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LA LÉGALITÉ

Un magistrat, qui tient à son repos, doit éviter les crises de conscience.

Rien ne serait plus émouvant que les drames qui se jouent au fond de l'âme d'un juge, si nos institutions judiciaires n'étaient précisément faites pour permettre au juge d'échapper à sa conscience.

Du jour où les hommes ont cessé d'être très sûrs de « la loi morale, qui est au fond de leur cœur », il est devenu nécessaire qu'ils s'en réfèrent simplement à la loi écrite, qui se trouve dans le Code.

Ainsi apparût dans le monde l'idée de

la légalité, qui facilita singulièrement la tâche du magistrat.

Notre législation est ainsi faite que les crimes sont déférés aux jurés, magistrats d'occasion, qui jugent en fait, tandis que les délits relèvent des magistrats de métier, qui jugent en droit. Les uns se prononcent « en leur âme et conscience » ; les autres simplement en vertu des textes écrits.

Au point de vue de la raison pure, le contraire serait tout aussi logique : on concevrait fort bien que ce fut précisément dans les cas les plus graves, que le législateur n'ait rien voulu laisser à l'arbitraire des hommes. 11 faut donc chercher à cette règle une autre raison qu'une raison de justice, et c'est en effet simplement une raison de commodité.

On peut imposer d'aussi lourdes an-

goisses à des jurés, qui n'ont à se prononcer que sur quelques affaires dans toute leur vie : comment les infligerait-on à des magistrats, qui en apprécient vingt dans une seule journée?

Aussi le magistrat est-il dispensé de juger en conscience : il lui suffit de juger en droit. Il ne mesure pas l'équité, il pèse des textesjuridiques et confronte des «précédents ». Les convictions les mieux assurées ne doivent même pas entrer en ligne si elles ont contre elles un arrêt de cassation. Le juge peut dès lors avoir, dans l'étude d'une cause, des curiosités de savant et des inquiétudes de philosophe, mais jamais des angoisses de justicier.

La légalité, qui est la garantie des justiciables, est peut-être plus encore la sauvegarde des magistrats.

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