ET PUIS, ON A DES RELATIONS
Aucune profession n'est plus décriée que celle du journaliste. Aucune n'est plus flagornée.
L'antichambre du directeur d'un grand journal est un lieu où toutes les hiérarchies et toutes les opinions se coudoient. Le rédacteur en chef de la moindre feuille serre la main à tout ce que Paris compte de plus notoire.
Un journaliste, c'est un monsieur qui a son service aux répétitions générales, quia ses entrées dans les deux Chambres et dans les coulisses des petits théâtres, qui fréquente les hommes au pouvoir et les ac-
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trices à la mode, qui soupe tous les soirs et possède, comme les ambassadeurs, un coupe-file pour éviter à sa voiture l'obligation d'attendre aux carrefours.
Ces avantages sont universellement connus. Balzac, Maupassant. Daudet et tous les bons auteurs les ont vantés.
Et la question n'est évidemment pas de savoir si les journalistes en jouissent autant qu'on le croit, s'ils n'ont pas, en sortant du théâtre, des comptes rendus hâtifs à bâcler, si on ne les reçoit pas avec plus de crainte ou d'ennui que de joie, s'ils ne soupent pas généralement d'une choucroute et d'un '< demi » . et s'ils ne s'abstien nent pas d'utiliser leurs coupe-files, simplement parce qu'ils sont plus souvent en omnibus qu'en voilure. Ce que l'on sait, c'est qu'ils participent à la grande vie parisienne, ({u'ils peuvent reconnaître toutes les personnalités illustres qui passent, et que la moitié de celles-ci les saluent.
Dans une époque où tout le monde vit
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de publicité, qui donc pourrait se dispenser d'entretenir des rapports de courtoisie avec ceux qui détiennent la publicité ?
On leur fournit des informations pour obtenir d'eux des éloges. Et ils entrent orgueilleusement dans la grande camaraderie nationale.
Le président du Conseil, quel qu'il soit, consacre, presque chaque jour, une partie de son temps à la réception de la presse. Pas un ministre n'oserait refuser une audience au reporter du moindre journal.
Au Palais-Bourbon, les hommes politiques les plus en vue s'attardent tous, de temps à autre, dans la salle des pas perdus, pour serrer les mains des informateurs parlementaires et leur raconter leurs travaux. Le rapporteur d'une grande commission, le député notoire, qui prépare un manifestation oratoire, le nouveau venu, qui médite de faire ses débuts à la tribune.
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tous viennent d'abord errer dans le salon de la Paix, en quête de mains à serrer et de confidences à distribuer.
Tel parlementaire a su se ménager des amitiés, en apportant, le premier, aux journalistes anxieux, le résultat des scrutins, avant leur proclamation. Tel autre s'occupe de leur procurer des rapports épuisés. U n troisième les renseigne sur les rumeurs des groupes ou les fournit de formules ingénieuses et de nouvelles à la main.
Qui décrira le joyeux orgueil de ce journaliste qu'un homme d'État en renom entraîne dans la salle des Quatre-Colonnes, pour lui confier les secrets desseins, qu'il souhaite voir divulguer.
Et lorsqu'un parlementaire notoire a trop longtemps négligé de fréquenter cette petite bourse de la confidence et de la diffamation, on le voit errer tristement, à travers les groupes, en quête du journaliste qui viendra solliciter enfin des coniidences destinées au grand public*
LE QUATRIÈME FOUVOilt ^iTl
Ne VOUS étonnez pas de rencontrer, aux heures de crise, tant de notables de la politique dans les couloirs du Palais-Bourbon, où nulle séance pourtant ne les appelle : ces messieurs font leur publicité.
Les salles de répétitions générales fournissent l'occasion de manifestations analogues. Ici, tout le monde à peu près se connaît. La moitié des spectateurs est accoutumée à se retrouver, à l'inauguration de chaque pièce nouvelle. Directeurs, auteurs, acteurs et critiques échangent les potins du jour et se livrent au petit com* merce des menues aménités.
Là, les journalistes sont encore les invités de marque, que l'on choie. Ils tiennent, semble-t-il, entre leurs mains le destin de la pièce. Demain, ils en feront le succès ou la chute. En attendant, ils sont les hôtes de l'auteur dramatique ou de
l'entrepreneur de spectacle. La moindre critique prendrait donc chez eux le caractère d'une inconvenance.
On les traite avec honneur, mais c'est afm d'obtenir d'eux une égale considération. Et comment se soucieraient-ils de parler sans complaisance de tant de gens qui seront à nouveau demain leurs voisins de fauteuil d'orchestre, ou qu'ils coudoieront dans les couloirs d'autres théâtres !
Et la justice à son tour est tributaire de la presse.
C'est pour la presse que le président des assises ou le ministère public font des <( mots » et c'est à elle que les avocats réservent leurs effets de plaidoirie. C'est la presse qui a fait la carrière de tel magistrat spirituel et la réputation de la plupait des maîli-es du barreau.
Le chroniqueur judiciaire, acharné à un affreux métier, obligé de courir d'audience en audience et d'arpenter, dix lois par jour, les couloirs de l'instruction, apparaît néanmoins comme un être puissant et providentiel. II tient entre ses mains la carrière des magistrats, la gloire des avocats et l'honneur des justiciables.
Que ne lui offrirait-on pas pour qu'il consacre l'habileté de ce juge instructeur, la finesse de ce président, l'éloquence de cet avocat ou simplement pour qu'il défigure le nom de ce prévenu î
Les avocats Taccablent de notes sur les affaires qu'ils plaident; les greffiers lui laissent feuilleter les dossiers : les magistrats l'entretiennent d'anecdotes. Il a avec les robes rouges des rapports courtois et tutoie la moitié des magistrats de l'ordre administratif.
Un trait souligne cette touchante confraternité de la presse avec la justice : tous les journaux font un service gratuit
aux quatre-vingts commissaires de police de la capitale (i).
Toutes les relations des jo.urnalisles ne sont d'ailleurs pas aussi avouables que celles-là.
C'est rarement dans les salons que se font les enquêtes sur les grands crimes, qui passionnent les lecteurs. Un bon reporter doit savoir gagner l'estime et la sympatliie des bas policiei's. des domestiques, des commères et — autant que faire se peut — des criminels.
C'est ainsi que les plus intimes mouchards deviennent de « tins limiers » ; la bonne de la victime est toujours « un modèle de dévouement ». \]n journal qui a mal parlé des concierges est frappé d'infériorité dans toutes ses enquêtes crimi-
(1) Nous pourrions citer tel journal à grand tirage, qui ne fait à la lettre aucun autre service que ces quatre-vingts là.
LE QUATRIÈME POUVOIR i'Si
nelles et tous les journalistes s'accordent à écrire que « monsieur Pipelet, portier, a bien voulu leur déclarer... »
Il n'est personne qui, à un moment donné, ne détienne une information ; tout le monde, au moins dans une circonstance de sa vie. a besoin de la presse — et ceci est également fâcheux pour la quiétude des individus et pour la liberté des journaux.
L'écrivain qui vend des idées ne saurait pas plus se passer de la publicité de la presse que le droguiste qui vend des pilules. Celui-ci la paie à beaux deniers comptants. Celui-là l'obtient à force de complaisances.
Et qui pourrait dire, de leurs deux destinées, quelle est la plus enviable ?