CHAPITRE VII
Scènes religieuses. — Départ de l'armée. — Lettre de Ferdinand. Position des troupes françaises. — Etat de l'Italie. — Entrée du roi à Rome. — Revers des Napolitains. — Fuite de Ferdinand.
Les temps du fanatisme s'approchaient : Naples , la ville riante , aux brises parfumées , au ciel azuré, devait bientôt se changer en un gouffre de passions furieuses évoquées au nom du Dieu régénérateur des sociétés 3 de celui qui le premier a salué dans chaque homme son frère.
Cette religion de paix et de vertu qui a apporté la liberté aux esclaves, le secours à la veuve , à l'orphelin , la consolation aux opprimés , cette même religion est devenue le fléau
des peuples , du moment où les rois ont élevé son chef sur le pavois et lui ont donné un trône comme pour le rendre complice des forfaits de leurs gouvernemens.
De ce jour fatal une double chaîne a enlacé les nations : la religion s'est faite^ pour les opprimer, l'auxiliaire de la politique ; la croix de rédemption s'est métamorphosée en sceptre de tyran , et le temple en un palais où toutes les passions des cours sont venues souiller , de leur voisinage, les saintes vertus du christianisme.
De ce jour aussi tous les crimes , l'inceste , l'adultère , le meurtre, ont trouvé aux pieds des autels asile et protection. De ce jour la royauté n'a pas commis un parjure , une spoliation , un assassinat, sans invoquer le Dieu de l'Evangile, sans être autorisée ou absoute par celui qui se dit le vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Honte ! honte éternelle sur ceux qui ont vendu la religion à la politique , qui ont prêté à la haute sagesse de la providence tous les délires des hommes, qui ont enfanté ce fanatisme atroce, l'origine de tant de malheurs privés , de tant de bouleversemens sociaux.
Voici Ferdinand qui a quitté son harem , et
encore, tout souillé d'impurs embrassemens, se dirige aux pieds des autels ; son épouse fidèle, composant sa figure à la modestie et à la piété, l'accompagne ; une foule innombrable de citoyens encombre les rues et le temple ; la populace exaltée par des agens du gouvernement , la populace , si facile aux émotions , verse des larmes et salue le roi du nom de champion de l'autel et de la foi chrétienne; le mot de jacobin, ce mot fatal pour ma patrie, est lancé pour la première fois au milieu des masses, avec sa définition d'impiété , et y allume cette haine qui fera couler des flots de sang, autorisera toutes les impostures de lu reine, et divisera à jamais les fils d'une même contrée.
Voici le retentissement des cloches, le bruit du canon : une double haie de soldats s'étend du palais royal à l'archevêché ; le cortège , déployant une pompe magnique, parcourt les rues aux acclamations bruyantes des lazzari, de ceux qui naguères accusaient le gouvernement de leur misère, et accablaient de sales injures la reine et son favori Acton : tant la nature de ces hommes méridionaux est mobile , et se laisse éblouir parles pompes !
Mais déjà l'archevêque Capece-Zurlo reçoit les princes à la porte de l'église , sous un dais de
pourpre enrichi d'or et de pierreries ; le parfum de l'encens se répand ; les mélodieux sons de l'orgue parcourent sur les ailes d ï l'air ; les spacieuses voûtes du temple , et accompagnent les chants des lévites ; les esprits sont émus et le roi est aux pieds du tabernacle .
Il s'agenouille sur les marches blanches et polies ; habile à jouer son rôle , la tête inclinée^ une grosse larme roulant dans ses yeux , il dépose son sceptre sur l'autel, et avec l'accent de l'onction il prononce ce discours :
« Dieu très-puissant , Dieu de mes pères , » voici prosterné ton humble serviteur qui in- » voque ton assistance avant de commencer » une guerre sainte, une guerre pour le » triomphe de ta religion .
» Moi, ton fds dévoué, je ne souffrirai plus » désormais la profanation de la cité sainte, » l'exil de ton vicaire , les outrages prodigués » à la foi catholique.
» Je pars pour chasser les impies de tes » temples et pour préserver de leur contact ce » peuple chéri , ce peuple avec lequel je jure » devant ta divine majesté de mourir plutôt » que de voir contaminée la religion catholique, » apostolique et romaine; ce peuple, objet
» unique de mon amour, de mes soucis, de » mes soins. »
Et il mentait même devant l'Eternel !
Ce discours , achevé au milieu des larmes et des sanglots, produisit l'effet qu'on désirait. Un cri de piété s'élève de tous les côtés de l'église : chacun pleure , chacun veut mourir pour la religion menacée , pour son saint roi : le délire des assisians se communique à ceux qui sont dans les rues, et bientôt toute la ville retentit de hurlcmens forcenés, de cris de guerre, de guerre aux français impies. Malheur à celui qui osait hasarder une observation^ un mot contraire, l'apostrophe de jacobin le foudroyait ; l'homme éclairé , le savant gagnait à la hâte sa maison, se renfermait et laissait échapper de sa poitrine le soupir comprimé que lui arrachait le pressentiment des malheurs qui menaçaient son pays.
La comédie terminée, le cortège retourna au palais toujours au milieu d'un enthousiasme effréné. Caroline avait obtenu au-delà de ce qu'elle espérait ; sous le masque de l'hypocrisie elle avait réussi à inoculer sa haine au peuple , à faire accepter une guerre dictée par ses caprices, comme une guerre de religion et de fanatisme. Peut-être riait-elle en secret avec
son favori de ce peuple crédule et abruti ; peutêtre espérait-elle après la victoire fouler aux pieds de plus en plus ce même peuple^ mais le Dieu qu'elle avait associé à ses passions, qu'elle avait insulté par ses mascarades, ce Dieu avait déjà écrit dans le livre du destin ce terrible décret : Tu mourras persécutée et injuriée par ces mêmes Anglais auxquels tu as livré ta couronne et ton peuple.
Aux scènes religieuses succédèrent les guerrières. Ferdinand, changeant sa veste de chasseur pour l'uniforme de général , accompagné par Mack et par Caroline habillée en amazone , passa en revue une armée de soixante mille hommes qui, le lendemain,, divisée en trois corps aux ordres de trois étrangers , se dirigea sur les Etats Romains.
Le premier corps, qui formait l'aile gauche sous le commandement de Rogier de Damas, émigré français, sortit par Fondi et Terracina.
Le second, fort de douze mille hommes, dont la moitié de cavalerie, obéissant aux généraux Colli et Micheroux, l'un émigré piémontais , l'autre français , formait laite droite, et s'engagea dans les gorges des Àbruzzes pour prendre en revers Civita Castellana.
Le troisième, le plus nombreux, dirigé par
( 103 ) Moesk, autrichien, et le prince de Hesse, formait le centre ; il sortit par Frosinone , et marcha directement sur Rome. Avec ce corps voyageaient Mack , général en chef, et le roi Ferdinand , qui de St. -Germano , pour tenir toujours le fanatisme en haleine, écrivit au peuple la lettre suivante :
« Chers , fidèles et aimés sujets , après avoir, j pendant quarante ans, fait tous les efforts
> pour vous rendre heureux et vous secourir
> dans toutes les calamités qu'il a plu à Dieu ) de nous envoyer, me voici au moment de ) mettre le pied hors de ma chère patrie pour
> l'unique objet de défendre notre sainte reli-
> gion presque détruite, de ranimer le culte i divin, de rendre la tranquillité à l'Italie, et » de vous assurer ainsi qu'à vos enfans la jouis- • sauce de ces biens que le Seigneur yous a ac-
> cordés.
» Si j'avais été sûr de pouvoir atteindre ce » but par tout autre sacrifice, croyez que je » n'aurais pas hésité un moment à préférer ce
> moyen- mais comment l'espérer après tant
> de funestes exemples qui vous sont connus ? )) Je pars donc à la tête des braves défenseurs
) de la patrie , plein de confiance dans le Dieu ) des armées qui guidera mes pas et protégera
» nos opérations. Je vais affronter toutes sortes » de dangers avec la plus grande allégresse , » parce que je le fais pour mes concitoyens , » pour mes frères, pour mes enfans, car je » vous ai toujours regardés comme tels.
» Soyez toujours fidèles à Dieu, et à celle » qu'en ma place je laisse au gouvernement » de mes Etats , ma chère et bien-aimée com- » pagne. Je vous recommande donc votre » tendre mère- je vous recommande mes en- » fans , qui ne sont plus les miens mais les » vôtres.
» Songez qu'il vaut mieux mourir glorieu- » sèment pour Dieu et la patrie que d'être hon- » teusement opprimés.
» Que le Seigneur vous accorde en attendant » toutes les félicités et les bénédictions que » vous désire celui qui a été et sera tant qu'il » vivra , votre très-affectionné père et souve- » rain. »