CHAPITRE III
De la condition respective des Etats directement intéressés à
l'ouverture du Canal interisth inique.
Les Grands États maritimes européens : Grande-Bretagne,
Allemagne, France, Italie, Espagne.
Les Etats-Unis, la Colombie, la République de Panama.
L'humanité subit de notre temps des transformations si rapides et si profondes sous l'action de découvertes scientifiques toujours plus nombreuses, qui uniquement soucieuse des objets qu'elle se propose présentement elle ne paraît pas conserver la conscience et le souvenir de ses états antérieurs. Semblable en cela à l'individu qui en avançant dans la vie ne saurait se replacer au point de vue des opinions, des idées, des jugements qui furent les siens au cours des années antérieures, et dont les phases successives de la vie, tout en étant rattachées par des transitions insensibles, sont pourtant si distinctes que chacun de nous serait stupéfait de l'antagonisme qui existerait entre les différentes personnalités qu'il a successivement incarnées, s'il était possible qu'elles fussent mises face à face.
Aussi paraît-il indispensable d'examiner la condition respective des Etats qui sont directement intéressés à l'ouverture du canal interisthmique telle qu'elle se présente en 1903, sans s'étendre, au risque de s'égarer, dans un examen historique de ce problème. Cette étude est du reste facilitée par le but commun que semblent poursuivre toutes les nations modernes, but qui paraît être la recherche exclusive d'une plus grande richesse et d'un plus grand bien-être. Cet idéal, du reste, n'est pas particulier à notre temps ; s'il ne fut pas seul la cause essentielle du grand mouvement des croisades, si Grégoire VII provoqua
ce mouvement extraordinaire d'Occident vers l'Orient, grâce à la passion religieuse et pour unifier sous la même théocratie les barons et les princes disposes à s'émanciper de l'influence romaine, il est incontestable que le goût du lucre et la conquête de l'ancien empire d'Orient furent les motifs essentiels qui favorisèrent l'amplitude de ces mouvements humains.
La conquête américaine par les Espagnols n'eut d'autres motifs que l'appât des richesses ; les gallions d'or qui furent ramenés d'Amérique déterminèrent l'occupation et la colonisation du Mexique, de l'Amérique centrale et du Brésil. Comme les peuples du xn e et du xvi e siècle, les Etats modernes ont tourné leur activité presque totale vers la recherche des richesses ; ils ont recherché des facilités nouvelles pour la production et la circulation de tous les produits. Tandis que les idées quelles qu'elles soient, politiques ou religieuses, se succèdent sans trêve, le besoin impérieux du bien-être est devenu la passion universelle de tous les hommes, essentiellement pratiques et matérialistes au sens exact de ce terme.
Les Etats directement intéressés à l'ouverture du Canal interisthmique forment deux groupes, ceux d'Europe et ceux d'Amérique. Il ne semble pas que présentement les Etats asiatiques ou les colonies australiennes puissent prétendre exercer une influence directe, quelque digne d'attention que soit le Japon 1 .
Les Etats d'Europe, comme ceux d'Amérique, ne seront envisagés ici qu'au double point de vue de leur commerce et de leur marine ; nous ne méconnaissons pas cependant que ces deux éléments, essentiels à notre point de vue, soient en relation avec d'autres facteurs très importants tels que la population, le budget, la superficie des territoires qu'ils
1 Le mouvement commercial du Japon en 190I) a comporté :
Importation 808. 695. 570 francs.
Exportation 738. 233.779 —
La marine marchande du Japon en iyo3 comporte :
1.088 vapeurs de plus de 20 tonneaux. . . ^7. 269 tonneaux. 3.5i4 voiliers comportant 3aa.i54 —
occupent, dont nous ne pensons pas avoir cependant à rappeler la consistance.
Les Etats d'Europe se classent naturellement en deux groupements différents, la Grande-Bretagne d'un côté, l'Europe continentale d'un autre. Cette division du reste n'est pas artificielle, mais la constatation d'un fait; au cours de tout le xix e siècle, l'isolement de la Grande-Bretagne par rapport à l'Europe a été voulu et ses intérêts toujours séparés de ceux des autres Etats.
La Grande-Bretagne à elle seule a un mouvement commercial et un tonnage maritime qui peuvent se mettre en balance des chiffres correspondants des Etats de l'Europe continentale réunis ; c'est ainsi que la Grande-Bretagne compte, pour son importation totale en 1903, 542 millions liv. st., et pour l'exportation 359 millions liv. st. = pour le commerce total : 902 millions liv. st. Les plus forts importateurs en Grande-Bretagne sont les Etats-Unis pour 122 millions liv. st. et bien loin derrière eux la France pour 49 millions liv. st., l'Allemagne pour 34 millions liv. st.
Le commerce des pays de l'Europe continentale en 1903 peut être établi de la façon suivante :
Importation Exportation Pays Importation Exportation des Etats-Unis des Etats-Unis
Allemagne* . . . 3i(> M.L.s. a56 M.L.s. 49 M.L.s.* 27 M.L.s.
France 2$3 — 223 — ai — 10 —
Italie 74 - (>o — 8 — (» —
Espagne . . . . a5 — 24 - 3 — 3/4 —
II y a lieu de rapprocher de ce tableau celui de la marine marchande des mêmes Etats. La Grande-Bretagne doit également ici être mise à part, elle comporte à la fin de u)<)3 :
» Pour faciliter la comparaison des chiffres de l'importation et de Fexportation des différents Etats et étant donné que cette comparaison est d'autant plus précise à l'esprit que les chiffres sont moins importants, nous n'allons parler que de millions de livres sterling, ayant ramené à celte unité les francs, marks, lires et pesetas.
* Les chiffres concernant l'importation en Allemagne des produits américains comportent l'importation non seulement des Etats-Unis, mais des Etals du Nord américain et de l'Amérique Centrale.
Nombre Tonnage net
Navires à voiles . . io.33o 1.868.936 tonneaux — vapeur . . 10.122 8.399.668 — Total 20. {.02 10.268.604 tonneaux
Le nombre des marins de la marine marchande anglaise était en 1903 de 257.937, sur lesquels il y a lieu de compter 40.396' marins étrangers et 41 .021 lascars indigènes.
La marine marchande des pays de l'Europe continentale comporte en 1903 les chiffres suivants :
Tonnage
Pays Voiliers Vapeurs Total "Voiliers "Vapeur* Total
Allemagne . 2.533 1 621 4-'54 582.328 1.739.690 a. 32a. 018
France . . 14. G91 i.33o i6.oai 668.693 548.921 1. 217. 614
Italie. . . 5.153 5oi 5.654 584. aa3 460. 535 1.044 7 58
Espagne. . 602 498 1.100 100.889 459.793 56o.68a
Les chiffres qui viennent d'être donnés permettent de se rendre compte de l'importance respective du commerce et de la marine marchande de la Grande-Bretagne d'une part, et des quatre plus grands pays de l'Europe continentale, d'autre part. Comme en face du commerce et de la marine marchande des Etats-Unis d'Amérique il y a lieu de mettre en balance les chiffres correspondants des Etals qui, à un jour peut-être prochain, devront former, du moins au point de vue économique et douanier, les Etals-Unis d'Europe, voici les totaux auxquels on arrive :
Commerce total de la Grande-Bretagne. 901 M.L.s. — — des 4 principaux Etats
continentaux. . . 1.221 M.L.s.
Total 2.122 M.L.s.
Marine marchande Voiliers Vapeurs Tonnage
Grande-Bretagne io.33o 3.cj5o 10.268.604
4 principaux Etats continentaux 22.979 3. 950 5.145.072
Total . . 33.3oo 14.072 1 5.4i 3. 676 En face de ces chiffres nous relevons en 1904 pour l'impor-
tationaux Etats-Unis, 198 millions liv. st., pour l'exportation des Etats-Unis, 287 millions liv. st., soit au total : 485 millions liv. st. La marine marchande des Etats-Unis était classée pour 1903 de la manière suivante :
Voiliers non compris ceux de la navigation intérieure 12.836, d'une capacité de 1.965.924 tonnes.
Vapeur: 8.o54 d'un tonnage de 3. 418.088 tonnes.
L'importance du commerce et de la marine des Etats européens était du reste, proportionnellement à celle de la marine et du commerce des Etats-Unis, beaucoup plus considérable dans le passé.
Comment se fait-il donc que le Canal interocéanique échappe désormais à tout contrôle de la part des nations européennes, et que sa neutralité même ne soit plus assurée? L'histoire diplomatique qui sera faite ultérieurement l'expliquera; qu'on retienne seulement dès maintenant que la politique méthodiquement égoïste de la Grande-Bretagne a préparé l'événement. Sans doute en imposant en i85o le traité Clayton- Buwler aux Etals-Unis, la Grande-Bretagne pensait s'assurer définitivement le désintéressement et la neutralité de cette puissance ; mais elle voulait être en même temps gardienne de cette neutralité qui, en fait, ne relevant plus que des deux puissances signataires du traité, aurait pu être impunément violée vis-à-vis des autres Etats européens; la Grande-Bretagne n'aurait pas voulu associer à cette neutralité d'autres puissances européennes. Il lui suffisait de traiter avec les Etats- Unis dont le commerce était dans sa dépendance maritime; il ne lui semblait pas que sa suprématie sur mer puisse jamais être contestée.
De son côté la France favorisa l'entreprise du Canal de Panama comme digne du génie de notre pays et susceptible de compléter le Canal de Suez, entrepris dans des conditions sensiblement analogues avec l'hostilité non dissimulée de la Grande-Bretagne. L'émission de valeurs à lots et l'appui diplomatique de la France près du gouvernement de la Colombie
soutinrent pendant quelque temps l'entreprise du Canal interocéanique de Panama ; le caractère de neutralité dudit canal était du reste expressément et à plusieurs reprises affirmé.
Comment se fait-il donc que, d'un côté, le traité Clayton- Buwler ait été pour la diplomatie anglaise comme une précaution inutile, et que, d'autre part, la'France se soit, à un moment donné, désintéressée d une entreprise où 1400 millions avaient déjà été dépensés, entreprise qui continue à présenter un intérêt essentiel pour le commerce du monde, et qui paraît être d'une réalisation possible. L'examen de la situation économique et politique des Etals-Unis fournira la réponse à cette question.
En face des Etats européens, les Etats-Unis ont au cours du xix e siècle parcouru un chemin si étendu qu'il convient pour s'en rendre compte de noter en passant la progression des facteurs essentiels de leur production : la population, la terre, le travail et les capitaux, en les évaluant d'après les chiffres du budget et du commerce. Les Etats-Unis ont franchi, en effet, des étapes si rapides que les Etats européens ont raison d'en prendre désormais ombrage.
Examinons la consistance de la population des Etats-Unis. Tandis qu'elle passait de 5.3o8.483 en 1800 à 23.191.876 en i85o, elle atteignait, en 1900, 76.085.794, et est évaluée en 1903 à 79.900.389 individus. Cette population comporte 9 millions d'agriculteurs, et 9 millions d'ouvriers industriels ou de transport ; 86 pour 100 de cette population est née aux Etats-Unis, 1 4 pour 100 seulement, malgré l'émigration toujours considérable, puisqu'en 1904 elle a atteint 8i5.36i individus, sont nés au dehors des Etats-Unis. Ainsi pour sa très grande majorité, cette population a une nationalité propre et les éléments étrangers y sont rapidement absorbés.
Cette population s'est d'abord consacrée à l'exploitation agricole du pays, ce qui explique l'indifférence des Etals-Unis à toute politique étrangère, au cours des deux premiers tiers du siècle dernier.
Le développement industriel, qui a suivi la mise en valeur
des terres pouvant être facilement exploitées, a occupé la période 1865-1890. L'industrie ayant accru ses moyens de production plus rapidement que ne le comportait le marché intérieur des Etats-Unis, on a voulu réserver entièrement aux industries américaines ce marché, cela explique le régime protectionniste inauguré par le président Mac-Kinley, régime qui n'a cessé d'être appliqué depuis.
La surproduction industrielle continuant à alourdir le marché, les Américains cherchent à s'assurer de nouveaux débouchés: d'où la troisième phase de leur histoire, et leur entrée parmi les puissances coloniales. La guerre hispano-américaine était devenue pour les Etats-Unis une nécessité ; elle devait être pour eux l'occasion de s'assurer les marchés de Cuba et des Philippines; elle leur permettait de proclamer d'une façon toute nouvelle leur doctrine d'intervention dans les affaires de l'Amérique Centrale et de l'Amérique du Sud, de transformer la doctrine autrefois plus modeste qui portait jusqu'alors le nom de Monroé.
En 1800 les Etats-Unis comprenaient i3 Etats et 4 territoires; le plus peuplé des Etats, la Virginie, avait 880.200 habitants; en i85o, nous passons à 3o Etats et 5 territoires, et en 1900 à 45 Etats, 4 territoires, non compris l'Alaska, le district de Colombie et les territoires indiens; enfin en février 190:"), deux Etats nouveaux ont été créés; Oklahoma et New Mexico, de sorte qu'il y a actuellement f\-j Etats.
Le budget des Etats-Unis pour l'année iqo3-iqo4 (l'année financière se termine au 3o juin de chaque année) comporte 54o millions de dollars pour les revenus, 58-2 millionsde dollars pour les dépenses, non compris les revenus et dépenses du service des postes, ni les emprunts et paiements relatifs à la dette publique. Pour 1905-1906, l'évaluation du revenu est de 725 millions de dollars, et la dépense évaluée à 703 millions de dollars; la dette publique en capital atteint, en 1904, 2 milliards 264 millions, et la fortune publique soumise à l'impôt était réellement évaluée en 1890 à 65 milliards de dollars; au-
cune évaluation plus récente n'a été faite. Il est difficile d'apprécier autrement que par les chiffres du commerce les produits de l'agriculture, en observant toutefois que celle-ci fait vivre 4.969.608 fermes occupées par des blancs, 746.715 exploitées par des nègres et 19-910 par des Indiens, sans qu'il en apparaisse rien dans les chiffres du commerce.
Les Etats-Unis produisent des métaux en quantité considérable, la fonte, le cuivre et l'argent pour une valeur annuelle qui en 1903 atteint 624 millions de dollars, et des produits non métalliques, tels que le pétrole, le bitume, l'anthracite, les phosphates pour une valeur qui atteint pendant la même année 794 millions de dollars.
On peut se rendre compte du développement des manufactures aux Etats-Unis, en comparant leur situation en 1870 et en
Nombre des Etablissements 25a. 148 d. 512.734 d.
Capital 1.694.000.000 9.817.000.000
Personnel employé . . . 2.o53.ooo 5.7 11.000
Coût du matériel . . . 1.990.000.000 7.360.000.000
Valeurs et produits . . . 3.385 000.000 1 3.039.000.000
Il convient, en face d'une ascension aussi rapide, d'observer que les Etats de l'Est américain ont proportionnellement progressé beaucoup plus rapidement que les autres ; plus de la moitié du capital industriel en 1900 est en effet établi dans les cinq Etats de New- York, Pensylvanie. Ohio, Massachusets, Illinois.
On a déjà indiqué les chiffres du commerce américain. Il paraîtra intéressant de noter comment le commerce total des Etats-Unis, importation et exportation comprises, se répartit en 1902- 1903 parmi les frontières des différents Etats.
Côte Atlantique 70,54 pour 100
Côte du Golfe du Mexique . . i3,22 — Port frontière du Mexique . . 1,61 —
Côte du Pacifique 5,55 pour 100
Frontière du Nord 8,5o —
Ports intérieurs. . o,58 —
L'importance relative des différents ports s'établit de la manière suivante:
New- York ....... 45,98 pour 100
Boston 7,1 3 —
Philadelphie 5,46 —
Baltimore 4v18 —
Nouvelle-Orléans 7,28 —
San Francisco 2,86 —
Galweston . 4,32 —
Le commerce étranger des Etats-Unis est actuellement fait en grande partie sur des bâtiments étrangers.
Tandis qu'en 1859 son mouvement commercial extérieur
s'effectuait en bâtiments appartenant aux Etats-Unis dans la
proportion de 66,9 pour 100, ce commerce en 1902- 1903 ne
s'est fait sur bâtiments portant le pavillon des Etats-Unis que
dans la proportion de 9,6 pour ioo.
Le mouvement des ports a été le suivant en 1904 aux Etats- Unis.
Entrée Sortie 17. 182.371 l6.67i.826
2.884.822 2.9l3. 187 5.84I.490 5.823.592 29.95l.3lO 29.919 794
En 1 901-1902, 23 bateaux portant 56.967 tonnes sont partis des ports de l'Atlantique pour les ports du Pacifique, et 16 bateaux de45. 443 tonnes sont partis du Pacifique pour les ports de l'Atlantique par la voie du cap Horn. 11 est curieux d'observer que la navigation des Etats-Unis ne s'est pas développée proportionnellement à l'accroissement de son industrie.
Ports de l'Atlantique .
Golfe du Mexique .
Ports du Pacifique . .
Ports des Lacs du Nord .
Notons enfin pour terminer cette nomenclature un peu aride, niais singulièrement suggestive, des éléments delà richesse des Etats-Unis, qu'il existe dans ce pays des voies ferrées d'une longueur en 1903 de 207.977 milles correspondant à un capital total atteignant 1 3. 525. 623. 3oo dollars et que les télégraphes des Etats-Unis, qui sont pour la plus grande part aux mains de la compagnie Western Union Telegraph. ont en 1904 une longueur de 199.350 milles avec i.i55.4o5 milles de fils et 23.458 bureaux; enfin, au i er janvier 1904,2.983.189111^168 de fils téléphoniques avec 798.901 circuits.
L'examen de tous ces chiffres n'a pas lieu d'être complété, pour le moment du- moins, par un exposé de la vie politique des Etats-Unis qui, du reste, en reflète nécessairement les traits essentiels. La rapidité de ces transformations a été d'ailleurs tellement brusque — qu'est-ce qu'un siècle dans la vie d'un Etat, — qu'onpeut véritablement dire qu'entre l'ancienne etla nouvelle condition de ce pays il y a un abîme.
De même que, dans la vie des insectes qui subissent une métamorphose, les nouvelles sensations enregistrées par des organes qui viennent d'éclore ne peuvent se rattacher aux anciennes qu'éprouvaient les organes disparus, un Etat qui était uniquement agricole jusqu'en i85o et qui, actuellement se trouve principalement industriel, en attendant qu'il soit maritime, ne saurait penser aujourd'hui ce qu'il pensait autrefois.
Aussi devra-t-on apprécier les transformations des doctrines politiques et des négociations diplomatiques relatives à la question du Canal interisthmique en se souvenant des modifications profondes de l'Etat qui négocie, ce qui expliquera mieux que tout commentaire des textes que, de très bonne foi, des conventions diplomatiques signées en i85o avec la Grande- Bretagne, ou en 1847 avec l'Etat de Colombie, aient perdu de leur valeur en 1903. Des nécessités nouvelles s'imposent aux Etats-Unis qui doivent nécessairement se traduire par des conventions nouvelles.
Voyons maintenant quelle était la condition de la Colombie,
essentiellement intéressée à l'ouverture du Canal interisthmique.
La République de Colombie, qui proclama son indépendance de l'Espagne en 1819 et fut constituée officiellement le 27 décembre 18 19, se subdivisa d'abord, le 29 février i832, en trois pays distincts, le Vénézuéla, l'Equateur et la République de la Nouvelle-Grenade. La constitution du i er avril 1 858 changea la République de la Nouvelle-Grenade en Confédération de Grenade ; celle-ci comprenait huit Etats.
Le 20 septembre 1861 , la Convention de Bogota donna à la Confédération le nouveau nom d' « Etats-Unis de la Nouvelle- Grenade », comportant neuf Etats.
Le 9 mai 1 863, une constitution fut proclamée et les Etats reprirent l'ancien nom d' « Etats-Unis de Colombie» .'En 1 885, une révolution apporta un autre changement, et l'Assemblée nationale de Bogota, composée de trois délégués de chaque Etat, promulgua la Constitution du 4 août 1886; depuis cette époque, la souveraineté des Etats fut abolie et ceux-ci devinrent simplement des départements avec des gouverneurs nommés par le Président de la République. Le pouvoir législatif appartient à un Congrès de deux Chambres appelé le Sénat et la Chambre des députés. Le Sénat compte 27 membres et est composé de représentants des 9 départements, chacun d'eux nommant 3 sénateurs. La Chambre des députés qui compte actuellement 66 membres, est élue pour cinq ans parle suffrage universel. Le Président est désigné par les collèges électoraux; il est nommé pour six ans et exerce ses pouvoirs par l'intermédiaire de six ministres ou secrétaires responsables devant le Congrès. Le Congrès élit avec un mandat de deux ans un substitut qui, si les président et vice-président venaient à manquer au cours de leur mandat, remplirait la vacance. Le Président de la République actuel de Colombie est le général Reyes, dont le mandat s'étend de 1904 à 1910.
La vie politique de cette République a été si tourmentée au xix e siècle, qu'il était nécessaire d'indiquer les principales
transformations qui se sont produites, sans du reste s'arrêter aux insurrections qui n'ont pas abouti et dont la dernière commença en octobre 1899 pour se terminer le 22 novembre
La population actuelle de la Colombie, non compris celle de Panama, est évaluée à 3.917.000 habitants, pour les 8 départements ; cette population comprend 1 5 0.0 00 Indiens non civilisés. Les villes les plus importantes sont : la capitale Bogota, située à 9000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et qui, en 1902, "comptait 120.000 habitants ; Medellin (53. 000 h ts ) est le centre minier du département d'Antioquia; Barranquilla (40.000 h ts ) est la place commerciale la plus active et est reliée à la côte par un chemin de fer de 20 milles.
Le budget de la République de Colombie en 1903- 1904 comportait :
Revenus 852.062 liv. st.
Dépenses. , 903.1 15 —
Les revenus proviennent principalement de droits de douane prélevés tant à l'importation qu'à l'exportation et qui pèsent lourdement sur tous les produits du pays.
La dette publique se divise en deux fractions distinctes : la dette intérieure et la dette extérieure. La dette intérieure consiste principalement dans le papier monnaie en circulation dont la valeur s'élève à 656 millions de pesos. L'autre partie de la dette intérieure était déclarée réduite en 1903 à 689.55 1 pesos.
La dette extérieure élait due pour la plus grande partie à des créanciers anglais ; elle montait en 1 896 avec les arrérages à 3.5i4-442 nv - st- Un arrangement, prévoyant un accord, intervint entre le Gouvernement colombien et les porteurs de rente en janvier 1897; cet arrangement fut exécuté d'une manière satisfaisante jusqu'au 3i août 1899. Au milieu de 1904, les arrérages échus montaient à 283. 5oo liv. st. et la dette extérieure totale atteignait 2.583.5oo liv. st.
La force actuelle de l'armée comporte 10.000 hommes et la marine consiste sur l'Atlantique en 3 croiseurs, et sur le Paci-
fique en 2 croiseurs, 2 navires armés, et 1 vaisseau transport, plus une canonnière sur la rivière Magdalena.
Sans s'étendre sur les richesses agricoles et minières de ce pays, qui sont, on peut le dire, à peu près inexploitées, il convient de noter que le mouvement commercial est très réduit; aucune statistique récente ne permet de l'évaluer .Les importations s'élevaient à 1 1 millions de pesos^en 1898, les exportations à 19 millions de pesos pendant la même année; ces chiffres sont fort incertains.
Il est intéressant de noter que 67 pour 100 du café exporté va aux Etats-Unis, tout le tabac en Allemagne, et tout le coton à Liverpool et au Havre. Comme les produits s'échangent contre des produits, la farine, le lard, le pétrole, les cotonnades qui forment les plus importantes importations proviennent des Etats-Unis; l'Allemagne importe des pommes de terre, du sucre et du riz, et l'Angleterre des tissus de coton. Les seules données précises que nous ayons sur le commerce de la Colombie concernent ses relations avec les Etats-Unis d'Amérique. Les importations de la Colombie aux Etats-Unis ont été au cours des cinq dernières années les suivantes :
1900 • 4- 307. 000 dollars.
1901 3.23o.ooo —
Les exportations des Etats-Unis pour la Colombie ont été, pendant les années correspondantes, les suivantes :
1900 2.710.000 dollars.
1903 4- 2 93-ooo —
La Colombie, bien qu'ayant des côtes sur l'Atlantique et sur le Pacifique, n'a aucune flotte marchande, car on ne peut vraiment pas compter un seul bateau à vapeur de 4^7 tonneaux, et
5 voiliers de 1118 tonnes qui forment, en 1902, toute cette flotte. En 1900, le porl de Barranquilla reçut 228 navires formant ensemble 394.584 tonnes dont 108 navires anglais portant 202.533 tonnes.
On peut apprécier maintenant quelle disproportion sépare les Etats-Unis d'Amérique de la petite République de Colombie, dans le conflit que va faire naître entre eux la question du canal de Panama.
Il faudrait tout un livre pour mettre en relief les raisons qui justifient le magnifique développement économique des Etats- Unis, et la stagnation de la République de Colombie. Les influences complexes de la population principalement germanique aux Etats-Unis, uniquement espagnole, maure et latine en Colombie, les conditions de climat, l'influence delà religion, essentiellement romaine en Colombie, et protestante aux Etats- Unis, causes auxquelles s'ajoutent bien d'autres causes essentielles tenant au climat, pourraient expliquer d'aussi profondes diversités, mais là n'est pas la question.
Ce qui doit surtout être retenu c'est la différence considérable qui sépare les Etats-Unis désormais prépondérants dans toute l'Amérique, des Etats européens, et tandis que des histo riens et des économistes, comme M. de Tocqueville attribuent la supériorité des Etats-Unis à leurs institutions démocratiques, nous croyons en trouver l'évidente explication dans les théories de Lamarck et Darwin. Depuis que Lamarck a exposé et d^m^ntré l'évolution, et que Darwin, développant cette doc- ? Lcîtf fondamentale, a précisé la théorie de la sélection pour la jîh^jnière fois entrevue par le savant français, on comprend le mystère du développement des espèces. La rapidité des transformations qu'il a été possible à l'homme d'imposer, en quelques années, aux espèces du règne végétal et du règne animal, les modifications si complètes de certains individus sélectionnés et placés dans des milieux auxquels ils se sont adaptés ont confirmé en fait l'exactitude de ces vues de l'esprit des deux plus grands naturalistes du siècle passé.
La loi de nature qui choisit et modifie les formes animales et végétales, cette véritable loi d'airain que Darwin a appelée strugle for life, la lutte pour l'existence, devait exercer son influence sans conteste chez les populations nouvelles des Etats-Unis, dans un milieu où la nature est assez rude pour imposer la suppression des organismes imparfaits et assez riche pour offrir par ses récolles, par ses mines, un large profit aux efforts de l'homme énergique. Toutes les entraves qui se font sentir dans la vieille Europe, de la part des forces de résistance qui proviennent de l'hérédité, devaient céder devant les forces autrement puissantes qui résultent de l'appropriation par l'homme de tant de richesses nouvelles, de son adaptation à des conditions si favorables à son développement.
Plus que partout ailleurs, en Europe, l'homme est prisonnier tlu passé. Sans doute il en bénéficie ; il doit son bien-être à la richesse accumulée par ses auteurs, bien plus qu'à la richesse par lui créée ; mais cet avantage lui coûte cher puisqu'il le prive trop souvent de toute audace et de toute initiative. En Europe, il existe en outre de gigantesques organismes politiques et administratifs qui, après avoir été au début créés pour correspondre à un besoin, se sont ensuite développés, en vertu de cette loi propre à tous les organismes qui veut qu'ils cherchent à croître ; un enchevêtrement infini d'administrations de toutes sortes, d'États, de provinces, de communes, de sociétés, entrave toute entreprise qui ne voudrait pas s'astreindre à en respecter les lois complexes, et le citoyeJ^r>i, pendant les vingt années d'énergie de sa courte vie, vm^riraift échapper à l'observation de tous les rites qui s'imposenrwïui est nécessairement brisé.
Aux Etats-Unis, l'État, la ville ressemblent à une simple ruche coopérative. L'homme n'est pas prisonnier de ses institutions: il ne dépend pas d'une véritable caste de fonctionnaires ; ceux-ci sont élus à temps. Le citoyen modifie les institutions quand elles ne lui conviennent plus, il en crée de nouvelles s'il est nécessaire ; c'est ainsi que les premiers
groupes de chercheurs d'or ont organisé leur propre sécurité, créant des comités de vigilance et établissant, comme loi essentielle de leur existence commune, le droit de propriété au premier occupant; et pourtant ces chercheurs d'or réunissaient les hommes les plus rudes, appartenant aux nations les plus diverses, souvent des criminels auxquels le territoire des États d'Europe étaient interdit. Le citoyen américain s'arroge non seulement le droit de provoquer l'action publique, mais aussi le droit de juger sommairement et même d'exécuter les décisions qu'il a rendues. De semblables institutions, ou de tels usages qui les suppléent avec le consentement commun, ne sont que des déductions logiques d'une organisation où le citoyen préexiste, et où l'Etat est sous la dépendance du citoyen, non le citoyen à la merci de l'Etat.
Rien n'est donc plus naturel, en ce qui concerne la question du Canal interisthmique, que de voir les Etats européens, malgré la prédominance incontestable de leurs capitaux accumulés, de leur commerce et de leur marine, incapables de s'assurer la création, puis la neutralité de cette grande voie mondiale, et rien n'apparaît plus clairement, que l'impérieuse nécessité où se trouvaient les Etats-Unis, de mettre la main sur une semblable entreprise.
Le commentaire des notes diplomatiques qui ont été échangées à l'occasion de la création de la toute petite République de Panama se trouve maintenant facilité. Il le sera plus encore quand on aura observé les avantages économiques qui doivent nécessairement résulter de l'ouverture du Canal, pour le plus grand profit des industriels américains.