LE CABINET
— Pour nous, l'onctionnaires de carrière, le ministre est ^< le grand chef », disait le président d'une association de fonctionnaires (ij: pour les attachés du cabinet, il est simplement « le patron ».
Naturellement, le ministre se sent beaucoup plus à l'aise avec ces attachés, qui, eux du moins, ne l'accablent pas de leur compétence pi'ofessionnelle.
Ils sont là. tout près de lui, jeunes pour
(I) M. Louis Salauii, président de l'Association des fonctionnaires civils du ministère des Colonies. Cf. : Pour enrayer le favoritisme, il faut organiser Vavancement.
MKMSTHES KT MINISTERES iOo
h» plupart, nombreux, joyeux, ainiables. Us viennentun peu de partout. Plusieurs sont parents du ministre : ce sont ses fils, ses frères, ses cousins, ses neveux, ses parents à tous les degrés, à la mode de Bretagne et de Gascogne. D'autres sont les lils, les frères, les cousins, les neveux, les agnats et les cognats de ses principaux collègues et de ses grands électeurs.
11 y a aussi ses secrétaires particuliers, et tous les jeunes gens rencontrés au hasard de sa carrière et qui lui ont préparé un dossier ou qui ont fait danser sa fille. Il y a encore quelques fonctionnaires en crédit qui ont recours à ce moyen pour s'élever au-dessus des tilières administratives, ou simplement pour rompre la monotonie de la vie des bureaux.
Il y a même, dans les cabinets ministériels, quelques chefs de cabinet, hommes de savoir et de mérite, recrutés dans les grands corps de l'Etat, à la Cour des comptes, au Conseil d'Etat, dans Tinspec-
tion des Finances ou des Colonies, ou simplement choisis en raison de leur valeur personnelle, et qui deviendront, un jour, de grands fonctionnaires ou des parlementaires dignes de respect.
Et nous les signalons ici pour mémoire.
Que font les fonctionnaii'es du cabinet?
Généralement, il y en a un qui travaille. C'est souvent le directeur du cabinet, c'est quelquefois un simple chef adjoint. Celuilà centralise les communications des divers services, prépare les pièces soumises à la signature du ministre, écrit ses discours et reçoit les grands dignitaires de l'Etat.
Le chef du secrétariat particulier a également des attributions déiinies. Il surveille la correspondance personnelle du ministre, s'occupe de ses relations, de ses électeurs, de ses fournisseurs et. le cas échéant, de ses maîtresses. 11 contrefait
l'écriture du « patron fi) » et quelquefois conseille ses élégances.
Les attributions des autres — chefs adjoints, sous-chefs, attachés de cabinet et secrétaires parti(-uliers — sont moins définies. On les charge bien . de temps en temps, d'étudier un dossier, mais on néglige de leur en donner ce moyen. C'est en vain qu'ils essaient de faire une enquête dans f( les services ». Là, on les connaît peu et on les reçoit mal. Ils se découragent vite.
On leur commet quelquefois encore le soin de recevoir des solliciteurs de petite importance ou de médiocres journalistes, mais, malgré leur bonne grâce et leur bonne volonté, ils sont mal au courant des
(1) Ceci est essentiel. Un bon secrétaire n'a pas besoin d'être travailleur, ni débrouillard, ni même très intelligent, mais il doit avoir la même écriture que son « patron ». II y a, au Parlement, quelques députés qui occupent dans leurs circonscriptions une situation inébranlable, simplement parce que, pendant qu'ils étaient ministres, leurs électeurs recevaient cinq ou six cents lettres par mois, qui semblaient toutes écrites de leur main.
détciils administratifs sur les(jiiels on les interroge. Ils promènent alors leurs visiteurs d'occasion dans tous les bureaux et encombrent tout le monde d'une revendication sans importance.
Parfois aussi le ministre les emmène avec lui, dans un voyage officiel : c'est, pour eux. une heure de gloire, pendant laquelle ils jouissent d'une grande considérationet recueillent beaucoup de placets.
Et si encore ils s'en tenaient là.
Malheureusement, dans cette administration complexe (ju'est un ministère, parmi ces rouages fragiles et multiples, ils ont une place à eux. une fonction ivconnue et comme une sorte d'autorité. Ils ont le droit, somme toute, de jouer avec la mécanique et ils ne s'en privent pas.
Le grand patron est avec eux. C'est lui qui h's a conviés à venir visiter 1 usine.
dont il a la direction. Il leur a dit : « Vous pouvez toucher à tout » : peut-être même a-t-il ajouté : « vous devriez essayer de vous rendre utiles ». Car le patron n'est souvent pas beaucoup plus au courant que ses invités.
Alors, les attachés du cabinet, a les invités du patron )>, s'ébrouent à travers l'usine. Ils regardent tout avec curiosité : ici, ils manient un volant: là. ils déplacent un levier. Les professionnels les suivent de l'œil avec de l'ironie et un peu d'inquiétude. Bientôt ce jeu ne suffit plus à cette jeunesse encombrante ; cette machinerie leur semble grossière et désuète, il faut la perfectionner et la remettre au goût du jour.
Aussi bien ne sont-ils pas là pour apporter des idées inédites, pour faire pénétrer dans cet organisme vieilli des méthodes nouvelles? Ils ne se contentent plus de toucher à tout, ils se mettent à vouloir réformer un certain nombre de choses.
Cette fois, les professionnels s'émeuvent
tout à fait. On ne répond plus à leurs questions et l'on proteste contre leurs incursions. On les prie de s'occuper de leurs propres affaires.
Et on l'obtient sans trop de peine.
Dès lors, faute de pouvoir se consacrer à la France, ils ne se consacrent plus qu*à eux-mêmes. Puisqu'il neleur est pas donné de partager l'autorité du patron, ils se contenteront donc de répartir ses faveurs. Et si, dans ce partage, il leur arrive de manquer de mesure, c'est qu'ils sont jeunes, et s'il leur arrive de manquer de correction, c'est qu'ils sont mal préparés.
Au total, il est surprenant que les scandales dans les cabinets ministériels ne soient pas plus fréquents et le fait que quelquefois on les étouffe, ne suffit même pas à tout expliquer.
Qu'attendent tous ces attachés de cabinet, qu'espèrenl-ils /
MINISTRES ET MIMSTEBES 411
Tout. Et d'abord, l'accès aux fonctions publiques : leur rêve est d'entrer sans concours dans la grande carrière administrative et surtout d'éviter la lenteur des filières médiocres. Il existe dans le^ couloirs du Palais-Bourbon et du Luxembourg, dans les associations de journalistes sans journaux, dans les comités politiques, une population flottante de jeunes gens qui n'ayant ni carrière, ni aptitudes spéciales, ni traitements précis, souhaitent préciser leurs aptitudes indécises et se spécialiser dans les carrières avantageuses.
Ceux-là sont tous plus ou moins secrétaires de députés et finissent par devenir plus ou moins collaborateurs de ministres. La première partie de leur carrière s'est écoulée à écrire pour le compte de leurs patrons, des lettres de recommandation; ils rêvent de passer la seconde à écrire, au nom de l'Etat, des lettres de « bonne note ». Car ils sont ambitieux»
Dans certains cabinets ministériels, on a compté jusqu'à quarante de ces jeunes gens attachés à un titre quelconque (i ). Il va de soi qu'ils n'étaient pas attachés avec des saucisses.
Les fonds affectés à la population des cabinets n'excèdent guère douze ou quinze mille francs par ministère (2); un ou deux chefs de cabinet les absorbent presque intégralement, quelques attachés touchent cinquante francs par mois. Le plus grand nombre ne touche rien.
(1) Depuis quelque temps, on tente de limiter ces abus. On a décidé que chaque cabinet de ministre ne comprendrait plus qu'un nombre limité de chefs e\ d'attachés. Les ministres en sont d'ailleurs quittes pour s'entourer de secrétaires particuliers et de collaborateurs sans titre, dont les attributions et les ambitions sont précisément les mêmes que celles des sous-chefs et des attachés de jadis.
(2) Il est vrai qu'il existe aussi dans plusieurs ministères un budget des missions, dont le ministre dispose à sa guise. La plupart des missionnaires ne sont pas obligés de quitter Paris, ni même le cabinet ministériel. Mais c'est le chef de cabinet seul qui bénéficie, le plus souvent, de cette prébende.
Aussi n'est-ce point pour des avantages immédiats qu'ils sont venus là, ils y sont venus pour se créer des droits. Quelquefois, on reconnaît ces droits — et c'est un scandale. Le plus souvent, on ne les reconnaît pas — et c'est peut-être un scandale aussi.
Sans doute, ils n'ont rien fait, ou presque rien. Mais ils étaient là cependant et peutêtre souhaitaient-ils se rendre utiles. En tout cas, on les a gardés; à défaut de leur labeur, on leur a pris leur temps et puisqu'on ne leur donnait pas d'argent, c'est qu'on autorisait au moins leurs espérances. Ils sont mécontents. Ils ne le sont peut-être pas sans droit.
C'est une des beautés de ce régime d'avoir ainsi créé une catégorie de privilégiés, pour en faire tout aussitôt des révoltés.