UNE PROFESSION SANS RÈGLES NI GARANTIES
Les sanctions ne sont pas organisées, mais les avancements ne le sont pas davantage. Le ministre ne peut pas frapper les coupables, mais il peut léser les innocents. Toute notre législation est faite au profit des pires.
Il y a de graves ministres qui se croient des honnêtes gens, parce qu'ils n'ont jamais détourné un sou pour eux-mêmes, et qui ont pillé le budget au profit de leurs familles et de leurs familiers. Circonstance touchante, la sympathie du pu-
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blic est le plus souvent avec eux. On leur sait presque également gré de n'avoir point volé personnellement et d'avoir prodigué la joie dans leur entourage.
Cette indulgence a de fâcheuses conséquences : car les besoins des politiciens ont. malgré tout, des limites et nous connaissons, en Gascogne, des familles qui n'en ont pas.
Ce serait une assez bonne loi que celle qui aurait pour conséquence de substituer d'une manière régulière la prévarication au népotisme, et la Cité reconnaissante devrait décerner des récompenses nationales aux ministres vertueux qui, sans trafic et sans combinaison, n'auraient dépouillé rÉtat qu'à leur seul profit.
Malheureusement, nous sommes assez loin de compte. Le droit au passe-droit est aujourd'hui régulièrement organisé; le népotisme fonctionne comme une institution d'État et il a ses traditions.
Parfois cependant, il arrive que les fonctionnaires se fâchent, adressent des requêtes au Conseil d'Etat et contraignent les ministres à revenir sur certaines de leurs décisions souveraines. Mais ce sont des révoltes passagères, des moyens de coercition pour les cas d'injustice trop flagrants.
Les autres subsistent et s'entassent.
On parle bien de temps en temps, de fixer dans une loi le statut des fonctionnaires, mais, en fin de compte, on se contente de faire des décrets. Il est vrai que ceux-là, on les prodigue.
Savez-vous combien il y a eu, depuis trente ans, de décrets organisant le statut des fonctionnaires?
Cent cinquante-trois !
— Et les fonctionnaires ne sont pas contents, direz -vous, et ils ne se trouvent pas suffisamment assurés contre l'arbitraire ministériel?
Non, et, pour une raison simple : c'est que tout le monde a collaboré h ces règlements, à l'exception deux-mêmes ; ces décrets ont été faits au profit de tout le monde, excepté au leur.
Ce n'est presque jamais lorsqu'un ministre veut faire des nominations régulières qu'il signe un décret nouveau : c'est, le plus souvent, quand il a besoin de donner à une nomination paradoxale l'apparence d'une justification. S'agit-il d'un chef de cabinet qui postule un emploi un peu trop important, on en est quitte pour publier un règlement aux termes duquel il faudra dorénavant, pour occuper cet emploi, réaliser tant de conditions minutieusement décrites que ce chef de cabinet restera peut-être seul en France à pouvoir encore l'ambitionner.
Et le ministre signe gravement un décret, par lequel il décide que. pour devenir « mamamouchi », il faudra avoir passé trois ans et quatre mois dans fadminis-
tration, avoir eu jadis au collège un prix de vers latins, savoir Tespéranto, être roux et n'avoir que vingt-quatre dents.
On aurait peut-être tort d'en vouloir aux fonctionnaires que cent cinquante-trois règlements de cette espèce ne suffisent pas à rassurer.
Ainsi se résument les méthodes administratives : respect des droits acquis, même quand les droits acquis ont cessé d'être respectables ; organisation du passedroit surtout contre ceux qui n'ont pas démérité.
Contre les mauvais fonctionnaires, pas de sanctions.
Pour les bons, pas de garanties.
On a retiré au ministre le moyen de frapper les uns et de récompenser les autres. Après quoi on lui a commis le soin de les gouverner tous.