A propos de l'affuiro du Panama
là la récompense légitime de nos travaux et de nos efforts? (Ti-ès bien ! très bien !) Mais, en même temps, nous sommes résolus à ne marcher jamais avec ceux qui, tout en se déclarant ralliés à la République, conserveraient une arrière-pensée de réaction.
M. PAUL DE CASSAGNAC. — Qu'appelcz-vous la réaction?
M. DE LAMARZELLE, ironiquement. — Les lois scolaires et la loi militaire !
M. PAUL DESCHANEL. — Au surplus, avonsnous attendu cette interpellation et les événements actuels pour exprimer hautement notre opinion à ce sujet ?
Il y a trois ans, au lendemain de notre commune victoire sur le boulangisme, ici môme — permettez-moi ce souvenir — j'avais l'honneur de vous dire qu'à mon avis, la base sur laquelle reposait le parti républicain dans ce pays était trop étroite; qu'il y avait une souveraine imprudence à laisser en dehors de l'ordre républicain 3 500 000 électeurs, puisqu'il suffirait du moindre incident pour déplacer 600 000 voix et faire passer la majorilc de gauche à droite ; qu'en conséquence, il fallait inaugurer une politique plus large, non seulement dans le sens de cet
apaisement qui a inspiré les récents discours de M. le ministre des Affaires étrangères et de M. le ministre des Cultes, mais aussi, d'autre part, — ce qui n'est nullement incompatible, comme paraissent le croire certains esprits, — en présence de la question sociale chaque jour plus pressante, par tout un ensemble de mesures hardiment et profondément démocratiques.
Et j'ajoutais aussitôt que cette politique plus large, celte politique nouvelle, cette politique nationale au véritable sens du terme, nous pouvions, nous devions la réaliser, non par des combinaisons plus ou moins artificielles de groupes et de personnes dans l'enceinte des Chambres, mais dans le pays et par le pays. Oui, c'est du pays seul que nous attendons le triomphe de nos idées. (Très bien! très bien! au centre.)
Voilà ce que je pensais alors. Je n'ai pas changé d'opinion, et ce ne sont pas les événements qui se sont déroulés depuis qui ont pu modifier mes vues.
Par conséquent, de ce côté, nulle obscurité, nulle équivoque.
L'équivoque, la seule équivoque que nous ayons vu apparaître d'un bout à l'autre de celte
séance, la voici... (Interruptions sur divers bancs.)
Nous venons d'assister à cet étrange spectacle : Au moment même oi^i M. le président du Conseil faisait appel à l'ensemble des forces républicaines et défendait de toutes les énergies de son talent et de son éloquence la concentration, il y avait ici un groupe qui, par ses interruptions, la dénonçait à chaque instant.
Divers membres. — Quel groupe?
M. PAUL DESCHANEL. — Je vais VOUS le dire. Messieurs, il ne faut pas nous payer de mots; SOUS les formules il faut voir les réalités.
Je demande au Gouvernement et à la majorité des républicains si, dans leur pensée, l'union des républicains comprend — et, si je suis amené à citer ici des noms, ce n'est pas, vous m'entendez bien, avec une intention désobligeante à l'égard de tel ou tel de nos collègues, c'est parce que leurs noms représentent certaines idées, certaines doctrines, une certaine politique, — je demande si l'union des républicains comprend des hommes tels que M. Ferroul, par exemple, dont la presque unanimité de la Chambre répudiait récemment les doctrines...
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — NoU ! (EcC-
clamations à l'extrême gauche.)
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M. PAUL DFsciiANEL. — ... et M. Paul Laforgue, le gendre et le disciple du collectiviste allemand Karl Marx...
M. LK PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Non 1
M. PAUL DESCHANEL. — ... CCS députéS qui
ont été élus, non pas au nom de la concentration républicaine, mais contre elle, qui ont été élus contre de fermes et excellents républicains, par des coalitions de socialistes révolutionnaires et de réaction démagogique ? ( Très bien ! très bien ! à gauche et au centre. — Mouvements divers.)
Je demande si, dans voire pensée, l'union des républicains comprend les députés qui marchent la main dans la main avec ceux-là?
Ce n'est pas tout. (Interruptions à V extrême rjauche.)
M. le président du Conseil disait tout à l'heure que, depuis son arrivée aux affaires, il avait été soutenu j)ar l'ensemble des forces républicaines. Voyons cela. Il a posé plusieurs fois, dans des circonstances graves, la question de confiance. Comment se sont réparties les voix républicaines? Je laisse de côté la Droite et les boulangistes.
Vous arrivez à la présidence du Conseil le 0 décembre.
Le lendemain, M. Ilubbard vous interpelle sur
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les rapports du Gouvernement et de la Commission d'enquête. 300 républicains volent pour vous ; 70 radicaux et socialistes votent contre ou s'abstiennent.
Le 15 décembre, sur la proposition de M. Pourquery de Boisserin, 267 républicains votent pour vous; 81 radicaux et socialistes votent contre; 9 s'abstiennent : total 90. Toute la Droite vote contre. Le Gouvernement est maintenu par une majorité exclusivement républicaine.
M. ALBERT CHICHE. — Voilà la lumière I
A gauche. — Ce n'est pas la question !
M. PAUL DESCHANEL. — Jc suis au Contraire en plein dans la question : car ces chiffres mettent en lumière l'éternelle équivoque qui pèse sur la situation. (Très bien ! au centre.)
Le 12 janvier, M. Hubbard interpelle de nouveau sur la politique générale, — à cette époque, ce n'était pas encore M. Leydet qui interpellait au nom de l'Extrême gauche... (Rujneurs à l'extrême gauche.)
Un membre à V extrême gauche. — C'est le droit de chacun de nous d'interpeller.
M. PAUL DESCHANEL. — Assurémeut ! mais ce n'était pas dans le même esprit que vous interpelliez alors î 293 républicains votent pour le
Gouvernemenl ; 65 radicaux et socialistes votent contre.
Enfin, le 26 janvier, sur les fonds secrets, 295 républicains votent pour le Gouvernement; 43 radicaux et socialistes votent contre, 26 s'abstiennent : total, 69. (Bruit et interruptions à Vextrême gauche.)
Messieurs, je n'ai interrompu personne; je vous demande de vouloir bien m'écouter.
Donc, une majorité de deux cent soixante-dix à trois cents républicains qui n'ont cessé de vous soutenir, et une minorité de soixante-dix à quatrevingt-dix membres de l'Extrême gauche qui n'ont pas cessé de vous combattre ou de vous faire défaut. Et non cent quatre-vingts, comme le disait M. Millerand, qui prenait ses désirs pour des réalités. (Interruptions à l'extrême gauche.)
M. AYNARD. — Ils vculcnt la couccntration obligatoire pour nous et facultative pour eux!
M. LOUIS TERRIER. — Quand on a voté sur le maintien de l'ambassade auprès du pape, la majorité a été composée de modérés et de membres de Droite, mais non de républicains !
M. PAUL DESCHANEL. — Jc uc parle quc des votes de confiance. Et je constate que la coupure 9'est faite toujours à la même place, et toujours
LA RKPUnLIQUE NOUVELLE î)l
par les mêmes hommes. (Réclamations à gauche.) M. LOUIS TERRIER. — C'cst uiie erreur 1 M. I5AR0DET. — La coupurc se fait du côté de
la Droite !
il. PAUL DESCHANEL. — Je iiic suis expliqué
sur la coupure à Droite !
Je répète que la coupure se fait toujours à la
môme place et par les mêmes hommes. Et cela
dure depuis seize ans!
On parle d'union ; nous ne demandons pas
mieux ! Mais qui donc y fait obstacle?
M. JULLIEN. — Vous!
M. PAUL DESCHANEL. — On parle de concentration ; qui donc l'a brisée sans cesse?
M. JULLiEX. — Vous !
M. PAUL DESCHANEL. — Nous ? Je protcste contre ce sophisme, auquel l'opinion publique ne se trompera pas ! Je constate le mal, je ne lecrée pas!
Eh bien, messieurs, on nous accuse, mes amis et moi — car il n'est pas d'absurdité qu'on ne nous prête ! — on nous accuse de vouloir gouverner avec une minorité, avec un petit groupe. Point du tout ! C'est tout le contraire : nous demandons que le Gouvernement gouverne avec sa majorité, et non pas avec l'opposition! (Exdamatiom à V extrême gauche.)
Nous demandons qu'il gouverne avec ceux qui n'ont pas cessé de le soutenir de leurs votes, et non avec ceux qui n'ont pas cesser de les lui refuser! (Nouvelles interruptions à gauche.)
On nous dit : « Vous n'avez pas à exclure une minorité qui s'exclut elle-même...». Mais nous n'excluons personne ! Nous constatons seulement avec surprise que ceux qui depuis seize ans s'éliminent de la concentration continuent cependant d'en arborer le nom et d'en recueillir les profits! (youvelles intermptions sur les mêmes bancs. — Rires et applaudissements au centre.) Ils se mettent, à chaque scrutin, en dehors de la majorité parlementaire et gouvernementale, et cependant ils continuent d'exercer sur la politique de cette majorité et du gouvernement qui la représente une influence plus grande peutêtre que s'ils votaient avec elle! (Très bien! très bien sur divers bancs.)
Je demande en vertu de quel droit, et par suite de quelles étranges faiblesses, des hommes politiques qui, dans l'espace de seize ans, ont renversé quinze ministères républicains avec le concours de la Droite ('/l/)p/aM<^i.sse??ie/}/s au centre. — Mouvements divers), qui, chose bien plus grave, à l'extérieur, ont contribué plus que qui que ce soit à laisser
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tomber l'Egypte aux mains de l'Angleterre... (Applaudissements prolongés au centre et ù droite.)
M. CLEMENCEAU. — Avec VOS amis I
M. GEORGES LEYGUES. — La Droite n'a pas le droit d'applaudir, elle a voté avec les radicaux.
M. PAUL DESCHANEL... et qui, si on ne les en avait pas empêchés, auraient laissé tomber Tunis et Bizerte aux mains de l'Italie et de la triple alliance ; qui, s'ils n'ont pas eu la main heureuse au point de vue de la direction des événements, ne l'ont pas eue davantage au point de vue du choix des hommes, puisque, après avoir combattu de toute leur énergie Gambetta et Miribel, ils ont inventé Boulanger et Cornélius Herz!... (Applaudissements au centre. — Bruit.)
M. GUILLEMET. — Voilà Comment vous faites la concentration !
M. PAUL DESCHANEL... je demande de quel droit ces hommes prétendent peser sur la politique d'une majorité en dehors de laquelle ils se sont volontairement placés, et sur la conduite d'un gouvernement qu'ils n'ont cessé de combattre? (Très bien! très bien! au centre et à droite. — Bruit à gauche.)
On parle d'équivoque. (Interruptions à gauche.)
o4 LA RÉPUBLIQUE NOUVELLE
Ah I messieurs, on voit bien que c'est la première fois qu'on vous tient ce langage !
M. GEORGES TROUILLOT, — Regardez à Droite I
M. PAUL DESCHANEL. — Je ne regarde que devant moi, monsieur, et je n'ai en vue que l'intérêt de mon pays! (Applaudissements au centre.)
Voilà, messieurs, l'équivoque qui, depuis seize ans, vicie, aKère, fausse la politique du parti républicain et la politique générale de la France! C'est cette équivoque qui est à l'origine de toutes nos difficultés. (Interruptions à V extrême gauche.)
On a beaucoup parlé aujourd'hui de revision constitutionnelle.
La revision ! Je crains bien que cette formule ne soit encore une équivoque : car il y a autant de revisions que de partis et de groupes révisionnistes, ce qui n'est pas peu dire! Au lieu de reviser la Constitution, si nous l'appliquions, tout simplement ? (Exclamations à gauche. — Très bien .' très bien ! au centre.)
En effet, quel est le mal dont souffre la France depuis seize ans?... (Ah! ah! sur les même bancs.) Mais tout le monde le voit! (Non! non! sur les mêmes bancs.)
Messieurs, ce n'est pas répondre dignement au langage que je tiens que de m'inlerrompre à
chaque instant. Venez à cette tribune ! (Très bien! très bien! à gauche et a// centre.)
Le mal, le voici :
La France a une Constitution parlementaire, et toutes les règles essentielles du gouvernement parlementaire sont faussées par l'équivoque que je viens de signaler.
Quelle est la clef de voûte du gouvernement parlementaire? C'est un Cabinet homogène et solidaire : homogène, cest-à-dire ayant un programme commun, des vues identiques de politique intérieure et étrangère; et solidaire, c'està-dire qu'aucun des membres qui le composent ne peut faire partie de la combinaison suivante, à plus forte raison en devenir le chef; sans quoi la formation de partis sérieux devient impossible et l'on tombe dans la politique de groupes. (Très bien! très bien! au centre.)
Pour obtenir ce ministère homogène et solidaire, que faut-il? Une majorité également homogène et solidaire. Et pour obtenir cette majorité, que faut-il encore? Il faut, quand on va devant le pays, ne pas le laisser voter dans l'obscurité, sur des négations, mais le mettre en présence de questions précises, d'un programme positif de gouvernement et de réformes. (Très bien!)
Est-ce là ce qu'on a fait ?
Depuis seize ans, la France n'a voté que sur des négations. En 1876, en 1877, en 1881, elle a voté contre la monarchie; en 1885, contre les expéditions lointaines; en 1889, contre le boulangisme.
M. LOUIS TERRIER. — Et en 1893 elle marchera contre les ralliés.
M. PAUL DEsciiANEL. — Qu'cn cst-il résulté? C'est qu'au lendemain môme du scrutin, de ce scrutin qui avait fait disparaître l'objet, le fait sur lequel le pays venait de voter, il n'y avait pas ici de majorité de gouvernement ni, par conséquent, de gouvernement digne de ce nom, de ministère stable, durable, capable d'entreprendre des réformes de longue haleine au dedans et d'accomplir des desseins suivis au dehors.
Il y avait sur les bancs du gouvernement des mosaïques (Ti^ès bien! très bien! et rires sur divers bancs)^ ce qu'on a appelé spirituellement des congrès d'ambassadeurs, où chacun des groupes les plus disparates, chacune des opinions les plus divergentes, étaient représentés.
De là cette incertitude dans la direction de la politique générale, ces tiraillements, ces condils au sein de chaque ministère, ces ministres reparaissant de combinaison en combinaison , cette
anémie du pouvoir exécutif, enfin cette continuelle instabilité, incompatible avec le gouvernement d'une grande nation comme la France, et surtout avec la direction de sa politique extérieure. (Applaudissements au centre. — Jnteiruptions à gauche.)
Eh bien , il s'agit de savoir si vous voulez guérir ce mal, ou le perpétuer; si vous voulez rétablir le gouvernement parlementaire dans sa vérité, dans sa sincérité. Pour cela, la première chose à faire, c'est de gouverner avec votre majorité réelle.
M. GUILLEMET. — Où cst-ellc cctte majorité?
M. PAUL DES CHANEL. — Jc VOUS l'ai montrée, chiffres en mains. Il y a ici une majorité exclusivement républicaine, indépendamment de l'Extrême gauche.
Messieurs, il ne faut pas s'y tromper : la France est à un tournant de son histoire. La crise actuelle \ si elle s'était produite sous un gouvernement personnel ou sous un régime de suffrage restreint, eût entraîné une révolution violente; sous la République et avec le suffrage universel, la révolution sera légale et pacifique. (Très bien! très bien! sur divers bancs).