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ESSAI D'UNE ADMINISTRATION SANS OBLIGATION NI SANCTION

Un jour, M. Jules Grévy, qui créa le modèle des beaux-pères prévenants et des présidents économes, s'avisa que la famille Wilson était logée bien à l'étroit dans le palais de l'Elysée. 11 chercha le moyen de mettre à la disposition de son gendre des appartements plus vastes et plus somptueux.

Il fit venir l'architecte et le plan de l'Elysée, puis s'enquit : mais on eut grand' peine à trouver un local vacant. Ici. se trouvait le secrétariat, ailleurs les communs, puis « la garde qui veille ». Enfin.

le président découvrit des locaux sur la rue de l'Elysée :

— Et là? demanda-t-il.

— Là, lui fut-il répondu, c'est l'appartement du précepteur.

— Quel précepteur?

— Je ne sais pas : le précepteur.

M. Grévy tenait à « arrondir » son gendre — il l'a prouvé depuis ; — cette réponse ne le satisfit pas. Il envoya chercher le précepteur.

• — Vous êtes le précepteur?

— Oui, monsieur le Président.

— Le précepteur de qui ?

— Le précepteur de TElysée.

— Que faites-vous ?

— J'ai l'honneur d'être à la disposition de monsieur le Président.

— Mais je n*ai pas besoin de vous.

— Monsieur le Président peut être convaincu que j'en suis au désespoir.

— Qui vous a donné la jouissance d'un appartement à l'Elysée ?

— C'est M. le maréchal de Mac-Mahon.

— ÏI y a combien de temps ?

— Il y a dix ans.

— Eh bien, mon cher monsieur, je regrette d'avoir besoin de l'appartement que vous occupez, et je vous prie de me le rendre.

— Hélas! monsieur le Président, vous êtes le maître et je m'incline, mais quel crève-cœur ! Ainsi vous me dépossédez d'un coup de mon titre et de mon logis. Et cependant, j'ai conscience de n'avoir point démérité.

— Mais vous n'avez rien à faire.

— Vous voyez donc que je ne fais pas mal.

— Que demandez-vous donc ?

— Vous pourriez — peut-être même oserai-je dire : vous devriez — me donner une compensation.

— Une compensation pour quoi ?

— Pour ce que j'avais.

— Mais vous l'aviez sans aucun droit.

MOISTRES ET MINISTERES 131

— Je l'avais cependant.

M. le président Grévy était un homme d'Etat. Il comprit ce raisonnement. Le « précepteur de l'Elysée » fut nommé auditeur au Conseil d'Etat.

Il y est toujours. Seulement, comme il y a longtemps de cela, il a obtenu de l'avancement depuis : il est aujourd'hui conseiller. Tout le monde est généralement d'accord que sa nomination fut une des plus régulières et sa carrière une des plus méritoires.

Peut-être même oserions-nous écrire que c'est la « carrière-type ».

L'Etat ne demande à ceux qu'il emploie ni intelligence, ni compétence, ni vertus, ni talents. 11 leur demande d'avoir des droits acquis. Quant à la manière dont ces droits furent acquis, peu lui importe. Du moment que vous vous êtes introduit dans une place — fût-ce par erreur, par

fraude ou par dol — vos droits sur elle sont sacrés et, sauf des cas bien rares, vous V demeurerez toute votre vie.

Si l'on s'aperçoit que vous ne rendez aucun service — tout arrive — ou si simplement on a besoin de votre place, on vous devra une compensation. Si vous vous rendez impossible dans votre emploi on vous donnera de l'avancement.

Mais vous pourrez impunément désagréger l'administration dont vous faites partie, ruiner le service dont vous avez la charge et compromettre les destinées nationales elles-mêmes, personne n'a plus rien à dire; vos droits sont « acquis », voire le droit de ruiner l'État. Nul n'a plus la faculté de vous exproprier.

Et M. Emmanuel Brousse peut écrire :

« Vous lisez au Journal officiel des listes de promotions de classe, d'avancements, d'augmentations de traitement, des listes de décorations. Quand v avez-vous vu des listes de révocations?

Jamais. On décore toujours, on ne révoque jamais. »

De bons esprits soutiendront que telle est la logique de notre République. La propriété est sacrée. La Révolution l'a proclamé et, dès lors, c'est une chose certaine. Si l'on respecte les biens acquis, ne doit-on pas, au même titre et bien davantage encore, respecter les droits acquis? Le bien qu'on a acheté avec de l'or serait-il moins précieux que le grade qu'on acquiert avec du travail?

C'est entendu. Seulement il v a des valeurs qui tombent, des maisons qui s'écroulent etdes fortunes qui s'effondrent. Jamais aucun principe, voire aucune révolution n'a trouvé le moyen d'empêcher cela. Au même titre, il y a des droits qui disparaissent. Il peut paraître pénible de priver un fonctionnaire de sa fonction et peut-être de son gagne-pain pour

I3i LA RÉPUBLIQUE DES CAMARADES

une faute, mais si c'est indispensable?

Une question impérieuse se pose :

— Est-ce le fonctionnaire qui est fait pour la fonction, est-ce la fonction qui a été créée pour le fonctionnaire?

Notre démocratie la résoud sans peine et penche pour le second terme. Elle réalise ainsi d'un seul coup un rêve qu'aucun fonctionnaire n'avait osé envisager : celui d'un Etat sans obligation ni sanction, tel qu'aurait pu le concevoir le philosophe Guyau. corrigé par le roi d'Yvetot.

Après cela, tous les hommes d'Etat — et même quelques autres — proclament gravement la nécessité d'un « gouvernement qui gouverne ».

Ayons le courage de le dire : un gouvernement qui gouverne, c'est un gouvernement qui révoque.

Mais il faudrait préférer les destinées du pays aux destinées des fonctionnaires — et quel ministre oserait aller jusque-l^ ?

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