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COMMENT ON DEVIENT ÉMINENT

Nous avons dit qu'il était, dans certains cas, permis à un jeune député d'avoir du talent, à condition que personne ne le sache. Sous les mêmes réserves, il lui est loisible d'avoir de l'ambition, mais cela demeure extrêmement hasardeux.

Je sais bien qu'il y a eu des ministres de trente-cinq ans et que ce ne furent point les plus médiocres. Mais ils ont le plus souvent payé leur gloire en impopularité. Leur grande fortune choque. On leur préfère ceux qui savent se contenter d'une honnête aisance intellectuelle.

Les parlementaires sont comme M. Per-

richon : ils aiment ceux qu'ils servent. Et surtout, ils aiment ceux qui les considèrent, ou qui, pour le moins, s'en donnent l'apparence. De quel dévouement ne serait pas capable un député arrivé de Quimper- Gorentin depuis six semaines et qui peut dire :

— Le président de la commission du budget tenait absolument à avoir mon avis à propos des droits sur les guanos.

Et lorsqu'un autre pourra raconter :

— Cet ancien ministre des Affaires étrangères m'a confié, l'autre jour, le fin mot de notre action à Addis-Ababa.

Il est assuré d'en tirer au café du Commerce de sa ville un tel prestige, qu'il restera reconnaissant pour la vie.

Le talent, la valeur personnelle, le courage, sans doute, ce sont là des vertus

auxquelles nos parlementaires ne sont pas toujours insensibles, mais il y a une chose à laquelle ils sont sensibles pardessus tout : c'est à la bienveillance et à la politesse.

Ces pauvres gens, diffamés dans les réunions publiques, presque quotidiennement insultés, chacun pour sa part dans les journaux régionaux et collectivement dans les journaux de Paris, traités de panamistes, de vendus et de Q. M., sont uniquement affamés de considération.

Lorsqu'ils ont été combattus par leurs concurrents, bousculés par les électeurs, reçus négligemment par les ministres, dédaignés par les huissiers et insultés jusque dans les édicules. ils se croient tenus à la plus immense gratitude pour la première personne qui. sans être fonctionnaire ou quémandeur, leur parlera cependant poliment. Quand depuis de longs jours on ne s'est vu témoigner de considération que

par des sous-préfets ou des candidats aux palmes, c'est tout de même une grande satisfaction de se trouver en face d'un homme de valeur qui vous parle avec affabilité. Ainsi s'expliquent la popularité et la fortune politique de quelques parlementaires de marque qui, par singulière coïncidence, n'en furent pas toujours indignes. Empressons-nous d'ajouter que, s'ils en avaient été indignes, leur situation parlementaire n'en fût peut-être devenue que plus considérable.

11 est logique que les parlementaires préfèrent à ceux qui font effort pour paraître tout leur devoir, ceux qui réellement leur doivent tout. Et comment diminuer la gloire d'un homme d'Etat, dont la gloire se confond exactement avec celle de la fonction qu'il occupe ?

Il va de soi que ceux-là, qui n'ont rien fait, n'ont pas dû faire non plus leur des-

tinée. Ils n'ont pas d'existence propre, ils sont uniquement l'émanation du Parlemont. Et le Parlement, tout fier d'avoir créé, à lui seul, un grand homme, choie celui-là au détriment de tous les autres. Gambetta est resté ministre moins de six mois. Nous renonçons à nous rappeler les noms de tous ceux qui l'ont été beaucoup plus longtemps.

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