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ET LA SOCIABILITÉ

Si loin que soit portée l'évolution des sentiments altruistes, il n'y a pas d'homme civilisé qui ne reste plus ou moins entaché, par atavisme, des sentiments- égoïstes qui dominent chez tous nos ancêtres animaux et dans toutes les races et indi-

vidus inférieurs de Tespèce humaine. Chez Thommo parvenu au plus haut degré de moralité, l'égoïsme primitif, Tégoïsme qui a précédé dans notre espèce révolution des sentiments altruistes, Tégoïsme qui rapporte le monde entier au moi, persiste vivace et toujours en éveil, et contre-balance plus ou moins le sentiment des devoirs sociaux. Une lutte de tous les instants se produit, dans le cœur humain, entre Tégoïsme et l'altruisme ou, comme disent les métaphysiciens, entre le bien et le mal, la justice et rinjustice, et Tun ou Tautre l'emporte suivant les conditions de milieu, de santé, de force physique, de vitalité, auxquelles l'homme est soumis et aussi, hâtons-nous de le dire, suivant l'éducation qui, dès le premier âge, a été donnée aux enfants, et dont les effets s'accumulent de générations en générations.

L'égoïsme individuel n'est pas le seul sentiment qui contre-balance, dans le cœur des hommes, même les plus perfectionnés, celui de la sociabilité; il y faut ajouler, en beaucoup de cas, les sentiments familiaux. La famille précède la société dans l'histoire évolutive des êtres vivants et de l'espèce humaine, mais il n'y a pas entre elle et la société toute la relation de cause à effet admise par la plupart des philosophes et des sociologistes. Si k famille était la base unique de la société, le développement de l'une devrait être directement en rapport avec celui de l'autre; or il n'en est

rien; la plupart du temps, au contraire, parmi les animaux et dans Tespèce humaine, il est aisé de constater que le développement de la famille et le progrès de la société se font en sens inverse. Chez les chiens sauvages, les liens conjugaux ne sont que passagers : le mâle prodigue ses caresses au plus grand nombre possible de femelles et ne prend aucun soin de sa progéniture, la famille n'existe pour ainsi dire pas; la société est, au contraire, parmi ces animaux, très développée : dans certains pays, ils forment des villages à habitations souterraines, ils ont des chefs de divers ordres, vont en troupes à la chasse des animaux dont ils vivent, leur livrent de véritables batailles et font preuve d'une indiscutable science stratégique. Un autre exemple curieux d'antagonisme entre la famille et la société nous est ofîert par les fourmis et les abeilles : chaque société ne possède qu'un seul mâle et une seule femelle vivant presque en dehors de la société; les femelles ou les mâles qui en naissent sont tués ou s'éloignent aussitôt qu'ils ont atteint leur entier développement; tous les membres de la société, tous les travailleurs, tous ceux qui contribuent au bien-être de la communauté ne possèdent que des organes génitaux rudimentaires et inaptes à Taccomplissement d'aucun acte génésique; le besoin même de cet acte n'existe plus dans ces êtres laborieux et éminemment sociaux.

322 LA RÉPLBLIQUE DÉMOCRATIQUE

Dans l'espèce humaine, Thistoire entière des races et des nations témoigne de l'antagonisme qui existe presque toujours entre les intérêts familiaux et les intérêts sociaux. Les sentiments de crainte et de domination que l'espèce humaine a hérité de ses ancêtres sont le point de départ d'une évolution dont on ne trouve que des traces parmi les animaux. Les individus les plus forts, les plus robustes, les plus hardis se distinguent de bonne heure de tous les autres par leurs mœurs et leur genre de vie. Paresseux et batailleurs à la fois, ils vivent du produit de la chasse, de la pêche, du travail agricole ou forestier de leurs semblables; mais, en revanche, ils les défendent contre l'agression des bêtes féroces ou des tribus ennemies. Leurs familles s'allient entre elles, vivent de la même vie de guerre et de paresse, et finissent par former cette classe sociale, que l'on trouve dans tous les pays n'ayant pas dépassé un certain niveau de civilisation et d'évolution, et que l'histoire étudie sous le nom d'aristocratie.

Les intérêts de ces familles sont, à beaucoup d'égards, opposés à ceux de la masse,^ au point que l'histoire de la plupart des peuples n'est que celle des luttes incessantes de la plèbe contre les familles dominatrices. Les membres de ces familles se distinguent par certains traits d'esprit et de caractère en partie héréditaires, en partie développés par l'éducation : la force physique, le cou-

rage, Thabilelé guerrière et politique, l'esprit de domination et de commandement; tandis que la masse sociale soumise à leur autorité est caractérisée par la crainte instinctive des coups et par un servilisme non moins héréditaire que l'esprit de domination des familles aristocratiques. Cellesci ne s'unissent qu'entre elles, limitent volontiers le nombre de leurs membres, réservent aux aînés la transmission de leurs propriétés et de leurs privilèges politiques ou sociaux, prennent, en un mot, toutes les précautions imaginables pour que leur nombre ne s'accroisse que le moins possible, ce qui est absolument le contraire des conditions exigées pour le développement de la société dont elles font partie.

Les familles aristocratiques ne sont pas les seules que des préoccupations de ce genre dominent. A mesure que les sociétés humaines se développent, se civilisent, se perfectionnent dans les arts et les sciences, dans l'agriculture, le commerce, l'industrie, et dans toutes les branches de l'activité humaine, physique ou intellectuelle, certains individus progressent plus rapidement que les autres, s'instruisent, envahissent les professions les plus lucratives, s'enrichissent par le travail des individus moins intelligents et moins instruits, finissent par former une deuxième aristocratie, non moins puissante que la première, mais puissante par la science ou l'argcnl. Les familles

qui détiennent ces avantages ne prennent, d'ailleurs, pas moins de précautions que celles de Taristocratie, pour les conserver : elles aussi limitent le nombre de leurs enfants, prennent des mesures pour que la fortune et la science ne sortent pas de leurs rangs, en un mot s'isolent autant que possible de la masse de la société, dans le but de protéger leurs privilèges.

A côté ou, pour mieux dire, en dessous de ces classes dominantes, la masse sociale, la plèbe, n'ayant aucun intérêt à restreindre sa multiplication, puisqu'elle ne possède rien, s'accroît avec une telle rapidité que presque toujours le nombre de ses membres devient supérieur à celui qui serait nécessaire pour accomplir le travail destiné à l'entretien des autres classes, de sorte que chaque individu n'obtient que la quantité de nourriture indispensable à son développement, à moins d'accomplir une somme de travail supérieure à ses forces. C'est, tour à tour, l'esclavage, le servage, le prolétariat, accompagnés parla misère, l'ignorance et l'esprit deservilisme qui constituent le seul héritage familial de la grande masse de la société.

La conséquence de cet antagonisme des intérêts familiaux et des intérêts sociaux, est que les sociétés humaines se trouvent limitées dans leur extension et retardées dans leur évolution intellectuelle et physique, car toute la masse des individus soumis à la domination des classes dirigeantes

reste faible et ignorante même dans les sociétés parvenues à un degré de civilisation tel que la masse y jouit de pouvoirs politiques égaux à ceux des classes élevées.

Les outranciers du « laisser faire » qui ne voient dans la libre lutte sociale qu'un élément de progrès pour rhumanité, commettent une grave erreur, car. il en est de ce genre de luttes comme de toutes celles pour la vie auxquelles les êtres vivants sont condamnés : elles n'ont pas exclusivement et toujours pour conséquence l'évolution ascendante de ces êtres. Certaines races et espèces animales et végétales ont subi, par le fait de la lutle pour Texistence contre le milieu extérieur et contre les autres espèces, une véritable évolution régressive ou rétrograde, tandis que d'autres y trouvaient la source d'une évolution ascendante. Dans l'espèce humaine, les luttes sociales ou luttes de classes sont constamment accompagnées d'un arrêt de révolution ascendante dans la portion, plus ou moins considérable de la société, qui est condamnée , par les hasards de la naissance ou les accidents de la vie, soit à l'esclavage, soit au servage, soit au prolétariat.

L'insuffisance du bien-être ou même de l'alimentation et l'insuffisance de la culture intellectuelle déterminent, parmi les familles soumises à ces conditions sociales, un arrêt du développement physique et moral qui, s'exerçant sur une série plus

OU moins longue de générations, leur inflige des caractères spéciaux faciles à reconnaître par Tobservaleur attentif. Pour traduire cette idée par un mot scientifique, je dirai qu'il y a, dans ces classes des sociétés humaines, une évolution retardée, dans tous les cas et, parfois, une évolution régressive.

Envisagée d'une manière plus générale encore, l'histoire de l'espèce humaine nous fait assister à un singulier spectacle. Par suite d'une application trop exclusive de son intelligence à la satisfaction non réfléchie de ses appétits individuels, l'homme a diminué, dans une mesure considérable, ou détourné l'action d'une partie des causes qui, parmi les animaux, déterminent le progrès des individus et des espèces.

Chez la plupart des animaux, la lutte pour l'existence entre les individus d'une même espèce entraine la persistance des plus robustes et des plus intelligents; chez l'homme, il n'est pas rare de voir, au contraire, les individus les plus faibles, les moins développés physiquement et cérébralemcnt se perpétuer et faire souche, grâce à la fortune et au bien-être, tandis que d'autres, très supérieurs en force physique ou en intelligence disparaissent par la misère ou les accidents d'une vie nécessairement tourmentée, avant d'avoir pu laisser une descendance.

Parmi les animaux, les combats provoqués par

la recherche de la nourriture et par la c des femelles amènent à peu prës constami triomphe des plus beaux, des plus robusti plus intelligents; dans l'espèce humaine, les [lourla conquête du sol ou pour la supréma tique suppriment les individus les plus vi| et les plus sains; les luttes sexuelles, de le n'aboulissent trop souvent qu'à la posses!

femmes les plus belles par les hommes faibles et les plus sots, s'ils sont en mèmi les plus riches. La femme, en effet, n'esl dérée par un grand nombre de peuples, mê:

lises, que comme un objet de luxe et de que l'homme paie très cher, mais qu'il a point élever à son niveau. Maintenue dans rance et l'oisiveté par les classes riches, s< dans les classes pauvres, à on labeur qui ses forces, la femme offre, chez les peu] plus civilisés, ce fait effrayant dans ses quences, qu'il existe entre son cerveau et et hommes de même race plus de différent n'y en a entre le cerveau d'une Australi< celui de son sauvage compagnon. Comme la exerce sur l'hérédité des caractères une in au moins égale, sinon supérieure k ce l'homme, l'arrêt de développement intellect lui est imposé doit nécessairement agir sur veau des enfants dans le sens de la régresi du retard, avec d'autant plus d'énergie que 1

rence est plus grande entre le développement intellectuel de la mère et celui du père. La lutte sexuelle a ainsi pour conséquence, dans Tespèce humaine, une action tout à fait contraire à celle que Ton constate parmi les espèces animales : elle est plus nuisible qu'utile au progrès de Tespèce.

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