LE MINISTRE SIGNE
Pourtant, malgré les fonctionnaires liostiles, avec la collaboration de son cabinet hasardeux, le ministre s'est mis courageusement au travail.
Et n'imaginez pas que sa fonction soit une sinécure.
D'abord, et avant tout, un ministre est le délégué du Parlement : il lui doit compte de ses actes. Les parlementaires vont lui écrire, venir le voir, l'interpeller. Il faut qu'il reçoive, qu'il réponde, qu'il prépare des discours, qu'il se montre dans l'une et l'autre assemblée.
Il est, de |)lus, membre du gouvernement : il faut qu'il assiste aux conseils
MINISTRES ET MINISTERES Ho
des ministres, qu'il se tienne au courant et qu'il donne son avis sur toutes les questions qui touchent à la politique générale du cabinet.
Il est encore député: il faut qu'il se préoccupe de ses électeurs, devenus plus âpres depuis qu'il est devenu plus puissant.
S'il lui reste du temps, il administre.
Administrer, c'est nommer des ibnctionnaires qu'on ne connaît pas à des fonctions qu'on ignore, c'est, au milieu d'un concert de sollicitations, d'objurgations, de récriminations et de menaces, distribuer des avancements et des croix.
Administrer, c'est encore parer aux diflicultés immédiates. — On dit qu'un ministre est en face d'une difficulté immédiate, lorsqu'un fait grave ou scandaleux, survenu dans ses services, ne peut plus être caché.
Pour le surplus, administrer, c'est signer.
Il n'y a pas encore une heure que le ministre a pris possession de son ministère, et déjà il voit surgir devant lui un fonctionnaire, qui lui tend une pièce, en lui montrant l'endroit où doit tis^urer son paraphe.
Cette scène est symbolique. Le chef de bureau qui est là, respectueux et impératif, enseigne au ministre tout à la fois l'étendue de ses pouvoirs, et leurs limites.
— Voici, lui dit-il par toute son attitude, un ordre que vous n'avez pas donné, il se réfère à des choses que, selon toute vraisemblance, vous ne connaissez pas.
Nous l'avons conçu et rédigé avant vous, en dehors de vous; vous pouvez tomber : nous l'exécuterons même après votre départ. Cependant nous avons besoin de votre signature et, sans elle, nous ne pouvons rien.
Et le ministre signe.
Ainsi il a connu en une minute toute la fierté qui s'attache au pouvoir et toute la modestie qui convient aux entreprises humaines. Il détient désormais une grande puissance — dont il est l'esclave.
Au déijut. le ministre essaie sans doute de savoir ce qu'il signe. Il voit alors les pièces s'amonceler sur son bureau, ses subordonnés s'affolent, les commandes sont en retard, les paiements deviennent irréoruliers. les décisions restent en suspens. un immense désordre encombre toute l'administration dont il a la garde. Il faut qu'il renonce.
On cite cependant des ministres qui s'obstinèrent à vouloir lire les ordres qu'ils donnaient; le préjudice qui en résulta pour leurs administrations est incalculable. Leur labeur éperdu, qui ne suf-
fisait pas à les éclairer, n'avait pour conséquence que de suspendre un des grands services de l'Etat. Sans parvenir à dominer leur tâche, ils ruinaient Tordre public.
C'est que les administrations ne sont pas faites pour s'adapter à la fantaisie des ministres. Ce sont les ministres qui doivent s'adapter aux méthodes de leurs administrations.
Le ministre peut essayer, au début, de s'insurger; le moment viendra où il faudra qu'il se résigne.
Nos méthodes administratives sont admirables. Elles ont été façonnées, en l'an VIII. par Bonaparte, premier consul, et Ton a pu. pendant près d'un siècle, dire sans ironie que l'Europe les enviait.
Il était certainement légitime que TEurope les enviât à Napoléon, mais il était paradoxal qu'une démocratie les lui em-
pruntât. Elle les lui a empruntées tout de même — et ça ne lui a pas réussi.
Notre démocratie ne s'est même pas contentée de copier la centralisation impériale, elle l'a aggravée au delà de toute espérance.
Jadis, le pouvoir central donnait un ordre et veillait à ce qu'il fût exécuté. Il avait l'initiative mais laissait aux subordonnés le soin de régler les détails. Napoléon lui-même se contentait d'envoyer à ses préfets et à ses généraux des ordres et leur laissait le soin de les exécuter. Les ministres de la troisième République ne l'entendent pas de cette oreille et se montrent singulièrement plus jaloux de leur autorité. Il ne leur suffit pas de donner des instructions générales : ils veu- Icnl prévoir le moindre détail des applications ; ils exigent qu'on en réfère à eux de la plus mince circonstance qui se produit. Eux seuls, dans la France entière, ont le droit de prendre une décision.
Admirez la beauté du système : le gouverneur de la Côte d'Ivoire casse le récepteur de son téléphone. Il fautqu'il s'adresse au ministre des Colonies, à Paris, pour obtenir qu'on le répare.
A Brest, un bateau garde-pêche possède un pavillon tellement décoloré, qu'on ne peut plus en reconnaître la nationalité. Seul, le ministre de la Marine, à Paris, a la faculté de lui en faire délivrer un autre et d'engager de ce fait une dépense de quatre francs quatre-vingt-cinq.
C'est encore le ministre qui. personnellement, statue sur les responsabilités du second-maître, qui a laissé tomber un ceinturon à la mer, et sur le mode d'entrée dans les écritures administratives d'une portée de chiens née dans un arsenal.
On admire que Napoléon ait pu signer à Moscou le décret qui régenterait la Co-
médie-Française. Un ministre contemporain fait mieux ; de Paris, il décrète de quelle couleur il faudra que l'on peigne les latrines du port de Toulon.
C'est que nos ministres possèdent des moyens de gouvernement qui manquaient à Napoléon : les transports rapides par chemin de fer, le télégraphe et le téléphone. Ils n'ont pas besoin, eux. de rien laisser à l'initiative de leurs subordonnés. Même lorsqu'il s'agit de la décision la plus urgente, on a le loisir de leur envoyer une dépêche, avant de rien décider (i).
On s'est demandé quelquefois ce qu'aurait fait Napoléon, s'il avait eu à sa disposition le télégraphe ? Tout porte à croire qu'il serait devenu fou.
(1) Consultez le Bulletin ofjiciel de nos grandes Administrations, comparez les instructions que Ton envoyait il y a trente ans aux circulaires, dépêches confirmatives, explicatives et rectificatives que l'on multiplie aujourd'hui : vous y lirez Thistoire de l'Administration française.