COMMENT ON EST ACCUEILLI
Quand on est entré au Palais-Bourbon et qu'on s'est préoccupé d'y demeurer le plus longtemps possible, il reste à s'y faire accepter.
Dans cette atmosphère généralement cordiale, le nouveau venu ne sera pas aussi bien reçu qu'il aurait pu l'espérer. Il connaîtra, comme au collège, l'arrogance des anciens. On s'efforcera de l'intimider. Quelquefois on le brimera et on lui interdira, par exemple, systématiquement, l'accès de toutes les commissions dont les travaux présentent quelque intérêt. Il devra dans les premiers temps se montrer discret, parler peu dans les
couloirs, jamais à la tribune et se préoccuper exclusivement de faire la connaissance de chacun de ses collègues.
S'il est naïf, il cherchera dans les couloirs et dans la salle des pas perdus les compagnons qu'il a pu souhaiter et le parti dont il croyait être. S'il est intelligent, il renoncera très vite à les trouver.
Il lui restera alors à s'inscrire à un groupe.
Pourquoi s'inscrit-on à un groupe plutôt qu'à un autre? C'est le hasard des épithètes et des occasions qui en décide.
Le nouvel élu pourra s'inscrire à la place qu'occupait son prédécesseur. Mieux encore, il pourra choisir le groupe qui contient, à son estimation, le moins de députés ministrables. Cette façon de procéder est probablement la plus avantageuse.
Mais il aura le plus souvent un motif plus impérieux pour se décider : ce sera
le hasard des rencontres. Le premier de ses collègues, qui lui indiquera la buvette ou qui se chargera de sa boîte de bulletins, pourra prendre sur son avenir une influence considérable. Le premier gros personnage qui le reconnaîtra se l'attachera peut-être pour la vie.
Il apprendra à considérer tel député pour son influence, un second, pour sa fortune et un troisième, pour sa bonne humeur. Celui-ci est un doyen des luttes politiques, cet adversaire est un charmeur, cet autre est toujours prêta rendre service et ce dernier a de belles chasses. Il y a bien de-ci de-là quelques forbans, mais ils sont assez rares et fort affables. Tout le monde connaît leurs méfaits, mais ce sont, le plus souvent, des vétérans des grandes guerres, des amis de grands hommes défunts; tout compte fait, on les aime bien et même on les respecte un peu. Le nouveau venu, à son tour, désirera leurs suffrages et ne saura plus leur refuser le sien.
Enfin il lira, chaque jour, les quelques journaux, inconnus du public, dont on fait gratuitement le service à tous les parlementaires, car les parlementaires ont aussi leurs journaux, qui ne sont pas les mêmes que ceux du public.
Au bout de peu de temps, il aura perdu définitivement le contact avec l'opinion et le goût de la lutte. Il sera vraiment un « parlementaire ».