‹ La république neutre d'AlsaceChapitre 5 sur 9 · L'INTERET DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

L'INTERET DE L'ALLEMAGNE

Ou n'a cessé de me dire, depuis que je cherche à faire valoir la transactioa proposée ici : < Vous ne persuaderez jamais PAllemagne, TAllemagne a son idée arrêtée ; voyez comme elle contiûue la guerre, déterminée à atteindre son but, réclamant toujours la même chose et la réclamant dMne focon absolne. >

Je ne me découragerai point toutefois, car, n je sais que l'Allemagne est déterminée à atteindre son but, je sais également qne ce bat de sécurité future sera mieux atteint par

la neutralité qu'il ne le serait par la coaquéte.

Que rAliemagne ait continué la guerre, il n^ a pas lieu d*en être surpris : aucune offre

sérieuse ne lui a été fiiite jusqu'à présent; elle n'a pas en une seule occasion de bire la paix en atteignant son but.

Qu'est-ce qu'une indemnité pécuniaire?

Qu'est-ce que la garantie des puissances, dans les termes où l'on songeait à l'offirir? Qn'est-ce que le démantèlement sans la neutralité ? Qu'est-ce, enfin, que la proposition de s'en remettre à un arbitrage européen et de donner un blanc*seing aux médiateurs ? Lorsqu'il s^agit de si grands intérêts et lorsque de si grands sacrifices ont été accomplis, les nations qui se respectent ne donnent pas de blanc-seing.

Le projet dont nous parlons a un tout autre caractère.

En quoi diâere-t-il du programme allemand?

L'Ailmnagne ne prendra pas possession d»

PAlsaoe; mais la France cessera de posséder

cette province qui appartiendra désormais à la zone de neutralité, formant la clef de Toûte sur laquelle repose la poix de notre Europe.

L'Allemagne ne s'établira pas à Metz et à

Strasbourg, mais toutes les forteresses seront rasées et le quadrilatère d'où partaient les

attaques IraiiQaîsœ cessera d'exister. Le sacrifice à imposer à la Fraaice sera tel qoe

DOtre force offensive se trouvera anéantie sur notre frontière de l'Est. Nous aurons perdu cette position formidable de la Aioselle, des Vosges et du Rhin où nous avions aecomnlé les Ibrteresses, les camps retranchés et les arsenaux. Ce changement énorme ne serait pas hors de proportion avec l'importance des victoires de l'Allemagne. H serait bien pins rassurant pour les Etats du Snd qu'une conquête maintenant la contiguïté des deux pays et surexcitant les désirs de revanche.

Mais, dit-on, TAlsace demeurera française de coBur et ce sera à recommencer; la neutralité que vous nous proposez- n'est autre

chose qu'une menace perpétuelle pour l'Allemagneet qu'un danger perpétuel pour la paix.

Un parti français se formera bien vite dans ce pays qui ne sera neutre qu'en apparence ;

des intrigues françaises y seront sans cesse à rœavre ; il y aura lieu à une surveillance continuelle. Et qui sera chargé de ce terrible

office? Leseolptys qm y ait un intérêt direct, c'est-à-dire TAUemagne. EDe aura tODS

les embarras de la conquête, et n'en aura pas les ayantages. Ëpier les manœuvres, censurer le langage des journaux et des hommes publies, formnler des' plaintes fréquentes et mal aocneiilies, ce ne serait pas seulement faire un triste métier, ce serait multiplier les occasions de conflits amenant à knr soite les chances de guerre. L'Âlsace»

de son cAté, serait tinûUée entre ces deux grands voisins et, plus misérable encore qu'indépendante, elle maudirait sa situation provisoire.

J*ai tenu i exposer cette objection et à hd laisser tonte sa force. Elle est plausible à

première vue; je ne crois pas qu'elle résiste à un examen attentif. Je crois encore moins qne l^inoonvénient signalé, à supposer qu'il ait quelque réalité, puisse être mis en balance avec les inconvénients autrement graves qui se rattachent à la conquête.

Et d'abordi si l'on prévoit des intrigues et des difficultés dans l'Alsace neutre, on fiera bien d'en prévoir aussi dans l'Alsace conquise. C'est là que se déploieront passionnément les tendances françaises; on pourra âdre

taiie les joarnaiix, on n'emptehera pas la

gne aurait à faire un triste métier! Et remarquez que Teatraînement de PAlsace vers la France ne grandirait pas seul sous un tel régime, rentralnement de la France to» l'Alsace croîtrait dans la même proportion. Délivrer nos compatriotes d'un joug imposé et maintenu par la force, ce serait Tidée fixe de la France; aoeon parti de la paix ne se formerait diez nous.

D'ailleurs le système de l'annexion laisse les forteresses debout, c'est-à-dire qu'il conserve le quadrilatère et qu'il maintient importance militaire de F Alsace. NonTcaux motifs pour qu'elle tente notre ambition.

Ceci ressemble terriblement au provisoire.

Je suis enclin à chercher le définitif d'un tout antre oêté. Ayons foi à la liberté, croyons qn^nn pays libre ne tarde pas à aim«r son in* dépendance, croyons qu'un pays heureux fait lui-même la police des intrigues qui menacent son bonheur d que cette police est la seule efficace. Je comprendrais certaines inquiétudes, si le temps devait manquer à l'Alsace pour s'attacher à ses nouvelles institutions; mais le temps ne lui manqoera pas. Après

l'époayantàble gaem de 1870, il y aura foroimeat une époqne de lassitude et d^époisement. Pendant bien des années, aucune attaque nouvelle n'aura lieu, par la raison trèssimple que cela sera impossible. On ne re£ùt pas en deux jouis des finances et des armées; on n'opère pas en deux jours la grande transformation militaire par laquelle nous devrons évidemment passer. Or, pendant cette période de paix forcée, l'Alsace jouira de ses libres et heureuses institutions: elle verra naître dans son sein ce patriotisme loyal dont la vivacité s'accroît en raison même de la petitesse du pays. Âu bout de quelques années, soyes en sûrs, le patriotisme alsacien laissera peu de place aux manœuvres du patriotisme français ; on continuera d'aimer la France, on aimera avant tout l'Alsace.

A ce motif de sécurité vient s*en j<^ndre un autre, dont il serait difficile de nier la valeur. La garantie européenne, qui ne signifie pas grand'chose quand elle demeure vague et générale, acquiert une importance inappréciable lorsqu'dle s'applique à Tindépendance des Etats neutres. Dès que cette indépendance est menacée, la sécurité de l'Europe entière est menacée du même coup. Aucune des ar-

mées d'oocnpation que rAUemagne pourrait entretenir dans l'Alsace conquise, n'opposerait un obstacle aussi sérieux aux entreprises françaises que cette surveillance jalouse du le entier.

Remarquez que dans ce que je viens de dire, j'ai supposé rAUemagne préoccapée de sa sécurité, étrangère à toute pensée d'agression future. L'Alsace neutre ne serait pas moins incommode pour une attaque allemande que pour une attaque française; son mérite est précisément de fiortiier toutes les défensives et de décourager toutes les rnSeames.

Si l'oifensive entrait dans les desseins du peuple allemand, il aurait tort, je Tavoue, de renoncer à la plus belle position qu'on pidsse j souhaiter lorsqu'on veut envahir son voisin * •

et satisfaire des désirs de conquêtes. Mais je . * !

crois rAUemagne sincère torsqu'elle désavoue de tels désirs ; or de toutes les bçons ' « ! |

de les désavouer la plus nette, la plus coudnaate» la plus honorable, c'est raoceptation de rAlaace neutre.

Si l'Allemagne écarte ainsi la conquête actuelle, elle écarte par là même les conquêtes à venir, elle se pose oomme paissanoe padfiqne et consenratrice, elle réfiitepar un seul acte un très- grand nombre d'accusations.

U n'est pas indifférent pour elle de se mettre ainsi en règle avec ce sentiment du monde moderne qui repousse de pins en pins le droit de conquête. Nous n'avons pas à revenir sur ce que nous en avons dit: le progrès qui se prépare n'est pas accompli sans doute; mais il se prépare, et c'est qoetqne chose. £viter une conquête, et la remplacer par une garantie équivalente, ce serait faire acte de modération, d'habileté et de bon goût

Les Allemands ont tonjonra sontemi que cette guerre avait chez eux nn caractère exclusivement défensif et qu'ils se proposaient une seule conquête, celle des garanties de lapais à venir; il dépend d'eux de confirmer leurs paroles par des actes.

Avant peu, si rAllemague n'y prend garde, les rôles pourraient être intervertis. L'opinion del'Europese modifie à vue d'œil. Me a

gne repouHBit sotro «ttatue et teportai^

llnyasion chez nous a eu presque tout le monde pour elle. Mais cela change, et la force morale, cette puissante alUée des armées ■OemuideB, tend à ee déplacer. Juste ou non, ce changement est de nature à frapper un esprit aussi clairvoyant que celui du comte de Bismarck.

Bien des gens se tournent asjourd'hui centre FAllemagne en mtn d'une impatience naturelle qui a son côté légitime. La guerre devient chaque jour plus épouvantable par les masses dont elle dispose, par les armes qu'dle emploie, par la proportion des* ruines et des massacres. En se prolongeant, la guer^ re se gâte, passez-moi Texpression ; elle ne recule devant rien; saisie elle-même de ce sentiment d^impatienoe qui s'empare de nous tous, eOe Teut en finir; elle écrase, elle entare dans la voie des représailles féroces et des destructions sans merci. Or, devant un tel spectade, ropinions'en prend au vainqueur; on pense que la continuation de la lutte dépend snrtoutde lui C'est à hii qu'il appartient de proposer une paix modérée qui a^su-

re àPAllemagne la sécurité et qui puisse être acceptée honoiablemflnt pour la Fnnce.

Uncria d^à retenti: Vé vktorilml Ce cri a quelque chose de généreux ; nous ayons si souvent dit : Malhour aux vaincus ! Il n'y a pas de mal à dire une £ois,mallieur aux vainqueurs! La victoire a sea grands périls et ses grands devoirs; une heure vient où le vainqueur peut compléter son triomphe, et peut le comi)romettre.

Il £aut compter avec ces sympathies que les grandes infortunes finissent toujours par réveiller dans notre cœur. La Fhuice, en dépit de ses fautes, n'est pas le premier pays venu, ses chutes participent a sa grandeur.

nL

Je ne présenterais pas à PAllemagne les considérations qui précèdent, si je pensais, comme a paru le croire jusqu'à [présent M.

de Binnarck, que la France ne pardonnera

jamais ses défaites, que le sort réservé à VAX-

sace et à la Lorraine n*y changera rien, qif en tout cas la paix ne sera qa'une trêve, qa^ ne S^agit pas de régler un état définitif, mais d'organiser une situation provisoire en vue dHme guerre prochaine. Tant que FAUemagne est persuadée de cela, il est naturel qu'elle fasse passer la stratégie avant la politique : prendre et garder les positions militaires les plus solides, conserver les forteresses, préparer le succès rapide de la nouvelle marche sur Paris, tel est le plan auquel elle doit s'arrêter.

J'ai besoin de protester contre ces idées ; elles sont fausses, et j'en rends grftce à Dieu, car pour peu qu'elles fassent fondées, nous aurions devant nous, au lieu d'une perspective de paix, la certitude d'une guerre indéfinie et qui, cette fois, ne serait pas localisée. H bot traiter de la paiz^ je dinds presque avec la foi en la paix; et cette foi ne s'appuie pas sur des impressions vagues, elle s'appuie sur de sé(ieux motifs. Qu'il me soit permis de les exposer.

Je serai sincère;il y a du vrai dans lV>bjec-

tive de ceux qui prétendent qu'en posant les armes nous songerons à les reprendre, pressés par le désir d'une revanche, et quel que

soit d'ailleurs le sort de F Alsace et de la Lorfaine. Au piemior moment il en sera peutp être ainsi, en apparance da moins ; mais laisses faire le temps et la réflexion. La guerre actuelle a produit Thorreur de la guerre. Ce sentimflnt, qui ose à peine se manifester aussi longtemps qoe dore Feicitation de la latte, se montiem plus tard arec me énergie croissante.

On verra se former en France un parti de la paiic, qui sera le parti de la liberté. Ce parti s'organisera en Allemagne comme en France, et une ère bien plus pacifique qu'on ne l'imagine s'ouvrira, je l'espère, pour notre Europe, à mesqre que le Ubéialisme absorbera le militarisme.

Quoi qu*0 en soit de cette espérance, le fût est que la passion guerrière a beaucoup décru en France et qu'on nous fait tort en nous jugeantd'après nossentiments d'il y adnquante ans.Si la France s'est laissé entraîner àcette guerre, si la force de résistance afoit défont, si les clameurs de quelques villes ont imposé à la plus grande partie du pays un silence coupable et que nous eipions douloureusement, il n'en est pas moins vrai que la majorité chez nous ne cherche ni la revanche de

Digiiizca by CjOO^Ic

Waterloo, ni la revanche de Sadowa, et que UtonlièrodiiBliîiiaTa baîasor d'aimée en année le nombre de ses partisans.

Que la guerre se termine par une paix écrasante ou déshonorante, le vieux patriotisme beUiquenx retendra 8<m empire, j'en coofiens; mais que la paix soit modéiée, et nous verrons oommeneercheEnoos la propagande des sentiments de modération et de paix. li est telle paix qui peut conduire à Tapoisement. Entre AUemands et ErsBçaiSsla haine est un peu Sustice et ne sera pas dniable, à moins qu'on ne prenne soin de rétemiler en pratiquant le droit de conquête et en se préparant ouvertement pour une nouvelle lutte.

La guerre, comme on la faisait autrefois,

avait un certain charme auquel notre nature française était particulièrement sensible. La pierre, comme on la fût a^iourd'hni, n'exige pasmoinsde vaillance, mais la place y manque un peu pour Télan chevaleresque et pour rhéroïsme individuel ; je doute que nos soldats partent désormais pour leurs campagnes avec l'entiain joyeux de jadis.

Puis, ne comptez-vous pour rien la transformati(m militaire qui va s'opérer? Il est

impossible que la France n'adopte pas le système des landwehrs ; or, ce changement considérable amènera deux résultats. En premier lîeOyiioaBtraYerseroiiB une période trancâMre qui sera une période d^puissance: à l'épuisement causé par la guerre de 1870 viendront se joindre les difficultés qu'entraîne une institution nouvelle. £n second lieu, le système des landvrdirs contribuera, plus que quoi que ce soit au monde, à nous donner le goût de la paix.

Nous aimions la guerre, en partie à cause de notre tempérament gaulois, en partie aussi à canse des Cunlités que donnent les armées permanentes. Nous ne craignons pas de nous battre, l'Europe ne le sait que trop, mais nous craignons beaucoup de nous déplacer. Ce n'est pas pour rien que nous sommes le peuple le moins émigrant de l'ancien monde. Faire campagne en personne, quitter nos affaires, nos champs, nos familles, pour eiercer an loin le métier de soldat, cela nous plaira médiocrement. J^ai toiqours cm qne le désarmement le plus efficace, en ce qui nous concerne du moins, c'était l'adoption du système des landwehis.

Si vous joignez à tout cela impression

Digiiizca

produite par une paix honorable, vous serez disposé à penser avec moi qu'on se trompe en supposant la France portée à entreprendre une nouvelle guerre. Donnez-nous une Alsace neutre au lieu d'une Alsace conquise, et, sans oublier nos défaites^ nous penserons moins à lesyenger qu'à gagner des batailles d'un antre genre et qu'à travailler, en y consacrant toute notre énergie morale, au relèvement de notre pays.

Je l'ai d^à dit : cette guerre c'est la condamnation de la guerre; elle a soulevé un sentiment d'horreur qui ne s'effacera pas de longtemps et qui constitue une véritable ga-. rantie de paix.

Le côté victorieux et brillant de la guerre a presque disparu: c^est quelque chose d'horriblement sérieux ; c'est une besogne formidable et triste; il y a trop de victimes pour que les vainqueurs eux-mêmes puissent se r^oulr.

Ce qu'il y a de glorieux s'éclipse derrière ce qu'il y a de funèbre. Un sentiment de désastre pèse lourdement sur tous les cœurs.

Ce n'est pas le moment de mettre en doute la possil^té d'une paix future et de se défier de la générosité. Vous ne croyez pas à la ré-

conciliation ! Au point de vue de la politique vulgaire, vous avez raison; mais il est une antre politique, qiite traite deehimériqii^ parce qu'elle est idéale. GeUe-là ne Twtpas seulement les garanties matérielles, les places fortes, les défilés de montagne, Taffaiblissement d'un paye voîaia; aoii r^sard déoowre dee garanties dHm ordre eupérieor relie croit à la puissance des idées, à TinfioeMe des sentiments éleyés, à l'action de Topinion publique, aux triompliespaciûqueA de la liberté, et pourquoi ne pas le dire, à la bénédiction de Dieu. Cette politique-là, qui est la gruide, ne désespère pas; elle sait sacrifier beaucoup pour recueillir beaucoup plus ; elle espère la réconciliation des peuples et elle Tobtieut

Redescendons, le veux bien, au point de yùe des intérêts. Quel est le motif pour TAllemagne, de consentir à une transaction ?

La paix modérée a le grand mérite d^être

la paix prom|»te, par conséquent elle assure

an double iMen&it: elle n'a plus à redouter FliiTer «t son cortège de nudadies; elle u% pins i résoudre ces tenriblee qneitîoos de

bombardement, qui prennent, lorsqu'il s'agit de Paris, des proportions inquiétantes, et dont une politique habile (je laisse de côté niumaiiUé) doit craindre le releatiaiemeiiti

La pais modérée a on antre avantage :

c'est la seule qui puisse être une paix signée, û n'est pas indifférent à l'Allemagne qu'un tcaitô consacre réguUàranent le résultat de acB snccès. Il ne Ini est pas indifiitait mm plus, je le suppose, qne ces offiree modéréB facilitent l'organisation en France d'un gouvernement modéré. Si la violence tait naître la violence, la modération jsngendre la modération; il y a en Ënrope une ccmtagion du bien et du mal ; je ne ro\a pas ce que gagnerait l'Allemagne à créer de ses mains, tout auprès d'elle, une France révolutionnaire, par l'effet même de la lutte à outrance et par l'impossibilité de tnmT«r quelqu'un ebes nous qui vouUt signer certaine paix.

La paix modérée présente au point de vue de riUemagne d'autres avantages si évi-

deato que je puis les indiquer sans m'y arrêter.

Vœam grande et difiBcile de Fonité allemande n'aurait rien à gagner à Tadjonction de territoires annexés malgré eux. L'Angleterre et la Russie peuvent dire ce que coûte les Irlande et les Pologne.

En forçant le succès, on s'expose à le compromettre. L'Allemagne abusant de sa victoire, refusant de s'arrêter à la transaction qui assure sa sécurité, opérant un grand déplacement de forces^ affichant enfin one prépotence qui menace les autres peuples, risque d'exciter bien des jalousies et bien des craintes. L'Autriche pensera à ses provinces allemandes, la Bos^ à ses provinces battiques, on se mettra à parler de la Hollande et de la Suisse ; l'Angleterre se sentira isolée et a&iblie. De là à provoquer de nouvelles guerres, il n'y a pas loin. Etrange résultat d'un système qui s'est donné la mission d'assorer la paix et qui, à force de maintenir sans concession aucune les garanties matérielles de cette paix, prépare à notre Europe toute une série de guerres!

Non-seulement TAUemagne mettrait la paix en péril si elle agissait ainsi, mais elle tonnierait le dos à sa mie grandeur. Loin de tirer trop parti de ses avantages, il est permis de dire qu'elle n'en tirerait pas assez parti ; en prenant nos provinces, elle diminuerait sa situation, loin de Taccroltre.

Cette situation pourrait être û magoifiquel Du jour où rÂllemagne se prêterait & une transaction, elle ferait tomber bien des accusations et bien des haines et satisferait dans son propre sein tous ceux qui aspirent ardemment à la paix, qui trouvent qu^me guerre trop continuée devient une guerre mal justifiée.

L'Allemagne a devant elle une occasion unique de se poser aux yeux de l'Europe comme la puissance conservatrice par excellence. Cest un rôle digne de son ambition,

puisqu'elle en a. Comme garantie de sécu- , rité et aussi comme moyen de grandeur, rien

n'égalerait cette modération dans le triomphe. L'Allemagne, et plus particulièrement la Prusse, n^aurait certes pas à se plaindre de la médiocrité des résultats consacrés par une paix modérée.

L'unité allemande réalisée et admise par toutes les puissances, le lûi de Prusse de- Tenu chef d"^ immense empire, TAlsace neutare et les fortoresses démantelées susprimant désormais la crainte d'une attaque française, tout cela serait obtenu par la paix modérée.

£t je ne parle pas de la contribution de guerre. Je ne parle pas non plus de la belle

initiative dont l'Allemagne pourrait se saisir aux applaudissements du monde entier.

Si elle osait être tout à lait grande, si elle obéissait aux inspirations d'une politique assez habile pour être généreuse avec audace, elle exécuterait spontanément ses engagements envers le Danemark. Bien plus, elle convoquerait un congrès à Berlin et donnerait elle-même l'exemple de ce progrès après lequel soupire l'Europe, et qui s'appelle le désarmement. Réduisant à deux ans le service dans la ligoe, diminuant la durée du service dans les landwehrs, elle apporterait à notre

Digiiiz

Yieni monde exténué, éerasé, fatigué de 1»

guerre josqa'aa dégoût, le bien£ût inespéré de la rédoctioii des armements.

Voilà des garanties de paix un peu plus solides, on peut m'en croire, que la conquête de l'Alsace et de la Lorraine. Voilà une paix qui produirait l^paîsement; TBarope se féliciterait de voir au centre du continent un ' très grand pays heureux dans la guerre, mais empressé de se tourner ters la paix, entrant dans les voies littérales et opposant une barrière aux ambitions de la Russie. Le congrès de Berlin opérerait la révision du droit international en ce qui concerne les usages de la guerre sur terre et sur mer. Plusieurs de ces usages sont atroces, et, bien qu'on ne puisse se flatter d'ôter jamais à la guerre son caractère dur et cruel, il y a certainement quelque chose à faire pour réduire les nécessités militaires à dos limites beaucoup pins étroites, n ne saurait être indifférent à un pays tel que TAllemagne de se placer à Favant-garde du progrès Après avoir excité bien des sentiments hostiles, il serait certes habile de rallier ainsi les sympathies. ParTabandon des exigences extrême?, par le désarmement, par la proposition de traités assurant le res*

pect de la propriété sur mer, adoucissant le code militaire, organisant l'arbitrage européen, elle prendrait son Téritable rêle et commencerait cette mit^sion libérale, pacifique et aussi conservatrice, qui est évidemment la idenne.

JVii parlé d'habileté, j'aurais pu parler de générosité ; mais je ne veux pas prendre Fattitude d'un suppliant, et il ne me convient pas de présenter à TAUemagne d^autres conndérations qne celles qni touchent à ses intérêts. Restons sur le terrain de la politique. On saura avant peu si le comte de Bismarck possède la grande habileté ou s'il n'a que la petite. La grande habileté tient compte des avantages moraux,plu8 encore que des avantages matériels ; elle tient compte des âmes. Et par cela même, elle seule est réellement habile, parce que seule elle se place sur le terrain de la vérité. La vérité est dans une région plus haute qu'on ne le suppose en général ; les hommes qui tournent l'idéal en ridicule ne savent pas que l'idéal c'est le réel, en politique comme ailleurs.

Il serait déplorable que la stratégie fit trop invasion dans la politique, et que M. de Moltke empiétât sur M. de Bismarck. On dit

que nous n'aurions pas eu la guerre actuelle si les traités de 1815 n'avaient pas laissé FAlsace aux maiiis de la France. Je n'en sais rien; en toat cas, le traité qu'il s^agindt de signer en 1870 aesorerait à TAttemagne nue tout autre position que les traités de 1815 : TÂlsace république neutre, Metz et les autres forterwes démantelées , c'est un inuneiiBe changem^t. Joignez à cela la grande Aile* magne constituée dans son unité, le système des landwehrs faisant le tour de l'Europe et constituant, en France surtout, le plus efficace des désarmements ; le prestige militaire enfin assuré à l'Allemagne par sa récente campagne, et vous avouerez qu'elle peut vivre en pleine tranquillité, à moins qu'elle ne se donne la tAche de préparer des guerres .

nouvelles en refusant les consdls de la modération.

Ces conseils ne seront pas refusés, je Tespère. Le discours royal qui vient d'être lu à Berlin n'exprime, au siqet de la sûreté des frontières allemandes, qu'un désir fort sensé auquel l'Alsace neutre satisferait parfaitement (1).

• (i) Je parle du discours ropl, et non des commentaires qui y ODt été joints.

On aura beau taxer la modération dHmpradam, les esprits Traiment éleyési et j'ajontenii miment politiqiies, oomprendnmt

toutes ces imprudences-là. De tels esprits ne manquent pas en Allemagne, et le cœur du pdnce royal n%8t pas le seul qui batte pour la paix.

La plus belle des victoires de l'ADeniagne, ce sera celle qu'elle aura remportée sur elle- ^ môme.

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