LE RADICALISME
Enfin, la politique radicale.
Les radicaux nous reprochent d'avoir abandonné le programme qui était celui du parti républicain il y a plus d'un quart de siècle, sous le second Empire : le programme de 1869. Mais l'ont-ils appliqué, eux, quand ils ont eu le pouvoir"? Et je ne parle pas seulement de la suppression des armées permanentes, de l'élection des
fonctionnaires et des juges par le peuple, du mandat impératif, de l'assemblée unique: ce sont là des idées mortes, ou terriblement malades ! Mais le budget des cultes, est-ce donc pour le plaisir de renier leurs engagements, leur passé, de manquer de parole à leurs électeurs, que tous les adhérents au programme de 1869 qui, depuis vingt ans, ont passé aux affaires — tous sans exception — ont proposé, comme ministres, ces mêmes crédits dont ils avaient demandé la suppression comme candidats et comme députés ? Est-ce donc qu'ils fussent disposés, plus que nous ne le sommes nous-mêmes, à laisser s'affaiblir en quoi que ce soit la notion de l'indépendance et de la suprématie de la société civile à l'égard de l'Église? Non pas! Mais ils se trouvaient aux prises avec les réalités du gouvernement, et ils purent mesurer alors la distance qui sépare les vues d'avenir, même lorsqu'elles sont conformes au mouvement général de la civilisation, d'avec les nécessités présentes de la politique nationale. Et qu'est-il résulté de là? C'est que la suppression du budget des cultes, qui avait réuni 215 voix à la Chambre en 1888, n'en a plus obtenu que 456 l'année dernière, et que la suppression de l'ambassade au Vatican, qui avait réuni 237 voix en
1888, n'en a plus obtenu que 167 l'année dernière. Si les hommes les plus considérables du parti radical ont cru devoir proposer ces crédits au moment où ils étaient le mieux placés pour en demander la suppression, comment pourrait-on raisonnablement exiger de leurs successeurs ce qu'ils n'ont même pas tenté?
Ces divers articles du programme de 18G9 ayant été écartés ainsi du domaine de la pratique par ses adhérents eux-mêmes, il leur restait l'impôt sur le revenu. Or, autant le contribuable français est justement impatient de voir le poids de l'impôt plus équitablement réparti, autant il répugne à montrer au percepteur ce livre de recettes et de dépenses, ce registre qui est l'image intime de ses affaires, de ses secrets de famille et de sa vie. Il se rend parfaitement compte aujourd'hui que, pour dégrever les petits et demander plus aux riches, il n'est nullement nécessaire de recourir à ce procédé inquisitorial et vexatoire de la déclaration et de la taxation, dont le résultat le plus clair serait de faire fuir les capitaux mobiliers et, par conséquent, de faire retomber toute la charge sur les parties immobiles de la richesse, c'est-à-dire l'agriculture, l'industrie et le commerce. Et vous vous rappelez la protesta-
tion retentissante des Chambres de commerce, des associations agricoles et des Conseils généraux.
Enfin, si Ton constate qu'en matière de politique extérieure, la faute la plus grave qui ait été commise depuis 1870 et qui pèse d'un poids si lourd sur notre diplomatie — l'abdication de la France en Egypte — fut conseillée par les chefs les plus puissants de ce parti, et que non seulement ils la conseillèrent, mais qu'ils en revendiquèrent hautement la responsabilité après coup du haut de la tribune, de si funestes erreurs n'achèventelles pas d'expliquer que la France n'ait pas abandonné ses destinées aux mains d'hommes dont les idées absolues et l'esprit de système troublaient à ce point la clairvoyance?
Et tout cela n"explique-t-il pas en même temps pourquoi une grande partie de leur clientèle, lasse de tant de déceptions successives, s'est tournée vers le socialisme qui, lui, n'ayant jamais subi l'épreuve de rien, peut tout promettre?
Ainsi, politique du Centre gauche, politique opportuniste, politique radicale, — soit que les causes d'où elles émanaient n'existent plus, soit que les besoins auxquels elles répondaient aient disparu par leur succès même, soit enfin que, combinées pour les attaques de l'opposition et la
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conquête du pouvoir, elles n'aient pu s'adapter ensuite aux nécessités du gouvernement et à la pratique des affaires, — pour une raison ou pour une autre, ces diverses politiques se trouvent dépassées par le mouvement des idées et des faits. Sans doute les noms, les étiquettes subsistent, et aussi les clientèles qui se sont formées autour des hommes qui personnifiaient ces divers groupements aux yeux du pays; car les partis sont toujours en retard sur les idées, et nous voyons certains hommes, dont quelques-uns se piquent d'être très modernes et, comme ils disent, très « avancés », continuer de faire les mêmes gestes et de répéter les mêmes mots qu'il y a quinze ou vingt ans. Mais la vie se retire peu à peu de ces organismes vieillis; et, sous les branches mortes, on voit poindre les jeunes pousses, et les bourgeons verts, et la sève des idées nouvelles.
Quelles sont ces idées? Essayons d'en définir quelques-unes, autour desquelles paraît devoir se faire un groupement nouveau.