L'INSTALLATION
La scène se passe dans le cabinet d'un ministre.
Le gouvernement a été renversé, trois, quatre ou huit jours auparavant. Le ministre qui a longtemps espéré faire partie de la combinaison nouvelle, vient d'apprendre le nom de son successeur. De ce fait, il se sent à la fois plein d'amertume et d'ironie.
(( Personne, pense-t-il. n'était moins désigné pour ce poste. »
Notez que, neuf fois sur dix, son opinion est pleinement justifiée. La dixième fois, d'ailleurs, elle est la même.
Le ministre donc attend son successeur, en expédiant les affaires courantes et en faisant ses paquets. A cette heure incertaine, il détient encore pour quelques instants l'autorité, mais déjà il est débarrassé de toute responsabilité. Il se grise de ces dernières minutes de pouvoir, qui sont le pouvoir absolu...
A ce moment, le nouveau ministre arrive. Si c'est un routier de la carrière, tout de suite il est chez lui : il demande des nouvelles des services qu'il a connus bien avant celui qui est là : il tient à démontrer qu'il sait tout, qu'aucun détail ne lui est étranger : il ne veut rien avoir à apprendre.
Si, au contraire, le nouveau venu est un débutant, il se sent timide et désorienté, grisé à la fois de sa gloire nouvelle et gêné devant ce collègue qu'il dépossède. Il craint de poser une question absurde ou d'ignorer un détail essentiel. Lorsqu'il souhaite le plus ardemment
de se renseigner, il hésite encore à questionner.
Entre Taneien et le nouveau ministre la conversation s'engage... Ne craignez rien : elle est cordiale. Quelles que soient les différences de doctrine qui les séparent, quels que puissent être leurs griefs personnels, ces deux hommes appartiennent au même milieu parlementaire. Ce sont des collègues. D'ailleurs, ce n'est pas au moment où l'on devient ministre qu'il faut renoncer à paraître homme du monde.
Aussi leurs propos seront-ils prévus, affables et médiocres.
— C'est une lourde tâche que de vous remplacer.
— C'est une consolation de laisser ces services entre vos mains.
Les politesses échangées, on arrive aux choses sérieuses : quelques interrogations sur le mobilier du ministère, sur les faci-
lités qu'accorde le garde-meuble national, qui se fait de jour en jour moins complaisant ; on recommande un certain nombre de personnes. Enfin, on en vient aux problèmes d'ordre général.
Le ministre qui s'en va insiste sur quelques œuvres qu'il a personnellement entreprises et qui sont généralement de peu d'importance — sans quoi, il ne les aurait pas entreprises. Il bavarde un moment, feuillette vaguement quelques dossiers. Et le tout dure une demi-heure. Puis il s'en va.
Il s'en va et de longtemps on ne le reverra plus. Un jour peut-être, il reviendra pour recommander quelque fonctionnaire ou quelque candidat, mais plus jamais il ne se préoccupera de la marche des grands services, qu'il a dirigés peut-être pendant des années...
Le nouveau ministre reste seul. Il prend, cette fois, vraiment possession des lieux. Il fait quelques pas dans la pièce, regarde les murs, va jusqu'à la fenêtre. De le il aperçoit les voitures lourdement chargées, qui emportent les « dossiers personnels » de son prédécesseur.
Il revient s'asseoir au fauteuil ministériel. Il se remémore la conversation qu'il vient d'avoir, et qui est nulle. Il regarde son bureau, qui est net. 11 ouvre des tiroirs, qui sont vides.
A partir de cette minute, la responsabilité d'un des grands services de l'Etat pèse sur lui.