LE CONTROLE PARLEMENTAIRE
Lorsqu'un député a passé sa matinée à faire des démarches dans les cabinets ministériels, il emploie son après-midi à contrôler les actes des ministres.
Pendant la moitié de la journée, il a demandé des services ; pendant l'autre moitié, il demande des garanties. S'il a obtenu beaucoup de garanties, il ne demande
pas pour cela moins de services, mais quand il a obtenu beaucoup de services, il se montre quelquefois moins sévère pour les garanties — et c'est très humain.
Un parlementaire qui reçoit d'un ministre un service est tout naturellement enclin à considérer ce ministre comme un ami politique, mais si le même parlementaire tient le ministre pour un ami politique, il ne se sent que plus enclin à lui demander des services. — Telle est la double loi sur laquelle le contrôle parlementaire repose.
11 fut un temps où les chefs de bureau possédaient des annuaires du Parlement dans lesquels les députés et les sénateurs étaient notés selon leurs nuances politiques. On répondait aux demandes de ceux dont le nom était précédé d'un trait rouge et point à ceux dont le nom était précédé d'un trait bleu. Le nom de quelques-uns était accompagné d'une croix rouge et bleue. A ceux-là on répondait une
fois sur deux. — On fait de la politique ou on n'en fait pas (i).
Mais c'était là un procédé sauvage, naïf et brutal à la fois. Et puis, à quoi bon gagner, je vous le demande, des gens qui, par avance, sont déjà tout acquis ? Aussi s'est-on avisé depuis d'un procédé plus moderne : si l'on continue à faire leur part à ceux qui sont déjà gagnés, on n'hésite pas à faire la part plus large encore à ceux qui restent à conquérir.
L'opposition est admise, au même titre que la majorité, à faire des démarches auprès des ministres.
Ce système s'est même appelé « l'apaisement ».
Naturellement, toutes ces démarches sont empreintes de la plus franche cordia-
(l) En ce temps dont nous parlons, M. Poincaré était dans l'oppositiop et son nom se trouvait flétri du double trait bleu. Cependant en marge on avait noté : « On répond n — et c'est un rien.
lité. Un ministre, avant d'être ministre, est député. C'est un collègue qui reçoit des collègues et qui même, le plus souvent, les tutoie.
Ainsi s'expliquent les grandes batailles parlementaires et notamment le jeu des interpellations. Le public s'imagine volontiers que lorsqu'un député croit devoir blâmer quelque acte gouvernemental, il monte à la tribune, animé d'une sainte colère, et qu'il interpelle tout aussitôt le ministre responsable sur l'objet qui fait son courroux.
En réalité, les choses vont tout autrement : lorsqu'un scandale éclate, tel qu'il n'est point possible d'en faire mystère, les députés décident d'interpeller. Il y a généralement sur une seule affaire plusieurs interpellateurs : il y a d'abord celui du gouvernement (c'est souvent le rapporteur du budget du ministère mis en cause) ; celui-là prononce généralement deux discours : le premier pour signaler l'inquiétude qu'a fait
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naîtredans le public la questionsurlaquellc il interpelle le gouvernement ; le second pour affirmer que, quelles qu'aient été ces inquiétudes, elles sont, après le discours de M. le ministre, complètement dissipées.
Mais à côté de cet interpellateur-là, qui joue ce que, dans des milieux moins distingués, on appelle « le rôle du compère », il y a l'interpellateur de l'opposition, celui qui (( y va pour de bon » .
Celui-là aussi, d'ailleurs, est tenu à de certains ménagements. D'abord il avise le ministre oralement, puis par lettre. Et voilà le type du dialogue qui s'échange le plus généralement.
Le député d'opposition rencontre le ministre dans un couloir de la Chambre :
— Dis donc, mon vieux, qu'est-ce que c'est que cette révocation de Chicurel?
Quelle saleté ton administration a-t-elle encore faite là dedans?
— Celle-là est drôle, répond le ministre,
pour une fois que mon administration n'a rien à se reprocher, tu tombes dessus.
Chicurel est un misérable.
— Chicurel est un très brave homme, reprend l'interpeilateur, et je lui ai promis d'intervenir dans son affaire. D'ailleurs, c'est une question de principe. Donne-lui une satisfaction.
— Jamais de la vie.
— Un bon mouvement.
— Va te faire f . . .
: — Ah ! c'est comme cela, conclut le député de l'opposition. Eh bien, tu vas voir ! Je t'interpellerai. Et ca sera drôle.
Tout aussitôt, il s'assoit à un des bureaux qui se trouvent là, tout près, et écrit gravement :
(( Monsieur le Ministre,
« J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'à la séance du... je vous interpellerai sur le cas de M. Chicurel, qui...
« Veuillez agréer. Monsieur le Mi-
nistre, Tassurance de ma haute considération. »
Ce genre d'interpellation devient d'ailleurs de plus en plus rare et même il tend à disparaître. Le plus souvent, le ministre interpellé demande le renvoi de l'interpellation à la suite de l'ordre du jour, c'est-à-dire à quelques mois; à ce moment, selon toute vraisemblance, le ministère sera tombé depuis longtemps.
On retirera donc ^interpellation et tout sera dit.
Il en va des interpellations, comme un homme d'esprit disait qu'il en va des duels : la plupart n'ont pas lieu.
Sans doute, il se trouve de temps à autre un jeune homme frais émoulu de sa circonscription et de ses illusions, pour se jeter dans des attaques plus violentes et plus directes. Mais devant la réprobation
générale, il ne tarde pas à les regretter et quelle peine il se donne alors pour se faire pardonner, non pas seulement par celui qu'il a offensé, mais encore par tous ses collègues î
On ne compte que trois ou quatre députés, à l'extrême droite et à Textrême gauche, qui n'aient jamais voulu comprendre ces u règles du jeu ». Mais leurs amis politiques eux-mêmes hésitent à leur serrer la main.
Est-ce à dire que les parlementaires négligent de se critiquer entre eux ? Loin de là. Mais ils le font dans l'intimité et seulement sur le ton confidentiel.
Nulle part, on ne colporte plus d'anecdotes que dans les couloirs du Palais- Bourbon. Elles roulent toujours sur des collègues et sont, le plus souvent, ef-
froyables. Mais il est entendu que ces histoires ne doivent pas sortir de la maison. Et si les journalistes, les attachés de cabinet et les autres habitués de la salle des pas perdus sont admis à cette petite bourse de la diffamation, du moins y a-t-il une entente générale pour que personne n'en fasse état.
Au-dessus de toutes les coteries de partis, de toutes les brouilleries d'homme à homme, il y a une règle impérieuse et qui domine : respecter l'esprit de la maison et ne pas se nuire.
Entre camarades,, on se dispute, on ne se déteste pas; on veut bien se battre, mais l'on n'aime pas se faire de mal. Si fort qu'on soit fâché, on ne peut oublier qu'on est fâché contre un collègue. Même lorsque la discussion cesse d'être courtoise, elle ne cesse point pour cela d'être confraternelle.
Les circonstances qui vous mettent aux prises aujourd'hui passeront et l'on sait
bien que demain l'on aura encore besoin les uns des autres; alors, pourquoi pro noncer des paroles irréparables (i) ?
(1) Il est à remarquer que lorsque doux armées ennemies cherchent le moyen de ne plus se battre, les officiers qu'elles s'envoient prennent tout naturellement le nom de u parlementaires ».