LES RÉFORMES SOCIALES
D'abord, la prédominance de plus en plus marquée des questions sociales sur les questions de politique pure, qui avaient tenu si longtemps la
première place dans les préoccupations du pays, imprime à la politique française un caractère inconnu jusqu'ici. Voici que des problèmes vitaux nous pressent, d'où dépend, non plus seulement la grandeur, mais l'existence même de notre nationalité et de notre race.
Il s'agit de lutter contre ces deux périls de mort, l'alcoolisme et la dépopulation. 11 faut ouvrir aux travailleurs, et d'abord à ceux qui n'ont que leurs bras pour vivre, l'accès de Ja propriété et du capital; abattre la double haie de formalités et d'impôts, la coalition surannée d'une procédure byzantine et d'une fiscalité ruineuse, qui obstrue le seuil de la propriété foncière; alléger le poids de la dette agraire en réformant notre mécanisme hypothécaire, comme l'ont fait la Belgique, l'Italie, l'Alsace-Lorraine, et comme le propose, entre autres mesures excellentes, le Cabinet Méline; et, à l'exemple des États-Unis et de l'Allemagne, faire que l'hypothèque, au lieu de rester le préliminaire de la saisie, comme elle l'est dans les pays latins, devienne, au contraire, le pont qui mène du prolétariat à la propriété ; faire bénéficier tous les propriétaires de France des avantages jusqu'ici réservés par le second Empire à une seule Société de crédit dont il n'y
a aucune raison de préférer les actionnaires à n'importe quels autres bailleurs de fonds; donner à nos agriculteurs la représentation professionnelle à laquelle ils ont droit; enfin, apprendre aux travailleurs de l'usine, comme à ceux de la terre, le maniement méthodique, scientifique, du principe d'association, afin que l'association professionnelle devienne, non une arme de guerre au profit d'ambitieux souvent étrangers au monde du travail, mais l'instrument d'émancipation et de paix sociale qui créera, sous des formes de plus en plus complexes et savantes, le crédit, la prévoyance, les assurances, les retraites, la conciliation et l'arbitrage, tout cet ordre nouveau, ce droit nouveau, cette organisation nouvelle du travail, dont je salue l'avènement avec confiance et avec espoir, parce qu'elle nous rapprochera de la justice par la solidarité. Le vingtième siècle sera le siècle de l'association.
l'organisation du suffrage universel.
Puis, à mesure que ces associations professionnelles de tous genres, ces collectivités, ces personnes morales, deviendront j)lus nombreuses et plus fortes, elles revendiqueront le droit d'être représentées, elles aussi, dans les Assemblées de
la nation, elles y introduiront l'expérience, le savoir, le sens pratique, l'horreur de la déclamation et du vide, et elles refouleront peu à peu l'influence délétère de ces politiciens parasites que M. Poincaré flétrissait avec une si mordante éloquence.
N'est-ce pas une chose étrange que, depuis l'établissement de la République, on ait si souvent discuté et l'on discute encore les avantages et les inconvénients respectifs du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement, par exemple, ou bien les droits du Sénat (alors que sur 32 lois adoptées par le Sénat depuis le l'"'' janvier 1894, il y en a 15 non encore votées par la Chambre : et c'est elle qui se plaint ! et c'est elle qui accuse !) mais que, pas une seule fois, on n'ait discuté, à l'une ou à l'autre de nos deux tribunes, ni ce principe fécond de la représentation des personnes morales, des intérêts et des compétences ; ni celui du vote obligatoire, — alors que la Chambre ne représente même pas la moitié des électeurs, de sorte que, c'est en fait, la minorité qui gouverne ! — ni le problème de la représentation proportionnelle, que nous pourrions au moins, ce me semble, commencer à organiser dans les élections communales et départemen-
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taies; ni la question de savoir si les étrangers doivent être, ou non, compris dans le chiffre de la population pour la nomination des députés — car, à l'heure qu'il est, les étrangers concourent indirectement au choix des représentants de la France, ce qui est absurde ; — ni l'établissement d'un registre électoral, afin de faire cesser les fraudes qui, dans une grande partie de la France, vicient les consultations populaires. De sorte qu'on se préoccupe toujours de la façade et du couronnement de l'édifice, mais jamais des fondations, qui sont encore à l'état chaotique et qui n'ont ni consistance, ni solidité.