve, ne pouvait manquer de profiter du désordre introduit dans la République et du trouble mis dans les esprits par le bouleversement des groupés et Tacuité de leurs querelles.

En même temps que Léon XIII engageait les catholiques à s'incliner devant la République, il lançait cette encyclique fameuse oii le socialisme chrétien trouva sa formule et sa règle. Près des usines, des grandes maisons de commerce et des casernes, dans tous les centres industriels et dans les villes populeuses, on vit dès lors se multiplier les cercles catholiques. Ouvriers et soldats y sont attirés par les distractions, les jeux et même les boissons gratuites, et Ton y mélange fort habilement les prédications du socialisme chrétien avec la propagande monarchiste ou césarienne. Les cercles ne suffisant pas, on y joignit des journaux qui vont porter jusque dans l'atelier, jusque dans la chambre des déshérités du sort et des mécontents de la fortune, les excitations du socialisme et du césarisme. Comme la presse loyalement monarchiste ne pouvait être d'aucune utilité pour cette besogne démagogique, on créa des organes popu* laires violents, les uns affichant leur caractère

chrétien, d'autres affublés du masque socialiste, les uns et les autres insulteurs, diffamateurs, \ calomniateurs, poursuivant d'une haine implacable tous les hommes du parli républicain que leur valeur fait surgir au-dessus de la masse, à Paris ou en province, et infiltrant dans Tesprit du lecteur la lassilude de la liberté politique et de la neutralité religieuse si péniblement conquises depuis vingt-cinq ans.

Les habiles meneurs de celte campagne sont parvenus à ce résultat que fort nombreux sont déjà, particulièrement dans les centres ouvriers, les gens qui haussent avec dédain les épaules quand on leur parle d'écoles et de casernes neutres, de liberté, d'améliorations démocratiques, des services déjà rendus par la République au peuple de France et de ceux qu'elle est susceptible de lui rendre encore. La forme du gouvernement elle-même parait inquiéter fort peu les masses surchauffées par les prédications de la haine et détournées des institutions libérales par les souterraines menées des ennemis de la démocratie.

Le succès de ces manœuvres est d'autant plus grand que leurs auteurs ont trouvé dans les ambitions personnelles des auxiliaires sans scrupules. Déjà, dans beaucoup de villes, des alliances ont été publiquement contractées entre les monarchistes les plus irréductibles et certains soi-disant radicaux ou socialistes, alliances semblables à celles qui se

produisirent pendant la période boulangiste et dirigées vers le même but par ceux qui les provoquent. On persuade à la masse ignorante des électeurs que, pour vaincre « l'opportunisme maître absolu du pouvoir depuis 1877 », tous les moyens sont bons, toutes les alliances sont utiles et profitables, et Ton obtient ainsi la nomination de monarchistes avérés, ou plus ou moins déguisés, suivant que les électeurs sont assez aveugles pour qu'il soit possible de négliger tout ménagement, ou qu'il faille encore les tromper pour les entraîner dans la voie où Ton veul les conduire.

Les monarchistes qui s'allient ainsi aux socialistes et aux soi-disant radicaux dans les élections municipales, départementales ou législatives, sont en général, pour ne pas dire toujours, des irréductibles : royalistes impénitents, prêts à tout faire pour restaurer le trône et rendre à l'Église la prédominance politique dont elle jouit sous le règne de Charles X ; ou bonapartistes non moins ardents, ennemis de toutes les libertés politiques et sociales, ne faisant la cour à la démocratie que pour la mieux étrangler; tous exploitant les passions et les misères des masses ignorantes pour les pousser à Tassant de nos institutions, dans l'espoir que des haines politiques et des luttes sociales, sortira quelque révolution leur permettant de « sauver » la République et la société, comme le firent deux fois en ce siècle les Bonaparte.

Ce sont des alliances de ce genre qui se formèrent de 1848 à 1851 et qui, après avoir fait abrog-er, sur la demande d'un socialiste, la loi expulsant de France la famille Bonaparte, aboutirent à la validation du prince Louis comme député, puis à son élection à la présidence de la République. C'est par une masse électorale composée de tous les anciens bonapartistes et de tous les socialistes et radicaux intransigeants de Tépoque, que Louis Napoléon fut élu président, et c'est à se cancilier les bonnes grâces de celle clientèle héléroclile qu'il mit tous ses soins, depuis le jour de son entrée à rÉlysée jusqu'à Theure où il fit emprisonner pêlemêle les socialistes et les radicaux qui lui avaient fait la courte échelle, avec les modérés et les monarchistes constitutionnels en haine de qui les socialistes s'étaient alliés aux dictatoriens.

De même que le socialisme chrétien fut imaginé par Léon XIII comme un procédé stratégique pour entraîner les ouvriers vers l'Église où les monarchistes les attendent et les accaparent, de même la politique du ralliement fut inventée par lui pour permettre à l'Église de mettre la main sur les classes riches et par elles sur le gouvernement de la République. C'est de Rome, que des députés élus comme monarchistes rapportèrent en 1889, la formule de la politique du ralliement et l'indication du but qu'elle devait poursuivre : abrogation des lois scolaires et militaires, suppression de

la neutralîlé de TElat en matière religieuse, rétablissement de la prépondérance de TÉglise dans Vécole et la caserne.

Depuis celte époque, la papauté n'a jamais cessé d'agir dans la même direction. Socialistes et collectivistes révolutionnaires, aussi bien que modérés, ralliés et monarchistes font également son affaire et sont assurés de son concours dans les luttes électorales, pourvu qu'ils prennent rengagement de combattre de biais ou de face les lois scolaires et militaires. Avec les socialistes, elle fera de l'opposition violente, excitera les haines d'où naissent les désordres de la rue, les émeutes et les révolutions; avec les modérés, les ralliés et les républicains olig^rchistes, elle soufflera dans les classes riches et parmi les populations timorées la peur du socialisme qu'elle prêche elle-même dans les cercles catholiques et jusque dans ses temples. Si c'est la révolution qui sort de ces doubles manœuvres, elle est prête à bénir le sabre qui la domptera et à couronner le dictateur qui imposera silence aux socialistes en étranglant la République et violant la Liberté. Si c'est la politique de la peur qui l'emporte, si ce sont les gens paisibles et riches, les modérés, les ralliés et les oligarchistes qui deviennent les plus forts, elle gouvernera, par leur intermédiaire et à son profit, les démocrates et les socialistes réduits au silence. Elle consentira, au besoin, à ce que la République subsiste.

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pourvu qu'elle soit, comme la monarchie belge, aux ordres de la cour pontificale.

Ceux qui douteraient de la réalisation possible de Tune ou de l'autre de ces éventualités n'ont qu'à consulter Tliistoire de notre seconde République et celle de la Belgique. Ils verront dans la première que de 1848 à 1851 la France fut conduite vers l'Empire à la fois par les menées réactionnaires des modérés de Tépoquc, alliés aux monarchistes cléricaux et oligarchistes, et par Taffolement des masses ignorantes du suffrage universel qu'éloignaient du régime républicain les violences des socialistes et des révolutionnaires. Dans la seconde, ils constateront que les socialistes, les révolutionnaires et tous les ennemis des libéraux belges dont ils trouvaient la marche vers le progrès trop lente, s'étant alliés, pour les chasser du pouvoir, aux cléricaux et aux réactionnaires, et ayant obtenu ce résultat, sont aujourd'hui condamnés au rôle ridicule de dupes. Parleurs alliances immorales, ils ont mis la Belgique aux mains de leurs pires ennemis, et c'est par la force que maintenant on répond à leurs plus légitimes revendications.

La question se pose en France de savoir si les fauteurs, modérés ou socialistes, des alliances monarchiques, nous condamneront à refaire ces malheureuses histoires, ou s'il se trouvera un nombre suffisant de républicains assez clairvoyants pour chercher dans l'union de toutes les fractions

loyales et sincères de notre parti et dans la réalisation d'un programme conforme aux besoins de la démocratie, la sauvegarde de la République et la protection de la Liberté.

II n'est plus permis de nous faire illusion : la République est parvenue à une heure de son évolution d'où peuvent sortir indifféremment ou une effroyable réaction contre tous les progrès démocratiques réalisés depuis 1875, ou une ère nouvelle de réformes et de liberté. Pour assurer cette dernière éventualité, la première chose à faire est de constituer un parti de gouvernement, républicain et démocratique, solide, nettement défini, débarrassé des étiquettes usées- et dégagé des barrières qu'on a maladroitement élevées là où il convenait le moins d'en établir, tandis qu'elles font défaut dans les points où elles seraient nécessaires.

En dépit de la multiplicité des groupes et en dehors même des partis, il n'y a que deux sortes de tempéraments politiques répondant à des réalités : d'un côté, celui des hommes qui regardent devant eux, marchent de l'avant, songent davantage à l'avenir qu'au passé, vivent d'actualités, évoluent avec le temps et cherchent à devancer, en le dirigeant, le progrès de Thumanité; d'un autre côté, celui des hommes que l'histoire hypnotise, qui se complaisent dans l'admiration exclusive du fait accompli et qui croient avoir exécuté toute leur tâche dans le monde quand ils ont, très bruyam-

ment et très solennellement^ fait Téloge du lenips passé.

Mais, entre ces deux formes d'esprits, il y a une foule de transitions et d'intermédiaires qui, dans la pratique, rendent fort difficile le classement des individus et ne permettent pas de se fonder sur l'esprit conservateur ou sur Fesprit progressiste pour constituer des groupes politiques. Dans chaque groupe, en effet, il faudrait établir des subdivisions aussi nombreuses que les hommes euxmêmes, chacun ajoutant aux caractères généraux du groupe ses tendances personnelles, son tempérament, ses idées et ses passion's.

Parmi les conservateurs, -les uns n'ont pas encore oublié la monarchie ou Tempire et ne seront satisfaits que le jour où la France reviendrait au régime de Louis-Philippe ou à celui de Napoléon III. D'autres, regardent moins loin en arrière dans l'histoire; ils acceptent la République, mais ils la veulent dotée des institutions de la monarchie constitutionnelle ou de l'empire. D'autres, enfin, plus modernes et auxquels il est impossible de refuser le litre de républicains, acceptent tous les progrès réalisés depuis vingt-cinq ans par notre troisième République et même ont contribué à leur réalisation avec plus ou moins d'énergie et de sincérité, mais ils s'endorment sur cette œuvre, la trouvant si parfaite qu'ils jugent inutile de la perfectionner. L'âge, la fatigue physique, la lassi-

tude que détermine fatalement l'exercice du pouvoir et les amertumes qu'il laisse après lui, sans parler du regret de l'avoir perdu, transforment ce dernier groupe d'hommes en un obstacle au progrès d'autant plus redoutable qu'eux-mêmes n'ont pas conscience du rôle qu'ils jouent.

Derrière ces « républicains conservateurs » y a t-il un parti ayant quelque importance? Je ne le pense pas. En réalité, parmi les républicains dignes de ce nom, il y a des chefs conservateurs, mais tous les soldats sont progressistes. Ceux-ci votent encore pour leurs chefs par habitude, peut-être même en reconnaissance des services rendus, mais ils ne sont plus en communion d'idées avec eux, ils sont prêts à les abandonner, pour en suivre d'autres moins fatigués et plus capables de les guider vers les progrès nouveaux auxquels ils aspirent.

Au groupe des républicains progressistes se rattachent non seulement tous ceux qui se donnent à eux-mêmes cette épithète, mais encore une grande partie de ceux qui se dénomment ou que Ton nomme « socialistes », je ne dis pas « collectivistes révolutionnaires ». Il est impossible d'assigner aucun caractère certain à cette catégorie de républicains. Devra-t-on, à l'exemple de certains conservateurs, considérer comme des « socialistes » et répudier à ce titre, tous les hommes qui admettent que l'État, les départements et les com-

munes ont le droit de s'intéresser aux conditions du travail, de protéger les femmes et les enfants dans les usines, de faire vivre les vieillards, les

infirmes et les nouveau-nés, de procurer du travail ou des secours à ceux que le chômage involontaire, la maladie ou les accidents condamnent à la misère, d'intervenir dans les grèves pour les faire cesser? Dans ce cas, il n'y a pas un seul progressiste qui ne doive être rangé dans la classe des « socialistes », car, il n'y en a pas un seul qui ne fasse figurer ces réformes dans son programme. Les idées de civilisation, de fraternité humaine et d'altruisme social qui règlent aujourd'hui la conduite des esprits cultivés ne permettent plus aux pouvoirs publics de se montrer indifférents ni aux misères des hommes ni à leurs rapports sociaux et économiques, et l'on ne saurait être digne de Tépithète de républicain si l'on ne s'attache pas à la solution des questions sociales.

Si Ton n'applique le nom de socialistes qu'à ceux qui réclament la socialisation de tous les instruments de travail, l'abolition de la propriété individuelle, la réglementation par la collectivité, c'està-dire par l'Etat, de tous les actes des citoyens^ et qui invoquent la révolution pour créer ce nouveau régime politique et social, le nombre des socialistes, c'est-à-dire « des collectivistes révojutionnaires », est tellement infime qu'il ne peut jouer d'autre rôle que celui « d'effrayer le bourgeois ».

Parmi les républicains, je ne vois, en somme, que deux groupes d*esprits : les conservateurs et les progressistes, mais ces groupes sont tellement subdivisés, tellement vagues, si peu liés par des idées communes et un programme quelque peu défini, qu'il est impossible de les prendre pour bases des partis gouvernementaux dont l'absence fait tant de tort à notre pays. Les termes de « conservateurs » et de « progressistes » répondent à des tempéraments et à des états intellectuels, non à des partis politiques.

Envisagée du point de vue politique, dans l'histoire de tout ce siècle et dans le temps présent, notre société française offre à l'observateur attentif deux catégories d'esprits d'où sont appelés probablement à naître les deux grands partis qui se disputeront le pouvoir dans l'avenir. Les uns, monarchistes conscients ou inconscients, césariens ou dictatoriaux, ou tout au moins oligarchistes, pensent, avec la Déclaration des droits de 1789 et avec les constitutions républicaines de 1791, 1793, 179o, 1848 et 1875 que la Souveraineté nationale ne peut s'exercer que par l'intermédiaire de délégués dont rien ne limite le pouvoir; les autres croient qu'il faut, au contraire limiter étroitement le mandat des délégués de la Souveraineté nationale et mettre celle-ci en mesure de s'exercer effectivement et directement dans toute la mesure du possible. Les premiers ne com-

baltent la monarchie, Tempire, le çésarisme ou la dictature individuelle que pour leur substituer Toligarchie toute-puissante d'assemblées oii s'incarnerait la Souveraineté nationale tout entière; les seconds ne veulent pas plus de la. dictature anonyme des représentants du peuple que de celle d'un Napoléon ou d'un Robespierre. Les premiers croient qu'il est permis au peuple de déléguer à ses élus toute sa sou^ieraineté; les seconds lui contestent ce droit, au même titre que celui de remettre sa puissance aux mains d'un chef temporaire ou héréditaire. Les premiers croient le peuple incapable d'exercer sa souveraineté lui-même, mais admettent qu'il est capable de distinguer les hommes à qui il convient qu'il en fasse la remise totale, pour un temps déterminé ; les seconds croient, au contraire, que le peuple est plus à même de se prononcer sur des idées, des faits et des questions précises que sur les hommes. Les premiers cherchent, sous vingt prétextes, à ravir au peuple sa souveraineté, en prolongeant la durée des mandats électifs et en augmentant l'autorité de ceux qui les détiennent; les seconds veulent que la délégation faite par le peuple soit courle et resteinte. Les premiers considèrent le régime représentatif comme un système parfait et qu'il faut développer eh maintenant l'influence prépondérante des hautes classes de la société; les seconds ne font que le subir et voudraient en diminuer

rimporlance par Tintervenlion du peuple entier dans toutes les circonstances où il lui est pratiquement possible d'exercer directement sa souveraineté.

Les premiers, de quelque nom. qu'ils s'affublent, sont des monarchistes conscients ou inconscients; leur idéal est la monarchie, la dictature omnipotente d'une Convention ou un parlementarisme oligarchique tout-puissant. Les seconds sont véritablement républicains et démocrates; leur idéal est le gouvernement direct du peuple par le peuple; ils savent qu'ils n'y pourront jamais atteindre, mais ils veulent doter la République d'une organisation telle que chaque citoyen, prenant une part aussi considérable que possible à la gestion des affaires publiques, soit intéressé à ne jamais laisser tomber la Souveraineté nationale ni dans les mains d'un César ni dans celles d'une Assemblée ou d'une oligarchie quelconque. Ce sont les premiers qui ont rédigé toutes les constitutions de la France depuis un siècle, et ils les ont toutes faites oligarchiques; les seconds voudraient instituer, avec des lois plus libérales, une République vraiment démocratique.

C'est la politique de ceux-ci, c'est-à-dire la politique démocratique, que je me propose d'exposer dans les chapitres suivants. C'est elle qui me paraît devoir rallier tôt ou tard non seulement la presque totalité des républicains sincèrement progrès-

sistes, mais encore la portion des anciens partis qui, jusqu'à ce jour, n'a combattu la République que parce qu'elle en trouvait Tesprittrop étroit et la direction attribuée à une fraction trop limitée de la société française.

La politique démocratique ne doit pas être seulement celle qui remet au peuple l'exercice direct de la Souveraineté nationale toutes les fois et de toutes les manières qu'il est possible, mais encore celle qui respecte le plus les libertés, les idées, les opinions et les croyances de tous les citoyens.

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