DE L'ESPRIT PROFESSIONNEL
Tels apparaissent les parlementaires, braves gens, somme toute, pour la plupart, mais que l'exercice d'une profession décriée déconcerte.
Car il n'y a pas à se tromper : être député, ce n'est pas un sacerdoce, c'est une profession, une profession qui a ses usages, ses méthodes, sa filière et presque sa hiérarchie. Il n'y faut pas de grandes vertus civiques, mais il y faut de l'ordre, du savoir-faire et de la complaisance.
Le temps n'est plus où l'on se faisait tuer
pour vingt-cinq francs. Aujourd'hui pour quarante-deux francs et une fraction on vit, — on vit même souvent assez mal, pour peu qu'on ait des charges un peu lourdes dans sa circonscription ou bien dans sa famille.
On embrasse cette profession-là comme on en embrasserait une autre, parce qu'on la préfère à d'autres ou simplement parce qu'on n'est apte qu'à celle-là. Ce n'est pas du tout humiliant et ce métier comme tous les autres peut s'exercer avec honneur.
Mais c'est tout ce qu'il faut en dire et les députés qui jouent aux pontifes s'exposent au ridicule. A la vérité, on est représentant du peuple comme on serait représentant de commerce; c'est souvent moins difficile, mais ce nest pas toujours plus lucratif; qu'on parle au nom de la démocratie (ordre et progrès), ou bien au nom de la maison Tartempion (vins et spiritueux), l'important est d'avoir une clien-
tèle et le devoir est de la tromper le moins possible.
Entre des parlementaires qui parlent de leurs circonscriptions, et des employés qui parlent de leurs places, il n'y a guère de différence. On est content de ses électeurs pour des raisons qui font que l'on est content de son patron : parce qu'ils ne sont pasexigeants, pas maussades, pas tatillons et surtout parce qu'ils n'aiment pas voir changer autour d'eux les figures.
Un parlementaire qui craint d'être mis en échec ne se dit pas seulement :
— Ce sera un recul pour mes idées.
Il se dit avant tout :
— Qu'est-ce que je ferai, rentré dans la vie civile ?
La plupart redoutent la perte de leur traitement. D'autres tiennent à ce cercle, à la fois agréable, commode, central et prestigieux, qu'est le Palais-Bourbon.
Beaucoup s'effarent à la pensée de retourner vivre en province. Et si aucun n'est
indifférent à l'idée de la défaite qu'éprouverait son parti, du moins cette préoccupation ne passe-t-elle qu'après beaucoup d'autres.
Dans une époque où la lutte pour la vie tient tant de place, cet état d'esprit n'a peut-être rien qui doive choquer. Les électeurs eux-mêmes conçoivent fort bien ces nécessités; souvent ils s'en inspirent obligeamment à l'heure du vote.
Beaucoup hésiteraient à ne pas voter pour ce médecin qui a sacrifié sa clientèle à la politique. On conserve généralement leur siège aux vieillards, même lorsqu'ils sont devenus incapables de toute action. On trouverait de mauvais goût de voter contre tel député, dont l'existence retirée pourtant s'écoule bien loin du Palais- Bourbon, dans le calme d'une maison de santé. Un candidat qui a éprouvé, dans le
temps des élections, une catastrophe ou un deuil, doit espérer recueillir de ce fait un surcroît important de bulletins à son nom. Le suffrage universel est peut-être ingrat, mais il est en tout cas pitoyable.
Ainsi le caractère professionnel de ce « sacerdoce » s'accentue.
Le député cesse, dans l'esprit de l'électeur, d'être le mandataire pour devenir l'obligé. Il ne représente plus un programme politique, mais seulement des amitiés. De ce fait, il n'a peut-être pas moins de devoirs vis-à-vis de son parti, mais il en a certainement plus vis-à-vis de ses commettants.
— Un service en vaut un autre, dit l'opinion populaire.
Or, on n'a pas voté pour ce candidat afin de servir sa cause, mais bien afin de l'obliger lui-même. 11 faut qu'il se montre reconnaissant.
L'électeur trouve naturel que celui qu'il a fait député le fasse en retour officier
d'Académie. Il ne lui paraîtrait même pas anormal qu'il lui fît ses courses.
De tout cela, la dignité de la représentation nationale souffre. Stoïque, elle souffre et ne se plaint pas.
L'électeur qui dépose un bulletin dans une urne, n'a plus le sentiment de remettre entre les mains d'un citoyen prédestiné l'exercice d'une souveraineté dont il garde par-devers soi l'orgueil. 11 a le souci de confier à un professionnel le soin de régler des intérêts dont il n'a pas lui-même le maniement.
On choisit un député comme on choisit un avoué, parce qu'on ne sait pas la procédure. Encore choisit-on avec plus de soin l'avoué à qui l'on confie la gestion d'intérêts plus immédiats.
L'élu, de son côté, (jui n'a le plus souvent pas de mandat strict, essaie de s'en
tirer pour le mieux, quitte à rendre, après quatre ans, des comptes.
Nous avons sous les yeux une circulaire, où le député d'une circonscription naïve et lointaine expose avec simplicité ce point de vue à ses électeurs :
(( Je n'ai point fait fortune dans la politique et ce fut un grand sacrifice pour moi que d'abandonner l'exercice d'une profession lucrative pour consacrer toutes mes forces et tous mes instants à l'accomplissement de mes devoirs de législateur.
(( Si j'ai démérité, je vous prie de me le dire sans ambages et sans retard. Le souci de mes intérêts de famille et de ma dignité m'obligera à prendre, dès le mois de juillet (i), les décisions que me commanderont les circonstances... »
Sachons goûter comme il convient cet aveu que ne dépare pas l'artifice :
(1) Neuf mois à peu près avant les élections.
— J'ai besoin de gagner ma vie, c'est pourquoi je sollicite un emploi de député. Si mes services ne vous donnent pas satisfaction je vais chercher une autre place, mais, de grâce, avertissez-moi à l'avance, donnez-moi mes huit jours. Pourquoi, parmi tous ceux que la nation emploie, le parlementaire seul n'aurait-il pas droit à une indemnité de i( brusque congédiement » ?
Nous ne saurions dire à quel point cette thèse nous paraît juste. Il faut se mettre enfin cette idée dans l'esprit : un député n'incarne pas la nation, il expédie ses affaires.