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L'ABDICATION

Bientôt la grande paix des bureaux gagne le ministre...

Noyé dans la paperasserie, perdu parmi les conflits administratifs, isolé dans sa puissance et contraint de subir la routine des bureaux, il renonce.

Quand pourrait-il se préoccuper d'une besogne d'ensemble ? Si. par aventure, il en avait le loisir, comment la ferait-il triompher? La menace d'une réforme bouleverse la quiétude générale ; la perspective d'une préoccupation nouvelle révolte ce personnel administratif, obstiné à des besognes minutieuses, compliquées et

vaines. Ces fonctionnaires — intelligents pourtant le plus souvent — préfèrent la plus écrasante routine au moindre effort.

Et d'ailleurs qui demande au ministre de rien entreprendre ? Toute entreprise entraîne avec elle une somme de difficultés inouïes. Tous les intérêts qu'on lèse, tous ceux qu'on ne sert pas et ceux même qu'on sert sans les combler, se révoltent à la fois. Pourquoi s'amuser, je vous le demande, à courir de pareilles aventures ? Les plus hardis s'abstiennent et les plus entreprenants se lassent.

Ils ne gouvernent plus, ils i( avisent. » Ils prennent l'habitude de n'agir plus jamais que sous le coup des événements, sous la menace du scandale, sous la contrainte des échéances. Les réformes ne se votent qu'à la veille des élections, pour être corrigées, le lendemain. Les grandes conventions avec la Banque de France ou les sociétés d'exploitation se renouvellent, dans des séances hâtives, à la veille des termes

suprêmes. Il a suffi que l'on trouve, en matière budgétaire. Texpédient des douzièmes provisoires, pour que les budgets soient en retard de six mois.

Et ce phénomène singulier se produit :

le ministre n'est bientôt plus le délégué du Parlement, chargé de diriger l'effort des fonctionnaires, d'organiser leur activité — de gouverner, en somme; il devient le prisonnier des bureaux, se plie à leurs méthodes, accepte leur discipline.

Il ne gouverne pas. mais il règne. A défaut de puissance, il a du moins l'autorité; il peut tout ignorer de son administration, mais il en répond et cela suffit pour quil se sente étroitement lié aux hommes dont il subit les volontés, mais auxquels il dicte des ordres. Moins il est le maître et plus il éprouve l'orgueil d'être le chef responsable.

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Dès lors, il se sent devenir solidaire — fût-ce contre le Parlement — des hommes que le Parlement l'a chargé de contrôler. 11 n'a plus qu'un rôle, qui est de les couvrir de sa responsabilité souveraine, de les défendre jusque dans leurs fautes et de leur assurer, le cas échéant, l'impunité.

Il ne peut pas en être autrement : ce qu'ils ont fait, il Ta contresigné; comment le désavouerait-il ? — Il est esclave de la puissance qu'on affecte de lui attribuer et dont lui-même il revendique orgueilleusement la charge. Et si personne n'est dupe, cela ne fait rien : grâce à ce jeu, le fantôme d'une autorité flotte sur l'ombre d'une démocratie.

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