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LES ÊTRES VIVANTS, ORIGINE DE LA SOCIABIUTÉ ET DES DEVOIRS SOCIAUX

L'observation attentive de la nature conduit à de tout autres résultats que ceux exposés ci-dessus. Elle nous montre, dans toutes les espèces vivantes, l'individu indépendant, en droit, de tous ceux qui l'entourent, mais ne pouvant, en fait, résister aux multiples causes de destruction dont il est entouré, qu'à la condition de former des sociétés, inconscientes ou volontaires, avec les individus de son espèce et même parfois avec ceux d'espèces différentes. Pour traduire ce fait en un langage scientifique, je dirai que les êtres vivants ne peuvent triompher dans la lutte pour l'existence à laquelle la nature les condamne, qu'à la condition de s'aider mutuellement et de s'associer pour la lutte; aucun ne doit rien ni à chacun de ses semblables ni à la société entière, mais tous sont intéressés à s'entr'aider et à s'associer pour mieux résister aux causes de destruction dont ils sont entourés. Je crois avoir été le premier à établir la vérité scientifique de ces faits dans mes livres : La Lutte pour

Vexistence et V Association pour la lutte, et sur Je Transformisme^ 1882. 11 me paraît nécessaire de les résumer afin de montrer où il faut chercher la base naturelle d'une doctrine sociale véritablement scientifique.

Parlerai-je des végétaux? Qu'on sème une seule poignée de grains de blé dans un jardin, à Tété suivant la récolle sera bien minime, si même elle n'est pas tout à fait nulle. Les quelques grains que l'on avait mis en terre sont mangés par les oiseaux ou emportés par les fourmis, avant même d'avoir pu germer; si les graines échappent à ce premier danger, les jeunes plantes pourront être dévorées par les chenilles; si quelques-unes plus favorisées parviennent à fleurir et que leurs fruits mûrissent, on fera sagement de hâter la récolte, car les oiseaux pourraient fort bien devancer le jardinier. Jetons maintenant des milliers de poignées de grains du même blé sur les flancs des larges sillons que le bœuf a tracés dans la plaine; si nombreux que soient les dangers, les épis jaunis par le soleil onduleront à l'été sous le souffle du vent et nous donneront une abondante récolte. Plus sera riche en individus la société du blé qui couvre la plaine, plus nombreuses seront ses chances de triomphe dans la lutte pour Texistence.

Dans ces cas, l'association est inconsciente, l'aide que se prêtent mutuellement les individus est inconsciente aussi; mais, association et aide

n'en existent pas moins et nous apparaissent comme Tarme la plus importante dans la lutte pour Texistence.

Chez certaines plantes, Tassociation existe entre des individus appartenant à des espèces plus ou moins différentes les unes des autres. On sait par exemple, que les violettes sauvages viennent mieux à Tabri d'autres plantes qu'à ciel découvert; elles y trouvent Fhumidité constante dont elles ont besoin et une protection contre les rayons du soleil; mais, de leur côté, elles forment au pied des arbustes qui les abritent, une sorte de tapis verdoyant qui ralentit Tévaporation de Teau du sol et entretient une humidité favorable à leur croissance. Entre ces deux ordres de plantes, l'aide [)Our la lutte est réciproque; les plus faibles rendent aux plus fortes les services qu'elles en reçoivent.

Dans ce cas, comme dans les précédents, l'association des individus, envisagée comme arme défensive dans la lutte pour l'existence, est absolument inconsciente, mais elle n'en est pas moins réelle, et elle est indispensable aux forts comme aux faibles, aux grands comme aux petits.

Parmi les animaux, l'association est encore l'arme la plus précieuse dans la lutte incessante qu'ils ont à soutenir, soit contre le milieu extérieur, soit contre les plantes ouïes autres animaux, soit contre les multiples causes si variées de destruction auxquelles ils sont exposés. Chez eux,

comme chez les plantes, Tassociation est une nécessité à laquelle les différentes espèces peuvent d'autant moins se soustraire, qu'elles comptent davantage d'ennemis et que ces derniers sont plus redoutables. Parmi les animaux terrestres, ce sont les herbivores et les granivores, c'est-à-dire ceux qui ont une alimentation végétale et servent euxmêmes à la nourriture des carnivores, qui forment les sociétés les plus étendues. Il me suffira de rappeler les vastes troupeaux de bœufs, de chevaux, de buffles, de cerfs qui peuplent les plaines herbacées des deux mondes, les sociétés de pigeons sauvages et de perroquets qui animent les solitudes des grandes forêts, les. associations d'abeilles, de fourmis, de pucerons, etc., que Ton trouve dans tous les pays, etc. Les animaux aquatiques, quoique généralement carnivores, forment aussi, presque tous, des sociétés d'autant plus étendues qu'ils sont exposés à plus de dangers. Ai -je besoin de citer les immenses bancs de sardines et de harengs qui fréquentent nos côtes? Seuls , quelques grands animaux carnivores vivent dans un isolement relatif, qui s'explique facilement par le fait de la concurrence qu'ils se font dans la recherche de la nourriture, tels les lions et les tigres.

Les causes qui déterminent la constitution des sociétés animales sont de diverses sortes. Au prcr mier rang figure, comme pour les sociétés végétales, un phénomène de sélection, consistant en

ce que les races dans lesquelles les iadividus issus les uns des autres restent associés pendant une partie ou la totalité de leur existence, ne sont pas détruites par leurs ennemis naturels, par conséquent se perpétuent, forment de véritables espèces, tandis que les races dont les individus s'isolent disparaissent avant d'avoir pu former une espèce. Parmi les animaux dont Tintelligence est sufSsamment développée, la vie sociale est le résultat de phénomènes conscients. Ces animaux vivent en société parce qu'ils y trouvent avantage et plaisir. Il en est ainsi parmi les fourmis, les abeilles, les bœufs, les chiens, etc. Il n'est pas douteux que le chien sauvage . sait d'une manière très certaine qu'il lui est plus facile de s'emparer d'un cerf lorsqu'il est aidé par un certain nombre de ses semblables, que quand il est réduit à ses seules forces. La fourmi requiert l'assistance de ses congénères pour traîner un brin d'herbe que seule elle serait impuissante à déplacer; dix, quinze, vingt, cent fourmis s'attellent à un même objet, sur l'avis de quelques-unes d'entre elles, transmis à l'aide du frottement des antennes. Dès que quelque danger survient, on voit les moutons épars dans une prairie se rapprocher vivement les uns des autres, se réunir en une masse compacte, puis, tous à la fois,' incliner leurs fronts en avant et menacer l'ennemi. Avant d'entreprendre le long et pénible voyage d'émigration qu'elles effectuent tous les ans, les

hirondelles et les grues se réunissent par bandes; celles-ci ne partent pas avant que tous les individus qui habitent une même localité soient présents.

Un autre sentiment s'ajoute, chez les animaux supérieurs, à celui de l'intérêt : je veux parler d'une sorte particulière d'affection que ne lardent pas à éprouver les uns pour les autres les divers membres d'une même société. Tout animal se trouve, au moment de sa naissance, en présence d'animaux semblables à lui et vers lesquels divers motifs l'attirent. L'allaitement est le point de départ de rattachement que les petits des animaux et les enfants des hommes éprouvent pour leur mère et de celui que cette dernière leur rend. C'est de ces relations et de ces sentiments que naissent les affections familiales. D'autre part, les premiers êtres qui frappent la vue des jeunes animaux ont les mêmes caractères physiques, les mêmes habitudes et les mêmes besoins qu'eux; ces premières formes aperçues se gravent profondément dans leur mémoire; elles ne se confondront jamais avec celles des organismes différents qui, plus tard, se présenteront à leur observation. Toutes les formes qu'ils n'ont pas encore vues produisent même, sur eux, un effet désagréable, et leur inspirent un sentiment de crainte qui ne se dissipe que lentement et à la condition formelle qu'aucun danger ne vienne des inconnus. Les jeunes animaux qui n'ont encore vu que des êtres semblables à eux s'en

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rapprochent rapidement, comme pour leur demander secours, dès que d'autres êtres apparaissent. Il se produit ainsi un échange de relations qui constitue le premier pas vers cette forme particulière de sentiment à laquelle on peut donner le nom de t< sociabilité ».

Ce sentiment trouve encore sa source dans les besoins génésiques. Tandis que les jeunes animaux grandissent dans la société de leurs semblables, leurs organes génitaux se développent peu à peu et ne tardent pas à déterminer des besoins d'abord très vagues et qui trouvent leur satisfaction dans la fréquentation, les jeux et les caresses de leurs semblables du même âge; puis surviennent des tentatives de rapports sexuels, dans lesquelles le jeune animal ne paraît pas faire de distinction entre les différents sexes. Enfin, lorsque les organes de la reproduction ont acquis lout leur développement, l'attraction que chaque femelle exerce sur tous les mâles de son entourage et celle que chaque mâle exerce sur toutes les femelles, resserrent encore les liens de Taffection sociale, de la sociabilité. Celle-ci, se transmettant par l'hérédité, devient inhérente à la nature de certains animaux.

Les sociétés formées par les espèces animales inférieures, celles dont la sélection est la seule base, ne présentent aucune organisation. Les individus vivent ensemble d'une façon presque aussi inconsciente que les chênes dans les forêts ou les

graminées dans les prairies. Les sociétés d'animaux supérieurs offrent, au contraire, presque toujours, une certaine discipline. Tout le monde connaît Tordre admirable qui règne dans les fourmilières et les ruches, et Timportance dont jouit, dans ces dernières, la femelle pondeuse, à laquelle les naturalistes ont donné le nom de reine : quand la reine d'une ruche vient à mourir, il se produit un trouble indicible. Dans les troupeaux de bœufs, de rennes, de cerfs, de chevaux, il existe toujours une sorte de chef qui guide la société tout entière dans ses marches et donne le signal de la fuite quand surviennent les ennemis. Certains chiens sauvages ont aussi des chefs reconnus, qui semblent régler la stratégie de la chasse.

Cette organisation découle de deux sentiments qui se manifestent très nettement chez tous les animaux supérieurs : la crainte et Tesprit de domination. Tous les animaux qui servent à l'alimentation des carnivores, tous les carnivores qui sont mangés par d'autres carnivores, sont, dès l'enfance, instruits par leurs parents ou leurs semblables de la nature des ennemis qu!ils ont à redouter et sont rendus craintifs par l'observation directe des ravages que font ces ennemis. La crainte devient ainsi un sentiment d'autant plus développé chez une espèce animale déterminée que cette espèce a plus de dangers à courir.

Le sentiment de la crainte a pour conséquence

le groupement des membres d'un grand nombre de sociétés autour de quelques individus reconnus en quelque sorte comme supérieurs par les autres parce que, étant plus vigilants, ils signalent les premiers la présence dB Tennemi et donnent l'exemple de la fuite, ou, parfois, opposent une certaine résistance. Ces individus sont presque toujours des mâles particulièrement robustes et qui cherchent à conquérir le suffrage des femelles par l'étalage de leur intelligence, de leur force, de leur prudence ou de leur coulage. La conséquence du respect craintif et de Tobéissance qui leur est manifestée est le développement chez eux d'un esprit très marqué de domination, qui se transmet par Thérédité et fait que, d'habitude, les fils d'un chef de troupeau, parvenus à l'âge adulte, entament la lutte avec leur père, en vue de le supplanter, ou bien, s'ils ne peuvent y parvenir, s'éloignent en entraînant une partie de la société.

Il existe une autre forme de groupement des animaux, d'une grande utilité dans la lutte pour l'existence : je veux parler des « associations » formées par des animaux appartenant à des espèces différentes, parfois même à des groupes très éloignés les uns des autres. Parmi ces associations, je puis citer celle que certains oiseaux forment avec les bœufs, les chevaux, les éléphants sauvages, etc. Ces oiseaux se nourrissent soit des graines non digérées contenues dans les déjections des mam-

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mîfères qu'iJs fréquentent, soit des parasites qui couvrent leur peau; ils leur rendent service en jouant le rôle de sentinelles toujours en éveil et les prévenant des moindres dangers. Les moules contiennent fréquemment un petit crabe qui forme avec elles une association plus étroite encore : la moule fournit au crabe un logement assuré où il passe, dans le calme, les périodes les plus difficiles de son existence; elle reçoit, en échange de ce service, les débris d'aliments qui tombent des pinces de son hôte, mieux armé qu'elle pour l'attaque. Certains pucerons secrèlent un liquide sucré très recherché des fourmis; ces dernières non seulement ne font aucun mal à leurs minuscules vaches à lait, mais encore, dans certains cas, elles prennent soin d'elles et vont jusqu'à les transporter sur les plantes les plus favorables à leur alimentation, et à les loger, pendant l'hiver, dans leurs fourmilières.

La cause déterminante de ces associations doit être cherchée en partie dans un phénomène de sélection inconsciente, analogue à ceux que nous connaissons déjà, en partie dans l'intérêt plus ou moins conscient qu'ont les animaux à se réunir et à se rendre des services réciproques, malgré les différences qui existent dans leur organisation. Le crabe qui habite la coquille de la moule pourrait parfaitement manger l'animal qui lui fournit un logement, mais il perdrait ainsi le bénéfice de ce

logement; plus fort, il s'associe à un faible, en vue de son intérêt particulier, et le faible, de son côté, trouve un avantage marqué dans cette association.

Ces faits et ces considérations montrent combien se trompent ceux d'entre les partisans de la doctrine de Darwin qui, prenant cette doctrine à la lettre et ne l'envisageant, avec son fondateur, que par une seule de ses faces, y voient une justification de la formule, essentiellement erronée, que « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». On constate au contraire qu'il n'y a pas de végétal ou d'animal, si fort qu'il soit, qui n'ait besoin, dans la lutte pour l'existence, de l'aide d'un autre végétal ou d'un autre animal, souvent plus faible que lui-même.

Des phénomènes analogues à ceux dont je viens de parler se sont nécessairement produits parmi les ancêtres de l'homme. Comme la plupart des singes actuels, ils avaient un régime à la fois végétal et animal, et n'étaient que très imparfaitement armés en vue de l'attaque ou de la défense. Pour compenser cette infériorité, deux choses étaient nécessaires : l'intelligence et l'association. N'ayant pas la force redoutable des grands carnassiers, nos ancêtres ne pouvaient se procurer les animaux nécessaires à leur alimentation et échapper eux-mêmes aux grands carnivores, qu'en employant la ruse, dans l'attaque comme dans la

défense. De là une évolution ascendante, lente mais constante, des races humaines dans la direction des facultés intellecluelles et des affections familiales et sociales. Plus intelligent bientôt que tous les autres êtres vivants, les premiers hommes comprennent mieux les avantages de la vie en commun, ils sont davantage portés à se grouper, à s'entr'aider, et finalement à s'affectionner.

Nos ancêtres ressemblent d'ailleurs aux animaux en ce qu'ils ne se bornent pas à former des sociétés exclusivement composées d'individus semblables : ils constituent avec certains animaux des associations dont l'importance a été très considérable au point de vue de l'évolution de notre espèce. Le chien, le faucon, etc., nourris et mis par l'homme à l'abri de leurs ennemis naturels, deviennent en retour ses auxiliaires dans la chasse aux autres animaux; tandis que le bœuf, le cheval, le mouton, la chèvre, la poule, etc., convenablement soignés, lui fournissent, les uns le moyen de ménager ses forces en l'assistant dans son travail, les autres une alimentation plus régulière que celle dont la chasse est la source.

Comme les associations animales, mais à un plus haut degré, les sociétés humaines ont eu de tout temps pour base, d'abord la nécessité et la sélection inconsciente, communes à tous les êtres vivants, puis l'intérêt conscient de leurs membres, et enfin cette forme particulière d'affection que j'ai nommée

plus haut, la « sociabilité », et que Thomme hérita de ses ancêtres, en même temps que Tégoïsme individuel.

C'est d'abord Tintérét seul qui a rapproché, en une tribu ou société peu étendue, les diverses familles habitant une même région; puis, de l'échange des services réciproques que les familles et les individus se rendent, de leur fréquentation quotidienne, des liens sexuels qui s'établissent entre eux, de la communauté des joies et des souffrances, de la coopération aux chasses, aux pêches, aux travaux divers faits en commun, etc., naissent des sentiments affectueux qui s'ajoutent à celui de l'intérêt, rapprochent tous les individus d'une même tribu, comme ceux d'une même famille, au point que dans le langage lui-même les divers membres de la tribu reçoivent des appellations analogues à celles qui désignent les membres de la famille : les vieillards sont des « pères » pour tous les jeunes hommes, et ceux-ci sont des « fils » pour tous les vieillards. Respecter les vieillards et aider les enfants deviennent des actes aussi naturels et aussi généralisés, que l'assistance donnée au père vieilli par ses fils et que l'entretien de l'enfant par sa mère et son père. La tribu entière devient ainsi une sorte de grande famille, dont tous les membres sont liés les uns aux autres, non seulement par des intérêts communs, mais encore par des sentiments afîectifs qui iront sans cesse en se dévelop-

pant, à mesure que T intelligence des individus deviendra plus grande.

De la pratique de ces actes, perpétuée pendant de nombreuses générations, naît le sentiment de la sociabilité, sentiment plus large que celui auquel les philosophes donnent le nom d'altruisme, et qui sert de point de départ aux notions de devoir et de justice, et de base à la morale scientifique.

De même que tout organisme supérieur reproduit, pendant le cours de son développement morphologique, toutes les formes ancestrales qui l'ont précédé et d'où il est issu, de même chaque individu humain reproduit, au cours de sa vie, les étapes successives de révolution sociale par lesquelles ses aïeux ont passé, de sorte qu'il suffit d'étudier l'évolution des sentiments affectifs chez un individu humain, pour avoir la connaissance de toutes les phases par lesquelles ce sentiment est passé, dans les diverses races humaines et aux différentes époques de leur histoire.

L'enfant est égoïste comme le sauvage; il n'a d'abord, à l'égard de sa mère, que des exigences et ne la connaît que dans les heures où il a faim. Si, alors, le sein nourricier ne se présente pas tout de suite, si le lait ne vient pas avec assez d'abondance, Tenfant crie, pleure et se met en rage. C'est à peine s'il daigne accepter les caresses qui lui sont données. Dans les premiers jours, il n'a même aucune connaissance de sa mère. Petit à petit, la

sensation de la faim, la notion du sein alimentaire et ridée de la nourrice se lient et s'enchaînent dans son esprit : ce n'est plus seulement la mamelle qui est Tobjet de ses caresses et de ses sourires, c'est aussi la mère dont la tendresse épie et provoque les premières manifestations de cette intelligence et de celte sentimentalité en voie d'évolution. Par égoïsme d'abord et par intérêt, pour avoir du lait, des caresses, des soins, l'enfant s'attache à sa mère. La répétition des mêmes besoins chez l'enfant, et le renouvellement des mêmes caresses de la part de la mère, réunissent bientôt ces deux êtres l'un à l'autre, par un sentiment affec tueux qui, à la longue, deviendra l'amour maternel chez la première et l'amour filial chez le second. Cette dernière affection s'étendra graduellement au père de l'enfant s'il s'occupe de lui, le soigne et le caresse, à ses frères et sœurs et à tous les membres de la famille qu'il voit fréquemment, qui lui donnent des caresses, des bonbons et des jouets . A mesure que ses relations avec les autres êtres humains s'étendent, la sphère de ses sentiments s'élargit et son affection pour les autres hommes se développe, avec d'autant plus de rapidité et d'intensité, que sa vitalité est plus grande et son intelligence plus ouverte. A l'époque de la puberté, alors que naissent les appétits sexuels, la vie du jeune homme s'épanouit davantage en dehors de luimême, ses sentiments affectueux et altruistes

prennent une plus grande inlensilé, il recherche davantage ses semblables des deux sexes, son cœur débordant d'enthousiasme s'ouvre en même temps à l'amitié, à l'amour, au patriotisme, à toutes les formes de la sociabilité.

C'est de ces sentiments que naissent les idées de devoir et de justice, et ces idées sont elles-mêmes d'autant plus développées dans chaque homme, que celui-ci possède à un plus haut degré les sentiments sociaux, ce qui coïncide avec le développement de la civilisation et de l'intelligence. Dans les races humaines les plus inférieures, le sentiment familial, par exemple, existe à peine : la mère abandonne sa fille ou son fils, les vend ou les voit mourir sans en éprouver le moindre chagrin; le père ne les connaît pas davantage que le chien mâle ne connaît ses petits. Dans les races plus perfectionnées et plus civilisées, le sentiment familial est, au contraire, l'un des plus développés; les liens qui unissent les parents à leurs enfants et les enfants à leurs parents deviennent de plus en plus étroits, à mesure que la race s'élève et que les familles sont plus intelligentes. A un moment déterminé de révolution de ces familles et de ces races, la mère qui abandonne son enfant ou le maltraite est blâmée et maltraitée elle-même par les membres de la société dont elle fait partie, et dont elle a violé les habitudes et froissé les sentiments. Ces habitudes on les considère, dès lors, comme une sorte

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de règle ou de convention sociale, à laquelle nul membre de la société n'a le droit de se soustraire. L'affection familiale est, en conséquence, considérée dans ce milieu, comme un « devoir ». On dira que la mère « doit » aimer ses enfants, les nourrir, les soigner, les élever, les instruire. Par contre, on dira que les enfants ont le « devoir » d'aimer leurs parents, de leur rendre en respect et en dévouement les services qu'ils en ont reçus, de les nourrir et soigner pendant leur vieillesse, comme ils ont été euxmêmes nourris et soignés pendant le premier âge. Tous les sentiments sociaux étant soumis à la même évolution, il vient un moment où chacun est considéré comme obligatoire et assimilé à un « devoir ». C'est ainsi que sont nées toutes nos idées relatives aux devoirs sociaux : devoirs envers la famille, devoirs envers les amis, devoirs envers les vieillards, devoirs envers ceux qui souffrent ou qui sont dans la misère, devoirs envers tous les membres de la société où Ton vit et, par suite, devoirs envers la patrie ; puis l'horizon s'élargissant toujours, à mesure que Tintelligence s'étend , devoirs envers l'humanité tout entière. Ces idées de devoir s'inculquent si profondément dans le cerveau des hommes suffisamment civilisés et éduqués, qu'elles en deviennent, en quelque sorte, le patrimoine et que les actes altruistes sont provoqués par de véritables « besoins », analogues à ceux de manger, de boire, de se reproduire, etc.

Uensemble des devoirs altruistes constitue la morale sociale, car de l'idée de devoir découle tout naturellement celles de « bien », de « mal » et de (( justice ». D'un homme qui remplit ses devoirs, on dit qu'il fait bien, qu'il se conforme aux règles de la justice; d'un homme qui ne les remplit pas du tout ou insuffisamment, on dit qu'il se conduit mal, qu'il fait mal, qu'il viole les règles de la justice. Forcément, ces appréciations varient suivant le degré de développement des sociétés qui les émettent et, dans une même société, suivant le degré d'évolution intellectuelle et morale de chaque famille et de chaque individu. L'individu né d'une famille de paresseux, de voleurs, de prostitués, n'aura pas la moindre idée de certains devoirs; il pourra même attacher l'idée de devoir à des actes et à des sentiments que ses compatriotes, mieux nés et mieux éduqués, considèrent comme des mauvaises actions.

§ VI — LUTTES ENTRE l'ÉGOÏSME INDIVIDUEL ET FAMILIAL

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