LE MINISTRE EN FACE DES SERVICES
Cependant, le ministre s'est fait présenter les principaux directeurs d(^ Tadministration dont il a dorénavant la charge.
L'entretien a été bref. Le ministre s'est montré bienveillant et un peu gêné. Les grands fonctionnaires se sont montrés respectueux et un peu distants.
Quelquefois, ils se connaissaient déjà. Si, par hasard, le ministre est un spécialiste des affaires qu'il va dorénavant diriger — tout arrive — il a pu se trouver en contact avec ces fonctionnaires : il leur a demandé des renseignements qu'ils avaient peut-être le devoir de lui refuser et (ju'ils avaient, en tout cas. le moyen de lui
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dissimuler. Aujourd'hui qu'il est devenu leur chef suprême, le ministre se sent en face d'eux reconnaissant et mal à l'aise.
Si. au contraire, il n'est pas un spécialiste et si même il ii»nore tout de cette spécialité, qui est dorénavant la sienne, il est évidemment un peu plus libre. 11 apporte dans les rapports moins de défiance et plus de coquetterie.
Mais, en tout état de cause, il redoute les appréciations sévères de ces hommes inclinés. Peut-être même en arrive-t-il à douter de lui-même.
Sans doute, sa compétence a paru suffisante au président du Conseil, elle a été consacrée par la signature du président de la République et peut-être même a-t-elle. à diverses reprises, étonné ses collègues de l'une ou l'autre Chambre. Mais que vont en penser ces hommes blanchis sous le harnais et qui se trouvent peut-être depuis vingt ans ou plus, à la tête de leurs services ?
C'est que les compétences parlementaires, même les mieux reconnues, ne sont pas nécessairement très anciennes ni tout à fait éblouissantes. On nomme spécialiste des questions militaires celui qui fut capitaine dans l'active, ou seulement commandant dans la territoriale. Un chimiste, qui a étudié les poudres, ambitionne le ministère de la Marine. Un ancien pharmacien ou un ancien bijoutier aspirent à régenter le Commerce. Un juge de paixcolonial à compétence étendue semble également désigné, pour diriger le ministère des Colonies, celui du Commerce, celui de l'Instruction publique et celui des Affaires étrangères — et c'est certainement le plus beau cas d'extension de compétence qu'ait jamais connu un juge de paix.
Le fonctionnaire, qui. lui, est installé \h depuis longtemps, qui a vu passer tant de
ministres, qui a servi tant de politiques, mais qui se sent chez lui, regarde ce nouveau venu, ce maître provisoire, avec une pointe d'indulgence dédaigneuse.
Même s'il reconnaît la valeur ou le talent d'un ministre, il le méprise un peu d'ignorer les rouages compliqués des services et la beauté des formules administratives. Et le ministre aurait-il le génie de l'administration, le fonctionnaire sait bien que c'est lui seulement qui en a l'habitude.
Dès cet instant, le conflit est né. Le ministre se défie des bureaux, mais les bureaux redoutent le ministre. Peut-être cette défiance est-elle aussi justifiée que cette crainte; en tout cas, on devine ce que sera la collaboration : cordiale peutêtre, jamais confiante.
Seul le ministre peut donner des ordres, mais seuls les fonctionnaires peuvent faire aux ordres du ministre un destin.
11 arrive que le ministre s'exaspère; [>our essayer de se reconnaître dans le dédale administratif, il décide une grande réforme, un remaniement intégral des services sur un plan qui sera le sien, et dont il possédera, par conséquent, Féconomie.
Malheureusement, les transformations de cette nature soulève ut des difficultés sans nombre. Les divisions simples que l'on a faites sur le papier entraînent des conséquences de détail infinies. Les dossiers se perdent, la correspondance souffre, les querelles de compétence s'enveniment. D'ailleurs, on n'a pas tout prévu. Il faut réparer les oublis par des solutions de fortune.
Le moment arrive vite où le ministre ne se reconnaît pas plus dans la nouvelle organisation que dans l'ancienne, il est vrai qu'à ce moment les grands fonctionnaires,
qui Taccablaient jusqu'alors de leur compétence, ne s'y reconnaissent pas davantage — et c'est déjà un résultat.
Mais c'est un résultat seulement pour l'amour-propre du ministre. Sa collaboration avec ses services ne s'en trouve pas, croyez-le, mieux assurée.
Quel que soit le temps qu'un ministre demeure au pouvoir, il est « l'étranger», quelquefois il est « l'ennemi )>. L'esprit de a carrière », qui règne au ministère des Affaires étrangères est célèbre, mais il existe au même degré dans toutes les autres administrations de l'Etat.