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LES BUREAUX GOUVERNENT

Nos ministres ne deviennent qu'assez rarement fous, et même ils suffisent à tout.

N'admirez pas pour cela leur génie, contentez-vous d'admirer leur méthode.

— n y a quelqu'un qui a plus d'esprit que M. de Voltaire, c'est M. Tout-le- Monde. disait Voltaire.

— Qu'est-ce qui est plus foiM qu'un Turc ! Deux Tui-cs. dit un adage populaire.

Nos ministres se sont imaginé cpien se mettant une douzaine ou une douzaine et demie, ils remplaceraient Napoléon sans

MINISTRES ET MINISTERES [-l'a

effort et que même ils ne tarderaient pas à le faire oublier, à condition de s'adjoindre quelques milliers de fonctionnaires.

Toutes les décisions continuent donc à être prises par le pouvoir central et il suffit que le pouvoir central se trouve dispersé entre un nombre suffisant d'administrations diverses pour que. du coup, il ne paraisse plus écrasant à personne.

Nous avons réalisé ainsi cette admirable organisation où pas un préfet, pas un commandant de corps d'armée, pas un amiral, pas un receveur général, pas un gouverneur de colonie ne peut prendre une décision sans en référer au ministre, mais où le ministre s'en remet à un rédacteur de sixième classe du soin de donner l'ordre que sollicitait le préfet, l'amiral, le général ou le gouverneur.

Notre Constitution avait été faite par Napoléon I" pour son usage. Nous nous sommes contentés de la mettre à la disposition de M. Badin.

Puis, nous sommes allés racontant partout que nous venions de fonder la démocratie.

Grâce à cette heureuse organisation, il ne se trouve aujourd'hui, pour ainsi dire pas un acte administratif qui ne mette en cause au minimum deux responsabilités.

Les vitres du ministère des l'inances doivent être nettoyées, à l'intérieur, par les garçons de bureau du ministère, mais seule l'administration des Beaux-Arts a la responsabilité de les faire laver à l'extérieur, car le ministère des F'inances fait partie intégrante du Louvre.

Allez dans les jardins du Palais-Royal, vous y verrez, certains jours, les agents de la brigade des jeux opérer une descente chez le boockmaker qui y habite, mais les autres jours, vous verrez les gardiens du jardin, assurer devant sa porte une sorte de service d'ordre. C'est que les uns et les

autres ne relèvent pas des mêmes services.

Le juge d'instruction qui poursuit les criminels dépend du garde des sceaux.

Le policier qui les arrête — ou qui du moins s'y efforce — n'a de comptes à rendre qu'au ministre de l'Intérieur.

Et ces conflits surgis entre deux ministères ne sont pas les seuls. Il faut tenir compte encore des oppositions qui s'organisent à l'intérieur d'une même administration.

Les directeurs et les grands chefs d'un même ministère s'ignorent et quelquefois se haïssent. Chacun d'eux a ses habitudes et vit dans son coin, uniquement préoccupé des intérêts de son service. Ils n'ont pas d'idées communes, n'entretiennent le plus souvent que des rapports écrits d'ailleurs assez espacés et se réunissent, une fois par an, pour faire semblant de discuter un tableau d'avancement.

Voici des années que toute la presse et le conseil municipal font campagne pour

obtenir l'unité de chantier dans les travaux de Paris. A quoi donc cette campagne a-t-elle abouti ?

Se plaint-on de la saleté de Paris ! On se trouve en face d'un directeur administralif de la voirie, qui est chargé de l'administration des crédits, du matériel et du personnel, et d'un directeur technique, à qui incombent « l'embauchage, la classification et l'aménagement ». Après cela. Paris reste sale, mais est-ce la faute du technicien ou celle de l'administrateur?

Après avoir centralisé l'autorité, on disperse les responsabilités. C'est l'autocratie tempérée par le désordre.

II n'existe plus, en France, une responsabilité qui ne soit divisée, subdivisée, morcelée à l'infmi. La moitié des lois portent la signature d'un quarteron de ministres et le soin de leur application in-

combe à deux douzaines de fonctionnaires.

Le pire scandale éclate : on regarde et l'on n'aperçoit à la charge de chaque coupable que l'apparence d'un tort et l'ombre d'une faute. 11 ne reste plus qu'à mettre l'affaire au compte d'une divinité malveillante et M. Badin s'écrie, comme jadis M. Bovary :

— C'est la faute de la Fatalité !

Personne n'a fait une besogne. Mais tout le monde a fait son devoir.

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