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LA FIN DU JOURNALISME

Et dans tout cela, que devient le journaliste ?

11 devient l'employé d'une maison de commerce. Même s'il porte un nom illustre, même s'il a une clientèle fidèle, un directeur rengage, comme l'administrateur d'un théâtre engagerait un fort ténor.

— Vous avez de la voix et du ofcste. ou simplement: vous plaisez au |)ublic, jevous paierai donc un cachet plus fort. Mais, bien entendu, c'est moi qui choisirai les pièces et, au besoin, je vous indiquerai, de mon avant-scène, comment j'entends que vous teniez votre rôle.

Le journaliste sourit de cette préten-

tion. hausse les épaules, fait un mot et sione le contrat.

Il le signe et il s'y conforme. Si parfois il lui vient une envie de l'enfreindre, son directeur aura tôt fait de le rappeler à la réalité hrutale.

— Pensez-vous, dira-t-il. que j'ai créé et fait vivre un joui*nal. au prix de mille efforts, uniquement pour le mettre ensuite à la disposition de vos rancunes, ou même de vos idées ?

Le directeur considère — et peut-être a-t-il raison — que Ton commet à son égard un véritable abus de confiance. Il est dans l'état d'esprit dun propriétaire de chasse, qui aurait chargé ses gardes de massacrer les lapins, et qui les trouverait en train de tirer ses faisans couronnés.

Les journalistes afTectent de ne point se rendre compte d'un tel état de choses»

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Demandez-leur de citer Thomme qui incarne le mieux, à leurs yeux, leur profession, tous ou |3resque tous, et les plus impartiaux et les plus modérés, désigneront des journalistes politiques ou des polémistes. Ils savent bien cependant que ce n'est plus vers ce journalisme-là que va le goût de la foule et l'influence, mais ils s'obstinent cependant en des admiralions traditionnelles.

Tl fut un temps sans doute où l'élite des Parisiens et des provinciaux communiait dans le même désir de savoir, chaque matin, ce qu'avaient pensé la veille Armand Garrel. Emile de Girardin. Villemessant, Cassagnac ou Drumond.

Les journalistes étaient rois : ils alimentaient la conversation de ce que l'on appelait alors « le boulevard » et qui aujourd'hui ne s'appelle plus que « les cafés ». Les mots de Nestor Roqueplan, de Roger de Beauvoir, d'Alphonse Karr et de Vallès suffisaient à fournir de plaisanteries le

second Empire, rfui fut. comme chacun sait, si spirituel.

Les journaux tirent la révolution de i83o et Rochefort parut à Napoléon III plus redoutable que toute l'opposition parlementaire.

Malheureusement pour les journalistes, un événement est intervenu depuis ces temps heureux : la liberté de la presse. L'art de dire n'importe peut-être qu'aux époques où Ton n'a pas le droit de tout dire, carie talent alors tient lieu de liberté. Nous n'en sommes plus là.

Il reste bien, sans doute, des journaux politiques. Certains grands polémistes ont encore des organes à eux, où ils peuvent s'exprimer presque librement. Mais hélas ! leur destinée, le plus souvent, n'est point enviable.

Ils gardent quelques lecteurs fidèles,

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mais personne ne lit plus leurs journaux exclusivement. Un contrôle ainsi s'établit: leur inlluence s'en trouve diminuée et le chifTre du tirage diminue encore bien davantage.

Lorsque par hasard on lit ces feuilles, un obscur regret se mêle aux meilleures joies. Les plus belles pages sont ici des pages perdues. On sait trop que. de cet article, écrit avec amour, la seule phrase qui pourra trouver un écho sera celle que peut-être un grand quotidien recueillera un peu au hasard pour sa revue de presse (i /. Ce sont de beaux efîorts sans gloire, des chefs-d'œuvre gravés sur le sable.

Lorsque l'un de ces grands polémistes meurt, il n'est pas remplacé et l'on s'étonne du petit nombre de gens qui se retrouvent derrière son corbillard.

(1) Tel journaliste qui possède un journal en j»igprc n'hésite pas à aller porter à un grand quotidien à succès les articles auxquels il lient vraiment.

C'est que le temps n'est plus où l'on pouvait appeler le Français « un animal politique ^. Le Français se désintéresse de la politique, depuis qu'il la fait lui-même. Peut-être que, dans ce cas aussi, la curiosité était la condition de l'amour.

Aujourd'hui la politique n'est plus qu'un élément d'information parmi d'autres. Il paraîtrait éminemment absurde de sacrifier les autres informations à celles-là. Et puisque les exigences de l'actualité sont en opposition directe avec les exigences de la liberté, c'est tant pis pour la liberté î

Ainsi le journalisme se transforme :

l'éditorial politique disparaît et la vieille chronique n'est plus reconnaissable.

Les chroniqueurs qui s'obstinent, au service de quelques rares clientèles élégantes, sont réduits aux sujets de tout

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repos. Ils saluent le retour des saisons, commentent les anniversaires, s'étendent sur les éphémérides et développent ingénieusement en deux ou trois cents lignes un t'ait vieux d'une semaine et qui avait paru mériter vingt lignes, le jour qu'il était d'actualité.

Dans la plupart des grands journaux, la chronique n'est plus qu'une rubrique de vulgarisation. Il arrive encore qu'on permette à un homme politique d'y expliquer une loi. à un savant d'y exposer une découverte, à un auteur d"y raconter une pièce, mais la discussion et le bavardage en sont désormais également exclus. Tout le monde a des droits sur cette rubrique — excepté les journalistes.

De Téditorial d'autrefois, de la chronique désuète, un seul souvenir subsiste: c'est la note de quarante lignes, que Francis Magnard. le premier, sut jadis mettre à la mode. Encore a-t-on pri.s soin

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de l'intituler aujourd'hui « note parisienne » : ainsi l'on indique qu'en doivent être exclus tous les sujets d'importance.

Il faut que les journalistes en prennent leur parti : lesjournauxnesont plus à leur merci, c'est eux qui sont à la merci des journaux. Le public ne va plus à l'auteur, il va à la firme. Un journaliste peut encore aspirer à la notoriété, il n'a plus le droit d'ambitionner une clientèle.

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