LA POLITIQUE
Tout compte fait, le magistrat, qui est un fonctionnaire comme les autres, dépend du gouvernement, au même titre que les autres.
Peut-être même en dépend-il davantage Puisqu'il n'a pas la passion du lucre, ne doit-il pas avoir plus qu'un autre la passion des honneurs; puisqu'il n'attend rien que de l'État, n'est-il pas nor-
mal qu'il attende de l'État beaucoup ?
Les magistrats, qui ne sauraient être corrompus par les justiciables, sont susceptibles d'être influencés par le gouvernement. Ceux que ne tenterait pas l'offre d'une fortune, n'en sont parfois que plus disposés à tout sacrifier à l'appât d'une robe rouge.
Même lorsqu'il s'agit d'appliquer la loi, ils ne peuvent pas, nous l'avons dit, demeurer tout à fait indifférents aux fluctuations de la politique. Comment les négligeraientils, quand il s'agit de donner des gages aux hommes de qui dépend leur avenir?
D'ailleurs, si le magistrat a besoin du gouvernement le gouvernement a souvent besoin de la magistrature.
Toute l'histoire scandaleuse de la troisième République est celle des compromissions et des conflits qui sont intervenus entre le pouvoir exécutif et l'autorité judi-
ciaire. Le krach de l'Union générale, Panama, l'affaire Dreyfus, l'affaire Humbert, l'affaire Rochette ne sont que les épisodes de la vie du parquet de la Seine, depuis trente ans.
Dès lors que la justice répressive tient, dans ce pays, le premier des rôles politiques, ne devient-il pas naturel, en somme, que les autorités politiques prétendent à la contrôler?
Le ministre de la Justice, qui demande à un procureur général de lui désigner un juge d'instruction ou un président « sûrs », sait fort bien dans quel sens il sera entendu.
Le magistrat qui vient d'être promu est généralement beaucoup moins « sûr » que celui qui attend un avancement.
— Pourtant, dira-t-on, un trait tout au moins distingue le magistrat du fonctionnaire : il est inamovible.
Croyez-vous vraiment que le fonctionnaire ne le soit pas?
Ne faut-il pas de plus distinguer entre les magistrats : le magistrat assis, qui juge, est inamovible, mais le magistrat debout, qui requiert, ne Test pas. L'un ne relève que de sa conscience, mais l'autre relève du Garde des Sceaux.
Celui-ci est donc à la merci de toutes les sanctions, mais celui-là est à la merci de tous les avancements.
Ce que l'on garantit au magistrat inamovible, ce n'est pas la liberté, c'est, éventuellement, l'impunité.
Ainsi le pouvoir exécutif se trouve désarmé précisément dans les occasions, où il importerait qu'il pût sévir.
Le Garde des Sceaux, avisé qu'un juge s'est rendu impossible dans un poste, ne peut tout de même pas le déplacer, sans son consentement ; il murmure avec mélancolie :
— Encore un, auquel il va falloir donner de l'avancement.
Il n'y a, pour ainsi dire, pas un dossier de magistrat qui ne contienne au moins dix recommandations politiques. C'est en pesant ces recommandations, que les ministres font les mouvements judiciaires.
Nul ne saurait être autorisé à administrer d'un peu haut la justice, s'il n'a su, au préalable, administrer utilement ses amitiés.