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CHAPITRE IV

Des conséquences économiques probables du Canal interocéanique américain au point de vue européen.

Pourquoi les Américains se sont chargés de la création du Canal à la condition d'en être les seuls maîtres : considérations d'ordre militaire, raisons économiques.

Aire économique qui sera affectée par le Canal.

Le Canal de Panama exercera sur le mouvement économique du monde une influence incontestable: que sera-t-elle? Pour l'apprécier, il convient de l'étudier à deux points de vue différents, en se plaçant successivement de l'un et de l'autre côté de l'océan Atlantique, en Europe et aux Etats-Unis.

Les conséquences économiques du Canal seront en effet très différentes, défavorables pour l'Europe, largement profitables pour les Etats-Unis ; il ne sera pas trop d'un chapitre pour l'examen de chacun de ces côtés de cette importante question.

Voyons d'abord ces conséquences au point de vue plus particulièrement européen.

Les Etats latins de l'Amérique Centrale et de l'Amérique du Sud se sont séparés de leur mère patrie, l'Espagne, lorsqu'ils étaient encore en enfance. Malgré les richesses naturelles considérables qu'ils renfermaient, la politique d'exploitation coloniale de Charles-Quint et de Philippe II devait porter en Amérique ses détestables fruits : la ruine des colonies espagnoles, leur violente émancipation avant qu'elles aient atteint leur majorité. Il est curieux de remarquer en passant l'influence singulière que certains hommes exercent sur la destinée des peuples: ainsi Charles III, qui occupa le trône d'Espagne de 1759 à 1788 et qui, par son intelligence, était bien supérieur aux hommes de son temps et de son pays, était presque arrivé

à mettre fin à cette exploitation des colonies américaines avec lesquelles il avait établi en 1764 des communications maritimes régulières et auxquelles en 1765 et 1778 il avait accordé le libre commerce. Au même moment les mesures violentes de Georges III, roi d'Angleterre, poussaient les colonies anglaises de l'Amérique du Nord à la rébellion.

Si Charles III avait eu un successeur digne de lui, les destinées de l'Amérique latine pouvaient longtemps encore être solidarisées à celles de l'Espagne; mais en politique il avait innové comme en France 1 ; une violente réaction devait tirer parti de la faiblesse et de l'incapacité de son successeur Charles IV, roi de race vraiment espagnole, dévot, orthodoxe et ignorant.

Puisque l'Amérique Centrale et du Sud est émancipée prématurément dès le xix e siècle et puisque, pendant tout le cours de ce siècle elle donne aux autres nations le spectacle de l'anarchie, du gaspillage financier, d'un manque de sûreté dans les relations commerciales qui les entrave perpétuellement, il faut bien que les nations européennes, sauvegardent les intérêts de leurs nationaux fixés dans ces pays. Celles-ci, à différentes reprises, se concertent, vont jusqu'à imposer au Mexique un empereur, à fournir à toutes les petites républiques des capitaux et des conseils, menacent d'intervenir et interviennent réellement comme au Vénézuéla. Mais les Etats-Unis, dont on analysera plus tard la politique, veillent sur ces Etats dont ils se sont institués les tuteurs; ce sont eux qui, de plus en plus, vont se charger de la mission que l'Europe avait jusqu'ici remplie; ils seront désormais dans l'Amérique Centrale et du Sud les prêteurs de capitàux et les donneurs de conseils.

1 V. II. -T. fiuckle, Histoire de /a civilisation en Angleterre, t. IV. p. i3a. Kn 1767, le Gouvernement espagnol dirigé par un Génois, Grimaldi, tout dévoué à Choiseul qui venait en France d'expulser les jésuites, signifia brusquement aux jésuites leur expulsion d'Espagne ; tant d'audace fît trembler l'Inquisition elle-même.

L'incapacité évidente de la Colombie de mener à bien l'entreprise du canal interocéanique par l'intermédiaire d'une compagnie européenne privée étant démontrée par les faits, à partir de la guerre hispano-américaine, 1898, les Etats-Unis se déterminent à reprendre pour leur compte ce grand projet. Une décision d'une telle importance, pour être durable, devait procéder de causes générales tenant à la condition même du pays ; elle ne pouvait résulter de la volonté de quelques hommes politiques. Quelles sont ces causes ?

Il en est une d'essentielle, qu'il faut mettre en évidence par conséquent, bien qu'elle soit la résultante de toutes les autres, parce qu'elle échappe à l'analyse : c'est la raison politique et militaire. Les Etats-Unis entendent avoir un canal interocéanique relevant d'eux exclusivement, parce que ce canal complète leur outillage de guerre d'une manière formidable en permettant à leur flotte de guerre d'être en quelques jours sur les côtes du Pacifique ou sur les côtes de l'Atlantique, suivant leurs volontés. Ceci étant admis et les compétitions militaires ayant pour principale raison d'être, de notre temps, les rivalités économiques, analysons les conséquences d'ordre commercial qu'il convient d'attendre de l'ouverture du canal.

Les avantages résultant du canal se ramènent tous en dernier lieu à celui-ci : l'économie de distance, partant de durée dans les transports.

Il y a donc lieu de considérer le Canal de Panama comme indifférent à tous les pays qui, pour leur trafic international, ne trouvent aucune économie de distance à employer cette route. Cette première observation réduit singulièrement l'aire dont le trafic doit nécessairement tendre à utiliser la voie de Panama. Les continents d'Europe. d'Afrique et d'Asie, dans leurs rapports propres, sont, en effet, indifférents à Panama ; les points les plus éloignés d'Asie sont, en effet, plus rapprochés d'Europe via Suez que via Panama. La distance de Plymouth à Singapour par Suez est de 7.424 milles plus courte que celle par Panama. La distance de Plymouth à Yokohama

est également de 1725 milles plus courte par Suez que celle par Panama.

Le commerce entre l'Europe et l'Australie devrait être, d'après le même principe, indifférent à Panama, Sydney se trouvant à 12.410 milles de Plymouth par Panama et à 11.200 par Suez. Wellington et la Nouvelle-Zélande sont à 11.728 milles par le détroit de Magellan et à 636 milles en moins seulement par Panama, différence infime que compenseront nécessairement les droits de péage.

Si l'on observe, en outre, que près de 94 pour 100 de la population mondiale habite au nord de ce canal dont la latitude est de 9 degrés de latitude Nord, il y a lieu de se demander quelle est la part des 6 pour 100 restant qui ont un intérêt commercial direct à ce canal, déduction faite des habitants qui, d'après le principe précédent, n'ont aucune économie de distance à obtenir de son emploi.

Donc, à ce double titre, on voit de suite combien il serait trompeur de comparer Suez et Panama: Suez, placé au point de jonction de trois continents, et par 3o degrés de latitude Nord, suivant un parallèle qui coupe les régions où la population est le plus dense du monde ; Panama au 9 e degré de latitude Nord, intéresse à peu près uniquement le commerce venant d'Amérique ou sortant d'Amérique.

Il est nécessaire d'étudier le tableau ci-dessous des distances de New- York et de Plymouth aux principaux ports d'Extrême- Orient et d'Australie 1 , pour avoir une idée précise des distances respectives existant suivant les quatre grandes routes qui enserrent la terre, la voie de Magellan et la voie du Cap, les voies de Suez et de Panama.

1 Toutes ces distances sont prises dans « Tracks for Full-powcred Steam- Vessels, with the Shorlest Navigable Distances in Nautical Miles, published by the United States Hydrographie Office, 1900, and from the Admiralty Chart of 1888».

Distance» de New-York et de Plymouth (Angleterre) aux principaux porta d'Extrême-Orient et d'Australie, par la route du Cap de Bonne-Espérance et par le détroit de Magellan.

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