CHAPITRE VI
Le général Mack. — Spoliations. — Organisation de l'armée. — Le ministre de la guerre Ariola. — Ferdinand hésite à déclarer la guerre à la République française. — Ruse de Caroline pour le décider. — Manifeste de la guerre. — L'ambassadeur Lacombe Saint-Michel.
Le cabinet de Vienne qui , dans le même temps négociait à Rastadt, vendait ses soldats à Londres, signait une nouvelle coalition à Saint-Péterbourg; ce cabinet, le plus hypocrite de l'Europe , avait envoyé à Naples le fameux général Mack et un formidable état-major autrichien pour organiser, instruire et commander l'armée de Caroline.
Mack était un homme d'audace et de génie
dans la manière de disposer et préparer un plan de bataille sur la carte, mais d'une absolue incapacité sur le terrain j grand théoricien dans le silence du cabinet , mais dépourvu de courage et de talent au milieu des armées. A l'arrivée à JNaples de ce guerrier de l'empire, on eut à la cour la certitude de la victoire, et tous les courtisans, tous ces hommes rampans comme des reptiles , en offraient déjà la palme à la reine.
Le dessein arrêté dans la cour, le besoin de combattre pour plaire aux Anglais reconnu, on demanda l'argent et le sang des Napolitains, de ceux qui n'avaient aucun tort à reprocher aux Français , aucune injure à venger. Des décrets établirent l impôt du dixième sur la propriété , ordonnèrent la mise en vente de tous les biens des monts - de-piété , des maisons d'éducation , des universités (*), et la saisie de toutes les argenteries dos églises, des couvens et des particuliers. Ces dispositions n'atteignaient que les propriétés ; d'autres furent dirigées contre les personnes, et soixante mille habitan s paisibles furent appelés sous les dra-
(*) Moniteur du 1 4 brumaire an VII.
peaux , pour porter à quatre-vingt mille hommes le chiffre de l'armée.
Les fusils manquèrent à une partie de ces troupes ; on fabriqua de longues pointes en fer, et on les plaça sur des bâtons : ainsi se formèrent divers bataillons qui , a cause de leur arme, furent nommés bataillons de bourdonmers.
Les anciens officiers supérieurs napolitains furent écartés (*) des commandemens ; les vieux sous -officiers n'obtinrent aucune promotion; l'état-major fut composé par des étrangers de tous les pays; les places subalternes furent achetées à prix d'argent par des hommes qui ignoraient même le maniement des armes. De la sorte , on eut le talent d'organiser une armée en deux mois , sans discipline militaire , sans officiers habiles, sans confiance dans ses généraux, et dont les chefs suprêmes devaient être Mack et le roi Ferdinand.
Cependant , au milieu de tant d'arinemens et des assurances de victoire données par Mack ,
(*) La plupart des chefs nationaux des corps militaires ont été destitués et remplacés par des étrangers, — Moniteur du 3 frimaire an VII.
deux hommes ne partageaient pas les mêmes espérances, la même certitude que la reine puisait dans ses propres passions ; ces deux hommes étaient Ferdinand lui-même et le ministre de la guerre Ariola. Le premier, éclairé par son bon sens naturel , avait jugé Mack et l'organisation de l'armée ; le second , grâce à ses connaissances militaires , avait prophétisé les revers que devait essuyer une armée comme celle-là ; mais tous les deux furent entraînés par le torrent qui ne connaissait aucune digue , par la colère et le caprice d'une femme orgueilleuse et reine en même temps.
Ariola avait engagé le roi à attendre, avant de déclarer la guerre , les dernières dépêches de Vienne, la nouvelle de l'arrivée des Russes sur le Rhin , et le commencement des hostilités de la part des Autrichiens dans le Tyrol; le roi partageait les idées de son ministre , et retardait à lancer son manifeste de guerre. Caroline feignit d'entrer dans les mêmes vues ; mais , après quelques jours d'attente, elle fabriqua de fausses dépêches , assura que les hostilités étaient commencées en Allemagne et en Italie , triompha par là de tout obstacle , trompa le roi , Ariola , trahit la raison , et sacrifia aux volontés des Anglais le peuple na-
( 91 ) poli lai ii, la foi des traités et sa propre couronne.
La dernière opposition ainsi vaincue, on s'occupa du mouvement des troupes 'j et , pour voiler sous le prétexte de la religion l'injustice de la guerre , on publia le manifeste suivant :
« Ferdinand IV, par la grâce de Dieu , roi » des Deux-Siciles, de Jérusalem, infant d'Es- » pagne , duc de Parme, Plaisance, Castro, etc., » grand-duc héréditaire de la Toscane :
» Depuis le commencement des révolutions » politiques qui ont détruit toute espérance » de tranquillité dans diverses parties du » monde, nous nous sommes appliqués à pour- » voir avec soin à la sûreté de nos domaines » royaux. Nous en avons éloigné les séduc- » teurs et leurs maximes pernicieuses. Nous m avons réorganisé nos armées, resserré les » nœuds de nos alliances avec les puissances » amies , stipulé un traité de paix avec la ré- » publique française, épuisé tous les autres » procédés pacifiques , et cependant nous nous » trouvons dans la dure perspective d'un dan- » ger qui menace la paix et l'intégrité de » notre territoire , et qui est la suite du ren- » versement du pays Romain qui touche nos » limites, etdes outrages qu'a essuyés la sainte
» religion catholique, qui ont entraîné des » scènes, des discordes civiles , des massacres » et des déprédations.
» Ces événemens, réunis à l'invasion de l'île de » Malte, qui est dans notre mouvance royale, » aux continuelles menaces d'une invasion pro- » chaine de nos propres domaines , confirmées » par les préparatifs militaires , les mouve- » mens des troupes destinées h révolutionner » notre royaume de Naples , nous ont contraint » à prendre des mesures plus efficaces encore » pour éloigner de nos domaines le danger w qui les menace.
» C'est pourquoi nous sommes déterminés » à faire avancer notre armée royale dans l'état » de Rome , partout où besoin sera , avec la » volonté stable d'y rétablir la religion catho- » lique , d'y comprimer l'anarchie , d'y termi- » ner les désastres et les déprédations , d'y ra- » mener la paix, et de le replacer sous le gou- » vernement régulier de son légitime souve- » rain.
» Nous déclarons a nos très-aimés sujets, » aux habitans de l'Etat Romain et aux peuples » de toute l'Italie , que bien loin de ressusciter » la guerre contre aucune puissance, nous n'a- » vons que le désir de pourvoir à leur sûreté ,
» et de rendre à la religion l'hommage qui lui
» est dû : désir qui a pu nous porter à cette
» entreprise dans laquelle , avec le secours de
» Dieu^ et secondée par les puissans secours de
» nos grands alliés , ainsi que par les efforts
m des nations italiennes , nous espérons avoir
» des succès heureux.
» Nous-mêmes, à la tète des preux soldats de
y> notre invincible armée, nous dirigerons les
» opérations militaires, promettant de n'en faire
» usage que dans le cas de résistance ou d'ag-
» gression , autrement tous nos soins se por-
» teront sur le rétablissement de la religion
m et du gouvernement de l'Etat Romain. »
Signé FERDINAND,
Jean Agton.
A l'apparition de ce manifeste, l'ambassadeur français,, Lacombe- St. -Michel, répéta la demande de ses passeports , et la cour de Naples , toujours foulant aux pieds le droit des gens , toujours prête aux actes les plus perfides, accorda les passeports, assura l'ambassadeur que le vaisseau destiné à le conduire en France était reconnu par les corsaires barbaresques qui bloquaient le port^ comme vais-
(94) seau parlementaire ; mais à peine sorti dans le golfe , ce même vaisseau fut attaqué par les pirates , d'intelligence avec la cour de Naples , et l'ambassadeur Lacombe-St. -Michel fut conduit esclave deNaples à Tunis (*).
Voilà quelle fut l'issue de ce traité de Gampo- Formio pour la cour de Naples : traité qui aurait pu ? étant observé, préserver ma patrie de la guerre et de tant d'autres fléaux. Mais à peine l'eut-on signé , qu'on se mit à le violer d'abord clandestinement ^ puis ouvertement; on finit par le déchirer , outrageant le caractère sacré d'ambassadeur 3 la foi des engagemens , et plus tard la crédulité du peuple.
(*) Voyez la lettre écrite de Gènes, le g pluviôse, par Lacombe-Saint-Michel , dans laquelle , outre les détails énoncés ci-dessus , il accuse particulièrement le prince de Castelcicala de ces horribles perfidies. — ■ Moniteur du xy pluviôse an Vil.
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