LA CONSCIENCE DU JUGE
Les magistrats sont presque toujours intègres. Et ceci est d'autant plus beau, qu'ils le sont contre toute raison.
Ils ont été recrutés au hasard et nommés par des ministres, sans autre loi que celle de la brigue. Ils sortent généralement du Quartier latin, où ils ont eu la jeunesse hasardeuse des étudiants en droit.
us LA RÉPUBLIQUE DES CAMARADES
Ils ont rarement de grandes fortunes.
Ils débutent le plus souvent comme juges suppléants et le restent parfois pendant dix ou quinze ans. sans recevoir aucune rétribution. Au bout de ce temps, ils obtiennent un traitement minime.
Ils sont tenus cependant à quelque décorum, et doivent tout au moins sauvegarder la dignité de leur façade. Ils fréquentent, surtout à Paris, dans les salons fastueux de quelques collègues riches et de.grands avocats. Ils y connaissent toutes les tentations de la vie.
Ils ont le scepticisme de leur milieu et, de plus, celui que donne l'habitude de regarder en face les fautes et les crimes des hommes.
Ils savent que l'administration de la justice ne diffère pas des autres administrations : ils ne redoutent donc guère les sanctions et sont persuadés que le mérite ne suffit pas à déterminer la récompense.
Ils disposent d'une puissance formi-
dable, qui met à leur merci l'honneur et la fortune des justiciables.
Ils n'offrent donc pas de garanties, ne connaissent pas de freins, ne touchent pas de traitements, subissent toutes les tentations, possèdent tous les pouvoirs — en dépit de quoi ils sont intègres. Et, comme rien ne les y oblige, ni ne les y engage, il faut croire qu'ils le sont par goût.
Les magistrats d'autrefois pouvaient croire sans trop de peine au caractère divin de leur justice, puisqu'ils avaient commencé par croire à la Justice divine. Ceux d'aujourd'hui sont plus embarrassés; le critérium leur manque.
Pourtant ils s'apparentent à la même grande tradition. Ils ont gardé un peu des mœurs de l'ancienne magistrature, en en conservant le costume. Sans doute.
les hermines de leurs robes rouges sont devenues des peaux de lapins, mais elles se souviennent d'avoir été hermines.
C'est ainsi que, sans avoir, à proprement parler, la Foi, il leur reste, tout au moins, le préjugé de la Justice.
On a retiré les crucifix des prétoires; mais on n'a point encore enlevé les cadres qui les contenaient. Ce fait est symbolique. A défaut d'une religion, un état d'esprit mystique subsiste, qui permet encore aux juges de croire provisoirement à leur justice.
Ainsi s'explique sans doute que le contact quotidien entre hommes d'une même carrière, qui dans d'autres milieux entraîne tant d'abdications et de compromissions, devienne ici un élément de moralité.
Il y a chez ces hommes une autre passion que celle du profit : ils ont le besoin de l'estime et le goût de l'honneur. L'esprit de corps semble prendre ici sa re-
vanche. Il existerait donc un métier, où l'on garde une préoccupation supérieure à celle des bénéfices.
LE MÉTIER
Si haut que les magistrats placent leur profession, c'est tout de même une profession. Ils en vivent mal, mais ils en vivent. Ils n'ont point de vénalité, mais ils ont de l'ambition; à défaut de la passion du lucre, ils ont celle des honneurs.
Plus encore que la politique, la Justice devrait être un sacerdoce. Or, c'est à peine une carrière, quelquefois même, c'est un gagne-pain.
Ecoutez les magistrats se plaindre du malheur des temps. Leurs doléances ne se distinguent pas de celles d'employés
syndiqués ou d'ouvriers en grève. Ils nous exposent en de vastes articles que leurs traitements sont infimes, qu'un vieux juge est moins rétribué qu'un sous-lieutenant de vingt ans, que la situation pécuniaire d'un conseiller à la cour d'appel, d'un président de chambre ou d'un procureur de la République est très inférieure à celle d'un commissaire central et qu'un percepteur de chef-lieu de canton est mieux rémunéré qu'un président de première classe.
— Dans ces conditions, déclarent, tour à tour, tous les Gardes des Sceaux, le recrutement de la magistrature menace de devenir impossible.
L'état d'esprit que cette situation révèle n'a rien de mystique.
La vérité est que l'on entre aujourd'hui dans la mao^istrature. comme l'on entre-
rait dans les contributions indirectes ou dans les tabacs.
On y entre même souvent avec moins d'enthousiasme. Nous avions tous, au collège, des camarades qui voulaient devenir officiers ou médecins. Nous n'en avions pas -qui voulussent devenir magistrats.
Cette profession, la plus redoutable de toutes et pour laquelle aucune préparation ne semblerait suffisante, est une de celles précisément pour laquelle on se décide généralement à la dernière extrémité, parce qu'on n'en a pas trouvé d'autre et qu'il vient un âge cependant où il importe « d'avoir une situation » ou simplement de gagner sa vie.
C'est parmi les avocats que se recrutent ordinairement les magistrats. Mais vit-on jamais un avocat qui avait l'espoir de se faire une place au barreau, en solliciter une au tribunal ou au parquet?
On devient juge, comme on deviendrait
critique littéraire ou critique dramatique. On décidera de la vie et de l'honneur des citoyens, comme on déciderait du mérite littéraire d'une pièce ou d'un livre ?
Cette chose effrayante, rendre la justice, devient un métier comme un autre — et dans lequel il faut essayer d'arranger sa vie et de « faire son chemin ».