COMMENT ON SE FAIT UNE PLACE
Une fois admis dans la camaraderie parlementaire générale et dans un groupe particulier, le problème est d'y conquérir une place. Et cela n'est pas aussi difficile que Ton pourrait croire : il suffit d'être assidu et modeste.
Il n'est pas absolument interdit d'avoir du talent. Mais dans ce cas, il faut le dissimuler avec soin.
Tous les députés qui, dès la première année de leur entrée au Palais-Bourbon, ont abordé la tribune, sous le vain prétexte qu'ils avaient quelque chose à dire, ont subi de ce fait une grande déconsidération.
Pendant sa première année de législature, un député doit se taire. Pendant les années qui suivent, il ne doit aborder que des questions spéciales. La politique générale ne lui sera permise que très longtemps plus tard.
La spécialisation joue un grand rôle dans la carrière d'un parlementaire adroit. Les spécialités, d'ailleurs, se différencient et se morcellent de jour en jour. Autrefois, un parlementaire avait la spécialité militaire ou financière, maritime ou coloniale. Aujourd'hui, les spécialités sont devenues beaucoup plus étroites.
Tel député ne parle jamais que de l'Imprimerie nationale, tel autre de la délimitation de la Gironde ; rien ne préoccupe celui-ci, si ce n'est la destinée des demoiselles du téléphone, et cet autre se confine dans les questions de remonte; on cite un député qui n'intervient que
dans les questions qui touchent à l'hygiène des casernes et des salles de spectacles; un autre a voué sa vie aux problèmes que soulève la pêche à la ligne.
Voici deux grands parlementaires. L'un doit la carrière éclatante qu'il a faite aux sociétés de gymnastique et à la betterave. L'autre au contraire, qui s'était attaqué, pour ses débuts, aux problèmes généraux de la politique, n'a été contraint à rien de moins qu'à changer radicalement de parti, pour obtenir que ses collègues consentent à l'écouter une seconde fois. Encore dutil, pour son entrée dans ce parti nouveau, consacrer deux séances à réfuter les opinions du premier sur la betterave.