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DES PARTIS ET DES PROGRAMMES

Cependant, direz-vous, il y a des partis politiques organisés, avec des programmes définis, un contrôle étroit et quelquefois des commissions de discipline.

Quand un parti se fonde en France — et cet événement est encore assez fréquent — il commence par publier un manifeste dans lequel il précise les points sur lesquels il ne transigera pas. Des comités se constituent, qui seront les gardiens vigilants de cette doctrine et, chaque année, des congrès décident si les élus du parti furent orthodoxes.

Gela se passe en effet ainsi dans le

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parti socialiste unifié. La doctrine y est étroite et le train-train des excommunications y est régulier. Mais rien de pareil ne se rencontre dans les autres partis. Les radicaux-socialistes ont bien tenté de s'unifier à leur tour, mais Texpérience est récente; le (( comité exécutif de la rue de Valois » est fort loin de grouper tous les élus du parti, et les délégués permanents n'ont que peu d'influence sur leurs élus; les injonctions qu'ils leur adressent de temps à autre n'ont le plus souvent qu'un pauvre succès.

On n'a point entendu dire que 1' (( Alliance démocratique » ait jamais excommunié personne — pas même ceux qui la renient — et « l'Action libérale » est surtout un bureau de secours pour candidats de nuances quelquefois très diverses.

Sans doute, on s'obstine, probablement h cause d'une vieille tournure d'esprit, à

avoir des programmes, mais on tient rarement à les faire aboutir.

Depuis la fondation de la République, combien d'assemblées ontvoté àd'énormes majorités Timpôt sur le revenu. Le principe d'une réforme électorale a été acclamé par une quasi-unanimité. I.a réforme administrative a été solennellement promise par plus de quatre cents députés à plus de six millions d'électeurs. Qu'est-il advenu de la réforme administrative, de la réforme électorale et de Timpôt sur le revenu?

Et cela tient à ce que les programmes ne sont pas faits pour aboutir. Les principes de la bourgeoisie républicaine datent de 1789. Le socialisme de Marx date de 1848. Le programme radical date de 1869. Soyez assurés qu'ils serviront longtemps encore. La lutte entre ces diverses conceptions de tout repos n'en constitue pas moins ce qu'on appelle : <( la politique moderne »,

Un programme qui aboutit cesse par là môme d'exister et quand on fut fidèle à des idées quelquefois pendant un demisiècle, n'est-il pas pénible et redoutable d'en chercher d'autres? Il faut changer de préoccupation, briser l'unité d'une méthode ; somme toute, il faut presque trahir.

Depuis que le parti radical a traduit en lois son anticléricalisme, il hésite sur ses destinées, ne se reconnaît pas- dans ses desseins et ne sait plus le nom de ses fidèles. Il vit dans une crise.

La stagnation est peut-être la seule forme pratique de la fidélité aux principes.

D'ailleurs, avoir un programme n'est rien. La difficulté commence quand on veut s'en servir.

C'est peu de chose qu'un principe et

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c'est beaucoup qu'une circonstance. N'estce pas le plus illustre des républicains qui inventa le mot « opportunisme )> ?

Presque toutes les lois importantes ont été soumises aux discussions du Parlement par des ministres qui n'y croyaient pas, ou qui même s'en étaient proclamés les adversaires irréductibles.

Lisez les confidences de Waldeck-Rousseau. Vous y verrez qu'après avoir poursuivi devant la Haute Cour un complot dont il n'était pas très sûr, il a rendu nécessaires les retraites ouvrières dont il n'attendait rien et l'impôt sur le revenu dont il redoutait tout.

« Nous avons été condamnés, écrivaitil, à adopter comme une règle supérieure à tout le reste la nécessité de ne pas tomber. Nous avons dû faire des concessions de principe, tout en nous efforçant d'en éviter la réalisation. Un jour, pour éviter la chute dont nous menaçait une interpel-

lation KIotz et Magniaudé, nous avons dû déposer un projet d'impôt sur le revenu : un autre jour, il nous a fallu prendre parti dans la question des retraites ouvrières. On ne peut ni établir l'impôt sur le revenu, ni réaliser actuellement, tel qu'il est conçu, le projet des retraites... »

Un président du Conseil qui ne croyait pas à la séparation des Eglises et de l'État l'a rendue inévitable. Un autre l'a signée qui ne l'avait jamais voulue.

La plupart des radicaux aujourd'hui sénateurs ont jadis lutté pour la suppression du Sénat et beaucoup de députés coloniaux se sont prononcés dans leur jeunesse contre la représentation coloniale.

Le Sénat, qui fut à peu près tout entier hostile au rachat de l'Ouest et à l'impôt sur le revenu, a voté le rachat de TOuest et votera l'impôt sur le revenu.

Le président Grévy a commencé sa fortune politique en déposant un amende-r

ment pour la suppression de la présidence. Encore ne citons-nous que les exemples, pour ainsi dire, les plus honorables. Mais combien pourrions-nous citer d'autres palinodies, d'autres incohérences, que le temps et le succès ont fini par rendre respectables.

Et Ton fmit par se demander si ce genre d'évolutions n'est pas la loi même du régime.

— On reproche à cet ancien socialiste révolutionnaire de gouverner à droite, disait un président du Conseil radical, fils d'un ministre du Seize Mai. Mais il est obligé de gouverner à droite, comme je suis obligé de gouverner à gauche. C'est la faute de nos origines.

— Les nécessités de la vie font éclater les dogmes, disait encore M. Briand, à Saint-Etienne.

Terrible critique... confidence émouvante...

Il ne faut pas trop espérer des programmes et des partis, mais il faut en tenir compte.

Nous les verrons, les uns et les autres, vivre longtemps encore, et si ce ne sont pas toujours les mêmes partis qui ont les mêmes programmes,cela, au total. importe assez peu et s'explique assez bien : les idées sont éternelles et les hommes sont pressés.

Voilà pourquoi sans doute notre République demeure tellement identique, après chaque crise qu'elle traverse et après chaque victoire qu'elle remporte : elle se bat dans le vide et ne peut être victorieuse ni vaincue. Chaque fois, elle ne triomphe que d'elle-même.

Les victoires qu'on remj)orte sur soimême sont, dit-on, les plus belles — mais ce sont certainement les moins avanta-

geuses.

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