L'ACCUSATION
— Quel est l'homme le plus puissant de France, dit-on communément, c'est le juge d'instruction.
C'est un bruit que les ju^es d'instruction ont fait courir. Déjà sous la monarchie de Juillet, l'un d'entre eux exposait ainsi à Villemessant ses pouvoirs :
— Je puis agir sans l'assistance d'aucun chef; je suis tout-puissant dans mon cabinet comme un capitaine à son bord ; j'ai droit de vie et de mort, et, s'il me plaisait, je pourrais demain faire arrêter le duc d'Orléans.
— Tu aurais tort, répondait Villemessant, son père est un homme très bien.
Et en effet le juge d'instruction ne fait pas arrêter le duc d'Orléans, il fait même arrêter le moins de gens q^a'il peut, soit parce qu'il redoute les histoires ou simplement parce qu'il se trouve déjà suffisamment chargé de besogne.
Le juge d'instruction n'a en effet qu'une préoccupation essentielle, qui est de faire vite.
Un juge au parquet de la Seine peut recevoir bon an, mal an, jusqu'à quinze cents dossiers, qui tous nécessitent des interrogatoires, des enquêtes, des témoignages et des confrontations.
Pour venir à bout de cet immense labeur, il n'a d'autre moyen, le plus souvent, que de se fier à son impression et presque à sa fantaisie. Certains jours, il se voit réduit à pratiquer dans le rôle des coupes sombres : il renvoie alors les dossiers de-
vant les tribunaux ou les classe, comme au hasard.
Il a, ces jours-là, le non-lieu plus facile.
Le non-lieu est le suprême recours de la Justice. Il fait plaisir à tout le monde : à l'inculpé, qu'il libère, et au magistrat, qu'il décharge.
On qualifie seulement d' « erreur judiciaire w le fait d'arrêter un innocent. Le fait de laisser aller un coupable n'est pas une « erreur judiciaire ».
Il est possible que le juge d'instruction soit (( l'homme le plus puissant deFrance ». C'est en effet celui qui prend, avec le minimum de réflexion, le maximum de responsabilités.