‹ La république neutre d'AlsaceChapitre 6 sur 9 · L'INTÉRÊT DE L'EUROPE · texte numérisé non relu

L'INTÉRÊT DE L'EUROPE

L^ÂIsace est la clef de notre maison ; impossible de la livrer aux Allemands ! L'Alsace est la clef de notre maison ; impossible de la laisser aux Français! Voilà ce qu'on entend dire en France et en Allemagne. La conclusion ressort d'elle-même : la clef ne saurait être remise ni aux uns ni aux autres; cette clef des deux maisons, ce passe-partout, doit être placé entre les mains dHin pays neutre. La nécessité d\ine neutralité alsacienne apparaît ici avec le caractère de révidence.

Il j a effiectivement en Alsace nne jporte ^ tonte grande oa?erte^ et ce n'est pas senle-

ment la porte de rAUcmagae ou la porte de la France: c^est la porte par laquelle passe la gaerre lorsqu'elle veut troabler jusqa'au

fond le repos de l'Europe.

A-t-on tenu à ne pas fermer cptte porte des grandes guerres ? On le dirait, en vérité. Gonsaltez une carte, Tons verrez que TAlsaoe constitue la senle lacune dans cette zone neutralisée si prudemment établie entre les Français et les Allemands. Un enfant de dix ans, auquel on demanderait quel est le moyen ' d*empêcher la rencontre sanglante des deux peuples, mettrait son doigt sur la carte et dirait : < Voilà le trou qu'il faut boucher. >

Un trou, une brèche, une porte, qu'on nomme ceci comme on voudra, le fait est que la discontinuité de la zone neutralisée sem* ble avoir pour but exprès de ne pas prévenir les guerres. Après la Belgique neutre vient le Luxembourg neutre; puis, on saute pardessus TAlsace, pour attf indre la Suisse neutre. On est oblis^é de traverser l'Alsace lorsqu'on veut se passer la fantaisie de se battre. La guerre actuelle l'a bien prouvé ; bon gré mal gré, il a fallu resserrer le plan d'attaque et de défense entre B&le et le Luxembourg.

Eq complétant la xom neatralisée, on la fortifiera dans une large mesure. Tant qu'on laisse oayerte la porte d'Alsace, la neutralité delà Belgique, du Luxembourg et de la Suisse ne revêt pas suffisamment le caractère d^une institution européenne, d'un intérêt»

disons mienxy d'an principe de premier ordre. Nous nous en sommes tous aperçus : si le respect des trois pays neutres a été maintenu, il ne Ta pas été sans quelques mollesses et sans quelques hésitations. N'a?ons-nous pas enteoda des hommes qui passent pour avoir le sens politique, et qui proposaient d'arranger les affaires en donpant à l'Allemagne le Luxembourg, c'est-à-dire en agrandissant la porte de moitié l

La neutralité des trois pays acquerra une valeur immense, le jour où un quatrième pays leur sera adjoint. Ce jour-là , le rempart de la neutralité s'achèvera; il y aura entre les deux grandes nations militaires une mu- ' raille de la Chine; je me trompe; un solide boulevard formé par la garantie, désormais ardente et vigilante, de toutes les puissances qui aiment la paix.

L'engagementde prendre fiât et cause pour les neutres quand ils sont attaqués deviendra

allifli imiréntable devoir, un devoir accepté et prattqoé. La loiie neatralisée se sera bit

comprendre en se complétant. Dès lors, Torganisation d'une police de la paix en Europe pourra passer du domaine des chimères dans oelai des léalitéB. Tons auront leeyenx sur Fespace sacré dont le respect importera à tous. L'indépendance des neutres ne sera plus à la merci d'un caprice, d'une sympathie, d'une défaillance, d\in avantage passager, àhm ciiangement de cabinet en Angleterre, d'un changement de gouvernement en France.

Le devoir de protéger la zone neutralisée sera devenu la plus solide maxime du droit inter-

Tout eed mesemble avoir à un tel point le

caractère de l'évidence, que je me prends à espérer un peu. Qui donc, juste Ciel, aurait intérêt à laisser ouverte la porte delà guerre?

Je le demande à l'AUemagne elle-même, cette garantie d'une zone neutre dorénavant ininterrompue, ne lui vaut-elle pas dix fois mieux que la conquête ? Non-seulement celleci est odieuse et prépare des guerres nouvelles au Heu d^unener la paix, mais elle maintient cette contiguïté des deux nations qti'il importe de supprimer à tout prix. £Ue fait

8iS

eommencer Tattaque im pea plus à rOueat, et YOilà tout ÀYec PAtetce neatre, aagmen'*

tée de la Lorraine allemande, il ne se rencontre plus nulle part un seul pouce de frontière commimeà la France et à TAllemagne; un épais tampon est établi pour parer le choc L'agresseur, quel qnll soit, est forcé de commettre un crime dès son premier pas, en violant Tindépendance d'un pays neutre; et oe crime a les proportions d*iin attentat européen.

Quand on veut nne paix stable (et tel est le but proclamé, je dis mienz, le but réel de

l'immense majorité en Allemagne), le plus sûr moyen consiste à ne pas abuser de la victoire. £n user est légitime; en abuser est odieox, etpar là même dangerenx. Annexer FAlsace et la Lorraine cVst, dit-on, nne garantie de paix! Vis-à-vis de nous peut-être, quoique j'en doute ; mais il ne faudrait pas, en prenant ces précautions contre une guerre

française, se préparer deux ou trois guerres avec d'autrw puiasanceB.

Je ne parle pas d\uie nouyeUe guerre avec

la France, et toutefois, comment n'y pas croire ? Soit que la prise de possession de TALsace deoîeure un simple fait, soit qu'un traité la rec^Mmaisse à titre de droit, elle laissera dans les cœurs firançais un indestarue» tible désir de vengeance.

Vous aurez beau faire, la principale garanrantie de paix sera toujours Tapaisement Avoir en Europe une nation dlrréconcUiables, ce serait s'y prendre étrangemeiit pour préparer la sécurité de Tavenir.

Il faut à TËurope une paix bien faite, et non pas une veillée des armes.

Avec l'Alsace pays conquis et pays sujet, avec l'Europe inquiète et jalouse, avec la France en quête de vengeances, nous ferons bien de renoncer une fois pour toutes à la paix. Une politique Imprudente à fiarce de précautions et manquant son but à force de le dépasser, aura sacrifié d'un seul coup le fruit des victoires allemandes et l'avenir de rSurope. Au lieu de rentrer chez soi, de licencier les^land^vehrs, de convoquer un congrès, de donner l'exemple du désarmement,

de prendre les nobles înitiatiTes et de oonstituer Tunité d'un grand peuple pour l'accomplissement d'une mission de paix, il s'agira de rester Parme au bras et la mèche allumée regurdant de l'autre côté des Vosges, et regardant aussi du o(N;6 de rAutriebe, delà Russie et de rAngleterrc. Alors le terme de la guerre reculera indéfiniment deyant noua; il faudra noua contenter d'une trêve fiévreuse entre deux batailles.

Un pays neutre et libre, c'est la fin ; un pays conquis, c'est le commencement.

D'autre part, il est assurément de llntérét

de l'Europe qu'un trop grand déplacement des forces ne s'opère pas dans son sein. S'il est une théorie de l'équilibre qui a vieilli, il en est une qui restera éternellement jeune, parce qu'elle sera éternellement vraie.

Toujours les prépotences amèneront à leur suite des réactions. Louis XIV et Napoléon en ont bit Texpérienoe ; l'Allemagne pourrait la faire à son tour.

Le comte de Bismarck ne discerne-t-il pas déjà dans l'incident russe, dans l'attitude adoptée par l'Angleterre et l'Autriche, llndî-

cation de ce malaise que fût naître l'idée d'âne Attemagne trop pnissaiite et dîme Fnsnoè trop affaiblie?

Il est certain que l'Europe, sans la France, ne se reconnaîtrait plus elle-même. J'ai horleur des exagérations, sortent des ezagérar tkn» soi-disant patriotiqneB, mais la France supprimée ou amoindrie outre mesure jetterait la politique internationale dans un trouble difiLdle à calmer.

La question qui se pose pour l'Europe, c'est aussi celle de savoir ce que derândra l'Allemagne elle-même. Question redoutable, car de sa solution dépend l'avenir de notre ancien monde tout entier. Selon que l'Allemagne absorbera la Prusse ou que la Prusse assujettira PAUemagne, nous entrerons dans une ère de tranquillité ou dans Père dlnsécurité définitive.

Si l'Allemagne absorbe la Prusse, tout en plaçant une dynastie prussienne à sa tête, le libéralisme Pemportera bientôt sur le militarisme. Les Allemands n'ont rien de ce qui caractérise les peuples essentiellement militaires. La gloire des armes les touche peu; ils

ne trouvent aucun charme à la guerre considérée en elle-mâme, et ee n'est |»s eux qui se battront ponr le plaisir de se battre. L*anitéde rAllemagne satisfait pleinement à leur ambition, et rorganisation de cette unité leur donnera assez de besogne pour occuper pendant longtemps lenr inei^érience politique.

Je n'en dirai pas autant de la Pni88e.Dan8 le cas où, pour son ma' heur, pour celui de rAllemagne et pour le nôtre, elle créerait rAllemagne nnie sans s'y absorber i^oiiensement) il est clair qu'on tont antre esprit présiderait à cette transformation. On s'occuperait moins de discuter des lois et de réaliser des progrès qoe d'organiser des régiments et de donner à tons les Etats delà Ckmffidération l'empreinte de la bureaucratie berlinoise. Ainsi l'Allemagne tournerait le dos à sa grande mission de puissance pacifique, conserYar trioe et libérale.

L'Europe ne saurait ngnorer, tout dépend ici d'une seule chose : la guerre actuelle vat-elle ou non se terminer par une paix modérée et pnmq^te? Si l'état de guerre se prolonge, si le système de conquête l'emporte, l'Allemagne s'eâacera évidemment derrière

la Prusse. Et la raison en est fort simple : le rôle du militariame ne prendra pas fin, p&r le lait même que la guerre ne sera pas finie. Adien le désarmement ; adien le Boulagement des populations épuisées par le service militaire; adieu la création de l'arbitrage européen; adîeu les perspectives de liberté et de paîil Après avoir combattu il budra se préparer à combattre encore; après avoir conquis, il faudra se préparer à de nouvelles conquêtes. Lorsqu'on préfère les solutions vîitaites aux solution^ modérées, on se condamne à ramUtidn; TAUemagne deviendra ambitieuse par nécessité, elle qui ne Test pas par tempérament.

Avecnn tel état de choses, rËurope devrait s'àttendre à tout. Le système entier des alliances serait bouleversé. Il est des alliances pacifiques et conservatrices ; il est des alliances perturbatrices et menaçantes. A moins qnHme transaction honorable ne tenoine la guerre actuelle, la France désespérée cher> chera des alliés partout et à tout prix. Quelles chances pour les puissances remuantes et qoen^arrétent pas des scrupules trop gênantsl ITavons-nous pas vu la Rnsae mettre à profit les anj[iétés générales pour obtenir, avec

une habileté pea recommandable, la rérisioii da traité de Parist

Un autre péril ménagerait la paix de l'Europe : la France exaspérée pourrait deyenir une France réYOlationiiaire. Quand un pays tel qne celui-là est en feu, quel est le pays qui peut se croire à Tabri de Tincendie ?

La paix modérée donne seule chez nous des chances aux hommes modérés ; les exigences extrêmes peavent préparer le triomphe des partis extrêmes. Alors, c'est la ré- Tolution à rétat chronique, une maladie contagieuse s'il en fut : que TËurope j fasse attention. Je ne soohaite à personne le TOisinage d^one France disloquée, fàriense, en proie à la fièvre, acceptant tous les hommes et tous les moyens.

U importe donc àTEorope, comme à la France, comme à PAIsace, comme à PAUemagne, et je ne crains pas d'ajouter, comme à la Prusse, intéressée la première à ne pas compromettre les fruits prodigieux de ses 8UC<Âs et de sa politique, il importe an monde entier que lindépendance dMn pays neutre vienne remplacer dans le futur traité de paix la prise de possession d'un pays conquis. En complétant la zone neutralisée, en fer-

mant la terrible porte des guerres, on préviendra autant qne possible ce fléau de la gUiéiTe générale qui seiait le mal suprême.

Un sûr instinct Ta dit à l*Bnrope; elle a pressenti que, si la lutte n'était pas localisée, nous subirions une tempête après laquelle il resterait à peine quelques débris, débris de dyilisation, débris de liberté.

La zone neutralisée localise les guerres.

Le rasement des forteresses d'Alsace et de Lorraine enlèYeàla France sans le donner à FAllemague un quadrilattee qui a surtout servi et qui servirait surtout I roAsnsive; affaiblir Toffensive et fortifier la défensive, tel est le but que r£urope doit se proposer partout.

Un problème redoutable est maintenant

posé. De la manière dont il sera résolu dépend, pour longtemps peut-être, Tavenir de la dviUsation. Un petit Ëtat libre de plus»

c'est peu de cbose en apparence; c*est beau* coup si Ton songe à cette tendance qui crée de nos jours les grosses agglomérations et menace de créer aussi les gros despotismes.

Le pangermanisme n'est pas loin et le panslavisme est prêt à lui fiùre &ce. Nul ne sait jusqu'où pourrait nous entraîner le i^rin-

Oigitized

cipe des natirninlitéii, tel qu'il ose se fivriiui-

En présence de si grands périls, les puissances médiatrices ne sauraient se renfermer plus longtemps dans le rôle impuissant et et- &€ô qui jusqu'à présenta été le leur. Je ne leur reproche certes pas de ne pas être intervenues les armes à la main, elles auraient généralisé la guerre ; je leur reproche de n'avoir pas eu de programme. Mies n'ont préeesté que des propositions vagues ; èUee nV>nt recommandé aucune base solide soit pour l'armistice, soit pour la paix. Le jour où elles patronneraient ouvertement une transaotiou domiant satiafsction réette à l'Allemagne etpréseramt la France d'un sacrifice par trop douloureux, elles auraient chance d'être écoutées. D'an côté comme de l'autre, on commencerait par trouver les conditions bien dures; d\mcOté comme der Fantre, on finirait par réfléchir.

Page 1