L'INTERET DE L'ALSACE
Un mot avant d'aborder la seconde partie * du STjget : on me demandera peut-être pour- i quoi je suppose que le nouvel état aura la { forme républicaine, comme Strasbourg avant ' Louis XIV, comme Mulhouse jusqu'à la révolution française.
Libre à lui d'en adopter une autre, si cela M convient ; je n'ai pas la moindre envie d'attenter à l'indépendance de ses résolutions, liais il me paraît évident que TAlsace Etat neutre seraPAlsace république. Les monarchies coûtent cher ; un petit pays peut s'accorder diffîcilement le luxe d'une liste civile et d'une armée permanente. Ensuite, les rois se font rares et n'en a pas qui veut. j ;
Enfin, les rois neutres sont les plus rares de / :
tons; or un Btat neutre aniait beBOin de déooiivrir quelque part un nrii neutre, c^est-dr
dire un roi qui ne fut allié par le sang ni à la maison royale de Prusse, ni à aucune des dynasties f rançaises, ni à nne Camille régnante quelconque. SouTeneE*¥OUB de la candidature Hohenzollem.
Cela dit, j'entre en matière, et il ne me sera pas difficile de prouver que Tarrangement proposé est celui que doit souhaiter ' passionnément l'Alsace dès Tinstant où elle perd Tespoir de demeurer française.
L'Alsace assurément ne serait pas à plaindre, car nous vivons dans un temps où les pays privilégiés ce sont les petits pays, et particulièrement les pays neutres. Plaignons les grands pays» tous surchargés d'impôts, tous accroissant de jour en jour leur dette, tous exposés à soutenir des guerres cruelles. La grandeur se paie cher, quand les conflits internationaux prennent ce caractère teirible, quand la rivalité des armements amène cet état vraiment intolérable d'écrasement et de fièvre dont nous avons été témoins.
J'ai parié de grandeur; fl en est de plasiears sortes, grîlce à Dieu, et celle qui se déploie dans ces petits pays ne me semble pas la moins enviable. Le monde entier vient de voir quelle mission d'hnmanité ces petits pays peuvent remplir, quels services ils peuvent rendre à leurs grands voisins, quel refuge ils ouvrent, quelle charité ils exercent, quelles initiatiYes généreuses et fécondes ils savent prendre.
Et cette grandeur n'est pas la seule qui soit à leur portée. Depuis que j'habite la Suisse, je suis frappé du mouvement des idées, des ressources intellectuelles que renferment les plus humbles centres, de Fabondance vraiment inouïe des conférences et des cours, et, mieux que cela, du noble élan moral qui se déploie sous l'influence de TEvangile. Voilà un petit pays qui se fait compter, qui marque son rang et non certes le plus bas, dans tout ce qui constitue la grandeur réelle, dans la bienfaisance, dans la recherche du vrai, dans le service de Dieu et des hommes, dans les choses de Tintelligence, dans la pratique de la liberté, dans les succès même de Tindustrie.
A ce point de vue de l'industrie, l'Alsace
ne 8m pas 11HHII8 bien placée qoe la Suisse.
La liberté du commerce est la règle naturelle des petits pays neutres. En adoptant ce principe, TAlsace ne tardera pas à voir toutes les lignes de donanes s'abairâer devant elle; ayec l'Angleterre, la Belgique et la Suisse, cela ira de soi ; avec la France pareillement, et je n'ai pas besoin d'endire laiaison. Quant à PAllemagne, elle s^onpressera, j*en sois sûr, de rivaliser avec nous, en matière de [ bons procédais vis-à-vis de la nouvelle république.
Je vous rai d^à dit» cette Alsace sera le
plus heureux pays du monde. Considérée sa situation financière : point d'armée, point de marine à solder, point de forteresses à entretenir, point de liste civile et pdnt de gros traitements. En fait de dettes, elle aura sans doute à supporter sa part proportionnelle de la dette française ; mais il ne sera qœ juste de lui attribuer, par un article dn tndté, une indemnité considérable destinée à réparer les maux de la guerre et à réparer les monuments publics.
Militairement, FAlsace pourra se domm
les institutions de la Suisse, qui fournissent
ue tatte armée détoDsive et n'écrasent pas le pays.
Au point de vue de la politique générale, TAlsace aura, comme la Suisse et la Belgique, Rnapprédable avantage de ne se mêler à rien et de ne prendre parti pour personne.
Aucune politique n'est plus simple et plus sûre d'attirer le respect universel que la politique de neutralité, quand elle est loyale.
Rien n'empêche enfin qu'au point de vue religieux les deux communions qui se partagent l'Alsace ne puissent vivre en bons termes, ainsi qu'elles le font au sein des cantons suisses.
Le vrai moyen d'éviter les conflits se trouve dans la liberté religieuse, dans la distinction fermement maintenue du spirituel et du temporel, et au besoin dans cette séparation de l'Eglise et de l'Etat, que l'Amérique pratique avec tant de succès et dont Userait glorieux pour la république Alsacienne de donner l'exemple à l'Europe. ,
Je concevrais que l'Alsace eût, en dépit de sa petitesse,la très-grande ambition de devenir un pays modèle. La mission qui lui appartient, comme intermédiaire de la France et
de PAUemagne, est une missîoii qui peut devenir magnifique.
Pourquoi Strasbourg ne serait-il pas quelque jour un centre scientifique de premier ordre? Une UniTersité importante y trouverait natardlement sa place, et le succès du Polytechnicam de Zurich prouve quHl y a bien des besoins de ce genre à satisfaire. Un vaste courant d'idées va sans cesse d'Allemagne en France et aussi de France en Allemagne.
Et remarquez que si TAlsace neutre peut devenir le plus heureux pays du monde, l'Alsace annexée à l'Allemagne peut devenir le plus malheureux. Je me refuse à indiquer ce qui ne se réalisera pas, je l'espère ; mais chacun devine les froissements de tous genres qu'entraînerait une telle situation. U y aurait là un pays sujet, qui ne se sentirait pas sur un pied d'égalité avec les autres pays allemands ; il y aurait un pays suspect, où les intrigues réelles et imagimaires de la France provoqueraient d'incessantes persécutions.
L'Alsace peut croire qu'un Erancais ne prévoit pas sans douleur réTénement qui la sé-
parera de nous; uous la regretterons beaucoup : nous avons eu là des compatriotes dévoués, une pépinière 4e bons soldats et de généraux, des hommes distingués en tout genra Bien plus, PAlsace a fourni à la vie générale de la France un élément dont la valeur est grande et qui ne se trouvait pas malheureusement dans toutes nos proyinces, l'esprit de liberté et de modération.
. Je suis certain que, de son côté, TAlsace nous regrettera. Toutefois n'exagérons-rien ; ses regrets pourront être diminués par le spectade de nos tiraillements et de nos défaillances. Que deviendrons-nous? Triompherons-nous de la maladie qui nous mine ? Serons-nous dans quelques années un de ces pays qu'on envie, ou un de ces pays qu*on phiint? Douloureux problème qui est posé, non résolu. En ma qualité^ d'optimiste, je
m'attache à la solution favorable et je conçois de grandes espérances pour mon pays ; mais dans Fhypotlièse même du relèvem^t, les difficultés seront telles, il j aura on si rade labeur à accomplir, que TAlsace pourra goûter le bonheur de son indépendance sans qu'on ait le droit de Taccuser d'ingratitude.
Lindépendance est une source légitime de joie, et cette joie sera d'autant plusfiTe que nos anciens compatriotes sortiront du régime des préfets allemands et des souffrances d'une occapati<m militaire. Ne craignons pas d'ajouter que la situation nouYelle fera dispar raitre les appréhensions que le dergé catholique avait conçues. Comme l'annexion opérée par Louis XIV avait été un coup porté au protestantisme en Alsace, le clergé craignait que IVumezîon opérée par le roi Guillaume ne fût un coup porté au catholicisme.
Il est évident que la crainte n'avait pas le moindre fondement, mais la création d'un Etat libre lafera en tout cas disparaître. La liberté a toutes les solutions.